Chapter 12

Gwynplaine regarda Dea. Elle songeait. Elle continuait de sourire.

Il posa l’extrémité de ses doigts sur ses lèvres, et lui envoya un inexprimable baiser.

Ursus, soulagé d’une certaine quantité de terreur par le dos tourné du wapentake, saisit ce moment pour glisser dans l’oreille de Gwynplaine ce murmure:

—Sur ta vie, ne parle pas avant qu’on t’interroge!

Gwynplaine, avec ce soin de ne pas faire de bruit qu’on a dans la chambre d’un malade, décrocha de la cloison son chapeau et son manteau, s’enveloppa du manteau jusqu’aux yeux, et se rabattit le chapeau sur le front; ne s’étant pas couché, il avait encore ses vêtements de travail et au cou son esclavine de cuir; il regarda encore une fois Dea; le wapentake, arrivé à la porte extérieure de la Green-Box, éleva son bâton et commença à descendre le petit escalier de sortie; alors Gwynplaine se mit en marche comme si cet homme le tirait avec une chaîne invisible; Ursus regarda Gwynplaine sortir de la Green-Box; le loup, à ce moment-là, ébaucha un grondement plaintif, mais Ursus le tint en respect, et lui dit tout bas: Il va revenir.

Dans la cour, maître Nicless, d’un geste servile et impérieux, refoulait les cris d’effarement dans les bouches de Vinos et de Fibi qui considéraient avec détresse Gwynplaine emmené, et les vêtements couleur deuil et le bâton de fer du wapentake.

Deux pétrifications, c’étaient ces deux filles. Elles avaient des attitudes de stalactites.

Govicum, abasourdi, écarquillait sa face dans une fenêtre entre baillée.

Le wapentake précédait Gwynplaine de quelques pas sans se retourner et sans le regarder, avec cette tranquillité glaciale que donne la certitude d’être la loi.

Tous deux, dans un silence de sépulcre, franchirent la cour, traversèrent la salle obscure du cabaret et débouchèrent sur la place. Il y avait là quelques passants groupés devant la porte de l’auberge, et le justicier-quorum à la tête d’une escouade de police. Ces curieux, stupéfaits, et sans souffler mot, s’écartèrent et se rangèrent avec la discipline anglaise devant le bâton du constable; le wapentake prit la direction des petites rues, dites alors Little Strand, qui longeaient la Tamise; et Gwynplaine, ayant à sa droite et à sa gauche les gens du justicier-quorum alignés en double haie, pâle, sans un geste, sans autre mouvement que les pas qu’il faisait, couvert de son manteau ainsi que d’un suaire, s’éloigna lentement de l’inn, marchant muet derrière l’homme taciturne, comme une statue qui suit un spectre.

L’arrestation sans explication, qui étonnerait fort un anglais d’aujourd’hui, était un procédé de police fort usité alors dans la Grande-Bretagne. On y eut recours, particulièrement pour les choses délicates auxquelles pourvoyaient en France les lettres de cachet, et en dépit de l’habeas corpus, jusque sous Georges II, et une des accusations dont Walpole eut à se défendre, ce fut d’avoir fait ou laissé arrêter Neuhoff de cette façon. L’accusation était probablement peu fondée, car Neuhoff, roi de Corse, fut incarcéré par ses créanciers.

Les prises de corps silencieuses, dont la Sainte-Voehme en Allemagne avait fort usé, étaient admises par la coutume germanique qui régit une moitié des vieilles lois anglaises, et recommandées, en certain cas, par la coutume normande qui régit l’autre moitié. Le maître de police du palais de Justinien s’appelait «le silentiaire impérial»,silentiarius imperialis. Les magistrats anglais qui pratiquaient cette sorte de prise de corps, s’appuyaient sur de nombreux textes normands:—Canes latrant, sergentes silent.—Sergenter agere, ici est tacere.—Ils citaient Lundulphus Sagax, paragraphe 16:—Facit imperator silentium.—Ils citaient la charte du roi Philippe, de 1307:—Multos tenebimus bastonerios qui, obmutescentes, sergentare valeant.—Ils citaient les statuts de Henri Ierd’Angleterre, chapitre LIII:—Surge signa jussus. Taciturnior esto. Hoc est esse in captione regis.—Ils se prévalaient spécialement de cette prescription considérée comme faisant partie des antiques franchises féodales de l’Angleterre:—«Sous les viscomtes sont les serjans de l’espée, lesquels doivent justicier vertueusement à l’espée tous ceux qui suient malveses compagnies, gens diffamez d’aucuns crimes, et gens fuitis et forbannis..... et les doivent si vigoureusement et si discrètement appréhender, que la bonne gent qui sont paisibles soient gardez paisiblement, et que les malfeteurs soient espoantés.» Être arrêté de la sorte, c’était être saisi «ô le glaive de l’espée» (Vetus Consuetudo Normanniae, MS. I. part. Sect. I, cap. II). Les jurisconsultes invoquaient en outre,in Charta Ludovici Hutini pro normannis, le chapitreservientes spathae. Lesservientes spathae, dans l’approche graduelle de la basse latinité jusqu’à nos idiomes, sont devenussergentes spadae.

Les arrestations silencieuses étaient le contraire de la clameur de haro, et indiquaient qu’il convenait de se taire jusqu’à ce que de certaines obscurités fussent éclaircies.

Elles signifiaient: Questions réservées.

Elles indiquaient, dans l’opération de police, une certaine quantité de raison d’état.

Le terme de droitprivate, qui veut direà huis clos, s’appliquait à ce genre d’arrestations.

C’est de cette manière qu’Edouard III avait, selon quelques annalistes, fait saisir Mortimer dans le lit de sa mère Isabelle de France. Ici encore on peut douter, car Mortimer soutint un siège dans sa ville avant d’être pris.

Warwick, le Faiseur de rois, pratiquait volontiers ce mode «d’attraire les gens».

Cromwell l’employait, surtout dans le Connaugh; et ce fut avec cette précaution du silence que Trailie-Arcklo, parent du comte d’Ormond, fut arrêté dans Kilmacaugh.

Ces prises de corps par le simple geste de justice représentaient plutôt le mandat de comparution que le mandat d’arrêt.

Elles n’étaient parfois qu’un procédé d’information, et impliquaient même, par le silence imposé à tous, un certain ménagement pour la personne saisie.

Pour le peuple, peu au fait de ces nuances, elles étaient particulièrement terrifiantes.

L’Angleterre, qu’on ne l’oublie pas, n’était pas en 1705, ni même beaucoup plus tard, ce qu’elle est de nos jours. L’ensemble était très confus et parfois très oppressif; Daniel de Foë, qui avait tâté du pilori, caractérise quelque part l’ordre social anglais par ces mots: «les mains de fer de la loi». Il n’y avait pas seulement la loi, il y avait l’arbitraire. Qu’on se rappelle Steele chassé du parlement, Locke chassé de sa chaire; Hobbes et Gibbon, forcés de fuir; Charles Curchill, Hume, Priestley persécutés; John Wilkes mis à la Tour. Qu’on énumère, le compte sera long, les victimes du statutseditious libel. L’inquisition avait un peu fusé par toute l’Europe; ses pratiques de police faisaient école. Un attentat monstrueux à tous les droits était possible en Angleterre; qu’on se souvienne duGazetier cuirassé. En plein dix-huitième siècle, Louis XV faisait enlever dans Piccadilly les écrivains qui lui déplaisaient. Il est vrai que Georges III empoignait en France le prétendant au beau milieu de la salle de l’Opéra. C’étaient deux bras très longs; celui du roi de France allait jusque dans Londres, et celui du roi d’Angleterre jusque dans Paris. Telles étaient les libertés.

Ajoutons qu’on exécutait volontiers les gens dans l’intérieur des prisons; escamotage mêlé au supplice; expédient hideux, auquel l’Angleterre revient en ce moment; donnant ainsi au monde le singulier spectacle d’un grand peuple qui, voulant améliorer, choisit le pire, et qui, ayant devant lui, d’un côté le passé, de l’autre le progrès, se trompe de visage, et prend la nuit pour le jour.

