Chapter 17

En entrant, selon la recommandation que lui avait faite le roi d’armes et que les deux lords parrains lui avaient renouvelée, il avait salué «la chaise royale».

Donc c’était fini. Il était lord.

Cette hauteur, sous le rayonnement de laquelle, toute sa vie, il avait vu son maître Ursus se courber avec épouvante, ce sommet prodigieux, il l’avait sous ses pieds.

Il était dans le lieu éclatant et sombre de l’Angleterre.

Vieille cime du mont féodal regardée depuis six siècles par l’Europe et l’histoire. Auréole effrayante d’un monde de ténèbres.

Son entrée dans cette auréole avait eu lieu. Entrée irrévocable.

Il était là chez lui.

Chez lui sur son siège comme le roi sur le sien.

Il y était, et rien désormais ne pouvait faire qu’il n’y fût pas.

Cette couronne royale qu’il voyait sous ce dais était sœur de sa couronne à lui. Il était le pair de ce trône.

En face de la majesté, il était la seigneurie. Moindre, mais semblable.

Hier, qu’était-il? histrion. Aujourd’hui, qu’était-il? prince.

Hier, rien. Aujourd’hui, tout.

Confrontation brusque de la misère et de la puissance, s’abordant face à face au fond d’un esprit dans une destinée et devenant tout à coup les deux moitiés d’une conscience.

Deux spectres, l’adversité et la prospérité, prenant possession de la même âme, et chacun la tirant à soi. Partage pathétique d’une intelligence, d’une volonté, d’un cerveau, entre ces deux frères ennemis, le fantôme pauvre et le fantôme riche. Abel et Caïn dans le même homme.

Peu à peu les bancs de la chambre se garnirent. Les lords commencèrent à arriver. L’ordre du jour était le vote du bill augmentant de cent mille livres sterling la dotation annuelle de Georges de Danemark, duc de Cumberland, mari de la reine. En outre, il était annoncé que divers bills consentis par sa majesté allaient être apportés à la chambre par des commissaires de la couronne ayant pouvoir et charge de les sanctionner, ce qui érigeait la séance en séance royale. Les pairs avaient tous leur robe de parlement par-dessus leur habit de cour ou de ville. Cette robe, semblable à celle dont était revêtu Gwynplaine, était la même pour tous, sinon que les ducs avaient cinq bandes d’hermine avec bordure d’or, les marquis quatre, les comtes et les vicomtes trois, et les barons deux. Les lords entraient par groupes. On s’était rencontré dans les couloirs, on continuait les dialogues commencés. Quelques-uns venaient seuls. Les costumes étaient solennels, les attitudes point; ni les paroles. Tous, en entrant, saluaient le trône.

Les pairs affluaient. Ce défilé de noms majestueux se faisait à peu près sans cérémonial, le public étant absent. Leicester entrait et serrait la main de Lichfield; puis Charles Mordaunt, comte de Peterborough et de Monmouth, l’ami de Locke, sur l’initiative duquel il avait proposé la refonte des monnaies; puis Charles Campbell, comte de Loudoun, prêtant l’oreille à Fulke Greville, lord Brooke; puis Dorme, comte de Caërnarvon; puis Robert Sutton, baron Lexington, fils du Lexington qui avait conseillé à Charles II de chasser Gregorio Leti, historiographe assez mal avisé pour vouloir être historien; puis Thomas Bellasyse, vicomte Falconberg, ce beau vieux; et ensemble les trois cousins Howard, Howard, comte de Bindon, Bower-Howard, comte de Berkshire, et Stafford-Howard, comte de Stafford; puis John Lovelace, baron Lovelace, dont la pairie éteinte en 1736 permit à Richardson d’introduire Lovelace dans son livre et de créer sous ce nom un type. Tous ces personnages diversement célèbres dans la politique ou la guerre, et dont plusieurs honorent l’Angleterre, riaient et causaient. C’était comme l’histoire vue en négligé.

En moins d’une demi-heure, la chambre se trouva presque au complet. C’était tout simple, la séance étant royale. Ce qui était moins simple, c’était la vivacité des conversations. La chambre, si assoupie tout à l’heure, était maintenant en rumeur comme une ruche inquiétée. Ce qui l’avait réveillée, c’était l’arrivée des lords en retard. Ils apportaient du nouveau. Chose bizarre, les pairs qui, à l’ouverture de la séance, étaient dans la chambre, ne savaient point ce qui s’y était passé, et ceux qui n’y étaient pas le savaient.

Plusieurs lords arrivaient de Windsor.

Depuis quelques heures, l’aventure de Gwynplaine s’était ébruitée. Le secret est un filet; qu’une maille se rompe, tout se déchire. Dès le matin, par suite des incidents racontés plus haut, toute cette histoire d’une pairie retrouvée sur un tréteau et d’un bateleur reconnu lord, avait fait éclat à Windsor, dans les privés royaux. Les princes en avaient parlé, puis les laquais. De la cour l’événement avait gagné la ville. Les événements ont une pesanteur, et la loi du carré des vitesses leur est applicable. Ils tombent dans le public et s’y enfoncent avec une rapidité inouïe. A sept heures, on n’avait pas à Londres vent de cette histoire. A huit heures, Gwynplaine était le bruit de la ville. Seuls, les quelques lords exacts qui avaient devancé l’ouverture de la séance ignoraient la chose, n’étant point dans la ville où l’on racontait tout et étant dans la chambre où ils ne s’étaient aperçus de rien. Sur ce, tranquilles sur leurs bancs, ils étaient apostrophés par les arrivants, tout émus.

—Eh bien? disait Francis Brown, vicomte Mountacute, au marquis de Dorchester.

—Quoi?

—Est-ce que c’est possible?

—Quoi?

—L’Homme qui Rit!

—Qu’est-ce que c’est que l’Homme qui Rit?

—Vous ne connaissez pas l’Homme qui Rit?

—Non.

—C’est un clown. Un boy de la foire. Un visage impossible qu’on allait voir pour deux sous. Un saltimbanque.

—Après?

—Vous venez de le recevoir pair d’Angleterre.

—L’homme qui rit, c’est vous, milord Mountacute.

—Je ne ris pas, milord Dorchester.

Et le vicomte Mountacute faisait un signe au clerc du parlement, qui se levait de son sac de laine et confirmait à leurs seigneuries le fait de l’admission du nouveau pair. Plus les détails.

—Tiens, tiens, tiens, disait lord Dorchester, je causais avec l’évêque d’Ély.

Le jeune comte d’Annesley abordait le vieux lord Eure, lequel n’avait plus que deux ans à vivre, car il devait mourir en 1707.

—Milord Eure?

—Milord Annesley?

—Avez-vous connu lord Linnaeus Clancharlie?

—Un homme d’autrefois. Oui.

—Qui est mort en Suisse?

—Oui. Nous étions parents.

—Qui avait été républicain sous Cromwell, et qui était resté républicain sous Charles II?

—Républicain? pas du tout. Il boudait. C’était une querelle personnelle entre le roi et lui. Je tiens de source certaine que lord Clancharlie se serait rallié si on lui avait donné la place de chancelier qu’a eue lord Hyde.

—Vous m’étonnez, milord Eure. On m’avait dit que ce lord Clancharlie était un honnête homme.

—Un honnête homme! Est-ce que cela existe? Jeune homme, il n’y a pas d’honnête homme.

—Mais Caton?

—Vous croyez à Caton, vous.

—Mais Aristide?

—On a bien fait de l’exiler.

—Mais Thomas Morus?

—On a bien fait de lui couper le cou.

—Et à votre avis, lord Clancharlie?...

—Était de cette espèce. D’ailleurs un homme qui reste en exil, c’est ridicule.

—Il y est mort.

—Un ambitieux déçu. Oh! si je l’ai connu! je crois bien. J’étais son meilleur ami.

—Savez-vous, milord Eure, qu’il s’était marié en Suisse?

—Je le sais à peu près.

—Et qu’il a eu de ce mariage un fils légitime?

—Oui. Qui est mort.

—Qui est vivant.

—Vivant?

—Vivant.

—Pas possible.

—Réel. Prouvé. Constaté. Homologué. Enregistré.

—Mais alors ce fils va hériter de la pairie de Clancharlie?

—Il ne va pas en hériter.

—Pourquoi?

—Parce qu’il en a hérité. C’est fait.

—C’est fait?

—Tournez la tête, milord Eure. Il est assis derrière vous au banc des barons.

Lord Eure se retournait; mais le visage de Gwynplaine se dérobait sous sa forêt de cheveux.

—Tiens! disait le vieillard, ne voyant que ses cheveux, il a déjà adopté la nouvelle mode. Il ne porte pas perruque.

Grantham abordait Colepepper.

—En voilà un qui est attrapé!

—Qui ça?

—David Dirry-Moir.

—Pourquoi ça?

—Il n’est plus pair.

—Comment ça?

