—Père, dit la voix, voyez-vous, quand c’est depuis l’enfance et qu’on a toujours été l’un avec l’autre, il ne faudrait pas que cela se dérangeât, parce qu’alors il faut mourir et qu’il n’y a même pas moyen de faire autrement. Je vous aime bien tout de même, mais je sens bien que je ne suis plus tout à fait avec vous, quoique je ne sois pas encore avec lui.
—Allons, insista Ursus, tâche de te rendormir.
La voix répondit:
—Ce n’est pas cela qui me manquera.
Ursus repartit, avec une intonation toute tremblante:
—Je te dis que nous allons en Hollande, à Rotterdam, qui est une ville.
—Père, continua la voix, je ne suis pas malade, si c’est cela qui vous inquiète, vous pouvez vous rassurer, je n’ai pas de fièvre, j’ai un peu chaud, voilà tout.
Ursus balbutia:
—A l’embouchure de la Meuse.
—Je me porte bien, père, mais voyez-vous, je me sens mourir.
—Ne va pas t’aviser d’une chose pareille, dit Ursus.
Et il ajouta:
—Surtout qu’elle n’ait pas de secousse, mon Dieu!
Il y eut un silence.
Tout à coup Ursus cria:
—Qu’est-ce que tu fais? Pourquoi te lèves-tu? Je t’en supplie, reste couchée!
Gwynplaine tressaillit, et avança la tête.
Il aperçut Dea. Elle venait de se dresser toute droite sur le matelas. Elle avait une longue robe soigneusement fermée, blanche, qui ne laissait voir que la naissance des épaules et l’attache délicate de son cou. Les manches cachaient ses bras, les plis couvraient ses pieds. On voyait ses mains où se gonflait en embranchements bleuâtres le réseau des veines chaudes de fièvre. Elle était frissonnante, et oscillait plutôt qu’elle ne chancelait, comme un roseau. La lanterne l’éclairait d’en bas. Son beau visage était indicible. Ses cheveux dénoués flottaient. Aucune larme ne coulait sur ses joues. Il y avait dans ses prunelles du feu, et de la nuit. Elle était pâle de cette pâleur qui ressemble à la transparence de la vie divine sur une figure terrestre. Son corps exquis et frêle était comme mêlé et fondu dans le plissement de sa robe. Elle ondoyait tout entière avec le tremblement d’une flamme. Et en même temps on sentait qu’elle commençait à n’être plus que de l’ombre. Ses yeux, tout grands ouverts, resplendissaient. On eût dit une sortie de sépulcre et une âme debout dans une aurore.
Ursus, dont Gwynplaine ne voyait que le dos, levait des bras effarés.
—Ma fille! ah! mon Dieu, voilà le délire qui la prend! le délire! c’est ce que je craignais. Il ne faudrait pas de secousse, car cela pourrait la tuer, et il en faudrait une pour l’empêcher de devenir folle. Morte, ou folle! quelle situation! que faire, mon Dieu? Ma fille, recouche-toi!
Cependant Dea parlait. Sa voix était presque indistincte, comme si une épaisseur céleste était déjà interposée entre elle et la terre.
—Père, vous vous trompez. Je n’ai aucun délire. J’entends très bien tout ce que vous me dites. Vous me dites qu’il y a beaucoup de monde, qu’on attend, et qu’il faut que je joue ce soir, je veux bien, vous voyez que j’ai ma raison, mais je ne sais pas comment faire, puisque je suis morte et puisque Gwynplaine est mort. Moi, je viens tout de même. Je consens à jouer. Me voici; mais Gwynplaine n’y est plus.
—Mon enfant, répéta Ursus, allons, obéis-moi. Remets-toi sur ton lit.
—Il n’y est plus! il n’y est plus! oh! comme il fait noir!
—Noir! balbutia Ursus, voilà la première fois qu’elle dit ce mot!