Ainsi que nous l’avons dit, selon les très rigides lois de la police d’alors, la sommation de suivre le wapentake, adressée à un individu, impliquait pour toute autre personne présente le commandement de ne point bouger.

Quelques curieux pourtant s’obstinèrent, et accompagnèrent de loin le cortège qui emmenait Gwynplaine.

Ursus fut du nombre.

Ursus avait été pétrifié autant qu’on a le droit de l’être. Mais Ursus, tant de fois assailli par les surprises de la vie errante et par les méchancetés de l’inattendu, avait, comme un navire de guerre, son branle-bas de combat qui appelle au poste de bataille tout l’équipage, c’est-à-dire toute l’intelligence.

Il se dépêcha de n’être plus pétrifié, et se mit à réfléchir. Il ne s’agit pas d’être ému, il s’agit de faire face.

Faire face à l’incident, c’est le devoir de quiconque n’est pas imbécile.

Ne pas chercher à comprendre, mais agir. Tout de suite. Ursus s’interrogea.

Qu’y avait-il à faire?

Gwynplaine parti, Ursus se trouvait placé entre deux craintes: la crainte pour Gwynplaine, qui lui disait de suivre; la crainte pour lui-même, qui lui disait de rester.

Ursus avait l’intrépidité d’une mouche et l’impassibilité d’une sensitive. Son tremblement fut indescriptible. Pourtant il prit héroiquement son parti, et se décida à braver la loi et à suivre le wapentake, tant il était inquiet de ce qui pouvait arriver a Gwynplaine.

Il fallait qu’il eût bien peur pour avoir tant de courage.

A quels actes de vaillance l’épouvante peut pousser un lièvre!

Le chamois éperdu saute les précipices. Être effrayé jusqu’à l’imprudence, c’est une des formes de l’effroi.

Gwynplaine avait été enlevé plutôt qu’arrêté. L’opération de police s’était exécutée si rapidement que le champ de foire, d’ailleurs peu fréquenté à cette heure matinale, avait été à peine ému. Presque personne ne se doutait dans les baraques du Tarrinzeau-field que le wapentake était venu chercher l’Homme qui Rit. De là le peu de foule.

Gwynplaine, grâce à son manteau et à son feutre, qui se rejoignaient presque sur son visage, ne pouvait être reconnu des passants.

Avant de sortir à la suite de Gwynplaine, Ursus eut une précaution. Il prit à part maître Nicless, le boy Govicum, Fibi et Vinos, et leur prescrivit le plus absolu silence vis-à-vis de Dea, ignorante de tout; qu’on eût soin de ne pas souffler un mot qui pût lui faire soupçonner ce qui s’était passé; qu’on lui expliquât par les soins de ménage de la Green-Box l’absence de Gwynplaine et d’Ursus; que d’ailleurs c’était bientôt l’heure de son sommeil au milieu du jour, et qu’avant que Dea fût éveillée, il serait de retour, lui Ursus, avec Gwynplaine, tout cela n’étant qu’un malentendu, un mistake, comme on dit en Angleterre; qu’il leur serait bien facile à Gwynplaine et à lui d’éclairer les magistrats et la police; qu’ils feraient toucher du doigt la méprise, et que tout à l’heure ils allaient revenir tous deux. Surtout que personne ne dît rien à Dea. Ces recommandations faites, il partit.

Ursus put, sans être remarqué, suivre Gwynplaine. Quoiqu’il se tînt à la plus grande distance possible, il s’arrangea de façon à ne pas le perdre de vue. La hardiesse dans le guet, c’est la bravoure des timides.

Après tout, et si solennel que fût l’appareil, Gwynplaine n’était peut-être que cité à comparaître devant le magistrat de simple police pour quelque infraction sans gravité.

Ursus se disait que cette question allait être tout de suite résolue.

L’éclaircissement se ferait, sous ses yeux mêmes, par la direction que prendrait l’escouade emmenant Gwynplaine au moment où, parvenue aux limites du Tarrinzeau-field, elle atteindrait l’entrée des ruelles du Little Strand.

Si elle tournait à gauche, c’était qu’elle conduisait Gwynplaine à la maison de ville de Southwark. Peu de chose à craindre alors; quelque méchant délit municipal, une admonition du magistrat, deux ou trois shellings d’amende, puis Gwynplaine serait lâché, et la représentation deChaos vaincuaurait lieu le soir même comme à l’ordinaire. Personne ne se serait aperçu de rien.

Si l’escouade tournait à droite, c’était sérieux.

Il y avait de ce côté là des lieux sévères.

A l’instant où le wapentake, menant les deux files d’argousins entre lesquelles marchait Gwynplaine, arriva aux petites rues, Ursus, haletant, regarda. Il existe des moments où tout l’homme passe dans les yeux.

De quel côté allait-on tourner?

On tourna à droite.

Ursus, chancelant d’effroi, s’appuya contre un mur pour ne point tomber.

Rien d’hypocrite comme ce mot qu’on se dit à soi-même:Je veux savoir à quoi m’en tenir. Au fond, on ne le veut pas du tout. On a une peur profonde. L’angoisse se complique d’un effort obscur pour ne point conclure. On ne se l’avoue pas, mais on reculerait volontiers, et quand on a avancé, on se le reproche.

C’est ce que fit Ursus. Il pensa avec frisson:—Voilà qui tourne mal. J’aurais toujours su cela assez tôt. Qu’est-ce que je fais là à suivre Gwynplaine?

Cette réflexion faite, comme l’homme n’est que contradiction, il doubla le pas, et maîtrisant son anxiété, il se hâta, afin de se rapprocher de l’escouade et de ne pas laisser se rompre dans le dédale des rues de Southwark le fil entre Gwynplaine et lui Ursus.

Le cortège de police ne pouvait aller vite, à cause de sa solennité.

Le wapentake l’ouvrait.

Le justicier-quorum le fermait.

Cet ordre impliquait une certaine lenteur.

Toute la majesté possible au recors éclatait dans le justicier-quorum. Son costume tenait le milieu entre le splendide accoutrement du docteur en musique d’Oxford et l’ajustement sobre et noir du docteur en divinité de Cambridge. Il avait des habits de gentilhomme sous un long godebert qui est une mante fourrée de dos de lièvre de Norvège. Il était mi-parti gothique et moderne, ayant une perruque comme Lamoignon et des manches mahoîtres comme Tristan l’Hermite. Son gros œil rond couvait Gwynplaine avec une fixité de hibou. Il marchait en cadence. Impossible de voir un bonhomme plus farouche.

Ursus, un moment dérouté dans l’écheveau brouillé des ruelles, parvint à rejoindre près de Sainte-Marie Over-Ry le cortège qui, heureusement, avait été retardé dans le préau de l’église par une batterie d’enfants et de chiens, incident habituel des rues de Londres,dogs and boys, disent les vieux registres de police, lesquels font passer les chiens avant les enfants.

Un homme conduit au magistrat par les gens de police étant, après tout, un événement fort vulgaire, et chacun ayant ses affaires, les curieux s’étaient dispersés. Il n’était resté, sur la piste de Gwynplaine, qu’Ursus.

On passa devant les deux chapelles, qui se faisaient face, des Recreative Religionists et de la Ligue Halleluiah, deux sectes d’alors qui subsistent encore aujourd’hui.

Puis le cortège serpenta de ruelle en ruelle, choisissant de préférence les roads non encore bâtis, les rows où poussait l’herbe et les lànes déserts, et fit force zigzags.

Enfin il s’arrêta.