Et Henry Auverquerque, comte de Grantham, racontait à John, baron Colepepper, toute «l’anecdote», la bouteille épave portée à l’amirauté, le parchemin des comprachicos, lejussu régiscontre-signéJeffreys. la confrontation dans la cave pénale de Southwark, l’acceptation de tous ces faits par le lord-chancelier et par la reine, la prise du test dans le rond-point vitré, et enfin l’admission de lord Fermain Clancharlie au commencement de la séance, et tous deux faisaient effort pour distinguer entre lord Fitz Walter et lord Arundel la figure, dont on parlait tant, du nouveau lord, mais sans y mieux réussir que lord Eure et lord Annesley.

Gwynplaine, du reste, soit hasard, soit arrangement de ses parrains avertis par le lord-chancelier, était placé dans assez d’ombre pour échapper à la curiosité.

—Où ça? où est-il?

C’était le cri de tous en arrivant, mais aucun ne parvenait à le bien voir. Quelques-uns, qui avaient vu Gwynplaine à la Green-Box, étaient passionnément curieux, mais perdaient leur peine. Comme il arrive quelquefois qu’on embastille prudemment une jeune fille dans un groupe de douairières, Gwynplaine était comme enveloppé par plusieurs épaisseurs de vieux lords infirmes et indifférents. Des bons hommes qui ont la goutte sont peu sensibles aux histoires d’autrui.

On se passait de main en main des copies de la lettre en trois lignes que la duchesse Josiane avait, affirmait-on, écrite à la reine sa sœur, en réponse à l’injonction que lui avait faite sa majesté d’épouser le nouveau pair, l’héritier légitime des Clancharlie, lord Fermain. Cette lettre était ainsi conçue:

«Madame,

«J’aime autant cela. Je pourrai avoir lord David pour amant.»

SignéJosiane. Ce billet, vrai ou faux, avait un succès d’enthousiasme.

Un jeune lord, Charles d’Okehampton, baron Mohun, dans la faction qui ne portait pas perruque, le lisait et le relisait avec bonheur. Lewis de Duras, comte de Feversham, anglais qui avait de l’esprit français, regardait Mohun et souriait.

—Eh bien, s’écriait lord Mohun, voilà la femme que je voudrais épouser!

Et les voisins des deux lords entendaient ce dialogue entre Duras et Mohun:

—Épouser la duchesse Josiane, lord Mohun!

—Pourquoi pas?

—Peste!

—On serait heureux!

—On serait plusieurs.

—Est-ce qu’on n’est pas toujours plusieurs?

—Lord Mohun, vous avez raison. En fait de femmes, nous avons tous les restes les uns des autres. Qui est-ce qui a eu un commencement?

—Adam, peut-être.

—Pas même.

—Au fait, Satan!

—Mon cher, concluait Lewis de Duras, Adam n’est qu’un prête-nom. Pauvre dupe. Il a endossé le genre humain. L’homme a été fait à la femme par le diable.

Hugo Cholmley, comte de Cholmley, fort légiste, était interrogé du banc des évêques par Nathanaël Crew, lequel était deux fois pair, pair temporel, étant baron Crew, et pair spirituel, étant évêque de Durham.

—Est-ce possible? disait Crew.

—Est-ce régulier? disait Cholmley.

—L’investiture de ce nouveau venu s’est faite hors de la chambre, reprenait l’évêque, mais on affirme qu’il y a des précédents.

—Oui. Lord Beauchamp sous Richard II. Lord Chenay sous Élisabeth.

—Et lord Broghill sous Cromwell.

—Cromwell ne compte pas.

—Que pensez-vous de tout cela?

—Des choses diverses.

—Milord, comte de Cholmley, quel sera le rang de ce jeune Fermain Clancharlie dans la chambre?

—Milord évêque, l’interruption républicaine ayant déplacé les anciens rangs, Clancharlie est aujourd’hui situé dans la pairie entre Barnard et Somers, ce qui fait que, dans un cas de tour d’opinions, lord Fermain Clancharlie parlerait le huitième.

—En vérité! un bateleur de place publique!

—L’incident en soi ne m’étonne point, milord évêque. Ces choses-là arrivent. Il en arrive de plus surprenantes. Est-ce que la guerre des deux roses n’a pas été annoncée par l’assèchement subit de la rivière Ouse en Bedford le 1erjanvier 1399? Or, si une rivière peut tomber en sécheresse, un seigneur peut tomber dans une condition servile. Ulysse, roi d’Ithaque, fit toutes sortes de métiers. Fermain Clancharlie est resté lord sous son enveloppe d’histrion. La bassesse de l’habit ne touche point la noblesse du sang. Mais la prise du test et l’investiture hors séance, quoique légale à la rigueur, peut soulever des objections. Je suis d’avis qu’il faudra s’entendre sur la question de savoir s’il y aurait lieu plus tard à questionner en conversation d’état le lord-chancelier. On verra dans quelques semaines ce qu’il y aura à faire.

Et l’évêque ajoutait:

—C’est égal. C’est une aventure comme on n’en a pas vu depuis le comte Gesbodus.

Gwynplaine, l’Homme qui Rit, l’inn Tadcaster, la Green-Box,Chaos vaincu, la Suisse, Chillon, les comprachicos, l’exil, la mutilation, la république, Jeffreys, Jacques II, lejussu regis, la bouteille ouverte à l’amirauté, le père, lord Linnaeus, le fils légitime, lord Fermain, le fils bâtard, lord David, les conflits probables, la duchesse Josiane, le lord-chancelier, la reine, tout cela courait de banc en banc. Une traînée de poudre, c’est le chuchotement. On s’en ressassait les détails. Toute cette aventure était l’immense murmure de la chambre. Gwynplaine, vaguement, au fond du puits de rêverie où il était, entendait ce bourdonnement sans savoir que c’était pour lui.

Cependant il était étrangement attentif, mais attentif aux profondeurs, non à la surface. L’excès d’attention se tourne en isolement.

Une rumeur daus une chambre n’empêche point la séance d’aller son train, pas plus qu’une poussière sur une troupe ne l’empêche de marcher. Les juges, qui ne sont à la chambre haute que de simples assistants ne pouvant parler qu’interrogés, avaient pris place sur le deuxième sac de laine, et les trois secrétaires d’état sur le troisième. Les héritiers de pairie affluaient dans leur compartiment à la fois dehors et dedans, qui était en arrière du trône. Les pairs mineurs étaient sur leur gradin spécial. En 1705, ces petits lords n’étaient pas moins de douze: Huntingdon, Lincoln, Dorset, Warwick, Bath, Burlington, Derwentwater, destiné à une mort tragique, Longueville, Lonsdale, Dudley and Ward, et Carteret, ce qui faisait une marmaille de huit comtes, de deux vicomtes et de deux barons.

Dans l’enceinte, sur les trois étages de bancs, chaque lord avait regagné son siège. Presque tous les évêques étaient là. Les ducs étaient nombreux, à commencer par Charles Seymour, duc de Somerset, et à finir par Georges Augustus, prince électoral de Hanovre, duc de Cambridge, le dernier en date et par conséquent le dernier en rang. Tous étaient en ordre, selon les préséances; Cavendish, duc de Devonshire, dont le grand-père avait abrité à Hardwick les quatrevingt-douze ans de Hobbes; Lennox, duc de Richmond; les trois Fitz-Roy, le duc de Southampton, le duc de Grafton et le duc de-Northumberland; Butler, duc d’Ormond; Somerset, duc de Beaufort; Beauclerk, duc de Saint-Albans; Pawlett, duc de Bolton; Osborne, duc de Leeds; Wriothesley Russell, duc de Bedford, ayant pour cri d’armes et pour devise:Che sara sara, c’est-à-dire l’acceptation des événements; Sheffîeld, duc de Buckingham; Manners, duc de Rutland, et les autres. Ni Howard, duc de Norfolk, ni Talbot, duc de Shrewsbury, ne siégeaient, étant catholiques; ni Churchill, duc de Marlborough,—notre Malbrouck,—qui était en guerre et battait la France en ce moment-là. Il n’y avait point alors de duc écossais, Queensberry, Montrose et Roxburghe n’ayant été admis qu’en 1707.

Tout à coup, il y eut dans la chambre une vive clarté. Quatre door-keepers apportèrent et placèrent des deux côtés du trône quatre hautes torchères-candélabres chargées de bougies. Le trône, ainsi éclairé, apparut dans une sorte de pourpre lumineuse. Vide, mais auguste. La reine dedans n’y eût pas ajouté grand’chose.

L’huissier de la verge noire entra, la baguette levée, et dit:

—Leurs seigneuries les commissaires de sa majesté.

Toutes les rumeurs tombèrent.

Un clerc en perruque et en simarre parut à la grande porte tenant un coussin fleurdelysé sur lequel on voyait des parchemins. Ces parchemins étaient des bills. A chacun pendait à une tresse de soie la bille ou bulle, d’or quelquefois, qui fait qu’on appelle les loisbillsen Angleterre etbullesà Rome.

A la suite du clerc marchaient trois hommes en robes de pairs, le chapeau à plumes sur la tête.

Ces hommes étaient les commissaires royaux. Le premier était le lord haut-trésorier d’Angleterre, Godolphin, le second était le lord-président du conseil, Pembroke, le troisième était le lord du sceau privé, Newcastle.