Gwynplaine, sans plus de bruit qu’un glissement, monta le marchepied de la baraque, y entra, décrocha son capingot et son esclavine, endossa le capingot, mit l’esclavine à son cou et redescendit de la cahute, toujours caché par l’espèce d’encombrement que faisaient la cabane, les agrès et le mât.
Dea continuait de murmurer, elle remuait les lèvres, et peu à peu ce murmure devint une mélodie. Elle ébaucha, avec les intermittences et les lacunes du délire, le mystérieux appel qu’elle avait tant de fois adressé à Gwynplaine dansChaos vaincu. Elle se mit à chanter, et ce chant était vague et faible comme un bourdonnement d’abeille:
Noche, quita te de alli,La alba canta...[33]
Noche, quita te de alli,La alba canta...[33]
[33] Nuit, va-t’en. L’aube chante.
Elle s’interrompit:
—Non, ce n’est pas vrai, je ne suis pas morte. Qu’est-ce que je disais donc? Hélas! je suis vivante. Je suis vivante, et il est mort. Je suis en bas, et il est en haut. Il est parti, et moi je reste. Je ne l’entendrai plus parler et marcher. Dieu nous avait donné un peu de paradis sur la terre, il nous l’a retiré. Gwynplaine! c’est fini. Je ne le sentirai plus près de moi. Jamais. Sa voix! je n’entendrai plus sa voix.
Et elle chanta:
Es menester a cielos ir...[34]... Dexa, quiero,A tu negroCaparazon.
Es menester a cielos ir...[34]... Dexa, quiero,A tu negroCaparazon.
[34] Il faut aller au ciel... ...Quitte, je le veux, Ta noireenveloppe!
Et elle étendit la main comme si elle cherchait où s’appuyer dans l’infini.
Gwynplaine, surgissant à côté d’Ursus brusquement pétrifié, s’agenouilla devant elle.
—Jamais! dit Dea. Jamais! je ne l’entendrai plus!
Et elle se remit à chanter, égarée:
Dexa, quiero,A tu negroCaparazon!
Dexa, quiero,A tu negroCaparazon!
Alors elle entendit une voix, la voix bien-aimée, qui répondait:
O ven! ama![34A]Eres aima,Soy corazon.
O ven! ama![34A]Eres aima,Soy corazon.
[34A] Oh! viens! aime! Tu es âme, Je suis cœur.
Et en même temps Dea sentit sous sa main la tête de Gwynplaine. Elle jeta un cri inexprimable:
—Gwynplaine!
Une clarté d’astre apparut sur sa figure pâle, et elle chancela.
Gwynplaine la reçut dans ses bras.
—Vivant! cria Ursus.
Dea répéta:—Gwynplaine!
Et sa tête se ploya contre la joue de Gwynplaine. Elle dit, tout bas:
—Tu redescends! merci.
Et, relevant le front, assise sur le genou de Gwynplaine, enlacée dans son étreinte, elle tourna vers lui son doux visage, et fixa sur les yeux de Gwynplaine ses yeux pleins de ténèbres et de rayons, comme si elle le regardait.
—C’est toi! dit-elle.
Gwynplaine couvrait sa robe de baisers. Il y a des paroles qui sont à la fois des mots, des cris et des sanglots. Toute l’extase et toute la douleur s’y fondent et éclatent pêle-mêle. Cela n’a aucun sens, et cela dit tout.