On était dans une ruette exiguë. Pas de maisons, si ce n’est à l’entrée deux ou trois masures. Cette ruette était composée de deux murs, l’un à gauche, bas; l’autre à droite, haut. La muraille haute était noire et maçonnée à la saxonne, avec des créneaux, des scorpions et des carrés de grosses grilles sur des soupiraux étroits. Aucune fenêtre; ça et là seulement des fentes, qui étaient d’anciennes embrasures de pierriers et d’archegayes. On voyait, au pied de ce grand mur, comme le trou au bas de la ratière, un tout petit guichet, très surbaissé.

Ce guichet, emboîté dans un lourd plein cintre de pierre, avait un judas grillé, un marteau massif, une large serrure, des gonds noueux et robustes, un enchevêtrement de clous, une cuirasse de plaques et de peintures, et était fait de fer plus que de bois.

Personne dans la ruette. Pas de boutiques, pas de passants. Mais on entendait tout près un bruit continu comme si la ruette eût été parallèle à un torrent. C’était un vacarme de voix et de voitures. Il était probable qu’il y avait de l’autre côté de l’édifice noir une grande rue, sans doute la rue principale de Southwark, laquelle se reliait d’un bout à la route de Cantorbéry et de l’autre bout au pont de Londres.

Dans toute la longueur de la ruette un guetteur, en dehors du cortége enveloppant Gwynplaine, n’eût vu d’autre face humaine que le blême profil d’Ursus, risqué et à demi avancé dans la pénombre d’un coin de mur, regardant et ayant peur de voir. Il s’était posté dans le repli que faisait un zigzag de la rue.

L’escouade se groupa devant le guichet.

Gwynplaine était au centre, mais avait maintenant derrière lui le wapentake et son bâton de fer.

Le justicier-quorum leva le marteau et frappa trois coups.

Le judas s’ouvrit.

Le justicier-quorum dit:

—De par sa majesté.

La pesante porte de chêne et de fer tourna sur ses gonds, et une ouverture livide et froide s’offrit, pareille à une bouche d’antre. Une voûte hideuse se prolongeait dans l’ombre.

Ursus vit Gwynplaine disparaître là-dessous.

Le wapentake entra après Gwynplaine.

Puis le justicier-quorum.

Puis toute l’escouade.

Le guichet se referma.

La pesante porte revint s’appliquer hermétiquement sur ses chambranles de pierre sans qu’on vît qui l’avait ouverte ni qui la refermait. Il semblait que les verrous rentrassent d’eux-mêmes dans leurs alvéoles. Quelques-uns de ces mécanismes inventés par l’antique intimidation existent encore dans les très vieilles maisons de force. Porte dont on ne voyait pas le portier. Cela faisait ressembler le seuil de la prison au seuil de la tombe.

Ce guichet était la porte basse de la geôle de Southwark.

Rien dans cet édifice vermoulu et revêche ne démentait la mine discourtoise propre à une prison.

Un temple paien, construit par les vieux cattieuchlans pour les Mogons qui sont d’anciens dieux anglais, devenu palais pour Ethelulfe et forteresse pour saint Edouard, puis élevé à la dignité de prison en 1199 par Jean sans Terre, c’était là la geôle de Southwark. Cette geôle, d’abord traversée par une rue, comme Chenonceaux l’est par une rivière, avait été pendant un siècle ou deux unegate, c’est-à-dire une porte de faubourg; puis on avait muré le passage. Il reste en Angleterre quelques prisons de ce genre; ainsi, à Londres, Newgate; à Cantorbéry, Westgate; à Edimbourg, Canongate. En France la Bastille a d’abord été une porte.

Presque toutes les geôles d’Angleterre offraient le même aspect, grand mur au dehors, au dedans une ruche de cachots. Rien de funèbre comme ces gothiques prisons où l’araignée et la justice tendaient leurs toiles, et où John Howard, ce rayon, n’avait pas encore pénétré. Toutes, comme l’antique géhenne de Bruxelles, eussent pu être appelées Treurenberg,maison des pleurs.

On éprouvait, en présence de ces constructions inclémentes et sauvages, la même angoisse que ressentaient les navigateurs antiques devant les enfers d’esclaves dont parle Plaute, îles ferricrépitantes,ferricrepiditae insulae, lorsqu’ils passaient assez près pour entendre le bruit des chaînes.

La geôle de Southwark, ancien lieu d’exorcismes et de tourments, avait d abord eu pour spécialité les sorciers, ainsi que l’indiquaient ces deux vers gravés sur une pierre fruste au-dessus du guichet:

Sunt arreptitii vexati daemone multo.Est energumenus quem daemon possidet unus.[24A]

Sunt arreptitii vexati daemone multo.Est energumenus quem daemon possidet unus.[24A]

[24A] Dans le démoniaque un enfer se démène. Avec un simple diable, on n’est qu’énergumène.

Vers qui fixent la nuance délicate entre le démoniaque et l’énergumène.

Au-dessus de cette inscription était clouée à plat contre le mur, signe de haute justice, une échelle de pierre, laquelle avait été de bois jadis, mais changée en pierre par l’enfouissement dans la terre pétrifiante du lieu nommé Aspley-Gowis, près l’abbaye de Woburn.

La prison de Southwark, aujourd’hui démolie, donnait sur deux rues, auxquelles, commegate, elle avait autrefois servi de communication, et avait deux portes; sur la grande rue, la porte d’apparat, destinée aux autorités, et, sur la ruette, la porte de souffrance, destinée au reste des vivants. Et aux trépassés aussi; car lorsqu’il mourait un prisonnier dans la geôle, c’était par là que le cadavre sortait. Une libération comme une autre.

La mort, c’est l’élargissement dans l’infini.

C’est par l’entrée de souffrance que Gwynplaine venait d’être introduit dans la prison.

La ruette, nous l’avons dit, n’était autre chose qu’un petit chemin caillouté, serré entre deux murs se faisant face. Il y a en ce genre à Bruxelles le passage dit:Rue d’une personne. Les deux murs étaient inégaux; le haut mur était la prison, le mur bas était le cimetière. Ce mur bas, clôture du pourrissoir mortuaire de la geôle, ne dépassait guère la stature d’un homme. Il était percé d’une porte, vis-à-vis le guichet de la geôle. Les morts n’avaient que la peine de traverser la rue. Il suffisait de longer le mur une vingtaine de pas pour entrer au cimetière. Sur la muraille haute était appliquée une échelle patibulaire, en face sur la muraille basse était sculptée une tête de mort. L’un de ces murs n’égayait pas l’autre.

Quelqu’un qui, en ce moment-là, eût regardé de l’autre côté de la prison, du côté de la façade, eût aperçu la grande rue de Southwark, et eût pu remarquer, en station devant la porte monumentale et officielle de la geôle, une voiture de voyage, reconnaissable à sa «loge de carrosse» qu’on appellerait aujourd’hui cabriolet. Un cercle de curieux entourait cette voiture. Elle était armoriée, et l’on en avait vu descendre un personnage qui était entré dans la prison; probablement un magistrat, conjecturait la foule; les magistrats en Angleterre étant souvent nobles et ayant presque toujours «droit d’écuage». En France, blason et robe s’excluaient presque; le duc de Saint-Simon dit en parlant des magistrats: «Les gens de cet état.» En Angleterre un gentilhomme n’était point déshonoré parce qu’il était juge.

Le magistrat ambulant existe en Angleterre; il s’appellejuge de circuit, et rien n’était plus simple que de voir dans ce carrosse le véhicule d’un magistrat en tournée. Ce qui était moins simple, c’est que le personnage supposé magistrat était descendu, non de la voiture même, mais de la loge de devant, place qui n’est pas habituellement celle du maître. Autre particularité: on voyageait à cette époque, en Angleterre, de deux façons, par «le carrosse de diligence» à raison d’un shelling tous les cinq milles, et en poste à franc étrier moyennant trois sous par mille et quatre sous au postillon après chaque poste; une voiture de maître, qui se passait la fantaisie de voyager par relais, payait par cheval et par mille autant de shellings que le cavalier courant la poste payait de sous; or la voiture arrêtée devant la geôle de Southwark était attelée de quatre chevaux et avait deux postillons, luxe de prince. Enfin, ce qui achevait d’exciter et de déconcerter les conjectures, cette voiture était minutieusement fermée. Les panneaux pleins étaient levés. Les vitres étaient bouchées avec des volets; toutes les ouvertures par où l’œil eût pu pénétrer étaient masquées; du dehors on ne pouvait rien voir dedans, et il est probable que du dedans on ne pouvait rien voir dehors. Du reste, il ne semblait pas qu’il y eût quelqu’un dans cette voiture.