Ils marchaient l’un derrière l’autre, selon la préséance, non de leur titre, mais de leur charge, Godolphin en tête, Newcastle le dernier, quoique duc.

Ils vinrent au banc devant le trône, firent la révérence à la chaise royale, ôtèrent et remirent leurs chapeaux, et s’assirent sur le banc.

Le lord-chancelier regarda l’huissier de la verge noire, et dit:—Mandez à la barre les communes.

L’huissier de la verge noire sortit.

Le clerc, qui était un clerc de la chambre des lords, posa sur la table, dans le carré des sacs de laine, le coussin où étaient les bills.

Il y eut une interruption qui dura quelques minutes. Deux door-keepers posèrent devant la barre un escabeau de trois degrés. Cet escabeau était de velours incarnat sur lequel des clous dorées dessinaient des fleurs de lys.

La grande porte, qui s’était refermée, se rouvrit, et une voix cria:

—Les fidèles communes d’Angleterre.

C’était l’huissier de la verge noire qui annonçait l’autre moitié du parlement.

Les lords mirent leurs chapeaux.

Les membres des communes entrèrent, précédés du speaker, tous tête nue.

Ils s’arrêtèrent à la barre. Ils étaient en habit de ville, la plupart en noir, avec l’épée.

Le speaker, très honorable John Smyth, écuyer, membre pour le bourg d’Andover, monta sur l’escabeau qui était au milieu de la barre. L’orateur des communes avait une longue simarre de satin noir à larges manches et à fentes galonnées de brandebourgs d’or par derrière et par devant, et moins de perruque que le lord-chancelier. Il était majestueux, mais inférieur.

Tous ceux des communes, orateur et membres, demeurèrent en attente, debout et nu-tête, devant les pairs assis et couverts.

On remarquait dans les communes le chef-justice de Chester, Joseph Jekyll, plus trois sergents en loi de sa majesté, Hooper, Powys et Parker, et James Montagu, solliciteur général, et l’attorney général, Simon Harcourt. A part quelques baronnets et chevaliers, et neuf lords de courtoisie, Hartington, Windsor, Woodstock, Mordaunt, Gramby, Scudamore, Fitz-Harding, Hyde, et Burkeley, fils de pairs et héritiers de pairies, tout le reste était du peuple. Sorte de sombre foule silencieuse.

Quand le bruit de pas de toute cette entrée eut cessé, le crieur de la verge noire, à la porte, dit:

—Oyez!

Le clerc de la couronne se leva. Il prit, déploya et lut le premier des parchemins posés sur le coussin. C’était un message de la reine nommant, pour la représenter en son parlement, avec pouvoir de sanctionner les bills, trois commissaires, savoir:

Ici le clerc haussa la voix.

—Sydney, comte de Godolphin.

Le clerc salua lord Godolphin. Lord Godolphin souleva son chapeau. Le clerc continua:

—... Thomas Herbert, comte de Pembroke et de Montgomery.

Le clerc salua lord Pembroke. Lord Pembroke toucha son chapeau. Le clerc reprit:

—... John Hollis, duc de Newcastle.

Le clerc salua lord Newcastle. Lord Newcastle fit un signe de tête.

Le clerc de la couronne se rassit. Le clerc du parlement se leva. Son sous-clerc, qui était à genoux, se leva en arrière de lui. Tous deux faisant face au trône, et tournant le dos aux communes.

Il y avait sur le coussin cinq bills. Ces cinq bills, votés par les communes et consentis par les lords, attendaient la sanction royale.

Le clerc du parlement lut le premier bill.

C’était un acte des communes, qui mettait à la charge de l’état les embellissements faits par la reine à sa résidence de Hampton-Court, se montant à un million sterling.

Lecture faite, le clerc salua profondément le trône. Le sous-clerc répéta le salut plus profondément encore, puis tournant à demi la tête vers les communes, dit:

—La reine accepte vos bénévolences et ainsi le veut.

Le clerc lut le deuxième bill.

C’était une loi condamnant à la prison et à l’amende quiconque se soustrairait au service des trainbands. Les trainbands (troupe qu’on traîne où l’on veut) sont cette milice bourgeoise qui sert gratis et qui, sous Elisabeth, à l’approche de l’armada, avait donné cent quatrevingt-cinq mille fantassins et quarante mille cavaliers.

Les deux clercs firent à la chaise royale une nouvelle révérence; après quoi le sous-clerc, de profil, dit à la chambre des communes:

—La reine le veut.

Le troisième bill accroissait les dîmes et prébendes de l’évêché de Lichfield et de Coventry, qui est une des plus riches prélatures d’Angleterre, faisait une rente à la cathédrale, augmentait le nombre des chanoines et grossissait le doyenné et les bénéfices, «afin de pourvoir, disait le préambule, aux nécessités de notre sainte religion». Le quatrième bill ajoutait au budget de nouveaux impôts, un sur le papier marbré, un sur les carrosses de louage fixés au nombre de huit cents dans Londres et taxés cinquante-deux livres par an chaque, un sur les avocats, procureurs et solliciteurs, de quarante-huit livres par tête par an, un sur les peaux tannées, «nonobstant, disait le préambule, les doléances des artisans en cuir», un sur le savon, «nonobstant les réclamations de la ville d’Exeter et du Devonshire où l’on fabrique quantité de serge et de drap», un sur le vin, de quatre schellings par barrique, un sur la farine, un sur l’orge et le houblon, et renouvellement pour quatre ans,les besoins de l’état, disait le préambule,devant passer avant les remontrances du commerce, l’impôt du tonnage, variant de six livres tournois par tonneau pour les vaisseaux venant d’occident à dix-huit cents livres pour ceux venant d’orient Enfin le bill, déclarant insuffisante la capitation ordinaire déjà levée pour l’année courante, s’achevait par une surtaxe générale sur tout le royaume de quatre schellings ou quarante-huit sous tournois par tête de sujet, avec mention que ceux qui refuseraient de prêter les nouveaux serments au gouvernement paieraient le double de la taxe. Le cinquième bill faisait défense d’admettre à l’hôpital aucun malade s’il ne déposait en entrant une livre sterling pour payer, en cas de mort, son enterrement. Les trois derniers bills, comme les deux premiers, furent, l’un après l’autre, sanctionnés et faits lois par une salutation au trône et par les quatre mots du sous-clerc «la reine le veut» dits, par-dessus l’épaule, aux communes.

Puis le sous-clerc se remit à genoux devant le quatrième sac de laine, et le lord-chancelier dit:

—Soit fait comme il est désiré.

Ceci terminait la séance royale.

Le speaker, courbé en deux devant le chancelier, descendit à reculons de l’escabeau, en rangeant sa robe derrière lui; ceux des communes s’inclinèrent jusqu’à terre, et, pendant que la chambre haute reprenait, sans faire attention à toutes ces révérences, son ordre du jour interrompu, la chambre basse s’en alla.

Les portes se refermèrent; l’huissier de la verge noire rentra; les lords commissaires quittèrent le banc d’état et vinrent s’asseoir en tête du banc des ducs, aux places de leurs charges, et le lord-chancelier prit la parole:

—Milords, la délibération de la chambre étant depuis plusieurs jours sur le bill qui propose d’augmenter de cent mille livres sterling la provision annuelle de son altesse royale le prince mari de sa majesté, le débat ayant été épuisé et clos, il va être procédé au vote. Le vote sera pris, selon l’usage, à partir du puîné du banc des barons. Chaque lord, à l’appel de son nom, se lèvera et répondracontentounon content, et sera libre d’exposer ses motifs de vote, s’il le juge à propos. Clerc, appelez le vote.

Le clerc du parlement, debout, ouvrit un large in-folio exhaussé sur un pupitre doré, qui était le Livre de la Pairie.

Le puîné de la chambre à cette époque était lord John Hervey, créé baron et pair en 1703, duquel sont issus les marquis de Bristol.

Le clerc appela:

—Milord John, baron Hervey.

Un vieillard en perruque blonde se leva et dit:

—Content.

Puis se rassit.

Le sous-clerc enregistra le vote.

Le clerc continua:

—Milord Francis Seymour, baron Conway de Kiltultagh.

—Content, murmura en se soulevant à demi un élégant jeune homme à figure de page, qui ne se doutait point qu’il était le grand-père des marquis d’Hertford.

—Milord John Leveson, baron Gower, reprit le clerc.

Ce baron, d’où devaient sortir les ducs de Sutherland, se leva et dit en se rasseyant:

—Content.

Le clerc poursuivit:

—Milord Heneage Finch, baron Guernesey.

L’aïeul des comtes d’Aylesford, non moins jeune et non moins élégant que l’ancêtre des marquis d’Hertford, justifia sa deviseAperto vivere votopar la hauteur de son consentement.

—Content, cria-t-il.

Pendant qu’il se rasseyait, le clerc appelait le cinquième baron:

—Milord John, baron Granville.

—Content, répondit, tout de suite levé et rassis, lord Granville de Potheridge, dont la pairie sans avenir devait s’éteindre en 1709.

