Cour d’assises de l’HéraultAudiences des 14 et 15 mai 1889.
M. Salis, député de Montpellier, s’étant trouvé diffamé par un passage du livre de M. Numa Gilly,Mes Dossiers, édité par M. Savine, cita l’auteur et l’éditeur devant la cour d’assises de Montpellier.M. Savine rendit hommage au plaignant dont les propres discours parlementaires fournirent à son avocat des armes pour montrer le discrédit que jettent sur tout un régime les louches pratiques des politiciens financiers.M. Savine bénéficia des circonstances atténuantes et fut condamné à quinze jours de prison.
M. Salis, député de Montpellier, s’étant trouvé diffamé par un passage du livre de M. Numa Gilly,Mes Dossiers, édité par M. Savine, cita l’auteur et l’éditeur devant la cour d’assises de Montpellier.
M. Savine rendit hommage au plaignant dont les propres discours parlementaires fournirent à son avocat des armes pour montrer le discrédit que jettent sur tout un régime les louches pratiques des politiciens financiers.
M. Savine bénéficia des circonstances atténuantes et fut condamné à quinze jours de prison.
Messieurs les Jurés,
De toutes les épreuves que peut subir un galant homme, la plus dure, la plus pénible, la plus douloureuse est certainement celle que traverse M. Savine aujourd’hui.
Non qu’il soit exposé à des risques plus graves. Au contraire : sa bonne foi évidente, la loyauté de ses explications précieuses pour l’adversaire, point banales dans la bouche d’un homme qui, d’habitude, ne se dérobe guère pour fuir les responsabilités, l’ignorance où il se trouvait du nom même de M. Salis lors de la publication du livre, me donnent une confiance inébranlable dans l’issue de ce procès.
Mais qui ne sent tout ce qu’a de cruel sa comparution dans cette enceinte ? Fût-il coupable, elle constituerait, à elle seule, la plus amère des expiations !
A Bordeaux, c’était devant un public d’indifférents qu’il présentait sa défense.
D’indifférents, ai-je dit ? Je me trompe et me rétracte : c’est faire injure aux citoyens de la grande cité dont l’inoubliable accueil restera éternellement gravé dans sa mémoire, aux braves gens dont la première indifférence, si indifférence il y eut jamais, céda vite le pas à une sympathie solide dont les témoignages non équivoques, prodigués au cours des débats, plus forts que la pression de la rigueur officielle, ont survécu au plus étrange, et je puis bien ajouter sans manquer de respect à personne, pour rendre un simple hommage à la réalité, au plus inattendu des verdicts.
Ah ! puisque cette image se dresse devant mes yeux, laissez-moi, messieurs, m’y arrêter une minute ; quand, sur un champ de bataille, on a vaillamment combattu pour une cause que l’on croyait, que l’on croit encore juste, quand, un moment, on a cru tenir une victoire chèrement disputée, quand, à la fin, terrassé par un trop puissant ennemi, on a vu s’effondrer toutes ses espérances, c’est un baume qui cicatrise les blessures que le souvenir de tant de mains tendues vers le vaincu, non point par un geste de compassion, dans la pensée de lui faire l’aumône, mais par l’élan spontané d’une admiration sincère pour sa foi vaillante, sa généreuse attitude, sa courageuse conviction !
Ce souvenir, il appartient à M. Savine ; il est un bien qui fait désormais partie de son patrimoine moral, un bien insaisissable dont nul au monde n’a le pouvoir de le dépouiller. En doutez-vous, messieurs, écoutez l’écho de l’opinion publique fidèlement recueilli par ces lignes tracées au lendemain du combat par un des plus éminents publicistes de la presse bordelaise :
Quant à M. Savine, son attitude a été, d’un bout à l’autre du procès, celle d’un galant homme qui a pu se tromper, mais qui ne cherche jamais à se dérober aux responsabilités encourues. Comme l’a dit Mede Saint-Auban, « c’est un vaillant, c’est un sympathique ».Esprit très fin, très cultivé, très épris d’idéal, il était en voie de se faire un nom dans la littérature — et la meilleure — quand les nécessités de la vie l’ont obligé de se faire éditeur. Il a osé éditer laFin d’un Monde, de Drumont ; c’est dire assez quelles haines il avait dû soulever ! Son malheur a été de croire à Gilly. Il a cru que, derrière les affirmations vraisemblables qui lui étaient apportées, il y avait un homme, c’est-à-dire des preuves palpables, matérielles, comme il en faut à un tribunal. Il s’est trompé.Sa condamnation n’a pas diminué l’estime et la sympathie du public pour lui… au contraire !On lui a reproché d’avoir fait œuvre mercantile. Hélas ! un éditeur fait toujours œuvre mercantile. C’est la nécessité de sa situation.Et combien de gens font œuvre mercantile sans s’en douter et souvent même en parant leur mercantilisme des noms les plus pompeux. On voit des hommes politiques chanter cyniquement la palinodie, renier tout leur passé et faire comme ministres ce qu’ils ont combattu comme députés.Pourquoi ? Par patriotisme, disent-ils. Allons donc ! Tout simplement pour conserver la place de ministre, dont les bénéfices sont autrement appréciables que ceux de la députation. Voilà du mercantilisme dans la pire acception du mot.En somme, nous le répétons : l’opinion publique, qui ne relève de personne, n’est nullement défavorable à trois au moins des quatre condamnés d’hier. Elle leur est sympathique : elle est avec eux.C’est un fait : nous le constatons. C’est notre droit.
Quant à M. Savine, son attitude a été, d’un bout à l’autre du procès, celle d’un galant homme qui a pu se tromper, mais qui ne cherche jamais à se dérober aux responsabilités encourues. Comme l’a dit Mede Saint-Auban, « c’est un vaillant, c’est un sympathique ».
Esprit très fin, très cultivé, très épris d’idéal, il était en voie de se faire un nom dans la littérature — et la meilleure — quand les nécessités de la vie l’ont obligé de se faire éditeur. Il a osé éditer laFin d’un Monde, de Drumont ; c’est dire assez quelles haines il avait dû soulever ! Son malheur a été de croire à Gilly. Il a cru que, derrière les affirmations vraisemblables qui lui étaient apportées, il y avait un homme, c’est-à-dire des preuves palpables, matérielles, comme il en faut à un tribunal. Il s’est trompé.
Sa condamnation n’a pas diminué l’estime et la sympathie du public pour lui… au contraire !
On lui a reproché d’avoir fait œuvre mercantile. Hélas ! un éditeur fait toujours œuvre mercantile. C’est la nécessité de sa situation.
Et combien de gens font œuvre mercantile sans s’en douter et souvent même en parant leur mercantilisme des noms les plus pompeux. On voit des hommes politiques chanter cyniquement la palinodie, renier tout leur passé et faire comme ministres ce qu’ils ont combattu comme députés.
Pourquoi ? Par patriotisme, disent-ils. Allons donc ! Tout simplement pour conserver la place de ministre, dont les bénéfices sont autrement appréciables que ceux de la députation. Voilà du mercantilisme dans la pire acception du mot.
En somme, nous le répétons : l’opinion publique, qui ne relève de personne, n’est nullement défavorable à trois au moins des quatre condamnés d’hier. Elle leur est sympathique : elle est avec eux.
C’est un fait : nous le constatons. C’est notre droit.
Lorsqu’on croit à autre chose qu’aux résultats matériels, lorsqu’on caresse un autre idéal que l’instinct de la conservation personnelle, c’est la compensation de bien des maux qu’un semblable témoignage ! M. Savine est fier de le garder dans ses archives. Sans doute, il ne l’en sortira pas pour l’opposer aux insulteurs à gage dont les injures de commande échappent aux réfutations ; mais il peut le montrer aux âmes trop charitables dont la pitié quelque peu ironique semble chanter ses funérailles.
Il peut avertir ces bonnes âmes, puisqu’elles paraissent l’ignorer, que, lorsqu’on a été capable de lutter jusqu’au bout pour mériter l’estime publique, lorsqu’on a tout sacrifié pour l’obtenir, c’est qu’on a l’énergie de vivre, c’est qu’on y est bien décidé ; et que, lorsqu’on l’a obtenue, cette estime publique, lorsqu’on a su s’en rendre digne, peu importent la prison, les dommages-intérêts, les amendes ; on a le droit d’être fier, on peut relever la tête : on a gagné le procès de Bordeaux ! (Mouvement).