Southwark étant dans le Surrey, c’est au shériff du comté de Surrey que ressortissait la prison de Southwark. Ces juridictions distinctes étaient très fréquentes en Angleterre. Ainsi, par exemple, la Tour de Londres n’était supposée située dans aucun comté; c’est-à-dire que, légalement, elle était en quelque sorte en l’air. La Tour ne reconnaissait d’autre autorité juridique que son constable, qualifiécustos turris. La Tour avait sa juridiction, son église, sa cour de justice et son gouvernement à part. L’autorité ducustos, ou constable, s’étendait hors de Londres sur vingt et unhamlets, traduisez:hameaux. Comme en Grande-Bretagne les singularités légales se greffent les unes sur les autres, l’office de maître canonnier d’Angleterre relevait de la Tour de Londres.

D’autres habitudes légales semblent plus bizarres encore. Ainsi la cour de l’amirauté anglaise consulte et applique les lois de Rhodes et d’Oleron (île française qui a été anglaise).

Le shériff d’une province était très considérable. Il était toujours écuyer, et quelquefois chevalier. Il était qualifiéspectabilisdans les vieilles chartes; «homme à regarder». Titre intermédiaire entreillustrisetclarissimus, moins que le premier, plus que le second. Les shériffs des comtés étaient jadis choisis par le peuple; mais Edouard II, et après lui Henri VI, ayant repris cette nomination pour la couronne, les shériffs étaient devenus une émanation royale. Tous recevaient leur commission de sa majesté, excepté le shériff du Westmoreland qui était héréditaire, et les shériffs de Londres et de Midlesex qui étaient élus par la livery dans le Commonhall. Les shériffs de Galles et de Chester possédaient de certaines prérogatives fiscales. Toutes ces charges subsistent encore en Angleterre, mais, usées peu à peu au frottement des mœurs et des idées, elles n’ont plus la même physionomie qu’autrefois. Le shériff du comté avait la fonction d’escorter et de protéger les «juges itinérants». Comme on a deux bras, il avait deux officiers, son bras droit, le sous-shériff, et son bras gauche, le justicier-quorum. Le justicier-quorum, assisté du bailli de la centaine, qualifié wapentake, appréhendait, interrogeait, et, sous la responsabilité du shériff, emprisonnait, pour être jugés par les juges de circuit, les voleurs, meurtriers, séditieux, vagabonds, et tous gens de félonie. La nuance entre le sous-shériff et le justicier-quorum, dans leur service hiérarchique vis-à-vis du shériff, c’est que le sous-shériff accompagnait, et que le justicier-quorum assistait. Le shériff tenait deux cours, une cour sédentaire et centrale, la County-court, et une cour voyageante, la Shériff-turn. Il représentait ainsi l’unité et l’ubiquité. Il pouvait comme juge se faire aider et renseigner, dans les questions litigieuses, par un sergent de la coiffe, ditsergens coifae, qui est un sergent en droit et qui porte, sous la calotte noire, une coiffe de toile blanche de Cambrai. Le shériff désencombrait les maisons de justice; quand il arrivait dans une ville de sa province, il avait le droit d’expédier sommairement les prisonniers, ce qui aboutissait soit à leur renvoi, soit à leur pendaison, et ce qui s’appelait «délivrer la geôle»,goal delivery. Le shériff présentait le bill de mise en cause aux vingt-quatre jurés d’accusation; s’ils l’approuvaient, ils écrivaient dessus:billa vera; s’ils le désapprouvaient, ils écrivaient:ignoramus; alors l’accusation était annulée et le shériff avait le privilège de déchirer le bill. Si, pendant la délibération, un juré mourait, ce qui, de droit, acquittait l’accusé et le faisait innocent, le shériff, qui avait eu le privilège d’arrêter l’accusé, avait le privilège de le mettre en liberté. Ce qui faisait singulièrement estimer et craindre le shériff, c’est qu’il avait pour charge d’exécutertous les ordres de sa majesté; latitude redoutable. L’arbitraire se loge dans ces rédactions-là. Les officiers qualifiés verdeors, et les coroners faisaient cortège au shériff, et les clercs du marché lui prêtaient main-forte, et il avait une très belle suite de gens à cheval et de livrées. Le shériff, dit Chamberlayne, est «la vie de la Justice, de la Loi et de la Comté».

En Angleterre, une démolition insensible pulvérise et désagrège perpétuellement les lois et les coutumes. De nos jours, insistons-y, ni le shériff, ni le wapentake, ni le justicier-quorum, ne pratiqueraient leurs charges comme ils les pratiquaient en ce temps-là. Il y avait dans l’ancienne Angleterre une certaine confusion de pouvoirs, et les attributions mal définies se résolvaient en empiétements, qui seraient impossibles aujourd’hui. La promiscuité de la police et de la justice a cessé. Les noms sont restés, les fonctions se sont modifiées. Nous croyons même que le motwapentakea changé de sens. Il signifiait une magistrature, maintenant il signifie une division territoriale; il spécifiait le centenier, il spécifie le canton (centum).

Du reste, à cette époque, le shériff de comté combinait, avec quelque chose de plus et quelque chose de moins, et condensait dans son autorité, à la fois royale et municipale, les deux magistrats qu’on appelait jadis en France Lieutenant civil de Paris et Lieutenant de police. Le lieutenant civil de Paris est assez bien qualifié par cette vieille note de police: «M. le lieutenant civil ne hait pas les querelles domestiques, parce que le pillage est toujours pour lui.» (22 juillet 1704.) Quant au lieutenant de police, personnage inquiétant, multiple et vague, il se résume en l’un de ses meilleurs types, René d’Argenson, qui, au dire de Saint-Simon, avait sur son visage les trois juges d’enfer mêlés.

Ces trois juges d’enfer étaient, on l’a vu, à la Bishopsgate de Londres.

Quand Gwynplaine entendit le guichet, grinçant de tous ses verrous, se refermer, il tressaillit. Il lui sembla que cette porte, qui venait de se clore, était la porte de communication de la lumière avec les ténèbres, donnant d’un côté sur le fourmillement terrestre, et de l’autre sur le monde mort, et que maintenant toutes les choses qu’éclaire le soleil étaient derrière lui, qu’il avait franchi la frontière de ce qui est la vie, et qu’il était dehors. Ce fut un profond serrement de cœur. Qu’allait-on faire de lui? Qu’est-ce que tout cela voulait dire?

Où était-il?

Il ne voyait rien autour de lui; il se trouvait dans du noir. La porte en se fermant l’avait fait momentanément aveugle. Le vasistas était fermé comme la porte. Pas de soupirail, pas de lanterne. C’était une précaution des vieux temps. Il était défendu d’éclairer l’abord intérieur des geôles, afin que les nouveaux venus ne pussent faire aucune remarque.

Gwynplaine étendit les mains et toucha le mur à sa droite et à sa gauche; il était dans un couloir. Peu à peu, ce jour de cave qui suinte on ne sait d’où et qui flotte dans les lieux obscurs, et auquel s’ajuste la dilatation des pupilles, lui fit distinguer ça et là un linéament, et le couloir s’ébaucha vaguement devant lui.