Le clerc passa au sixième.

—Milord Charles Mountague, baron Halifax.

—Content, dit lord Halifax, porteur d’un titre sous lequel s’était éteint le nom de Saville et devait s’éteindre le nom de Mountague. Mountague est distinct de Montagu et de Mountacute.

Et lord Halifax ajouta:

—Le prince Georges a une dotation comme mari de sa majesté; il en a une autre comme prince de Danemark, une autre comme duc de Cumberland, et une autre comme lord haut-amiral d’Angleterre et d’Irlande, mais il n’en a point comme généralissime. C’est là une injustice. Il faut faire cesser ce désordre, dans l’intérêt du peuple anglais.

Puis lord Halifax fit l’éloge de la religion chrétienne, blâma le papisme, et vota le subside.

Lord Halifax rassis, le clerc repartit:

—Milord Christoph, baron Barnard.

Lord Barnard, de qui devaient naître les ducs de Cleveland, se leva à l’appel de son nom.

—Content.

Et il mit quelque lenteur à se rasseoir, ayant un rabat de dentelle qui valait la peine d’être remarqué. C’était du reste un digne gentilhomme et un vaillant officier que lord Barnard.

Tandis que lord Barnard se rasseyait, le clerc, qui lisait de routine, eut quelque hésitation. Il raffermit ses lunettes et se pencha sur le registre avec un redoublement d’attention, puis, redressant la tête, il dit:

—Milord Fermain Clancharlie, baron Clancharlie et Hunkerville.

Gwynplaine se leva:

—Non content, dit-il.

Toutes les têtes se tournèrent. Gwynplaine était debout. Les gerbes de chandelles placées des deux côtés du trône éclairaient vivement sa face, et la faisaient saillir dans la vaste salle obscure avec le relief qu’aurait un masque sur un fond de fumée.

Gwynplaine avait fait sur lui cet effort qui, on s’en souvient, lui était, à la rigueur, possible. Par une concentration de volonté égale à celle qu’il faudrait pour dompter un tigre, il avait réussi à ramener pour un moment au sérieux le fatal rictus de son visage. Pour l’instant, il ne riait pas. Cela ne pouvait durer longtemps; les désobéissances à ce qui est notre loi, ou notre fatalité, sont courtes; parfois l’eau de la mer résiste à la gravitation, s’enfle en trombe et fait une montagne, mais à la condition de retomber. Cette lutte était celle de Gwynplaine. Pour une minute qu’il sentait solennelle, par une prodigieuse intensité de volonté, mais pour pas beaucoup plus de temps qu’un éclair, il avait jeté sur son front le sombre voile de son âme; il tenait en suspens son incurable rire; de cette face qu’on lui avait sculptée, il avait retiré la joie. Il n’était plus qu’effrayant.

—Qu’est cet homme? ce fut le cri.

Un frémissement indescriptible courut sur tous les bancs. Ces cheveux en forêt, ces enfoncements noirs sous les sourcils, ce regard profond d’un œil qu’on ne voyait pas, le modelé farouche de cette tête mêlant hideusement l’ombre et la lumière, ce fut surprenant. Cela dépassait tout. On avait eu beau parler de Gwynplaine, le voir fut formidable. Ceux mêmes qui s’y attendaient ne s’y attendaient pas. Qu’on s’imagine, sur la montagne réservée aux dieux, dans la fête d’une soirée sereine, toute la troupe des tout-puissants réunie, et la face de Prométhée, ravagée par les coups de bec du vautour, apparaissant tout à coup comme une lune sanglante à l’horizon. L’Olympe apercevant le Caucase, quelle vision! Vieux et jeunes, béants, regardèrent Gwynplaine.

Un vieillard vénéré de toute la chambre, qui avait vu beaucoup d’hommes et beaucoup de choses, et qui était désigné pour être duc, Thomas, comte de Warton, se leva effrayé.

—Qu’est-ce que cela veut dire? cria-t-il. Qui a introduit cet homme dans la chambre? Qu’on mette cet homme dehors.

Et apostrophant Gwynplaine avec hauteur:

—Qui êtes-vous? d’où sortez-vous?

Gwynplaine répondit:

—Du gouffre.

Et, croisant les bras, il regarda les lords.

—Qui je suis? je suis la misère. Milords, j’ai à vous parler.

II y eut un frisson, et un silence. Gwynplainc continua.

—Milords, vous êtes en haut. C’est bien. Il faut croire que Dieu a ses raisons pour cela. Vous avez le pouvoir, l’opulence, la joie, le soleil immobile à votre zénith, l’autorité sans borne, la jouissance sans partage, l’immense oubli des autres. Soit. Mais il y a au-dessous de vous quelque chose. Au-dessus peut-être. Milords, je viens vous apprendre une nouvelle. Le genre humain existe.

Les assemblées sont comme les enfants; les incidents sont leur boîte à surprises, et elles en ont la peur, et le goût. Il semble parfois qu’un ressort joue, et l’on voit jaillir du trou un diable. Ainsi en France Mirabeau, difforme lui aussi.

Gwynplaine en ce moment sentait en lui un grandissement étrange. Un groupe d’hommes à qui l’on parle, c’est un trépied. On est, pour ainsi dire, debout sur une cime d’âmes. On a sous son talon un tressaillement d’entrailles humaines. Gwynplaine n’était plus l’homme qui, la nuit précédente, avait été, un instant, presque petit. Les fumées de cette élévation subite, qui l’avaient troublé, s’étaient allégées et avaient pris de la transparence, et là où Gwynplaine avait été séduit par une vanité, il voyait maintenant une fonction. Ce qui l’avait d’abord amoindri, à présent le rehaussait. Il était illuminé d’un de ces grands éclairs qui viennent du devoir.

On cria de toutes parts autour de Gwynplaine:

—Écoutez! Écoutez!

Lui cependant, crispé et surhumain, réussissait à maintenir sur son visage la contraction sévère et lugubre, sous laquelle se cabrait le rictus, comme un cheval sauvage prêt à s’échapper. Il reprit:

—Je suis celui qui vient des profondeurs. Milords, vous êtes les grands et les riches. C’est périlleux. Vous profitez de la nuit. Mais prenez garde, il y a une grande puissance, l’aurore. L’aube ne peut être vaincue. Elle arrivera. Elle arrive. Elle a en elle le jet du jour irrésistible. Et qui empêchera cette fronde de jeter le soleil dans le ciel? Le soleil, c’est le droit. Vous, vous êtes le privilège. Ayez peur. Le vrai maître de la maison va frapper à la porte. Quel est le père du privilège? le hasard. Et quel est son fils? l’abus. Ni le hasard ni l’abus ne sont solides. Ils ont l’un et l’autre un mauvais lendemain. Je viens vous avertir. Je viens vous dénoncer votre bonheur. Il est fait du malheur d’autrui. Vous avez tout, et ce tout se compose du rien des autres. Milords, je suis l’avocat désespéré, et je plaide la cause perdue. Cette cause, Dieu la regagnera. Moi, je ne suis rien, qu’une voix. Le genre humain est une bouche, et j’en suis le cri. Vous m’entendrez. Je viens ouvrir devant vous, pairs d’Angleterre, les grandes assises du peuple, ce souverain, qui est le patient, ce condamné, qui est le juge. Je plie sous ce que j’ai à dire. Par où commencer? Je ne sais. J’ai ramassé dans la vaste diffusion des souffrances mon énorme plaidoirie éparse. Qu’en faire maintenant? elle m’accable, et je la jette pêle-mêle devant moi. Avais-je prévu ceci? non. Vous êtes étonnés, moi aussi. Hier j’étais un bateleur, aujourd’hui je suis un lord. Jeux profonds. De qui? de l’inconnu. Tremblons tous. Milords, tout l’azur est de votre côté. De cet immense univers, vous ne voyez que la fête; sachez qu’il y a de l’ombre. Parmi vous je m’appelle lord Fermain Clancharlie, mais mon vrai nom est un nom de pauvre, Gwynplaine. Je suis un misérable taillé dans l’étoffe des grands par un roi, dont ce fut le bon plaisir. Voilà mon histoire. Plusieurs d’entre vous ont connu mon père, je ne l’ai pas connu. C’est par son côté féodal qu’il vous touche, et moi je lui adhère par son côté proscrit. Ce que Dieu a fait est bien. J’ai été jeté au gouffre. Dans quel but? pour que j’en visse le fond. Je suis un plongeur, et je rapporte la perle, la vérité. Je parle, parce que je sais. Vous m’entendrez, milords. J’ai éprouvé. J’ai vu. La souffrance, non, ce n’est pas un mot, messieurs les heureux. La pauvreté, j’y ai grandi; l’hiver, j’y ai grelotté; la famine, j’en ai goûté; le mépris, je l’ai subi; la peste, je l’ai eue; la honte, je l’ai bue. Et je la revomirai devant vous, et ce vomissement de toutes les misères éclaboussera vos pieds et flamboiera. J’ai hésité avant de me laisser amener à cette place où je suis, car j’ai ailleurs d’autres devoirs. Et ce n’est pas ici qu’est mon cœur. Ce qui s’est passé en moi ne vous regarde pas; quand l’homme que vous nommez l’huissier de la verge noire est venu me chercher de la part de la femme que vous nommez la reine, j’ai eu un moment l’idée de refuser. Mais il m’a semblé que l’obscure main de Dieu me poussait de ce côté, et j’ai obéi. J’ai senti qu’il fallait que je vinsse parmi vous. Pourquoi? à cause de mes haillons d’hier. C’est pour prendre la parole parmi les rassasiés que Dieu m’avait mêlé aux affamés. Oh! ayez pitié! Oh! ce fatal monde dont vous croyez être, vous ne le connaissez point; si haut, vous êtes dehors; je vous dirai moi, ce que c’est. De l’expérience, j’en ai. J’arrive de dessous la pression. Je puis vous dire ce que vous pesez. O vous les maîtres, ce que vous êtes, le savez-vous? Ce que vous faites, le voyez-vous? Non. Ah! tout est terrible. Une nuit, une nuit de tempête, tout petit, abandonné, orphelin, seul dans la création démesurée, j’ai fait mon entrée dans cette obscurité que vous appelez la société. La première chose que j’ai vue, c’est la loi, sous la forme d’un gibet; la deuxième, c’est la richesse, c’est votre richesse, sous la forme d’une femme morte de froid et de faim; la troisième, c’est l’avenir, sous la forme d’un enfant agonisant; la quatrième, c’est le bon, le vrai, et le juste, sous la figure d’un vagabond n’ayant pour compagnon et pour ami qu’un loup.