Mais il est un autre procès qui nous tient beaucoup plus à cœur, messieurs. Bordeaux est pour Savine une patrie d’adoption ; mais enfin, ce n’est qu’une patrie d’adoption ; taudis que Montpellier…
Que vous dirai-je là-dessus que vous ne sachiez déjà ? N’avez-vous pas reconnu votre enfant, votre compatriote ? Cette terre est la sienne, cette cité est sa cité ; c’est la patrie de sa jeunesse, de ces mille choses saintes qui constituent le passé. Le passé ! Tout ici lui en parle, tout le lui rappelle, jusqu’aux monuments, aux maisons, jusqu’aux pierres qui lui adressent un sourire familier comme à une vieille connaissance. Voici la rue qu’il parcourait chaque matin pour se rendre au collège !… Et dans cette enceinte, parmi cette foule qui se presse autour de lui, à peine ose-t-il lever les yeux de peur d’apercevoir la tristesse d’un parent ou d’un ami !…
Ah ! lorsque, jadis, sa pensée s’envolait vers eux, c’était dans un rêve de bonheur et de quiétude dont les calmes visions le reposaient des fièvres et des luttes de l’existence parisienne ! S’il avait su que le retour au pays aimé lui réservât les luttes les plus âpres et les fièvres les plus brûlantes !…
Comme je comprends son émotion, messieurs ! Comme je la partage ! Moi aussi, je suis un peu votre enfant ; pas bien loin de votre ville se trouve le sanctuaire de mes propres souvenirs ; et je sais ce que vaut le pays natal, cette petite patrie dans la grande, qui en est l’objet le plus cher, comme dans la maison paternelle se trouve toujours un coin, une chambre plus bénie que les autres, parce que, plus que les autres, elle fut le témoin intime de ce qui ne reviendra plus…
C’est ici qu’il veut qu’on le défende ! Eh bien ! qu’il se rassure ; je le défendrai, et victorieusement, j’en suis sûr, car je le défendrai avec ce qu’il y a de mieux, de plus puissant dans mon être, avec mon cœur ! Et je le laverai enfin, une fois pour toutes, quel que soit le résultat de vos délibérations, de ce reproche outrageant d’avoir, par un calcul misérable et vil, spéculé sur une curiosité malsaine ; de ce reproche qui jure d’une si étrange manière avec sa conduite, ses aspirations, ses instincts ; de ce reproche dont, à Bordeaux, l’équité de l’opinion a déjà fait justice, dont elle fera justice à Montpellier ; de ce reproche, le dernier qu’on lui eût jeté à la face, s’il subsistait une ombre de justice au milieu des passions politiques, car il est démenti avec trop de vigueur et d’éclat par tout ce qui fait l’essence de sa droite et loyale nature.
Un spéculateur, Savine ?… Mais ceux qui le disent ne le croient pas, ou, s’ils le croient, ils n’ont pas lu le dossier ! Il suffit d’y voir la manière dont Savine ouvre à Peyron sa bourse, pour être édifié sur le mobile qui l’a conduit. Un spéculateur, ou simplement un commerçant qui ne suppute que le profit d’une entreprise, avance-t-il de l’argent à un étranger sans la moindre garantie ? Il exige une signature, il garde au moins un reçu ! Ici rien de semblable : Peyron emporte l’argent de Savine, et Savine ne demande rien à Peyron. Voilà un spéculateur bien confiant ! Sa conduite m’étonne : je croyais la confiance fille de l’enthousiasme et non de la spéculation. Quel étourdi que Savine, si ce crédit inusité s’adresse à un client vulgaire, au lieu de s’adresser à un homme, hélas ! inconnu de lui, en la mission duquel, alors, il avait foi !
Continuons l’histoire. Le livre est édité : belle occasion pour un spéculateur de gagner une somme assez ronde… en le retirant de la circulation !
En doutez-vous ? Écoutez ce récit ; il n’a point été fabriqué pour les besoins de la cause, car je l’emprunte au numéro d’un journal paru le 20 novembre dernier :
Les jurisconsultes du parti attaqué s’étaient prononcés en faveur d’une saisie. Mais M. Floquet n’a pas voulu entendre de cette oreille. Comme, en somme,l’Union républicaine est le groupe le plus atteint, pourquoi le ministère s’emploierait-il à tâcher de le sauver du discrédit qu’il mérite ? L’existence des opportunistes est-elle bien nécessaire à la France, et le cabinet ne saurait-il se passer de M. Rouvier ? Réflexion faite, M. Rouvier les a envoyés au diable et n’a pas voulu permettre qu’on touchât au libelle.Après cet échec, les opportunistes ne se sont pas tenus pour satisfaits. D’habiles négociateurs ont été envoyés auprès de l’éditeur Savine. Celui-ci est, vous le savez, un littérateur distingué, originaire de Montpellier.Très versé dans la littérature espagnole, écrivain plein de verve, il aurait pu faire son chemin dans la carrière littéraire, si une circonstance inopinée ne l’avait contraint de prendre la direction d’une maison de librairie. Savine avait placé des fonds considérables sur cette maison, quand il apprit tout à coup qu’une catastrophe était imminente. Il fallait aviser. Pour sauver ses capitaux, il se substitua au libraire et prit le gouvernail en mains.Les délégués des opportunistes s’étaient flattés de l’amener à composition ; mais, dès les premières ouvertures, les pourparlers ont complètement échoué.
Les jurisconsultes du parti attaqué s’étaient prononcés en faveur d’une saisie. Mais M. Floquet n’a pas voulu entendre de cette oreille. Comme, en somme,l’Union républicaine est le groupe le plus atteint, pourquoi le ministère s’emploierait-il à tâcher de le sauver du discrédit qu’il mérite ? L’existence des opportunistes est-elle bien nécessaire à la France, et le cabinet ne saurait-il se passer de M. Rouvier ? Réflexion faite, M. Rouvier les a envoyés au diable et n’a pas voulu permettre qu’on touchât au libelle.
Après cet échec, les opportunistes ne se sont pas tenus pour satisfaits. D’habiles négociateurs ont été envoyés auprès de l’éditeur Savine. Celui-ci est, vous le savez, un littérateur distingué, originaire de Montpellier.Très versé dans la littérature espagnole, écrivain plein de verve, il aurait pu faire son chemin dans la carrière littéraire, si une circonstance inopinée ne l’avait contraint de prendre la direction d’une maison de librairie. Savine avait placé des fonds considérables sur cette maison, quand il apprit tout à coup qu’une catastrophe était imminente. Il fallait aviser. Pour sauver ses capitaux, il se substitua au libraire et prit le gouvernail en mains.
Les délégués des opportunistes s’étaient flattés de l’amener à composition ; mais, dès les premières ouvertures, les pourparlers ont complètement échoué.
Est-ce assez joli, cette ambassade qui se rend auprès de l’éditeur pourl’amener à composition? Est-ce assezopportuniste? Je comprends la tentative : c’est beau de faire éclater en public son innocence ; mais comme l’innocence de l’opportunisme n’éclate pas toujours — plusieurs verdicts tendent à le démontrer — il est toujours plus sûr, avant d’aller trouver l’adversaire, d’essayer un argument qui, pour être moins juridique, n’en est que plus décisif. Tout porte à croire que, dans l’espèce, lesambassadeursl’exposèrent avec une grande force, surtout ceux — c’est-à-dire presque tous — qui, malgré son échec, ont estimé plus raisonnable de ne pas subir les risques d’un autre genre de dialectique… (Rires). Mais quel refus maladroit que celui de Savine, et comme la spéculation est parfois mal inspirée !
Je ne parle pas de ce calcul impardonnable qui consiste à cesser la vente, dès que l’ouvrage devient suspect, et même à dépenser des fonds pour racheter les exemplaires vendus : jamais rapacité ne fut plus inintelligente !
J’arrive immédiatement à la plus lamentable affaire de notre spéculateur ; vous allez voir que, s’il s’est flatté de mériter cette épithète, il s’est mépris d’une étrange manière sur ses aptitudes et sur sa vocation.
Les opportunistes lui avaient pardonné la défaite de leur ambassade. Ces braves gens n’ont pas de rancune : ceux qui ont assisté aux débats de Bordeaux leur rendent pleine justice à cet égard. Ils ont été on ne peut plus aimables pour M. Savine ; et cette amabilité a duré jusqu’après la lecture de ses pièces et l’audition de ses témoins. Ah ! par exemple, les témoins et les pièces, on a trouvé que c’était de trop… (Rires) et, pour lui donner des regrets, on lui a dit naïvement que s’il n’avait pas tenté la preuve, on lui en aurait bien moins voulu d’avoir articulé les faits… Figurez-vous que M. Savine a eu l’audace de ne rien regretter ! Pour le coup, l’opportunisme n’y a plus rien compris ; depuis, Savine, l’inquiète : ces oiseaux rares sont toujours dangereux !… On lui tend la perche ; il la repousse : voilà un geste qu’on n’oublie pas ! Vit-on jamais un noyé si difficile ? On fera tout au monde pour châtier son tranquille mépris, et, si on lui jette à la face avec tant de rage cette odieuse épithète de spéculateur, c’est justement pour le punir de ne l’avoir point méritée. On aimait mieux un libraire cupide qu’un libraire convaincu ; on aime toujours mieux la passion qu’on partage, et la passion opportuniste n’est pas la conviction. Que n’a-t-il observé le silence ? Il a préféré, ce courageux de malheur, la peine du courage au prix de la lâcheté ; il a pensé qu’il devait au public les raisons de sa conduite ; et sans insolence, comme sans faiblesse, dans la limite de son droit, il est un fait, tout au moins, dont il a fourni la preuve, c’est que dans cette pénible aventure, fort indigne de lui, je me plais à le reconnaître, et qui l’a, un instant, détourné de sa vraie voie, il garde la consolation de n’avoir obéi qu’aux ardeurs de sa croyance. Cette preuve lui coûte trois mois de prison, une trentaine de mille francs, et une brèche peut-être irréparable au patrimoine de sa famille. Ses adversaires n’imaginaient pas qu’un homme pût payer si cher une pareille satisfaction.
Sans doute, s’il eût partagé leurs principes, ou plutôt leur manque de principes, il eût opéré, avant tout, le sauvetage de la caisse, et, rougissant mais absous, il aurait dit au sortir de l’audience : « Tout est sauvé,fors l’honneur. » Il n’a pas voulu déformer l’antique adage. Il est de ceux qui ont encore la faiblesse d’estimer une bonne opinion de soi-même le plus précieux capital ; et il juge que l’argent et la liberté sont deux biens précieux, moins précieux pourtant que l’honneur, parce que la liberté et l’argent ne rendent pas l’honneur perdu, tandis que, lorsque l’honneur reste, et que la jeunesse reste aussi, ces deux trésors suffisent, Dieu aidant, à reconquérir tous les autres !