Gwynplaine, qui n’avait jamais entrevu les sévérités pénales qu’à travers les grossissements d’Ursus, se sentait saisi par une sorte de main énorme et obscure. Être manié par l’inconnu de la loi, c’est effrayant. On est brave en présence de tout, et l’on se déconcerte en présence de la justice. Pourquoi? c’est que la justice de l’homme n’est que crépusculaire, et que le juge s’y meut à tâtons. Gwynplaine se rappelait ce qu’Ursus lui avait dit de la nécessité du silence; il voulait revoir Dea; il y avait dans sa situation on ne sait quoi de discrétionnaire qu’il ne voulait pas irriter. Parfois vouloir éclaircir, c’est empirer. Pourtant, d’un autre côté, la pesée de cette aventure était si forte qu’il finit par y céder, et qu’il ne put retenir une question.

—Messieurs, demanda-t-il, où me conduisez-vous?

On ne lui répondit pas.

C’était la loi des prises de corps silencieuses, et le texte normand est formel:A silentiariis ostio proepositis introducti sunt.

Ce silence glaça Gwynplaine. Jusque-là il s’était cru fort; il se suffisait; se suffire, c’est être puissant. Il avait vécu isolé, s’imaginant qu’être isolé, c’est être inexpugnable. Et voilà que tout à coup il se sentait sous la pression de la hideuse force collective. De quelle façon se débattre avec cet anonyme horrible, la loi? Il défaillait sous l’énigme. Une peur d’une espèce inconnue avait trouvé le défaut de son armure. Et puis il n’avait pas dormi, il n’avait pas mangé; à peine avait-il trempé ses lèvres dans une tasse de thé. Il avait eu toute la nuit une sorte de délire, et il lui restait de la fièvre. Il avait soif, il avait faim peut-être. L’estomac mécontent dérange tout. Depuis la veille, il était assailli d’incidents. Les émotions qui le tourmentaient le soutenaient; sans l’ouragan, la voile serait chiffon. Mais cette faiblesse profonde du haillon que le vent gonfle jusqu’à ce qu’il le déchire, il la sentait en lui. Il sentait venir l’affaissement. Allait-il tomber sans connaissance sur le pavé? Se trouver mal, c’est la ressource de la femme et l’humiliation de l’homme. Il se roidissait, mais il tremblait.

Il avait la sensation de quelqu’un qui perd pied.

On se mit en marche.

On avança dans le couloir.

Aucun greffe préalable. Aucun bureau avec registres. Les prisons de ce temps-là n’étaient point paperassières. Elles se contentaient de se fermer sur vous, souvent sans savoir pourquoi. Être une prison, et avoir des prisonniers, cela leur suffisait.

Le cortège avait dû s’allonger et prendre la forme du corridor. On marchait presque un à un; d’abord le wapentake, ensuite Gwynplaine, ensuite le justicier-quorum; puis les gens de police, avançant en bloc et bouchant le corridor derrière Gwynplaine comme un tampon. Le couloir se resserrait; maintenant Gwynplaine touchait le mur de ses deux coudes; la voûte en caillou noyé de ciment avait d’intervalle en intervalle des voussures de granit en saillie faisant étranglement; il fallait baisser le front pour passer; pas de course possible dans ce corridor; la fuite eût été forcée de marcher lentement; ce boyau faisait des détours; toutes les entrailles sont tortueuses, celles d’une prison comme celles d’un homme; ça et là, tantôt à droite, tantôt à gauche, des coupures dans le mur, carrées et closes de grosses grilles, laissaient apercevoir des escaliers, ceux-ci montant, ceux-là plongeant. On arriva à une porte fermée, elle s’ouvrit, on passa, elle se referma. Puis on rencontra une deuxième porte, qui livra passage, puis une troisième, qui tourna de même sur ses gonds. Ces portes s’ouvraient et se refermaient comme toutes seules. On ne voyait personne. En même temps que le couloir se rétrécissait, la voûte s’abaissait, et l’on en était à ne plus pouvoir marcher que la tête courbée. Le mur suintait; il tombait de la voûte des gouttes d’eau; le dallage qui pavait le corridor avait la viscosité d’un intestin. L’espèce de pâleur diffuse qui tenait lieu de clarté devenait de plus en plus opaque; l’air manquait. Ce qu’il y avait de singulièrement lugubre, c’est que cela descendait.

Il fallait y faire attention pour s’apercevoir qu’on descendait. Dans les ténèbres, une pente douce, c’est sinistre. Rien n’est redoutable comme les choses obscures auxquelles on arrive par des pentes insensibles.

Descendre, c’est l’entrée dans l’ignoré terrible.

Combien de temps marcha-t-on ainsi? Gwynplaine n’eût pu le dire.

Passées à ce laminoir, l’angoisse, les minutes s’allongent démesurément.

Subitement on fit halte.

L’obscurité était épaisse.

Il y avait un certain élargissement du corridor.

Gwynplaine entendit tout près de lui un bruit dont le gong chinois pourrait seul donner une idée; quelque chose comme un coup frappé sur le diaphragme de l’abîme.

C’était le wapentake qui venait de heurter de son bâton une lame de fer.

Cette lame était une porte.

Non une porte qui tourne, mais une porte qui se lève et s’abat. A peu près comme une herse.

Il y eut un froissement strident dans une rainure, et Gwynplaine eut subitement devant les yeux un morceau de jour carré.

C’était la lame qui venait de se hisser dans une fente de la voûte de la façon dont se lève le panneau d’une souricière.

Une ouverture s’était faite.

Ce jour n’était pas du jour; c’était de la lueur. Mais, pour la prunelle très dilatée de Gwynplaine, cette clarté pâle et brusque fut d’abord comme le choc d’un éclair.

Il fut quelque temps avant de rien voir. Discerner dans l’éblouissement est aussi difficile que dans la nuit.

Puis, par degrés, sa pupille se proportionna à la lumière comme elle s’était proportionnée à l’obscurité; il finit par distinguer; la clarté, qui lui avait d’abord paru trop vive, s’apaisa dans sa prunelle et se refit livide; il hasarda son regard dans l’ouverture béante devant lui, et ce qu’il aperçut était effroyable.

A ses pieds, une vingtaine de marches, hautes, étroites, frustes, presque à pic, sans rampe à droite ni à gauche, sorte de crête de pierre pareille à un pan de mur biseauté en escalier, entraient et s’enfonçaient dans une cave très creuse. Elles allaient jusqu’en bas.

Cette cave était ronde, à voûte ogive en arc rampant, à cause du défaut de niveau des impostes, dislocation propre à tous les souterrains sur lesquels se sont tassés de très lourds édifices.

L’espèce de coupure tenant lieu de porte que la lame de fer venait de démasquer et à laquelle aboutissait l’escalier était entaillée dans la voûte, de sorte que de cette hauteur l’œil plongeait dans la cave comme dans un puits.

La cave était vaste, et, si c’était le fond d’un puits, c’était le fond d’un puits cyclopéen. L’idée qu’éveillé l’ancien mot «cul de basse-fosse» ne pouvait s’appliquer à cette cave qu’à la condition de se figurer une fosse à lions ou à tigres.

La cave n’était pas dallée ni pavée. Elle avait pour sol la terre mouillée et froide des lieux profonds.

Au milieu de la cave, quatre colonnes basses et difformes soutenaient un porche lourdement ogival dont les quatre nervures en se rejoignant à l’intérieur du porche dessinaient à peu près le dedans d’une mitre. Ce porche, pareil aux pinacles sous lesquels jadis on mettait des sarcophages, montait jusqu’à la voûte et faisait dans la cave une sorte de chambre centrale, si l’on peut appeler du nom de chambre un compartiment ouvert de tous les côtés, ayant, au lieu de quatre murs, quatre piliers.

A la clef de voûte du porche pendait une lanterne de cuivre, ronde et grillée comme une fenêtre de prison. Cette lanterne jetait autour d’elle, sur les piliers, sur les voûtes et sur le mur circulaire entrevu vaguement en arrière des piliers, une clarté blafarde, coupée de barres d’ombre.

C’était cette clarté qui avait d’abord ébloui Gwynplaine. Maintenant ce n’était plus pour lui qu’une rougeur presque confuse.