En ce moment, Gwynplaine, pris d’une émotion poignante, sentit lui monter à la gorge les sanglots.

Ce qui fit, chose sinistre, qu’il éclata de rire.

La contagion fut immédiate. Il y avait sur l’assemblée un nuage; il pouvait crever en épouvante; il creva en joie. Le rire, cette démence épanouie, prit toute la chambre. Les cénacles d’hommes souverains ne demandent pas mieux que de bouffonner. Ils se vengent ainsi de leur sérieux.

Un rire de rois ressemble à un rire de dieux; cela a toujours une pointe cruelle. Les lords se mirent à jouer. Le ricanement aiguisa le rire. On battit des mains autour de celui qui parlait, et on l’outragea. Un pêle-mêle d’interjections joyeuses l’assaillit, grêle gaie et meurtrissante.

—Bravo, Gwynplaine!—Bravo, l’Homme qui Rit!—Bravo, le museau de la Green-Box!—Bravo, la hure du Tarrinzeau-field!—Tu viens nous donner une représentation. C’est bon! bavarde!—En voilà un qui m’amuse!—Mais rit-il bien, cet animal-là!—Bonjour, pantin!—Salut à lord Clown!—Harangue, va!—C’est un pair d’Angleterre, ça!—Continue!—Non! non!—Si! si!

Le lord-chancelier était assez mal à son aise.

Un lord sourd, James Butler, duc d’Ormond, faisant de sa main à son oreille un cornet acoustique, demandait à Charles Beauclerk, duc de Saint-Albans:

—Comment a-t-il voté?

Saint-Albans répondait:

—Non content.

—Parbleu, disait Ormond, je le crois bien. Avec ce visage-là!

Une foule échappée—et les assemblées sont des foules—ressaisissez-la donc. L’éloquence est un mors; si le mors casse, l’auditoire s’emporte, et rue jusqu’à ce qu’il ait désarçonné l’orateur. L’auditoire hait l’orateur. On ne sait pas assez cela. Se raidir sur la bride semble une ressource, et n’en est pas une. Tout orateur l’essaie. C’est l’instinct. Gwynplaine l’essaya.

Il considéra un moment ces hommes qui riaient.

—Alors, cria-t-il, vous insultez la misère. Silence, pairs d’Angleterre! juges, écoutez la plaidoirie. Oh! je vous en conjure, ayez pitié! Pitié pour qui? Pitié pour vous. Qui est en danger? C’est vous. Est-ce que vous ne voyez pas que vous êtes dans une balance et qu’il y a dans un plateau votre puissance et dans l’autre votre responsabilité? Dieu vous pèse. Oh! ne riez pas. Méditez. Cette oscillation de la balance de Dieu, c’est le tremblement de la conscience. Vous n’êtes pas méchants. Vous êtes des hommes comme les autres, ni meilleurs, ni pires. Vous vous croyez des dieux, soyez malades demain, et regardez frissonner dans la fièvre votre divinité. Nous nous valons tous. Je m’adresse aux esprits honnêtes, il y en a ici; je m’adresse aux intelligences élevées, il y en a; je m’adresse aux âmes généreuses, il y en a. Vous êtes pères, fils et frères, donc vous êtes souvent attendris. Celui de vous qui a regardé ce matin le réveil de son petit enfant est bon. Les cœurs sont les mêmes. L’humanité n’est pas autre chose qu’un cœur. Entre ceux qui oppriment et ceux qui sont opprimés, il n’y a de différence que l’endroit où ils sont situés. Vos pieds marchent sur des têtes, ce n’est pas votre faute. C’est la faute de la Babel sociale. Construction manquée, toute en surplombs. Un étage accable l’autre. Écoutez-moi, je vais vous dire. Oh! puisque vous êtes puissants, soyez fraternels; puisque vous êtes grands, soyez doux. Si vous saviez ce que j’ai vu! Hélas! en bas, quel tourment! Le genre humain est au cachot. Que de damnés, qui sont des innocents! Le jour manque, l’air manque, la vertu manque; on n’espère pas; et, ce qui est redoutable, on attend. Rendez-vous compte de ces détresses. Il y a des êtres qui vivent dans la mort. Il y a des petites filles qui commencent à huit ans par la prostitution et qui finissent à vingt ans par la vieillesse. Quant aux sévérités pénales, elles sont épouvantables. Je parle un peu au hasard, et je ne choisis pas. Je dis ce qui me vient à l’esprit. Pas plus tard qu’hier, moi qui suis ici, j’ai vu un homme enchaîné et nu, avec des pierres sur le ventre, expirer dans là torture. Savez-vous cela? non. Si vous saviez ce qui se passe, aucun de vous n’oserait être heureux. Qui est-ce qui est allé à Newcastle-on-Tyne? Il y a dans les mines des hommes qui mâchent du charbon pour s’emplir l’estomac et tromper la faim. Tenez, dans le comté de Lancastre, Ribblechester, à force d’indigence, de ville est devenue village. Je ne trouve pas que le prince Georges de Danemark ait besoin de cent mille guinées de plus. J’aimerais mieux recevoir à l’hôpital l’indigent malade sans lui faire payer d’avance son enterrement. En Caernarvon, à Traith-maur comme à Traith-bichan, l’épuisement des pauvres est horrible. A Strafford, on ne peut dessécher le marais, faute d’argent. Les fabriques de draperie sont fermées dans tout le Lancashire. Chômage partout. Savez-vous que les pêcheurs de hareng de Harlech mangent de l’herbe quand la pèche manque? Savez-vous qu’à Burton-Lazers il y a encore des lépreux traqués, et auxquels on tire des coups de fusil s’ils sortent de leurs tanières? A Ailesbury, ville dont un de vous est lord, la disette est en permanence. A Penckridge en Coventry, dont vous venez de doter la cathédrale et d’enrichir l’évêque, on n’a pas de lits dans les cabanes, et l’on creuse des trous dans la terre pour y coucher les petits enfants, de sorte qu’au lieu de commencer par le berceau, ils commencent par la tombe. J’ai vu ces choses-là. Milords, les impôts que vous votez, savez-vous qui les paie? Ceux qui expirent. Hélas! vous vous trompez. Vous faites fausse route. Vous augmentez la pauvreté du pauvre pour augmenter la richesse du riche. C’est le contraire qu’il faudrait faire. Quoi, prendre au travailleur pour donner à l’oisif, prendre au déguenillé pour donner au repu, prendre à l’indigent pour donner au prince! Oh, oui, j’ai du vieux sang républicain dans les veines. J’ai horreur de cela. Ces rois, je les exècre! Et que les femmes sont effrontées! On m’a conté une triste histoire. Oh! je hais Charles II! Une femme que mon père avait aimée s’est donnée à ce roi, pendant que mon père mourait en exil, la prostituée! Charles II, Jacques II; après un vaurien, un scélérat! Qu’y a-t-il dans le roi? un homme, un faible et chétif sujet des besoins et des infirmités. A quoi bon le roi? Cette royauté parasite, vous la gavez. Ce ver de terre, vous le faites boa. Ce ténia, vous le faites dragon. Grâce pour les pauvres! Vous alourdissez l’impôt au profit du trône. Prenez garde aux lois que vous décrétez. Prenez garde au fourmillement douloureux que vous écrasez. Baissez les yeux. Regardez à vos pieds. O grands, il y a des petits! ayez pitié. Oui! pitié de vous! car les multitudes agonisent, et le bas en mourant fait mourir le haut. La mort est une cessation qui n’excepte aucun membre. Quand la nuit vient, personne ne garde son coin de jour. Êtes-vous égoïstes? sauvez les autres. La perdition du navire n’est indifférente à aucun passager. Il n’y a pas naufrage de ceux-ci sans qu’il y ait engloutissement de ceux-là. Oh! sachez-le, l’abîme est pour tous.