C’est pourquoi il redoute les succès qui déshonorent et à ces victoires malsaines préfère, selon la belle expression de Montaigne, « les défaites triomphantes à l’envie des victoires ».
Voilà Savine. Ne le calomniez pas : c’est la justice qu’il vous demande. Frappez-le, mais frappez-le pour ce qu’il est, frappez-le comme on frappe un soldat. Repoussez dans la fange d’où il n’aurait jamais dû sortir l’ignoble outrage qui dégraderait vos bouches.
Savine n’est point un spéculateur : Savine est un lutteur !… Hélas ! cette dernière qualification, qu’il mérite, explique mieux que l’autre la haine qui le poursuit : spéculateur, on le dédaignerait, et le dédain est clément ; lutteur, on le redoute, et la crainte est inexorable. C’est du moins ce qu’insinuent les gens mal intentionnés. Prenez garde, Monsieur le Procureur général : ceux à qui la robe ne donne pas comme à moi le précieux privilège de vous défendre contre tout soupçon et d’entourer votre caractère d’un inviolable respect, ceux-là répandent des bruits fâcheux qui troublent profondément les âmes simples ; ils vont disant partout que si Savine est en butte à de telles rigueurs, c’est moins à cause deMes Dossiersqu’à cause d’un autre livre infiniment plus redoutable et beaucoup plus respecté, et que cet autre livre, rude alerte pour un si grand nombre de tarés de la vie politique et sociale, est le secret de l’acharnement qui tourne en aggravations les circonstances dans lesquelles, pour un accusé ordinaire, les magistrats se feraient un impérieux devoir de trouver une atténuation. (Vif mouvement dans la salle. Très bien ! très bien !)
M. le Président.— J’interdis d’une manière absolue toute marque d’approbation. Je ferais évacuer la salle et prendrais les mesures les plus sévères si de pareilles manifestations se produisaient de nouveau.
Mede Saint-Auban.— Je sais bien, moi, que lorsque vous requériez avec tant de violence contre lesDossiersde M. Gilly, vous ne pensiez pas en vous-même à laFin d’un Mondede M. Drumont. Je connais trop votre justice ; je la sais franche et loyale : quand elle attaque, c’est en face ; elle aurait honte de s’embusquer, comme un bandit corse, derrière le buisson de la route pour attendre que le justiciable passe et le frapper traîtreusement par derrière une fois qu’il a passé. Si vous visiez laFin d’un Monde, cette œuvre de polémique superbe, c’est à côté de M. Drumont et non de M. Gilly, qu’il fallait faire asseoir M. Savine. La compagnie eût été meilleure, et tous auraient gagné au change, M. Savine d’abord, et aussi le public qui, au lieu d’assister à de tristes reculades, aurait pu contempler, dans l’ardeur d’un beau combat, ce que valent les vrais soldats de l’Idée !… (Mouvement). Non, je veux le croire, vous n’avez pas isolé Savine, n’osant attaquer Drumont, comme on coupe un corps d’armée, n’osant affronter l’armée entière ! En tous cas, des deux vengeances que l’on complotait contre lui, la ruine et le déshonneur, la première seule peut l’atteindre, il est au-dessus de l’autre. Ruiné, c’est possible ; déshonoré, jamais ! Son caractère et sa vie sont là qui défient la haine ; à cet égard, il est bien tranquille ; et n’étaient ses petits enfants, n’était sa jeune femme, n’était sa pauvre vieille mère qui, là-bas, suit, anxieuse, les péripéties de ces drames…
M. Salis.— Moi aussi, j’ai une vieille mère !
M. le Président.— N’interrompez pas, Monsieur Salis.
M. Salis.— C’est juste. Je prie le défenseur de m’excuser.
Mede Saint-Auban.— Oh ! de grand cœur, Monsieur Salis ; car moi aussi, j’ai une mère ; je sais, par conséquent, ce qu’est cet être béni ; voilà pourquoi, hier, quand vous parliez de la vôtre, quand vous invoquiez son image, ses angoisses et ses tourments, mon cœur battait à se rompre dans ma poitrine, j’oubliais notre lutte d’une heure et, si je n’eusse écouté que l’élan de ma sympathie, je me serais levé pour aller vous serrer la main. Oui, vous avez souffert dans vos affections les plus chères !… Mais la réparation est venue, la réparation suprême, celle qu’aucun verdict ne vous aurait donnée… M. Savine vous l’apporte ! Il proclame qu’il ne vous soupçonne pas, qu’il ne s’est jamais cru le droit de vous soupçonner ! Aveu sincère, franc et loyal comme la bouche qui le fait, plus précieux que des excuses et plus efficace qu’un arrêt, car il vaut mieux pour un homme public n’avoir pas été soupçonné que d’assumer la tâche ingrate de se laver du soupçon ! Et maintenant la douleur d’autrui ajoute-t-elle quelque chose à votre justification ? Quand vous vous êtes cru accusé, vous avez trouvé de beaux accents pour vous défendre, et mon émotion vous a écouté avec respect. Aujourd’hui, c’est un autre accusé qui me charge de le défendre ; j’invoque à mon tour les images que vous avez invoquées : sont-elles moins respectables et moins saintes sur mes lèvres ?
Mon cœur vous a rendu justice ; je demande justice au vôtre. Par tout ce qu’il y a chez vous d’élevé et de noble, par le souvenir béni qui vous accompagnait dans cette enceinte, je vous en prie, je vous en conjure, écoutez-moi, Monsieur Salis ! (Vive émotion).
Ma défense, je vous disais, messieurs, que le passé de M. Savine me la fournissait tout entière.
Des témoins oculaires, maîtres ou compagnons de ce passé, ne l’ont-ils pas rappelé hier en termes inoubliables ?
Il vous appartient, n’en déplaise à l’étrange rapport dont l’imagination vagabonde est allée, je ne sais pourquoi, chercher votre compatriote en Amérique ! Il est vrai qu’auparavant les journaux officieux en avaient fait unMoscovite. (Rires). De la Russie aux États-Unis il n’y a qu’un pas pour les mouchards ! N’importe ? La police est parfois mal informée ! M. Constans n’a pas remplacé M. le policier d’Alavène !… (Hilarité). Notre rapport convient, d’ailleurs, que, « les renseignements recueillis sur la conduite et la moralité de M. Savine ne lui sont pas défavorables »… Je le remercie infiniment…
Laissons là ce papier et jetons un coup d’œil sur la carrière que l’on n’arrive pas à salir.
Savine est né à Aigues-Mortes le 20 avril 1859. Sa famille paternelle est originaire du Dauphiné, sa famille maternelle du département du Gard. Son grand-père paternel fut magistrat à Embrun ; et son grand-père maternel était officier supérieur. Quant à son père, il exerçait les fonctions de fondé de pouvoirs du trésorier-payeur général à Nîmes. Voilà des origines bien françaises, n’est-il pas vrai ? Plût au ciel qu’ils pussent en revendiquer de pareilles, ces Français de la dernière heure, hier Anglais, Suisses, Italiens, Allemands, qui ne demandent à leur nouveau pays qu’une large part de ses richesses, et dans notre milieu national conservent une âme étrangère, comme les affranchis de l’ancienne Rome gardaient un cœur d’esclave au sein de la Cité ! Ils devraient être modestes, ces bâtards de la Patrie ! Ils devraient éviter surtout de mettre sur le tapis la question des actes de naissance ! Et pourtant l’on en rencontrerait plus d’un parmi les bonnes gens qui passent leur temps à se plaindre de la calomnie au perfectionnement de laquelle ils ont consacré de si merveilleuses aptitudes et qu’ils ont élevée dans l’État de leurs rêves à la hauteur d’une institution ! C’est eux, sans doute, qui s’avisèrent d’imaginer que Savine était Russe ! Certes, cette qualification ne l’irrite ni ne l’humilie : étant Français, Savine aime les Russes ; et c’est Russe qu’il voudrait être, s’il n’était Français. Mais, dans le cerveau de ses calomniateurs, cette qualification n’était qu’un acheminement vers celle de nihiliste… et — qui oserait le croire ? — vers celle dejuif! Oui, on l’a traité de juif, lui, Savine, ici présent ! (Hilarité). S’il avait été juif, il aurait bien pu être nihiliste ; car il y a parmi les nihilistes énormément de juifs. Personne n’ignore que, tout comme la franc-maçonnerie, le nihilisme est un produit sémitique ; ce sont les Sémites qui l’ont organisé et qui l’exploitent ; par contre, ce sont rarement eux qui se font pendre : cela ne rentre plus dans leurs aptitudes !…
L’ingénieuse invention des reptiles opportunistes avait un autre but : Russe, Savine devenait du même coup étranger et passible de la loi d’expulsion. Savourez cet entrefilet ; je l’emprunte à un journal prussien, fidèle allié, en ce cas comme en plusieurs autres, de quelques-uns de nos adversaires, mais en revanche fort monté contre Savine, depuis qu’il a mis au jour un livre sur l’espionnage, très désagréable à M. de Bismarck que l’on sait peu enclin à ce sujet :
Quant à ce Savine qui a édité le livre et qui s’est fait ainsi le complice des turpitudes et des ignominies de Gilly, on ne se douterait pas que c’est un nihiliste russe réfugié à Paris et qui se montre de cette façon reconnaissant de l’hospitalité que la France lui accorde. Il faut espérer que la mansuétude du gouvernement cessera à l’égard de ce misérable et qu’un bon arrêté d’expulsion l’enverra ailleurs exercer son petit commerce.