Pas d’autre jour dans cette cave. Ni fenêtre, ni porte, ni soupirail.

Entre les quatre piliers, précisément au-dessous de la lanterne, à l’endroit où il y avait le plus de lumière, était appliquée à plat sur le sol une silhouette blanche et terrible.

C’était couché sur le clos. On voyait une tête dont les yeux étaient fermés, un corps dont le torse disparaissait sous on ne sait quel monceau informe, quatre membres se rattachant au torse en croix de saint André et tirés vers les quatre piliers par quatre chaînes liées aux pieds et aux mains. Ces chaînes aboutissaient à un anneau de fer au bas de chaque colonne. Cette forme, immobilisée dans l’atroce posture de l’écartèlememt, avait la lividité glacée du cadavre. C’était nu; c’était un homme.

Gwynplaine, pétrifié, debout au haut de l’escalier, regardait.

Tout à coup il entendit un râle.

Ce cadavre était vivant.

Tout près de ce spectre, dans une des ogives du porche, des deux côtés d’un grand fauteuil à bras exhaussé par une large pierre plate, se tenaient droits deux hommes vêtus de longs suaires noirs, et dans le fauteuil un vieillard enveloppé d’une robe rouge était assis, blême, immobile, sinistre, un bouquet de roses à la main.

Ce bouquet de roses eût renseigné un moins ignorant que Gwynplaine. Le droit de juger en tenant une touffe de fleurs caractérisait le magistrat à la fois royal et municipal. Le lord-maire de Londres juge encore ainsi. Aider les juges à juger, c’était la fonction des premières roses de la saison.

Le vieillard assis dans le fauteuil était le shériff du comté de Surrey.

Il avait la rigidité majestueuse d’un romain revêtu de l’augustat.

Le fauteuil était le seul siège qu’il y eût das la cave.

A côté du fauteuil, on voyait une table couverte de papiers et de livres et sur laquelle était posée la longue baguette blanche du shériff.

Les hommes debout à gauche et à droite du shériff étaient deux docteurs, l’un en médecine, l’autre en lois; celui-ci reconnaissable à sa coiffe de sergent en droit sur sa perruque. Tous deux avaient la robe noire, l’un de juge, l’autre de médecin. Ces deux sortes d’hommes portent le deuil des morts qu’ils font.

Derrière le shériff, au rebord de la marche que faisait la pierre plate, se tenait accroupi avec une écritoire près de lui sur la dalle, un dossier de carton sur ses genoux, et une feuille de parchemin sur le dossier, un greffier en perruque ronde, la plume à la main, dans l’attitude d’un homme prêt à écrire.

Ce greffier était de l’espèce ditegreffier garde-sacs; ce qu’indiquait une sacoche qui était devant lui à ses pieds. Ces sacoches, jadis employées dans les procès, étaient qualifiées «sacs de justice».

A l’un des piliers était adossé, croisant les bras, un homme tout vêtu de cuir. C’était un valet de bourreau.

Ces hommes semblaient enchantés dans leur posture funèbre autour de l’homme enchaîné. Pas un ne remuait ni ne parlait.

Il y avait sur tout cela un calme monstrueux.

Ce que Gwynplaine voyait là, c’était une cave pénale. Ces caves abondaient en Angleterre. La crypte de la Beauchamp Tower a longtemps servi à cet usage, de même que le souterrain de la Lollard’s Prison. Il y avait, et l’on peut voir encore à Londres, en ce genre, le lieu bas dit «les vault de Lady Place». Dans cette dernière chambre, il y a une cheminée en-cas pour la chauffe des fers.

Toutes les prisons du temps du King-John, et la geôle de Southwark en était une, avaient leur cave pénale.

Ce qui va suivre se pratiquait alors fréquemment en Angleterre, et pourrait, à la rigueur, en procédure criminelle, s’y exécuter même aujourd’hui; car toutes ces lois-là existent toujours. L’Angleterre offre ce curieux spectacle d’un code barbare vivant en bonne intelligence avec la liberté. Le ménage, disons-le, est excellent.

Quelque défiance pourtant ne serait pas hors de propos. Si une crise survenait, un réveil pénal n’est pas impossible. La législation anglaise est un tigre apprivoisé. Elle fait patte de velours, mais elle a toujours ses griffes.

Couper les ongles aux lois, cela est sage.

La loi ignore presque le droit. Il y a d’un côté la pénalité, de l’autre l’humanité. Les philosophes protestent; mais il se passera du temps encore avant que la justice des hommes ait fait sa jonction avec la justice.

Respect de la loi; c’est le mot anglais. En Angleterre on vénère tant les lois qu’on ne les abroge jamais. On se tire de cette vénération en ne les exécutant point. Une vieille loi tombe en désuétude comme une vieille femme; mais on ne tue pas plus l’une de ces vieilles que l’autre. On cesse de les pratiquer, voilà tout. Libre à elles de se croire toujours belles et jeunes. On les laisse rêver qu’elles existent. Cette politesse s’appelle respect.

La coutume normande est bien ridée; cela n’empêche pas plus d’un juge anglais de lui faire encore les yeux doux. On conserve amoureusement une antiquaille atroce, si elle est normande. Quoi de plus féroce que la potence? En 1867 on a condamné un homme[25] à être coupé en quatre quartiers qui seraient offerts à une femme, la reine.

[25] Le fénian Burke, mai 1867.

Du reste, la torture n’a jamais existé en Angleterre. C’est l’histoire qui le dit. L’aplomb de l’histoire est beau.

Mathieu de Westminster prend acte de ce que «la loi saxonne, fort clémente et débonnaire», ne punissait pas de mort les criminels, et il ajoute: «On se bornait à leur couper le nez, à leur crever les yeux, et à leur arracher les parties qui distinguent le sexe.» Seulement!

Gwynplaine, hagard au haut de l’escalier, commençait à trembler de tous ses membres. Il avait toutes sortes de frissons. Il cherchait à se rappeler quel crime il pouvait avoir commis. Au silence du wapentake venait de succéder la vision d’un supplice. C’était un pas de fait, mais un pas tragique. Il voyait s’obscurcir de plus en plus la sombre énigme légale sous laquelle il se sentait pris.

La forme humaine couchée à terre râla une deuxième fois.

Gwynplaine eut l’impression qu’on lui poussait doucement l’épaule.

Cela venait du wapentake.

Gwynplaine comprit qu’il fallait descendre.

Il obéit.

Il s’enfonça de marche en marche dans l’escalier. Les degrés avaient un plat-bord très mince, et huit ou neuf pouces de haut. Avec cela pas de rampe. On ne pouvait descendre qu’avec précaution. Derrière Gwynplaine descendait, le suivant à la distance de deux degrés, le wapentake, tenant droit l’iron-weapon, et derrière le wapentake descendait, à la même distance, le justicier-quorum.

Gwynplaine en descendant ces marches sentait on ne sait quel engloutissement de l’espérance. C’était une sorte de mort pas à pas. Chaque degré franchi éteignait en lui de la lumière. Il arriva, de plus en plus pâlissant, au bas de l’escalier.

L’espèce de larve terrassée et enchaînée aux quatre piliers continuait de râler.

Une voix dans la pénombre dit:

—Approchez.

C’était le shériff qui s’adressait à Gwynplaine.

Gwynplaine fit un pas.

—Plus près, dit la voix.

Gwynplaine fit encore un pas.

—Tout près, reprit le shériff.

Le justicier-quorum murmura à l’oreille de Gwynplaine, si gravement que ce chuchotement était solennel:

—Vous êtes devant le shériff du comté de Surrey.

Gwynplaine avança jusqu’au supplicié qu’il voyait étendu au centre de la cave. Le wapentake et le justicier-quorum restèrent où ils étaient et laissèrent Gwynplaine avancer seul.

Quand Gwynplaine, parvenu jusque sous le porche, vit de près cette chose misérable qu’il n’avait encore aperçue qu’à distance, et qui était un homme vivant, son effroi devint épouvante.