Le rire redoubla, irrésistible. Du reste, pour égayer une assemblée, il suffisait de ce que ces paroles avaient d’extravagant.

Être comique au dehors, et tragique au dedans, pas de souffrance plus humiliante, pas de colère plus profonde. Gwynplaine avait cela en lui. Ses paroles voulaient agir dans un sens, son visage agissait dans l’autre; situation affreuse. Sa voix eut tout à coup des éclats stridents.

—Ils sont joyeux, ces hommes! C’est bon. L’ironie fait face à l’agonie. Le ricanement outrage le râle. Ils sont tout-puissants! C’est possible. Soit. On verra. Ah! je suis un des leurs. Je suis aussi un des vôtres, ô vous les pauvres! Un roi m’a vendu, un pauvre m’a recueilli. Qui m’a mutilé? Un prince. Qui m’a guéri et nourri? Un meurt-de-faim. Je suis lord Clancharlie, mais je reste Gwynplaine. Je tiens aux grands, et j’appartiens aux petits. Je suis parmi ceux qui jouissent et avec ceux qui souffrent. Ah! cette société est fausse. Un jour viendra la société vraie. Alors il n’y aura plus de seigneurs, il y aura des vivants libres. Il n’y aura plus de maîtres, il y aura des pères. Ceci est l’avenir. Plus de prosternement, plus de bassesse, plus d’ignorance, plus d’hommes bêtes de somme, plus de courtisans, plus de valets, plus de rois, la lumière! En attendant, me voici. J’ai un droit, j’en use. Est-ce un droit? Non, si j’en use pour moi. Oui, si j’en use pour tous. Je parlerai aux lords, en étant un. O mes frères d’en bas, je leur dirai votre dénûment. Je me dresserai avec la poignée des haillons du peuple dans la main, et je secouerai sur les maîtres la misère des esclaves, et ils ne pourront plus, eux les favorisés et les arrogants, se débarrasser du souvenir des infortunés, et se délivrer, eux les princes, de la cuisson des pauvres, et tant pis si c’est de la vermine, et tant mieux si elle tombe sur des lions!

Ici Gwynplaine se tourna vers les sous-clercs agenouillés qui écrivaient sur le quatrième sac de laine.

—Qu’est-ce que c’est que ces gens qui sont à genoux? Qu’est-ce que vous faites là? Levez-vous, vous êtes des hommes.

Cette brusque apostrophe à des subalternes qu’un lord ne doit pas même apercevoir, mit le comble aux joies. On avait crié bravo, on cria hurrah! Du battement des mains on passa au trépignement. On eût pu se croire à la Green-Box. Seulement, à la Green-Box le rire fêtait Gwynplaine, ici il l’exterminait. Tuer, c’est l’effort du ridicule. Le rire des hommes fait quelquefois tout ce qu’il peut pour assassiner.

Le rire était devenu une voie de fait. Les quolibets pleuvaient. C’est la bêtise des assemblées d’avoir de l’esprit. Leur ricanement ingénieux et imbécile écarte les faits au lieu de les étudier et condamne les questions au lieu de les résoudre. Un incident est un point d’interrogation. En rire, c’est rire de l’énigme. Le sphinx, qui ne rit pas, est derrière.

On entendait des clameurs contradictoires:

—Assez! assez!—Encore! encore!

William Farmer, baron Leimpster, jetait à Gwynplaine l’affront de Ryc-Quiney à Shakespeare:

—Histrio! mima!

Lord Vaughan, homme sentencieux, le vingt-neuvième du banc des barons, s’écriait:

—Nous revoici au temps où les animaux péroraient. Au milieu des bouches humaines, une mâchoire bestiale a la parole.

—Écoutons l’âne de Balaam, ajoutait lord Yarmouth.

Lord Yarmouth avait l’air sagace que donne un nez rond et une bouche de travers.

—Le rebelle Linnaeus est châtié dans son tombeau. Le fils est la punition du père, disait John Hough, évêque de Lichfield et de Coventry, dont Gwynplaine avait effleuré la prébende.

—Il ment, affirmait lord Cholmley, le législateur légiste. Ce qu’il appelle la torture, c’est la peine forte et dure, très bonne peine. La torture n’existe pas en Angleterre.

Thomas Wentworth, baron Raby, apostrophait le chancelier.

—Milord chancelier, levez la séance!

—Non! non! non! qu’il continue! il nous amuse! hurrah! hep! hep! hep!

Ainsi criaient les jeunes lords; leur gaîté était de la fureur. Quatre surtout étaient en pleine exaspération d’hilarité et de haine. C’étaient Laurence Hyde, comte de Rochester, Thomas Tufton, comte de Thanet, et le vicomte de Hatton, et le duc de Montagu.

—A la niche, Gwynplaine! disait Rochester.

—A bas! à bas! à bas! criait Thanet.

Le vicomte Hatton tirait de sa poche un penny, et le jetait à Gwynplaine.

Et John Campbell, comte de Greenwich, Savage, comte Rivers, Thompson, baron Haversham, Warrigton, Escrik, Rolleston, Rockingham, Carteret, Langdale, Banester Maynard, Hundson, Caernarvon, Cavendish, Burlington, Robert Darcy, comte de Holderness, Other Windsor, comte de Plymouth, applaudissaient.

Tumulte de pandémonium ou de panthéon dans lequel se perdaient les paroles de Gwynplaine. On n’y distinguait que ce mot: Prenez garde!

Ralph, duc de Montagu, récemment sorti d’Oxford et ayant encore sa première moustache, descendit du banc des ducs où il siégeait dix-neuvième, et alla se poser les bras croisés en face de Gwynplaine. Il y a dans une lame l’endroit qui coupe le plus et dans une voix l’accent qui insulte le mieux. Montagu prit cet accent-là, et, ricanant au nez de Gwynplaine, lui cria:

—Qu’est-ce que tu dis?

—Je prédis, répondit Gwynplaine.

Le rire fit explosion de nouveau. Et sous ce rire grondait la colère en basse continue. Un des pairs mineurs, Lionel Cranseild Sackville, comte de Dorset et de Middlesex, se leva debout sur son banc, ne riant pas, grave comme il sied à un futur législateur, et, sans dire un mot, regarda Gwynplaine avec son frais visage de douze ans en haussant les épaules. Ce qui fit que l’évêque de Saint-Asaph se pencha à l’oreille de l’évêque de Saint-David assis à côté de lui, et lui dit, en montrant Gwynplaine:—Voilà le fou! et en montrant l’enfant: Voilà le sage!

Du chaos des ricanements se dégageaient des exclamations confuses,—Face de gorgone!—Que signifie cette aventure?—Insulte à la Chambre!—Quelle exception qu’un tel homme!—Honte! honte!—Qu’on lève la séance!—Non! qu’il achève!—Parle, bouffon!

Lord Lewis de Duras, les mains sur les hanches, criait:—Ah! que c’est bon de rire! ma rate est heureuse. Je propose un vote d’actions de grâces ainsi conçu: La Chambre des lords remercie la Green-Box.

Gwynplaine, on s’en souvient, avait rêvé un autre accueil.

Qui a gravi dans le sable une pente à pic toute friable au-dessus d’une profondeur vertigineuse, qui a senti sous ses mains, sous ses ongles, sous ses coudes, sous ses genoux, sous ses pieds, fuir et se dérober le point d’appui, qui, reculant au lieu d’avancer sur cet escarpement réfractaire, en proie à l’angoisse du glissement, s’enfonçant au lieu de gravir, descendant au lieu de monter, augmentant la certitude du naufrage par l’effort vers le sommet, et se perdant un peu plus à chaque mouvement pour se tirer de péril, a senti l’approche formidable de l’abîme, et a eu dans les os le froid sombre de la chute, gueule ouverte au-dessous de vous, celui-là a éprouvé ce qu’éprouvait Gwynplaine.

Il sentait son ascension crouler sous lui, et son auditoire était un précipice.

Il y a toujours quelqu’un qui dit le mot où tout se résume.

Lord Scarsdale traduisit en un cri l’impression de l’assemblée:

—Qu’est-ce que ce monstre vient faire ici?

Gwynplaine se dressa, éperdu et indigné, dans une sorte de convulsion suprême. Il les regarda tous fixement.

—Ce que je viens faire ici? Je viens être terrible. Je suis un monstre, dites-vous. Non, je suis le peuple. Je suis une exception? Non, je suis tout le monde. L’exception, c’est vous. Vous êtes la chimère, et je suis la réalité. Je suis l’Homme. Je suis l’effrayant Homme qui Rit. Qui rit de quoi? De vous. De lui. De tout. Qu’est-ce que son rire? Votre crime, et son supplice. Ce crime, il vous le jette à la face; ce supplice, il vous le crache au visage. Je ris, cela veut dire: Je pleure.