Quant à ce Savine qui a édité le livre et qui s’est fait ainsi le complice des turpitudes et des ignominies de Gilly, on ne se douterait pas que c’est un nihiliste russe réfugié à Paris et qui se montre de cette façon reconnaissant de l’hospitalité que la France lui accorde. Il faut espérer que la mansuétude du gouvernement cessera à l’égard de ce misérable et qu’un bon arrêté d’expulsion l’enverra ailleurs exercer son petit commerce.
C’est « salebeditgommerce » qu’aurait dû écrire la feuille : sa plume oublie-t-elle l’accent du terroir ?
Ce qui donnait du poids à l’information, c’est qu’elle paraissait simultanément dans une foule de journaux à qui l’Agence Havasl’avait communiquée. Or, nous connaissons tous les hautes attaches de l’officieuse agence ; n’y entre pas qui veut ; par exemple, si je sollicite la faveur d’y insérer cette plaidoirie, je doute que j’obtienne une réponse enthousiaste… (Hilarité générale).
C’est ainsi qu’on a rédigé l’histoire de M. Savine. Et voilà, messieurs, les procédés et les armes de ceux qui, pour se servir des termes de leur congénère prussien, crient si fort contre lesturpitudeset lesignominiesde M. Numa Gilly !… Passons.
Savine avait sept ans lorsque son père et sa mère vinrent s’établir à Montpellier où ils acquirent, route de Castelnau, la villa qui porte encore aujourd’hui le nom deVilla Savine. L’enfant fut mis au collège. On vous a dit hier, mieux que je ne saurais le faire, les souvenirs qu’y ont laissés son intelligence, sa conduite et ses succès. Il était l’espoir de ses maîtres ; et ses maîtres s’appelaient Marion-Werner, Boucherie, pour ne citer, parmi vos gloires, que celles qui ont rayonné au dehors du plus vif éclat. Il semble que Boucherie lui ait communiqué son goût et quelques-unes de ses rares aptitudes pour les langues romanes ; car, digne élève d’un tel professeur, il mérita plus tard de compter parmi les membres de la société vouée au culte de ces langues. Vous avez tous admiré, messieurs, le buste qui perpétue dans le bronze les traits de Boucherie, et vous savez qu’il est dû au ciseau distingué de M. Léopold Savine, frère de notre romanisant. Double et touchant hommage que le sculpteur semble avoir voulu rendre à votre illustration universitaire et à ses affections de famille, en célébrant un homme qui fut à la fois un de vos maîtres et le maître d’un frère aimé !
Savine prit part à l’organisation de cesFêtes Latinesqui réunirent, en 1879, si je ne me trompe, les Catalans et les Roumains et qui avaient pour objet de louer la littérature et le génie méridionaux. Le souffle de cette renaissance charmante dont les effets, je l’espère, se feront longtemps sentir anima son talent et décida de sa vocation littéraire. Les circonstances l’éloignent de vous, mais son âme vous reste : la nécessité l’exile, mais, dans l’exil, il emporte un de ces chauds rayons qui dorent le cerveau et le cœur. Sous les brumes du Nord, de là-haut, comme on dit ici, sous les longues pluies fines de nos hivers parisiens, il cultive le sentiment et l’amour de cette lumière magique dont les reflets transfigurent toutes choses, depuis nos maigres arbustes qu’ils grandissent comme des chênes jusqu’aux rocailles que Tarascon voit hautes comme le Mont-Blanc. Il étudie avec conscience, avec passion, les audaces brûlantes et les rimes ensoleillées des félibres, vos poètes, ces troubadours perdus au milieu de nos modernités. Avec quel zèle il les traduit et les commente ! Son temps, sa peine, il ne leur marchande rien. On lui doit de précieuses découvertes et des œuvres qui méritent l’attention. Qu’ajouter aux élogieuses paroles par lesquelles un éminent écrivain, témoin de sa valeur artistique aussi bien que de sa dignité morale, vantait hier à cette barre sa traduction de l’Atlantide, le poème de Verdaguer ?
Voilà, messieurs, la place qu’occupe votre jeune compatriote dans votre littérature nationale. Voilà les services qu’il lui rend et les récompenses qu’il en reçoit. Il l’aime et la fait aimer ; en retour, elle lui assure dans les lettres parisiennes un rang dont il n’a pas à se plaindre. Les auteurs les plus répandus, les rois de l’École moderne le félicitent et le remercient de ses vulgarisations fécondes et des utiles voyages que sa plume leur permet de faire à travers les pays inconnus. Voici en quels termes l’homme peut-être le plus édité de la terre lui exprime sa gratitude d’avoir pu, grâce à lui, approfondir la connaissance de MmePardo Bazan, la George Sand espagnole — George Sand par le style, mais non par les idées — dont la souplesse jointe à l’audace féminine entreprend de concilier la tradition catholique et l’idéal contemporain :
Médan, 21 juin 1886.Merci mille fois, mon cher confrère, de ce que vous avez songé à m’envoyer votre traduction du livre si intéressant de madame Pardo Bazan. Je l’avais parcouru dans le texte espagnol, sans tout le comprendre, et je viens de le lire, très frappé de la largeur de l’étude et de la pénétration critique. C’est certainement un des meilleurs morceaux qu’on ait écrits sur le mouvement littéraire contemporain. Quand vous écrirez à madame Pardo Bazan, veuillez lui renouveler mes remerciements et la féliciter en mon nom. Je lui suis surtout très reconnaissant de la page qu’elle a écrite sur le roman anglais. Cela est net et juste.Bien cordialement à vous.Émile Zola.
Médan, 21 juin 1886.
Merci mille fois, mon cher confrère, de ce que vous avez songé à m’envoyer votre traduction du livre si intéressant de madame Pardo Bazan. Je l’avais parcouru dans le texte espagnol, sans tout le comprendre, et je viens de le lire, très frappé de la largeur de l’étude et de la pénétration critique. C’est certainement un des meilleurs morceaux qu’on ait écrits sur le mouvement littéraire contemporain. Quand vous écrirez à madame Pardo Bazan, veuillez lui renouveler mes remerciements et la féliciter en mon nom. Je lui suis surtout très reconnaissant de la page qu’elle a écrite sur le roman anglais. Cela est net et juste.
Bien cordialement à vous.
Émile Zola.
Telle était encore en 1886 la vie de M. Savine ; tel était le courant qui l’entraînait ; tels étaient ses travaux et ses préoccupations. Devenu éditeur par suite de revers de fortune, il gardait dans sa librairie une âme de poète. Que de réputations naissantes lui doivent le jour ! Nul peut-être n’a mieux que lui encouragé et soutenu les jeunes contre l’impitoyable franc-maçonnerie des vieux !… Comment cet artiste, comment ce félibre, comment l’ami d’Aubanel, de Mistral et de Verdaguer a-t-il quitté tout à coup la calme et sereine patrie de ces adorateurs du rêve pour se mêler à nos réalités sombres et descendre dans une arène où les défaites sont si brutales et les triomphes eux-mêmes si amers ?
Pourquoi ? Sans quitter cette ville, demandez-le au maître vénéré dont le souvenir, tout à l’heure, témoignait dans cette enceinte. Marion-Werner avait surnommé Savine enfant : lepetit moraliste. L’enfant a grandi… et le moraliste aussi. Dangereuse faculté, messieurs, car elle observe ; et, à notre époque, qui observe est bien près de s’indigner. Oubliez un instant lesDossiersde M. Numa Gilly, oubliez la valeur intrinsèque de l’ouvrage ; il a un vice originel dont rien ne le relèvera : il est mal fait ! Cette déplorable facture nuit à l’idée qui l’inspire et rend, par le discrédit qu’elle jette sur ses auteurs, un signalé service à la cause de ceux qu’il combat. Tel est, en effet, le pouvoir souverain de la forme, qu’heureuse, elle revêt le mensonge des couleurs de la vérité, et que, malheureuse, elle donne à la vérité les apparences du mensonge. « L’habit ne fait pas le moine », a-t-on coutume de dire ; mais on ajoute aussitôt : « Il l’arrange joliment ! » De même la phrase ne fait pas l’idée ; mais que devient l’idée sans le secours de la phrase ? Oubliez donc une minute ce livre grossier, maladroit, informe, auquel les tarés devraient rendre grâce pour tout le bien qu’il leur fait ; mais convenez, pour être justes, qu’à l’heure de son apparition, ses défauts, aujourd’hui si manifestes, trompèrent singulièrement l’attention, non seulement de M. Savine, mais du public tout entier. Pourquoi ? — Pourquoi ? Parce qu’il semblait venir à l’heure dite pour remplir sa mission providentielle et assouvir l’universel besoin de vengeance. Peu importait le style, si la tâche était accomplie ! Montpellier n’est pas si loin de Nîmes qu’on n’y ait entendu l’écho des applaudissements qui saluèrent lejusticier; sa gloire ne resta pas locale : des quatre coins de la France on l’approuve, on l’encourage ; ses collègues lui crient : « Bravo ! Continuez ! Sus aux flibustiers politiques ! »
Le flibustier politique ! tel était, tel est encore, hélas ! l’ennemi de la Patrie ! Le méconnaître est inutile, messieurs : les négations n’arrangent rien. Que sert d’imiter cet oiseau qui s’entête à ne pas voir et cache ses yeux sous son aile ? Si j’en croyais le réquisitoire de M. le procureur général, tout serait pour le mieux dans la meilleure des républiques, et, sauf le livre de M. Numa Gilly, rien ne viendrait troubler le bonheur national !… Heureuse ville, si elle partage ces douces illusions ! On y garde la fleur de sa virginité ! Lepot-de-viny est inconnu, et les mœurs y sont si pures que l’on n’y comprend même pas le langage de l’improbité ! Quelle innocence primitive ! J’admire cette fraîcheur d’idées et de sentiments : elle me prouve une chose, c’est que M. le procureur, dans ses lectures, n’accorde que peu de place auJournal officiel. Je l’en félicite. LeJournal officieln’est point une publication éditée par M. Savine. (Hilarité)… Il n’en constitue pas moins une détestable lecture qui gâte vite la sérénité du cœur ; on y trouve parfois le motpot-de-vindéfini et… démontré par le genre de preuve le plus indiscutable, l’aveu (hilarité)… et, quand ces grands diffamateurs, que n’atteignent pas vos verdicts et qu’on nomme les historiens, voudront écrire les annales des corruptions inouïes de ce régime, ils n’auront qu’à parcourir ses comptes rendus sténographiques pour y récolter la plus abondante moisson !… Les dossiers de M. Gilly seront du superflu !