L’homme lié sur le sol était absolument nu, à cela près de ce haillon hideusement pudique qu’on pourrait nommer la feuille de vigne du supplice, et qui était lesuccingulumdes romains et lechristipannusdes gothiques, duquel notre vieux jargon gaulois a fait lecripagne. Jésus, nu sur la croix, n’avait que ce lambeau.

L’effrayant patient que considérait Gwynplaine semblait un homme de cinquante à soixante ans. Il était chauve. Des poils blancs de barbe lui hérissaient le menton. Il fermait les yeux et ouvrait la bouche. On voyait toutes ses dents. Sa face maigre et osseuse était voisine de la tête de mort. Ses bras et ses jambes, assujettis par les chaînes aux quatre poteaux de pierre, faisaient un X. Il avait sur la poitrine et le ventre une plaque de fer, et sur cette plaque étaient posées en tas cinq ou six grosses pierres. Son râle était tantôt un souffle, tantôt un rugissement.

Le shériff, sans quitter son bouquet de roses, prit sur la table, de la main qu’il avait libre, sa verge blanche et la dressa en disant:

—Obédience à sa majesté.

Puis il reposa la verge sur la table.

Ensuite, avec la lenteur d’un glas, sans un geste, aussi immobile que le patient, le shériff éleva la voix.

Il dit:

—Homme qui êtes ici lié de chaînes, écoutez pour la dernière fois la voix de justice. Vous avez été extrait de votre cachot et amené dans cette geôle. Dûment interpellé et dans les formes voulues,formaliis verbis pressus, sans égard aux lectures et communications qui vous ont été faites et qui vous vont être renouvelées, inspiré par un esprit de ténacité mauvaise et perverse, vous vous êtes enfermé dans le silence, et vous avez refusé de répondre au juge. Ce qui est un libertinage détestable, et ce qui constitue, parmi les faits punissables du cashlit, le crime et délit d’oversenesse.

Le sergent de la coiffe debout à droite du shériff interrompit et dit avec une indifférence qui avait on ne sait quoi de funèbre:

—Overhernessa, Lois d’Alfred et de Godrun. Chapitre six.

Le shériff reprit:

—La loi est vénérée de tous, excepté des larrons qui infestent les bois où les biches font leurs petits.

Comme une cloche après une cloche, le sergent dit:

—Qui faciunt vastum in foresta ubi damae solent founinare.

—Celui qui refuse de répondre au magistrat, dit le shériff, est suspect de tous les vices. Il est réputé capable de tout le mal.

Le sergent intervint:

—Prodigus, devorator, profusus, salax, ruffianus, ebriosus, luxuriosus, simulator, consumptor patrimonii, elluo, ambro, et gluto.

—Tous les vices, dit le shériff, supposent tous les crimes. Qui n’avoue rien confesse tout. Celui qui se tait devant les questions du juge est de fait menteur et parricide.

—Mendax et parricida, fit le sergent.

Le shériff dit:

—Homme, il n’est point permis de se faire absent par le silence. Le faux contumace fait une plaie à la loi. Il ressemble à Diomède blessant une déesse. La taciturnité devant la justice est une forme de la rébellion. Lèse-justice, c’est lèse-majesté. Rien de plus haïssable et de plus téméraire. Qui se soustrait à l’interrogatoire vole la vérité. La loi y a pourvu. Pour des cas semblables, les anglais ont de tout temps joui du droit de fosse, de fourche et de chaînes.

—Anglica charta, année 1088, dit le sergent.

Et, toujours avec la même gravité mécanique, le sergent ajouta:

—Ferrum, et fossam, et furcas, cum aliis libertalibus.

Le shériff continua:

—C’est pourquoi, homme, puisque vous n’avez pas voulu vous départir du silence, bien que sain d’esprit et parfaitement informé de ce que vous demande la justice, puisque vous êtes diaboliquement réfractaire, vous avez dû être géhenné, et vous avez été, aux termes des statuts criminels, mis à l’épreuve du tourment dit «la peine forte et dure». Voici ce qui vous a été fait. La loi exige que je vous en informe authentiquement. Vous avez été amené dans cette basse-fosse, vous avez été dépouillé de vos vêtements, vous avez été couché tout nu à terre sur le dos, vos quatre membres ont été tendus et liés aux quatre colonnes de la loi, une planche de fer vous a été appliquée au ventre, et l’on vous a mis sur le corps autant de pierres que vous en pouvez porter. «Et davantage», dit la loi.

—Plusque, affirma le sergent.

Le shériff poursuivit:

—En cette situation, et avant de prolonger l’épreuve, il vous a été fait, par moi shériff du comté de Surrey, sommation itérative de répondre et de parler, et vous avez sataniquement persévéré dans le silence, bien qu’étant au pouvoir des gênes, chaînes, ceps, entraves et ferrements.

—Attachiamenta legalia, dit le sergent.

—Sur votre refus et endurcissement, dit le shériff, étant équitable que l’obstination de la loi soit égale à l’obstination du criminel, l’épreuve a continué, telle que la commandent les édits et textes. Le premier jour on ne vous a donné ni à boire ni à manger.

—Hoc est superjejunare, dit le sergent.

Il y eut un silence. On entendait l’affreuse respiration sifflante de l’homme sous le tas de pierres.

Le sergent en droit compléta son interruption:

—Adde augmentum abstinentiae ciborum diminutione. Consuetudo brttannica, article cinq cent quatre.

Ces deux hommes, le shériff et le sergent, alternaient; rien de plus sombre que cette monotonie imperturbable; la voix lugubre répondait à la voix sinistre; on eût dit le prêtre et le diacre du supplice, célébrant la messe féroce de la loi.

Le shériff recommença:

—Le premier jour on ne vous a donné ni à boire ni à manger. Le deuxième jour on vous a donné à manger et pas à boire; on vous a mis entre les dents trois bouchées de pain d’orge. Le troisième jour on vous a donné à boire et pas à manger. On vous a versé dans la bouche, en trois fois et en trois verres, une pinte d’eau prise au ruisseau d’égout de la prison. Le quatrième jour est venu. C’est aujourd’hui. Maintenant, si vous continuez à ne pas répondre, vous serez laissé là jusqu’à ce que vous mouriez. Ainsi le veut justice.

Le sergent, toujours à sa réplique, approuva:

—Mors rei homagium est bonae legi.

—Et tandis que vous vous sentirez trépasser lamentablement, repartit le shériff, nul ne vous assistera, quand même le sang vous sortirait de la gorge, de la barbe et des aisselles, et de toutes les ouvertures du corps depuis la bouche jusqu’aux reins.

—A throtebolla, dit le sergent,et pabus et subhircis, et a grugno usque ad crupponum.

Le shériff continua:

—Homme, faites attention. Car les suites vous regardent. Si vous renoncez à votre silence exécrable, et si vous avouez, vous ne serez que pendu, et vous aurez droit au meldefeoh qui est une somme d’argent.

—Damnum confitens, dit le sergent,habeat le meldefeoh. Leges Inae, chapitre vingt.

—Laquelle somme, insista le shériff, vous sera payée en doitkins, suskins et galihalpens, seul cas où cette monnaie puisse être employée, aux termes du statut d’abolition, au troisième de Henri cinquième, et aurez le droit et jouissance descortum ante mortem, et serez ensuite étranglé au gibet. Tels sont les avantages de l’aveu. Vous plaît-il répondre à justice?

Le shériff se tut et attendit. Le patient demeura sans mouvement.

Le shériff reprit:

—Homme, le silence est un refuge où il y a plus de risque que de salut. L’opiniâtreté est damnable et scélérate. Qui se tait devant justice est félon à la couronne. Ne persistez point dans cette désobéissance non filiale. Songez à sa majesté. Ne résistez point à notre gracieuse reine. Quand je vous parle, répondez-lui. Soyez loyal sujet.

Le patient râla.