Il s’arrêta. On se taisait. Les rires continuaient, mais bas. Il put croire à une certaine reprise d’attention. Il respira, et poursuivit:

—Ce rire qui est sur mon front, c’est un roi qui l’y a mis. Ce rire exprime la désolation universelle. Ce rire veut dire haine, silence contraint, rage, désespoir. Ce rire est un produit des tortures. Ce rire est un rire de force. Si Satan avait ce rire, ce rire condamnerait Dieu. Mais l’éternel ne ressemble point aux périssables; étant l’absolu, il est le juste; et Dieu hait ce que font les rois. Ah! vous me prenez pour une exception! Je suis un symbole. O tout-puissants imbéciles que vous êtes, ouvrez les yeux. J’incarne tout. Je représente l’humanité telle que ses maîtres l’ont faite. L’homme est un mutilé. Ce qu’on m’a fait, on l’a fait au genre humain. On lui a déformé le droit, la justice, la vérité, la raison, l’intelligence, comme à moi les yeux, les narines et les oreilles; comme à moi, on lui a mis au cœur un cloaque de colère et de douleur, et sur la face un masque de contentement. Où s’était posé le doigt de Dieu, s’est appuyée la griffe du roi. Monstrueuse superposition. Évêques, pairs et princes, le peuple, c’est le souffrant profond qui rit à la surface. Milords, je vous le dis, le peuple, c’est moi. Aujourd’hui, vous l’opprimez, aujourd’hui vous me huez. Mais l’avenir, c’est le dégel sombre. Ce qui était pierre devient flot. L’apparence solide se change en submersion. Un craquement, et tout est dit. Il viendra une heure où une convulsion brisera votre oppression, où un rugissement répliquera à vos huées. Cette heure est déjà venue,—tu en étais, ô mon père!—cette heure de Dieu est venue, et s’est appelée République, on l’a chassée, elle reviendra. En attendant, souvenez-vous que la série des rois armés de l’épée est interrompue par Cromwell armé de la hache. Tremblez. Les incorruptibles solutions approchent, les ongles coupés repoussent, les langues arrachées s’envolent, et deviennent des langues de feu éparses au vent des ténèbres, et hurlent dans l’infini; ceux qui ont faim montrent leurs dents oisives, les paradis bâtis sur les enfers chancellent, on souffre, on souffre, on souffre, et ce qui est en haut penche, et ce qui est en bas s’entr’ouvre, l’ombre demande à devenir lumière, le damné discute l’élu, c’est le peuple qui vient, vous dis-je, c’est l’homme qui monte, c’est la fin qui commence, c’est la rouge aurore de la catastrophe, et voilà ce qu’il y a dans ce rire, dont vous riez! Londres est une fête perpétuelle. Soit. L’Angleterre est d’un bout à l’autre une acclamation. Oui. Mais écoutez: Tout ce que vous voyez, c’est moi. Vous avez des fêtes, c’est mon rire. Vous avez des joies publiques, c’est mon rire. Vous avez des mariages, des sacres et des couronnements, c’est mon rire. Vous avez des naissances de princes, c’est mon rire. Vous avez au-dessus de vous le tonnerre, c’est mon rire.

Le moyen de tenir à de telles choses! le rire recommença, cette fois accablant. De toutes les laves que jette la bouche humaine, ce cratère, la plus corrosive, c’est la joie. Faire du mal joyeusement, aucune foule ne résiste à cette contagion. Toutes les exécutions ne se font pas sur des échafauds, et les hommes, dès qu’ils sont réunis, qu’ils soient multitude ou assemblée, ont toujours au milieu d’eux un bourreau tout prêt, qui est le sarcasme. Pas de supplice comparable à celui du misérable risible. Ce supplice, Gwynplaine le subissait. L’allégresse, sur lui, était lapidation et mitraille. Il était hochet et mannequin, tête de turc, cible. On bondissait, on criait bis, on se roulait. On battait du pied. On s’empoignait au rabat. La majesté du lieu, la pourpre des robes, la pudeur des hermines, l’in-folio des perruques, n’y faisait rien. Les lords riaient, les évoques riaient, les juges riaient. Le banc des vieillards se déridait, le banc des enfants se tordait. L’archevêque de Canterbury poussait du coude l’archevêque d’York. Henry Compton, évêque de Londres, frère du comte de Northampton, se tenait les côtes. Le lord-chancelier baissait les yeux pour cacher son rire probable. Et à la barre, la statue du respect, l’huissier de la verge noire, riait.

Gwynplaine, pâle, avait croisé les bras; et, entouré de toutes ces figures, jeunes et vieilles, où rayonnait la grande jubilation homérique, dans ce tourbillon de battements de mains, de trépignements et de hourras, dans cette frénésie bouffonne dont il était le centre, dans ce splendide épanchement d’hilarité, au milieu de cette gaîté énorme, il avait en lui le sépulcre. C’était fini. Il ne pouvait plus maîtriser ni sa face qui le trahissait, ni son auditoire que l’insultait.

Jamais l’éternelle loi fatale, le grotesque cramponné au sublime, le rire répercutant le rugissement, la parodie en croupe du désespoir, le contre-sens entre ce qu’on semble et ce qu’on est, n’avait éclaté avec plus d’horreur. Jamais lueur plus sinistre n’avait éclairé la profonde nuit humaine.

Gwynplaine assistait à l’effraction définitive de sa destinée par un éclat de rire. L’irrémédiable était là. On se relève tombé, on ne se relève pas pulvérisé. Cette moquerie inepte et souveraine le mettait en poussière. Rien de possible désormais. Tout est selon le milieu. Ce qui était triomphe à la Green-Box était chute et catastrophe à la chambre des lords. L’applaudissement là-bas était ici imprécation. Il sentait quelque chose comme le revers de son masque. D’un côté de ce masque, il y avait la sympathie du peuple acceptant Gwynplaine, de l’autre la haine des grands rejetant lord Fermain Clancharlie. D’un côté l’attraction, de l’autre la répulsion, toutes deux le ramenant vers l’ombre. Il se sentait comme frappé par derrière. Le sort a des coups de trahison. Tout s’expliquera plus tard, mais, en attendant, la destinée est piège et l’homme tombe dans des chausse-trapes. Il avait cru monter, ce rire l’accueillait; les apothéoses ont des aboutissements lugubres. Il y a un mot sombre, être dégrisé. Sagesse tragique, celle qui naît de l’ivresse. Gwynplaine, enveloppé de cette tempête gaie et féroce, songeait.

A vau-l’eau, c’est le fou rire. Une assemblée en gaité, c’est la boussole perdue. On ne savait plus où l’on allait, ni ce qu’on faisait. Il fallut lever la séance.

Le lord-chancelier, «attendu l’incident», ajourna la suite du vote au lendemain. La chambre se sépara. Les lords firent la révérence à la chaise royale et s’en allèrent. On entendit les rires se prolonger et se perdre dans les couloirs. Les assemblées, outre leurs portes officielles, ont dans les tapisseries, dans les reliefs et dans les moulures, toutes sortes de portes dérobées par où elles se vident comme un vase par des fêlures. En peu de temps, la salle fut déserte. Cela se fait très vite, et presque sans transition. Ces lieux de tumulte sont tout de suite repris par le silence.

L’enfoncement dans la rêverie mène loin, et l’on finit, à force de songer, par être comme dans une autre planète. Gwynplaine tout à coup eut une sorte de réveil. Il était seul. La salle était vide. Il n’avait pas même vu que la séance avait été levée. Tous les pairs avaient disparu, même ses deux parrains. Il n’y avait plus ça et là que quelques bas officiers de la chambre attendant pour mettre les housses et éteindre les lampes que «sa seigneurie» fût partie. Il mit machinalement son chapeau sur sa tête, sortit de son banc, et se dirigea vers la grande porte ouverte sur la galerie. Au moment où il franchit la coupure de la barre, un door-keeper le débarrassa de sa robe de pair. Il s’en aperçut à peine. Un instant après, il était dans la galerie.

Les hommes de service qui étaient là remarquèrent avec étonnement que ce lord était sorti sans saluer le trône.

Il n’y avait plus personne dans la galerie. Gwynplaine traversa le rond-point, d’où l’on avait enlevé le fauteuil et les tables, et où il ne restait plus trace de son investiture. Des candélabres et des lustres de distance en distance indiquaient l’itinéraire de sortie.

Grâce à ce cordon de lumière, il put aisément retrouver, dans l’enchaînement des salons et des galeries, la route qu’il avait suivie en arrivant avec le roi d’armes et l’huissier de la verge noire. Il ne faisait aucune rencontre, si ce n’est ça et là quelque vieux lord tardigrade s’en allant pesamment et tournant le dos.

Tout à coup, dans le silence de toutes ces grandes salles désertes, des éclats de parole indistincts arrivèrent jusqu’à lui, sorte de tapage nocturne singulier en un tel lieu. Il se dirigea du côté où il entendait ce bruit, et brusquement il se trouva dans un spacieux vestibule faiblement éclairé qui était une des issues de la chambre. On apercevait une large porte vitrée ouverte, un perron, des laquais et des flambeaux; on voyait dehors une place; quelques carrosses attendaient au bas du perron.