Ce qui s’étale à tous les yeux suffira pour remplir leurs volumes. Mais que dire de ce qui ne s’y étale pas ? Que dire des pièces cachées…
M. le Président.— Je ne puis tolérer que le défenseur parle de pièces cachées. Il faut qu’il s’explique.
Mede Saint-Auban.— Volontiers, Monsieur le Président ; je ne vise en aucune manière les pièces du dossier Salis, je pense à d’autres dossiers, à des dossiers parlementaires que des soins intéressés préservent des rayons du soleil et qui, lorsqu’ils verront le jour, causeront de fameuses surprises aux enragés panégyristes des vertus de notre temps.
M. le Président.— Je ne puis vous laisser continuer sur ce ton-là.
Mede Saint-Auban.— Et quel ton faut-il que je prenne ? Si vous m’arrêtez alors que, par tact et pour ne pas envenimer le débat, je tais les noms des personnes, quelle sera votre attitude, lorsque je les citerai ?
Les faits matériels n’appartiennent-ils pas à tout le monde, et n’est-ce pas un fait matériel que ce rapport parlementaire que l’on dissimule au pays parce qu’il renferme les résultats de l’enquête Wilson et que ces résultats, tout atrophiés qu’ils doivent être par un mauvais vouloir systématique, suffiraient peut-être à découvrir des choses inattendues ? N’est-ce pas un fait matériel que ces scandales effroyables qui ont ouvert violemment les fenêtres de l’Élysée, qui en ont enfoncé les portes et en ont chassé l’habitant au milieu des fureurs populaires ? N’est-ce pas un fait matériel que cette rentrée à la Chambre de M. Wilson, et cette foudroyante réplique de M. Andrieux, qui lui serrait la main, aux murmures de ses collègues : « Je n’aime pas les lâches ! », commentée le lendemain par deux articles dont la moralité peut se résumer ainsi : « Il vaut mieux serrer la main en plein jour à M. Wilson que d’aller le soir en cachette, quand personne ne vous regarde, se pendre à la sonnette de son appartement. » Et ils étaient nombreux, ceux qui allaient, ceux qui vont peut-être encore se pendre à cette sonnette ! Autrefois, ils quémandaient les honneurs ; aujourd’hui, ils quémandent le silence, et leur peur, quoique rougissante, adule encore cette grandeur tombée, cet homme, pas plus coupable que d’autres, peut-être moins coupable que beaucoup d’autres, et dont le sentiment du péril, plutôt que l’idée de justice, a fait le bouc émissaire chargé de tous les péchés d’Israël ! Ce qu’ils redoutent encore, l’épée de Damoclès éternellement suspendue sur leurs têtes, c’est la collection des 22.000 dossiers où, plus tard, on lira peut-être le sinistre catalogue de leurs cupidités et de leurs appétits. Ah ! si nous autres, les francs, les sincères, nous avons perdu le respect, c’est que le respect devenait un mensonge. Quand on assiste au spectacle de ces turpitudes…
M. le Président.— Je ne puis laisser passer le mot turpitude.
Mede Saint-Auban.— C’est pourtant le seul mot qui peigne la situation ! Croyez-moi, Monsieur le Président, ce qui est dangereux, ce qu’il ne faut pas laisser passer, ce ne sont pas les turpitudes que l’on raconte ; ce sont les turpitudes que l’on commet. Permettez-moi de remplir mon devoir… je n’ai pas épuisé mon droit ! La défense a trouvé ailleurs une attention plus tolérante : les magistrats comprenaient jusqu’ici que la vérité ne peut être l’ennemie de la justice et qu’étouffer par la force la révélation des scandales, c’est confirmer leur existence de la plus éclatante façon ! (Mouvement prolongé).
Ah ! si la preuve n’était pas permise, et si l’Officieln’existait pas, ce n’est point quatre procès, c’est peut-être cinquante que nous aurions sur les bras. Car il y a ceci de singulier dans l’espèce : l’ardeur à poursuivre la diffamation semble en raison inverse de sa violence, et le pardon de l’injure en raison directe de sa gravité. Les égratignés hurlent, les écorchés ne disent rien ; les premiers sont impitoyables, les seconds pratiquent sur la plus vaste échelle l’oubli des offenses. C’est incompréhensible ! Un seul exemple : je l’emprunte à cette accusation. Dans le morceau que l’on incrimine, qui donc est visé par l’auteur ? M. Salis ? Pas le moins du monde. M. Granet en fait tous les frais. C’est lui qui en est le héros ; c’est lui qui est le principal ; M. Salis n’est que l’accessoire ; et un accessoire à peine visible à l’œil nu, car il m’a fallu trois lectures pour le découvrir. Voici le fait en deux mots : Dans l’affaire du chemin de fer Tiaret à Mostaganem, M. Granet aurait reçu 100.000 francs de M. Kôhn Reinach pour dire des choses désagréables à la Compagnie Franco-Algérienne ; puis, il en aurait reçu 100.000 de la Compagnie Franco-Algérienne pour dire des choses désagréables à M. Kôhn Reinach ; enfin, il en aurait touché 150.000 de chacune des deux parties, et il se serait tiré d’embarras en ne disant plus rien du tout ! Voilà l’économie de l’histoire : on en effacerait le nom de M. Salis qu’elle n’en souffrirait nullement. Ce nom n’y est qu’un hors-d’œuvre : M. Salis n’y joue aucun rôle ; il n’y figure même pas ; il se borne à fournir la matière d’une hypothèse : qui sait si un jour il n’imitera pas les Granet ? Cela tient dans quatre lignes perdues au milieu du reste, et ces quatre lignes ont échappé à M. Savine jusqu’au jour de la poursuite. J’en apporte à M. Salis la solennelle affirmation. Jamais M. Savine n’a soupçonné M. Salis : il ignorait jusqu’à son existence et jamais non plus les auteurs n’ont entendu le soupçonner ; en voici la preuve flagrante ; je l’emprunte auPetit Méridionaldont la nuance n’effraiera pas M. le Président :
Un rédacteur duPetit Méridional, qui a interrogé à Nîmes plusieurs témoins cités par Numa Gilly, transmet à ce journal le résultat de sesinterviews:L’affaire sur laquelle M. Salis devait être interrogé comme témoin est celle-ci :L’affaire du chemin de fer de Mostaganem à Tiaret date de 1885. Elle fut soumise deux fois aux délibérations de la Chambre, le 27 février et le 7 mai.Il s’agissait d’une concession de voie ferrée s’élevant à 20 millions, et qu’on demandait à la Chambre de consentir à forfait, de gré à gré.Dans l’affaire étaient intéressés deux députés.M. Salis monta à la tribune et, par deux fois, combattit le projet, parce que deux députés y étaient intéressés et que c’était de gré à gré et non à l’adjudication que la concession était donnée. Il protestait énergiquement contre ce système et demandait qu’on portât le fer sur la plaie pour empêcher les députés de participer à des affaires financières.Telle a été la conduite de M. Salis ; c’est sur ce qu’il peut savoir là-dessus que M. Salis devait être interrogé.
Un rédacteur duPetit Méridional, qui a interrogé à Nîmes plusieurs témoins cités par Numa Gilly, transmet à ce journal le résultat de sesinterviews:
L’affaire sur laquelle M. Salis devait être interrogé comme témoin est celle-ci :
L’affaire du chemin de fer de Mostaganem à Tiaret date de 1885. Elle fut soumise deux fois aux délibérations de la Chambre, le 27 février et le 7 mai.
Il s’agissait d’une concession de voie ferrée s’élevant à 20 millions, et qu’on demandait à la Chambre de consentir à forfait, de gré à gré.
Dans l’affaire étaient intéressés deux députés.
M. Salis monta à la tribune et, par deux fois, combattit le projet, parce que deux députés y étaient intéressés et que c’était de gré à gré et non à l’adjudication que la concession était donnée. Il protestait énergiquement contre ce système et demandait qu’on portât le fer sur la plaie pour empêcher les députés de participer à des affaires financières.
Telle a été la conduite de M. Salis ; c’est sur ce qu’il peut savoir là-dessus que M. Salis devait être interrogé.