Le shériff repartit:

—Donc, après les soixante-douze premières heures de l’épreuve, nous voici au quatrième jour. Homme, c’est le jour décisif. C’est au quatrième jour que la loi fixe la confrontation.

—Quarta die, frontem ad frontem adduce, grommela le sergent.

—La sagesse de la loi, reprit le shériff, a choisi cette heure extrême, afin d’avoir ce que nos ancêtres appelaient «le jugement par le froid mortel», attendu que c’est le moment où les hommes sont crus sur leur oui et sur leur non.

Le sergent en droit reprit:

—Judicium pro frodmortell, quod homines credensi sint per suum ya et per suum na. Charte du roi Adelstan. Tome premier, page cent soixante-treize.

Il y eut un instant d’attente, puis le shériff inclina vers le patient sa face sévère.

—Homme qui êtes là couché à terre...

Et il fit une pause.

—Homme, cria-t-il, m’entendez-vous?

L’homme ne bougea pas.

—Au nom de la loi, dit le shériff, ouvrez les yeux.

Les paupières de l’homme restèrent closes.

Le shériff se tourna vers le médecin debout à sa gauche.

—Docteur, donnez votre diagnostic.

—Probe, da diagnosticum, dit le sergent.

Le médecin descendit de la dalle avec la raideur magistrale, s’approcha de l’homme, se pencha, mit son oreille près de la bouche du patient, lui tâta le pouls au poignet, à l’aisselle et à la cuisse, et se redressa.

—Eh bien? dit le shériff.

—Il entend encore, dit le médecin.

—Voit-il? demanda le shériff.

Le médecin répondit:

—Il peut voir.

Sur un signe du shériff, le justicier-quorum et le wapentake s’avancèrent. Le wapentake se plaça près de la tête du patient; le justicier-quorum s’arrêta derrière Gwynplaine.

Le médecin recula d’un pas entre les piliers.

Alors le shériff, élevant le bouquet de roses comme un prêtre son goupillon, interpella le patient d’une voix haute, et devint formidable:

—O misérable, parle! la loi te supplie avant de t’exterminer. Tu veux sembler muet, songe à la tombe qui est muette; tu veux paraître sourd, songe à la damnation qui est sourde. Pense à la mort qui est pire que toi. Réfléchis, tu vas être abandonné dans ce cachot. Écoute, mon semblable, car je suis un homme! Écoute, mon frère, car je suis un chrétien! Écoute, mon fils, car je suis un vieillard! Prends garde à moi, car je suis le maître de ta souffrance, et je vais tout à l’heure être horrible. L’horreur de la loi fait la majesté du juge. Songe que moi-même je tremble devant moi. Mon propre pouvoir me consterne. Ne me pousse pas à bout. Je me sens plein de la sainte méchanceté du châtiment. Aie donc, ô infortuné, la salutaire et honnête crainte de la justice, et obéis-moi. L’heure de la confrontation est venue et tu dois répondre. Ne t’obstine point dans la résistance. N’entre pas dans l’irrévocable. Pense que l’achèvement est mon droit. Cadavre commencé, écoute! A moins qu’il ne te plaise expirer ici pendant des heures, des jours et des semaines, et agoniser longtemps d’une épouvantable agonie affamée et fécale, sous le poids de ces pierres, seul dans ce souterrain, délaissé, oublié, aboli, donné à manger aux rats et aux belettes, mordu par les bêtes des ténèbres, tandis qu’on ira et viendra, et qu’on achètera et qu’on vendra, et que les voitures rouleront dans la rue au-dessus de ta tête; à moins qu’il ne te convienne de râler sans rémission au fond de ce désespoir, grinçant, pleurant, blasphémant, sans un médecin pour apaiser tes plaies, sans un prêtre pour offrir le verre d’eau divin à ton âme; oh! à moins que tu ne veuilles sentir lentement éclore à tes lèvres l’écume affreuse du sépulcre, oh! je t’adjure et te conjure, entends-moi! je t’appelle à ton propre secours, aie pitié de toi-même, fais ce qui t’est demandé, cède à la justice, obéis, tourne la tête, ouvre les yeux, et dis si tu reconnais cet homme!

Le patient ne tourna pas la tête et n’ouvrit pas les yeux.

Le shériff jeta un coup d’œil tour à tour au justicier-quorum et au wapentake.

Le justicier-quorum ôta à Gwynplaine son chapeau et son manteau, le prit par les épaules et lui fit faire face à la lumière du côté de l’homme enchaîné. Le visage de Gwynplaine se détacha dans toute cette ombre, avec son relief étrange, pleinement éclairé.

En même temps le wapentake se courba, saisit par les tempes entre ses deux mains la tête du patient, tourna cette tête inerte vers Gwynplaine, et de ses deux pouces et de ses deux index écarta les paupières fermées. Les yeux farouches de l’homme apparurent.

Le patient vit Gwynplaine.

Alors, soulevant lui-même sa tête et ouvrant ses paupières toutes grandes, il le regarda.

Il tressaillit autant qu’on peut tressaillir quand on a une montagne sur la poitrine, et il cria:

—C’est lui! oui! c’est lui!

Et, terrible, il éclata de rire.

—C’est lui! répéta-t-il.

Puis il laissa retomber sa tête sur le sol, et il referma les yeux.

—Greffier, écrivez, dit le shériff.

Gwynplaine, quoique terrifié, avait fait jusqu’à ce moment-là à peu près bonne contenance. Le cri du patient:C’est lui!le bouleversa. Ce:Greffier, écrivez,la glaça. Il lui sembla comprendre qu’un scélérat l’entraînait dans sa destinée, sans que lui, Gwynplaine, pût deviner pourquoi, et que l’inintelligible aveu de cet homme se fermait sur lui comme la charnière d’un carcan. Il se figura cet homme et lui attachés au même pilori à deux poteaux jumeaux. Gwynplaine perdit pied dans cette épouvante, et se débattit. Il se mit à balbutier des bégaiements incohérents, avec le trouble profond de l’innocence, et, frémissant, effaré, éperdu, il jeta au hasard les premiers cris qui lui vinrent et toutes ces paroles de l’angoisse qui ont l’air de projectiles insensés.

—Ce n’est pas vrai. Ce n’est pas moi. Je ne connais pas cet homme. Il ne peut pas me connaître, puisque je ne le connais pas. J’ai ma représentation de ce soir qui m’attend. Qu’est-ce qu’on me veut? Je demande ma liberté. Ce n’est pas tout ça. Pourquoi m’a-t-on amené dans cette cave? Alors il n’y a plus de lois. Dites tout de suite qu’il n’y a plus de lois. Monsieur le juge, je répète que ce n’est pas moi. Je suis innocent de tout ce qu’on peut dire. Je le sais bien, moi. Je veux m’en aller. Cela n’est pas juste. Il n’y a rien entre cet homme et moi. On peut s’informer. Ma vie n’est pas une chose cachée. On est venu me prendre comme un voleur. Pourquoi est-on venu comme cela? Cet homme-là, est-ce que je sais ce que c’est? Je suis un garçon ambulant qui joue des farces dans les foires et les marchés. Je suis l’Homme qui Rit. Il y a assez de monde qui sont venus me voir. Nous sommes dans le Tarrinzeau-field. Voilà quinze ans que je fais mon état honnêtement. J’ai vingt-cinq ans. Je loge à l’inn Tadcaster. Je m’appelle Gwynplaine. Faites-moi la grâce de me faire mettre hors d’ici, monsieur le juge. Il ne faut pas abuser de la petitesse des malheureux. Ayez compassion d’un homme qui n’a rien fait, et qui est sans protection et sans défense. Vous avez devant vous un pauvre saltimbanque.

—J’ai devant moi, dit le shériff, lord Fermain Clancharlie, baron Clancharlie et Hunkerville, marquis de Corleone en Sicile, pair d’Angleterre.

Et se levant, et montrant son fauteuil à Gwynplaine, le shériff ajouta:

—Milord, que votre seigneurie daigne s’asseoir.


Back to IndexNext