C’est de là que venait le bruit qu’il avait entendu.

En dedans de la porte, sous le réverbère du vestibule, il y avait un groupe tumultueux et un orage de gestes et de voix. Gwynplaine, dans la pénombre, approcha.

C’était une querelle. D’un côté il y avait dix ou douze jeunes lords voulant sortir, de l’autre un homme, le chapeau sur la tête comme eux, droit et le front haut, et leur barrant le passage.

Qui était cet homme? Tom-Jim-Jack.

Quelques-uns de ces lords étaient encore en robe de pair; d’autres avaient quitté l’habit de parlement et étaient en habit de ville.

Tom-Jim-Jack avait un chapeau à plumes, non blanches, comme les pairs, mais vertes et frisées d’orange; il était brodé et galonné de la tête aux pieds, avec des flots de rubans et de dentelles aux manches et au cou, et il maniait fiévreusement de son poing gauche la poignée d’une épée qu’il portait en civadière, et dont le baudrier et le fourreau étaient passementés d’ancres d’amiral.

C’était lui qui parlait, il apostrophait tous ces jeunes lords, et Gwynplaine entendit ceci:

—Je vous ai dit que vous étiez des lâches. Vous voulez que je retire mes paroles. Soit. Vous n’êtes pas des lâches. Vous êtes des idiots. Vous vous êtes mis tous contre un. Ce n’est pas couardise. Bon. Alors c’est ineptie. On vous a parlé, vous n’avez pas compris. Ici, les vieux sont sourds de l’oreille, et les jeunes, de l’intelligence. Je suis assez un des vôtres pour vous dire vos vérités. Ce nouveau venu est étrange, et il a débité un tas de folies, j’en conviens, mais dans ces folies il y avait des choses vraies. C’était confus, indigeste, mal dit; soit; il a répété trop souvent savez-vous, savez-vous; mais un homme qui était hier grimacier de la foire n’est pas forcé de parler comme Aristote et comme le docteur Gilbert Burnet évêque de Sarum. La vermine, les lions, l’apostrophe au sous-clerc, tout cela était de mauvais goût. Parbleu! qui vous dit le contraire? C’était une harangue insensée et décousue et qui allait tout de travers, mais il en sortait ça et là des faits réels. C’est déjà beaucoup de parler comme cela quand on n’en fait pas son métier, je voudrais vous y voir, vous! Ce qu’il a raconté des lépreux de Burton-Lazers est incontestable; d’ailleurs il ne serait pas le premier qui aurait dit des sottises; enfin, moi, milords, je n’aime pas qu’on s’acharne plusieurs sur un seul, telle est mon humeur, et je demande à vos seigneuries la permission d’être offensé. Vous m’avez déplu, j’en suis fâché. Moi, je ne crois pas beaucoup en Dieu, mais ce qui m’y ferait croire, c’est quand il fait de bonnes actions, ce qui ne lui arrive pas tous les jours. Ainsi je lui sais gré, à ce bon Dieu, s’il existe, d’avoir tiré du fond de cette existence basse ce pair d’Angleterre, et d’avoir rendu son héritage à cet héritier, et, sans m’inquiéter si cela arrange ou non mes affaires, je trouve beau de voir subitement le cloporte se changer en aigle et Gwynplaine en Clancharlie. Milords, je vous défends d’être d’un autre avis que moi. Je regrette que Lewis de Duras ne soit pas là. Je l’insulterais avec plaisir. Milords, Fermain Clancharlie a été le lord, et vous avez été les saltimbanques. Quant à son rire, ce n’est pas sa faute. Vous avez ri de ce rire. On ne rit pas d’un malheur. Vous êtes des niais. Et des niais cruels. Si vous croyez qu’on ne peut pas rire de vous aussi, vous vous trompez; vous êtes laids, et vous vous habillez mal. Milord Haversham, j’ai vu l’autre jour ta maîtresse, elle est hideuse. Duchesse, mais guenon. Messieurs les rieurs, je répète que je voudrais bien vous voir essayer de dire quatre mots de suite. Beaucoup d’hommes jasent, très peu parlent. Vous vous imaginez savoir quelque chose parce que vous avez traîné vos grègues fainéantes à Oxford ou à Cambridge, et parce que, avant d’être pairs d’Angleterre sur les bancs de Westminster-Hall, vous avez été ânes sur les bancs du collége de Gonewill et de Caïus! Moi, je suis ici, et je tiens à vous regarder en face. Vous venez d’être impudents avec ce nouveau lord. Un monstre, soit. Mais livré aux bêtes. J’aimerais mieux être lui que vous. J’assistais à la séance, à ma place, comme héritier possible de pairie, j’ai tout entendu. Je n’avais pas le droit de parler, mais j’ai le droit d’être un gentilhomme. Vos airs joyeux m’ont ennuyé. Quand je ne suis pas content, j’irais sur le Mont Pendlehill cueillir l’herbe des nuées, le clowdesbery, qui fait tomber la foudre sur qui l’arrache. C’est pourquoi je suis venu vous attendre à la sortie. Causer est utile, et nous avons des arrangements à prendre. Vous rendiez-vous compte que vous me manquiez un peu à moi-même? Milords, j’ai le ferme dessein de tuer quelques-uns d’entre vous. Vous tous qui êtes ici, Thomas Tufton, comte de Thanet, Savage, comte Rivers, Charles Spencer, comte de Sunderland, Laurence Hyde, comte de Rochester, vous barons, Gray de Rolleston, Cary Hunsdon, Escrick, Rockingham, toi, petit Carteret, toi, Robert Darcy, comte de Holderness, toi William, vicomte Halton, et toi, Ralph, duc de Montagu, et tous les autres qui voudront, moi, David Dirry-Moir, un des soldats de la flotte, je vous somme et je vous appelle, et je vous commande de vous pourvoir en diligence de seconds et de parrains, et je vous attends face contre face et poitrine contre poitrine, ce soir, tout de suite, demain, le jour, la nuit, en plein soleil, aux flambeaux, où, quand et comme bon vous semblera, partout où il y a assez de place pour deux longueurs d’épées, et vous ferez bien de visiter les batteries de vos pistolets et le tranchant de vos-estocs, attendu que j’ai l’intention de faire vos pairies vacantes. Ogle Cavendish, prends tes précautions et songe à ta devise:Cavendo tutus. Marmaduke Langdale, tu feras bien, comme ton ancêtre Gundold, de te faire suivre d’un cercueil. Georges Rooth, comte de Warington, tu ne reverras pas le comté palatin de Chester et ton labyrinthe à la façon de Crète et les hautes tourelles de Dunham Massie. Quant à lord Vaughan, il est assez jeune pour dire des impertinences et trop vieux pour en répondre; je demanderai compte de ses paroles à son neveu Richard Vaughan, membre des communes pour le bourg de Merioneth. Toi, John Campbell, comte de Greemvich, je te tuerai comme Achon tua Matas, mais d’un coup franc, et non par derrière, ayant coutume de montrer mon cœur et non mon dos à la pointe de l’espadon. Et c’est dit, milords. Sur ce, usez de maléfices, si bon vous semble, consultez des tireuses de cartes, graissez-vous la peau avec les onguents et les drogues qui font invulnérable, pendez-vous au cou des sachets du diable ou de la vierge, je vous combattrai bénits ou maudits, et je ne vous ferai point tâter pour savoir si vous avez sur vous des sorcelleries. A pied ou à cheval. En plein carrefour, si vous voulez, à Piccadilly ou à Charing-Cross, et l’on dépavera la rue pour notre rencontre comme on a dépavé la cour du Louvre pour le duel de Guise et de Bassompierre. Tous, entendez-vous? je vous veux tous. Dorme, comte de Caërnarvon, je te ferai avaler ma lame jusqu’à la coquille, comme fit Marolles à Lisle-Marivaux; et nous verrons ensuite, milord, si tu riras. Toi, Burlington, qui as l’air d’une fille avec tes dix-sept ans, tu auras le choix entre les pelouses de ta maison de Middlesex et ton beau jardin de Londesburg en Yorkshire pour te faire enterrer. J’informe vos seigneuries qu’il ne me convient pas qu’on soit insolent devant moi. Et je vous châtierai, milords. Je trouve mauvais que vous ayez bafoué lord Fermain Clancharlie. Il vaut mieux que vous. Comme Clancharlie, il a la noblesse, que vous avez, et comme Gwynplaine, il a l’esprit, que vous n’avez pas. Je fais de sa cause ma cause, de son injure mon injure, et de vos ricanements ma colère. Nous verrons qui sortira de cette affaire vivant, car je vous provoque à outrance, entendez-vous bien? et à toute arme et de toute façon, et choisissez la mort qui vous plaira, et puisque vous êtes des manants en même temps que des gentilshommes, je proportionne le défi à vos qualités, et je vous offre toutes les manières qu’ont les hommes de se tuer, depuis l’épée comme les princes jusqu’à la boxe comme les goujats!


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