Entendez-vous, messieurs ?C’est sur ce qu’il peut savoir là-dessus que M. Salis devait être interrogé.Alors, la pensée de M. Gilly était claire pour tous : à ses yeux, M. Salis jouait le rôle d’un témoin ; il n’était pas l’accusé : l’accusé, c’était M. Granet. Étrange aventure ! C’est M. Granet que vise le peloton d’exécution ; c’est lui qui reçoit la décharge en pleine poitrine ; il est criblé de balles… Et M. Granet ne dit rien !… L’a-t-on tué sur le coup ?… ou bien fait-il le mort ? Ce qui est sûr, c’est qu’il garde un silence de trépassé !… Quant à M. Salis, à peine a-t-il reçu quelques grains de plomb minuscules… Et il mène un tapage d’enfer !… Je sais bien que l’acuité des blessures ne se mesure pas à leur gravité et que les plus inoffensives sont parfois les plus douloureuses ; le point le plus sensible est peut-être l’épiderme, et un coup d’épingle fait plus souffrir qu’un coup de poignard. Encore convient-il, en cour d’assises, de ne pas confondre un poignard avec une épingle et une égratignure avec un assassinat ! Qu’on ait voulu attenter à la vie de M. Salis, le contraire est certain ; qu’on y ait attenté sans le vouloir, ce n’est pas vrai davantage ; non seulement il n’y a pas eu d’homicide prémédité, mais il n’y a même pas d’homicide par imprudence ; c’est tout au plus une piqûre involontaire et nos déclarations loyales doivent l’avoir cicatrisée.
Le motif de cette piqûre ? Demandez-le à d’Alavène, le rédacteur du morceau. Ce morceau est un rapport de police adressé, sous forme de note confidentielle, au ministre de l’intérieur. Voilà comme un rapport de police devient une diffamation ! Ovide n’a pas songé à cette métamorphose. Fragilité des choses humaines ! On aurait pu faire un témoin de M. d’Alavène… On aurait même pu en faire autre chose ! L’équité n’en eût pas souffert et la logique y eût gagné. On y a songé un instant ; et puis on y a renoncé sur les vives instances de M. le Garde des sceaux. M. le Garde des sceaux ne tenait pas à d’Alavène ; il s’y est pris à deux fois pour en informer le parquet ! La traversée serait coûteuse, dit-il dans une de ses lettres.
Je suis enchanté de voir les ministres entrer dans la voie des économies ; mais je regrette qu’ils commencent par économiser les frais de voyage de d’Alavène. Ce voyage eût été instructif pour le pauvre peuple ; et, quand il s’agit de l’instruction populaire, la République ne lésine point… Le monde officiel boude-t-il contre d’Alavène ? Le monde officiel a tort, il oublie qu’autrefois d’Alavène a fait partie du monde officiel. Entendons-nous ; en politique comme dans la société, il y a le monde et le demi-monde : d’Alavène appartenait au demi-monde officiel. C’est alors, qu’avec sa particule, il gagnait d’honnêtes appointements sur lesquels il aurait pu mettre de côté une assez jolie retraite, si des artistes de cette marque daignaient mettre de côté. C’est alors aussi que sa plume inquisitoriale traçait ces fameuses notes pour l’éducation et les délices du ministre de l’intérieur.
C’était un rude limier que le seigneur d’Alavène ! Que de fonctionnaires, grands et petits, tremblèrent sous son œil scrutateur ! Quand on a l’oreille d’un ministre, on jouit d’un profond respect… Mais voilà qu’un beau jour cette douce union fut rompue ; M. d’Alavène, à son tour, connut les amertumes de la destitution ; mais, comme souvenir de sa vie publique si féconde et si bien remplie, il remporta les décalques de sesnotes. C’est un de ces décalques qui fait l’objet du procès actuel. Le ministre se croyait possesseur de l’unique exemplaire ; furieux de partager son trésor avec l’inventeur, il mit aux trousses de ce dernier de fort habiles gens dont la finesse, à laquelle je rends hommage, trompa la vigilance du favori disgracié. Dépouillé d’une partie de son bien, d’Alavène désabusé mit un bras de mer entre lui et les ministères… Sans doute, la traversée aura gâté ses documents !… O grandeur et décadence d’un rapport de police ! Quand le mouchard l’apporte, le ministre s’en délecte ; quand le mouchard l’emporte, le ministre court après : et quand le mouchard le rapporte, le ministre le renie !… (Hilarité). Que M. d’Alavène se console ; tout ici-bas a son heure : il en est desnoteshistoriques comme du vin ; elles se bonifient en vieillissant ! Dans quelque cinquante ans, lorsque les siennes auront fait un bon stage dans le carton poudreux d’une bibliothèque nationale, un vénérable archiviste national sorti de l’École des Chartes, non moins poudreux que son carton, déchiffrera, à travers ses lunettes professionnelles, leurs caractères jaunis, et le Taine de l’époque, à cheval sur le document, en fera les pièces justificatives de certain chapitre où il habillera de la belle façon ses arrière-petits neveux. (Hilarité). — Ce n’est pas, j’ose croire, le nom de M. Salis qui lui tirera l’œil dans lanoteno12 : et, pour s’expliquer la malencontreuse hypothèse dont ce nom fut la victime, peut-être songera-t-il que M. Salis n’était pas un mignon de l’opportunisme qui en 1883, si j’ai bonne mémoire, lui refusa une voie ferrée pour le département de l’Hérault, et que M. d’Alavène, pour faire un brin de cour à son maître, dut saisir avec joie l’occasion d’en flatter les rancunes en glissant un trait venimeux parmi ses révélations. On peut aussi proposer un autre système et dire que le discours sanglant prononcé par M. Salis à propos de la Banque Franco-Algérienne n’a pu sembler l’œuvre exclusive de la probité indignée à des gens qui n’ont guère coutume de puiser à cette source la cause de leurs indignations. Il est plus terrible que les dossiers de M. Gilly, ce discours, et pour nous, les auditeurs de la seconde édition qu’en a faite l’orateur à cette barre, le doute est impossible : Dieu nous garde de commettre cette faute abominable qui consiste à expliquer par un mobile honteux ce qui paraît le résultat d’un noble sentiment !
Oui, elle est bien le cri de la conviction irritée, cette prose vengeresse, qui fouette au visage les tripoteurs parlementaires et leur imprime des stigmates que rien n’effacera :
« Nous sommes fatigués d’entendre dire à chaque instant que les députés abusent de leur mandat, qu’ils le font servir à la satisfaction de leurs intérêts personnels : cela fatigue et la Chambre et le pays, et cela peut compromettre l’avenir de la République. »
« Nous sommes fatigués d’entendre dire à chaque instant que les députés abusent de leur mandat, qu’ils le font servir à la satisfaction de leurs intérêts personnels : cela fatigue et la Chambre et le pays, et cela peut compromettre l’avenir de la République. »
Les députés abusent de leur mandat ; ils le font servir à la satisfaction de leurs intérêts personnels: voilà ce qu’on dità chaque instant; voilà ce qu’on disait déjà en 1884, car c’est le 27 janvier 1885 que M. Salis se faisait, à la tribune, l’écho de nos malaises et de nos mépris. Et, un mois plus tard, à la même tribune, il apportait de ses paroles un commentaire qui restera comme un des plus significatifs et plus lumineux documents de ce régime. Le voici ; il émane d’un républicain sincère ; tous les réquisitoires seraient faibles à côté de lui :
M. Salis.— Il est temps de ramener la discussion à son point de départ. Je ne connais pas ce qui se passe à la Bourse.Je ne sais si l’on peut jouer à la hausse ou à la baisse ; ce que je sais, c’est qu’il n’est pas possible qu’une Chambre française accepte une convention aussimonstrueuse. (Mouvements divers).Vous vous rappelez que, il y a un mois, nous avons demandé la remise de la discussion : il y avait eu une assignation dirigée contre deux de nos collègues pour avoir à répondre devant le tribunal de commerce de certains faits de malversations, de concussion.Le tribunal a statué, et il n’a pas cru devoir donner satisfaction aux demandeurs. Je ne crois pas devoir constituer la Chambre en cour d’appel chargée de réformer la décision du tribunal de commerce, mais je dois constater que, dans la décision des juges consulaires, nous ne relevons pas l’exagération que nous avions signalée et qui résultait de l’aggravation des frais d’études.Je ne connais pas le demandeur. Je ne connais ni M. Debrousse, ni M. Van den Hecht, je n’ai aucun intérêt dans l’affaire ; mais il me semble que, lorsqu’on discute de telles opérations, il doit toujours rester au bout des doigts quelque chose de la boue dont elles sont faites. (Exclamations).Je le répète, je ne veux pas m’écarter du terrain adopté par M. Granet, et j’arrive au fond de la question.Le gouvernement demande à la Chambre une garantie d’intérêts pour un chemin de fer de Mostaganem à Tiaret, et, dans cette demande, j’ai pu constater qu’on avait bouleversé toutes les règles établies en pareille matière, et que si l’on admettait les principes établis par le gouvernement, il pourrait nous en coûter singulièrement cher.J’ai quatre points à relever, en laissant en dehors les récriminations et les insinuations auxquelles on s’est livré.Le premier de ces points est relatif à une erreur grave du rapport de M. Lesguillier, en ce qui concerne le rendement kilométrique : le rapport le fixe à 13.500 francs au lieu de 8.800 francs, chiffre qui a été officiellement constaté.Il y a donc, dans le rapport, une erreur de 5.000 à 6.000 francs par kilomètre.M. Raynal,ministre des travaux publics. — Je demande la parole.M. Salis.— Mais il y a autre chose : je fais appel ici, tout particulièrement, à l’attention des jurisconsultes de cette Chambre : on a innové, en matière de chemins de fer, en admettant qu’on pouvait constituer des obligations de priorité sans que le gage fût absolument déterminé et le chemin de fer construit.Dans la ligne de Mostaganem à Tiaret, on a constitué, sans nantissement et sans gage, des obligations privilégiées qui ne seront privilégiées que dans quatre ou cinq ans sur les recettes nettes de la Compagnie. Et cela s’est faitsubrepticement, d’une façon obscure, cachée: il n’en est question ni dans l’exposé des motifs, ni dans le projet primitif ; cela n’apparaît que dans un chiffon de papier qu’on nous a distribué, dans un article 4 d’un petit projet qui est venu se joindre au dossier et qui est le renversement absolu des règles et des lois commerciales.Cet article est ainsi conçu :« La garantie accordée par l’État, en exécution de l’article 3 de la convention susvisée et les produits nets de l’exploitation du chemin de fer concédé seront affectés, comme gage spécial et par privilège, au payement des intérêts et à l’amortissement des obligations émises en vertu de l’article 5 de la convention et de l’article 3 de la présente loi.« Si l’État exerce la faculté de rachat, ou si la ligne est mise en adjudication, par application des articles 39 et 40 du cahier des charges, le prix de rachat ou de l’adjudication sera affecté, comme gage spécial et par privilège, suivant les cas, au service des intérêts et de l’amortissement ou au remboursement des obligations garanties. »Personne n’avait pu se douter que cet amendement subreptice, lancé d’une façon obscure dans la discussion, pût amener le bouleversement complet de la loi. (Mouvements divers).Les jurisconsultes qui font partie de cette assemblée peuvent savoir que la création d’obligations de priorité établies, comme le veulent M. le ministre des travaux publics et la commission, est le renversement du code commercial et de la loi.Il n’y a plus aucune sécurité pour les obligataires : celui qui, confiant dans votre vote, prendra une obligation privilégiée, ne fera pas attention que cette obligation ne sera privilégiée que dans quatre ou cinq ans, et ne sera payée que sur les recettes nettes. De telle sorte que, si la faillite intervient et que le syndic la fasse remonter au jour où les obligations auront été prises, les obligataires qui auraient cru que votre vote engageait le Gouvernement, la Chambre, l’État, seraient de simples chirographaires et tomberaient dans la masse de l’actif, sans être rémunérés de l’argent dépensé par eux. C’est là une innovationmonstrueuse. (Mouvements divers).Si j’insiste, c’est que j’ai cru voir chez quelques-uns de nos collègues une idée préconçue consistant à croire que tout était pour le mieux dans la meilleure des compagnies possibles, et je dis qu’au point de vue de la loi, du droit commercial, la Chambre ne peut pas admettre comme privilégiées des obligations qui ne le sont pas.Si dans le cas de faillite le syndic allait comprendre les wagons, le matériel, tout ce qui constitue l’avoir de la compagnie, tout cela ne rentrerait pas dans l’actif privilégié, et le créancier chirographaire n’aurait aucun recours, aucune garantie contre la compagnie franco-algérienne.J’estime que vous ne resterez pas indifférents à cette question qui touche de très près le droit, et qu’aucun des arguments que pourraient fournir les conseils de la compagnie ou d’autres jurisconsultes, ne peut nous faire échapper aux prescriptions du code de commerce.Sous l’ancienne législation romaine, on pouvait faire tout ce qu’on voulait : on édictait une loi parce que cette loi plaisait et qu’il y avait un intérêt en jeu ; mais nous, nous ne pouvons pas, sans bouleverser les principes du droit et ébranler les bases du Code,modifier la loi dans un intérêt personnel, pour un expédient isolé. (Très bien ! très bien ! sur plusieurs bancs à gauche). — C’est pourquoi j’appelle votre attention,je fais même appel à votre conscience, sur un point très délicat que voici :Dans la convention passée entre le ministre des travaux publics et la compagnie franco-algérienne, je remarque qu’on a, pour l’exécution de la ligne de Mostaganem à Tiaret, accordé à cette compagnie la concession à forfait et degré à gré.Je trouve que le gouvernement et la compagnie franco-algérienne sont dans une situation extrêmement fausse, tellement fausse qu’on n’a jamais vu le gouvernement donner à une compagnie financière quelconque un forfait de gré à gré pour l’exécution d’une ligne de chemins de fer. (Très bien ! très bien ! sur divers bancs à gauche).Je le comprends d’autant moins, qu’à la tête de la compagnie se trouve un de mes collègues, qui, par sa situation personnelle d’entrepreneur de travaux publics, devait être le premier à demander au gouvernement et à la Chambre qu’on ne donne pas à un entrepreneur-député un forfait pour la construction d’une ligne de 20 millions. (Très bien ! très bien ! sur les mêmes bancs).Nous savons ce qui se passe en matière de chemins de fer. Tous les jours, dans nos conseils généraux, pour les lignes de 250.000 fr. ou de 20.000 fr., nous demandons l’adjudication.Récemment, sur la demande de MM. Leydet et Saint-Romme, la Chambre a voté l’adjudication pour la fabrication des allumettes.Et nous ne serions pas conséquents avec nous-mêmes, alors qu’il s’agit d’une affaire de cette importance etque nous sommes en face d’un de nos collègues entrepreneur ! Cela n’est pas possible, avec ce qui se produit tous les jours dans les affaires financières, en présence des insinuations qui se répandent: il est temps de demander qu’on fasse le chemin de fer en question d’uneFAÇON HONNÊTE, dans les règles du droit, à l’adjudication, etd’autant plus qu’il y a un député à la tête de la compagnie avec laquelle on traite !(Mouvements divers).C’EST A VOTRE CONSCIENCE QUE JE M’ADRESSE. Je déposerai un contre-projet.Je demande que le chemin de fer se fasse : je serais heureux que ce chemin de fer fût construit par la compagnie franco-algérienne, mais il ne suffit pas qu’il y ait à la tête de cette affaire un de nos collègues pour que je ne demande pas qu’on substitue au système du forfait le système de l’adjudication.Je n’ai point la prétention d’attaquer la compagnie franco-algérienne qui compte parmi ses membres des hommes honorables jusqu’à preuve du contraire. (Bruit.)Mais je dis qu’après ce qui se passe tous les jours, après les débats récents sur les affaires financières malheureuses, nous avons le devoir de couper court à toutes les irrégularités etde faire cesser les insinuations malveillantes qu’on dirige contre ceux qui font partie des sociétés financières. Pour obtenir ce résultat, il faut revenir à la loi de respecter le principe de l’adjudication. Je suis persuadé que celui de nos collègues qui est à la tête de cette société sera le premier à demander qu’on revienne à l’adjudication. (Très bien ! très bien ! sur divers bancs).
M. Salis.— Il est temps de ramener la discussion à son point de départ. Je ne connais pas ce qui se passe à la Bourse.
Je ne sais si l’on peut jouer à la hausse ou à la baisse ; ce que je sais, c’est qu’il n’est pas possible qu’une Chambre française accepte une convention aussimonstrueuse. (Mouvements divers).
Vous vous rappelez que, il y a un mois, nous avons demandé la remise de la discussion : il y avait eu une assignation dirigée contre deux de nos collègues pour avoir à répondre devant le tribunal de commerce de certains faits de malversations, de concussion.
Le tribunal a statué, et il n’a pas cru devoir donner satisfaction aux demandeurs. Je ne crois pas devoir constituer la Chambre en cour d’appel chargée de réformer la décision du tribunal de commerce, mais je dois constater que, dans la décision des juges consulaires, nous ne relevons pas l’exagération que nous avions signalée et qui résultait de l’aggravation des frais d’études.
Je ne connais pas le demandeur. Je ne connais ni M. Debrousse, ni M. Van den Hecht, je n’ai aucun intérêt dans l’affaire ; mais il me semble que, lorsqu’on discute de telles opérations, il doit toujours rester au bout des doigts quelque chose de la boue dont elles sont faites. (Exclamations).
Je le répète, je ne veux pas m’écarter du terrain adopté par M. Granet, et j’arrive au fond de la question.
Le gouvernement demande à la Chambre une garantie d’intérêts pour un chemin de fer de Mostaganem à Tiaret, et, dans cette demande, j’ai pu constater qu’on avait bouleversé toutes les règles établies en pareille matière, et que si l’on admettait les principes établis par le gouvernement, il pourrait nous en coûter singulièrement cher.
J’ai quatre points à relever, en laissant en dehors les récriminations et les insinuations auxquelles on s’est livré.
Le premier de ces points est relatif à une erreur grave du rapport de M. Lesguillier, en ce qui concerne le rendement kilométrique : le rapport le fixe à 13.500 francs au lieu de 8.800 francs, chiffre qui a été officiellement constaté.
Il y a donc, dans le rapport, une erreur de 5.000 à 6.000 francs par kilomètre.
M. Raynal,ministre des travaux publics. — Je demande la parole.
M. Salis.— Mais il y a autre chose : je fais appel ici, tout particulièrement, à l’attention des jurisconsultes de cette Chambre : on a innové, en matière de chemins de fer, en admettant qu’on pouvait constituer des obligations de priorité sans que le gage fût absolument déterminé et le chemin de fer construit.
Dans la ligne de Mostaganem à Tiaret, on a constitué, sans nantissement et sans gage, des obligations privilégiées qui ne seront privilégiées que dans quatre ou cinq ans sur les recettes nettes de la Compagnie. Et cela s’est faitsubrepticement, d’une façon obscure, cachée: il n’en est question ni dans l’exposé des motifs, ni dans le projet primitif ; cela n’apparaît que dans un chiffon de papier qu’on nous a distribué, dans un article 4 d’un petit projet qui est venu se joindre au dossier et qui est le renversement absolu des règles et des lois commerciales.
Cet article est ainsi conçu :
« La garantie accordée par l’État, en exécution de l’article 3 de la convention susvisée et les produits nets de l’exploitation du chemin de fer concédé seront affectés, comme gage spécial et par privilège, au payement des intérêts et à l’amortissement des obligations émises en vertu de l’article 5 de la convention et de l’article 3 de la présente loi.
« Si l’État exerce la faculté de rachat, ou si la ligne est mise en adjudication, par application des articles 39 et 40 du cahier des charges, le prix de rachat ou de l’adjudication sera affecté, comme gage spécial et par privilège, suivant les cas, au service des intérêts et de l’amortissement ou au remboursement des obligations garanties. »
Personne n’avait pu se douter que cet amendement subreptice, lancé d’une façon obscure dans la discussion, pût amener le bouleversement complet de la loi. (Mouvements divers).
Les jurisconsultes qui font partie de cette assemblée peuvent savoir que la création d’obligations de priorité établies, comme le veulent M. le ministre des travaux publics et la commission, est le renversement du code commercial et de la loi.
Il n’y a plus aucune sécurité pour les obligataires : celui qui, confiant dans votre vote, prendra une obligation privilégiée, ne fera pas attention que cette obligation ne sera privilégiée que dans quatre ou cinq ans, et ne sera payée que sur les recettes nettes. De telle sorte que, si la faillite intervient et que le syndic la fasse remonter au jour où les obligations auront été prises, les obligataires qui auraient cru que votre vote engageait le Gouvernement, la Chambre, l’État, seraient de simples chirographaires et tomberaient dans la masse de l’actif, sans être rémunérés de l’argent dépensé par eux. C’est là une innovationmonstrueuse. (Mouvements divers).
Si j’insiste, c’est que j’ai cru voir chez quelques-uns de nos collègues une idée préconçue consistant à croire que tout était pour le mieux dans la meilleure des compagnies possibles, et je dis qu’au point de vue de la loi, du droit commercial, la Chambre ne peut pas admettre comme privilégiées des obligations qui ne le sont pas.
Si dans le cas de faillite le syndic allait comprendre les wagons, le matériel, tout ce qui constitue l’avoir de la compagnie, tout cela ne rentrerait pas dans l’actif privilégié, et le créancier chirographaire n’aurait aucun recours, aucune garantie contre la compagnie franco-algérienne.
J’estime que vous ne resterez pas indifférents à cette question qui touche de très près le droit, et qu’aucun des arguments que pourraient fournir les conseils de la compagnie ou d’autres jurisconsultes, ne peut nous faire échapper aux prescriptions du code de commerce.
Sous l’ancienne législation romaine, on pouvait faire tout ce qu’on voulait : on édictait une loi parce que cette loi plaisait et qu’il y avait un intérêt en jeu ; mais nous, nous ne pouvons pas, sans bouleverser les principes du droit et ébranler les bases du Code,modifier la loi dans un intérêt personnel, pour un expédient isolé. (Très bien ! très bien ! sur plusieurs bancs à gauche). — C’est pourquoi j’appelle votre attention,je fais même appel à votre conscience, sur un point très délicat que voici :
Dans la convention passée entre le ministre des travaux publics et la compagnie franco-algérienne, je remarque qu’on a, pour l’exécution de la ligne de Mostaganem à Tiaret, accordé à cette compagnie la concession à forfait et degré à gré.
Je trouve que le gouvernement et la compagnie franco-algérienne sont dans une situation extrêmement fausse, tellement fausse qu’on n’a jamais vu le gouvernement donner à une compagnie financière quelconque un forfait de gré à gré pour l’exécution d’une ligne de chemins de fer. (Très bien ! très bien ! sur divers bancs à gauche).
Je le comprends d’autant moins, qu’à la tête de la compagnie se trouve un de mes collègues, qui, par sa situation personnelle d’entrepreneur de travaux publics, devait être le premier à demander au gouvernement et à la Chambre qu’on ne donne pas à un entrepreneur-député un forfait pour la construction d’une ligne de 20 millions. (Très bien ! très bien ! sur les mêmes bancs).
Nous savons ce qui se passe en matière de chemins de fer. Tous les jours, dans nos conseils généraux, pour les lignes de 250.000 fr. ou de 20.000 fr., nous demandons l’adjudication.
Récemment, sur la demande de MM. Leydet et Saint-Romme, la Chambre a voté l’adjudication pour la fabrication des allumettes.
Et nous ne serions pas conséquents avec nous-mêmes, alors qu’il s’agit d’une affaire de cette importance etque nous sommes en face d’un de nos collègues entrepreneur ! Cela n’est pas possible, avec ce qui se produit tous les jours dans les affaires financières, en présence des insinuations qui se répandent: il est temps de demander qu’on fasse le chemin de fer en question d’uneFAÇON HONNÊTE, dans les règles du droit, à l’adjudication, etd’autant plus qu’il y a un député à la tête de la compagnie avec laquelle on traite !(Mouvements divers).
C’EST A VOTRE CONSCIENCE QUE JE M’ADRESSE. Je déposerai un contre-projet.
Je demande que le chemin de fer se fasse : je serais heureux que ce chemin de fer fût construit par la compagnie franco-algérienne, mais il ne suffit pas qu’il y ait à la tête de cette affaire un de nos collègues pour que je ne demande pas qu’on substitue au système du forfait le système de l’adjudication.
Je n’ai point la prétention d’attaquer la compagnie franco-algérienne qui compte parmi ses membres des hommes honorables jusqu’à preuve du contraire. (Bruit.)
Mais je dis qu’après ce qui se passe tous les jours, après les débats récents sur les affaires financières malheureuses, nous avons le devoir de couper court à toutes les irrégularités etde faire cesser les insinuations malveillantes qu’on dirige contre ceux qui font partie des sociétés financières. Pour obtenir ce résultat, il faut revenir à la loi de respecter le principe de l’adjudication. Je suis persuadé que celui de nos collègues qui est à la tête de cette société sera le premier à demander qu’on revienne à l’adjudication. (Très bien ! très bien ! sur divers bancs).
Plus on aura confiance en la parole de M. Salis, plus on envisagera avec crainte et dégoût le péril d’une situation qui autorise de pareilles paroles !
On propose à la Chambre uneconventionavec une compagnie financière ; un député républicain la qualifie demonstrueuse, de contraire à toutes les règles de la morale et du droit, d’attentatoire à l’intérêt public pour le profit d’un intérêt personnel, celui d’un collègue entrepreneur d’affaires, enfin demalhonnête— ce mot qui les résume tous ! Et cette convention, galeuse au dire de ce député, c’est un ministre, M. Raynal, qui la propose et la soutient ! Mais si M. Salis a raison, que penser du ministre ? Et si M. Salis a tort, sommes-nous les premiers qui soupçonnons légèrement ? Notre état d’esprit actuel n’est-il pas l’effet normal, la conclusion logique et nécessaire de cequi se passe tous les joursdepuis plusieurs années, de tous cesdébats récentsqui ont ébranlé nos consciences, de ce torrentd’insinuations malveillantesrépandues contre une horde d’exploiteurs ? Et si, en diffamant ces hommes, les accusés n’ont fait que suivre des exemples partis de si haut, est-il équitable, comme vous le demande M. le Procureur général, de les écraser sous le poids de votre justice et de ne voir dans leur conduite aucun motif d’atténuation ? L’heure qui sonne convient-elle pour placer la lumière sous le boisseau ? L’époque que nous traversons est-elle si pure, si nette et si sereine, que l’on doive être impitoyable pour les âmes effarées qui poussent un cri de détresse ? Ou bien, dans le désordre universel des choses, dans l’effroyable sarabande des appétits déchaînés, au milieu des caractères avilis et des consciences dégradées par une fin de siècle sans élan, sans idéal et sans Dieu, ne faut-il pas se montrer plus patient et plus doux pour un cœur jeune et chaud qui, trop légèrement, j’en conviens, a prêté son concours à de prétendus vengeurs, mais dont la légèreté n’est que le fruit d’un excès de confiance et d’ardeur ?
Je vous le demande, messieurs ; comme jadis M. Salis à ses collègues, je m’adresse à mon tour à vos consciences : je vous en conjure, embrassez d’un coup d’œil cette situation que ne veulent pas voir des aveugles intéressés, n’écoutez pas les conseils de la haine, ne faites pas de M. Salis une occasion et un prétexte et ne vengez pas sur son nom l’injure de tous ceux dont la prudence n’a pas osé affronter vos verdicts. L’homme qui m’a fait l’honneur de me choisir pour défenseur n’a péché, s’il a péché, que par enthousiasme et par courage ; ce sont là des passions qu’on peut punir avec clémence : l’exemple n’en est point contagieux. Sauvez votre enfant, l’enfant de cette ville, d’une ruine qu’on s’efforce de consommer : et, ce faisant, messieurs, vous servirez la justice, au lieu de servir des colères, et plutôt que d’agir en sectaires, vous agirez en magistrats.