—Oui, moi! c’est moi! moi Gwynplaine! celui dont tu es l’âme, entends-tu? moi dont tu es l’enfant, l’épouse, l’étoile, le souffle! moi dont tu es l’éternité! C’est moi! je suis là, je te tiens dans mes bras. Je suis vivant. Je suis à toi. Ah! quand je pense que j’étais au moment d’en finir! Une minute de plus! Sans Homo! Je te dirai cela. Comme c’est près de la joie le désespoir! Dea, vivons! Dea, pardonne-moi! Oui! à toi à jamais! Tu as raison, touche mon front, assure-toi que c’est moi. Si tu savais! Mais rien ne peut plus nous séparer. Je sors de l’enfer et je remonte au ciel. Tu dis que je redescends, non, je remonte. Me revoici avec toi. A jamais, te dis-je! Ensemble! nous sommes ensemble! qui aurait dit cela? Nous nous retrouvons. Tout le mal est fini. Il n’y a plus devant nous que de l’enchantement. Nous recommencerons notre vie heureuse, et nous en fermerons si bien la porte que le mauvais sort n’y pourra plus rentrer. Je te conterai tout. Tu seras étonnée. Le bateau est parti. Personne ne peut faire que le bateau ne soit pas parti. Nous sommes en route, et en liberté. Nous allons en Hollande, nous nous marierons, je ne suis pas embarrassé pour gagner ma vie, qui est-ce qui pourrait empêcher cela? Il n’y a plus rien à craindre. Je t’adore.
—Pas si vite! balbutia Ursus.
Dea, tremblante, et avec le frémissement d’un toucher céleste, promenait sa main sur le profil de Gwynplaine. Il l’entendit qui se disait à elle-même:
—C’est comme cela que Dieu est fait.
Puis elle toucha ses vêtements.
—L’esclavine, dit-elle. Le capingot. Il n’y a rien de changé. Tout est comme auparavant.
Ursus, stupéfait, épanoui, riant, inondé de larmes, les regardait et s’adressait à lui-même un aparté.
—Je ne comprends pas du tout. Je suis un absurde idiot. Moi qui l’ai vu porter en terre! Je pleure et je ris. Voilà tout ce que je sais. Je suis aussi bête que si, moi aussi, j’étais amoureux. Mais c’est que je le suis. Je suis amoureux des deux. Vieille brute, va! Trop d’émotions. Trop d’émotions. C’est ce que je craignais. Non, c’est ce que je voulais. Gwynplaine, ménage-la. Au fait, qu’ils s’embrassent. Cela ne me regarde pas. J’assiste à l’incident. Ce que j’éprouve est drôle. Je suis le parasite de leur bonheur et j’en prends ma part. Je n’y suis pour rien, et il me semble que j’y suis pour quelque chose. Mes enfants, je vous bénis.
Et pendant qu’Ursus monologuait, Gwynplaine s’écriait:
—Dea, tu es trop belle. Je ne sais pas où j’avais l’esprit ces jours-ci. Il n’y a absolument que toi sur la terre. Je te revois, et je n’y crois pas encore. Sur cette barque! Mais, dis-moi, que s’est-il donc passé? Et voilà l’état où l’on vous a mis! Où donc est la Green-Box? On vous a volés, on vous a chassés. C’est infâme. Ah! je vous vengerai! je te vengerai, Dea! on aura affaire à moi. Je suis pair d’Angleterre.
Ursus, comme heurté par une planète en pleine poitrine, recula et considéra Gwynplaine attentivement.
—Il n’est pas mort, c’est clair, mais serait-il fou?
Et il tendit l’oreille avec défiance.
Gwynplaine reprit:
—Sois tranquille, Dea. Je porterai ma plainte à la chambre des lords.
Ursus l’examina encore, et se frappa le milieu du front avec le petit bout de son doigt.
Puis, prenant son parti:
—Ça m’est égal, murmura-t-il. Cela ira tout de même. Sois fou, si tu veux, mon Gwynplaine. C’est le droit de l’homme. Moi, je suis heureux. Mais qu’est-ce que c’est que tout cela?
Le navire continuait de fuir mollement et vite, la nuit était de plus en plus obscure, des brumes qui venaient de l’océan envahissaient le zénith d’où aucun vent ne les balayait, quelques grosses étoiles à peine étaient visibles et s’estompaient l’une après l’autre, et au bout de quelque temps il n’y en eut plus du tout, et tout le ciel fut noir, infini et doux. Le fleuve s’élargissait, et ses deux rives à droite et à gauche n’étaient plus que deux minces lignes brunes presque amalgamées à la nuit. De toute cette ombre sortait un profond apaisement. Gwynplaine s’était assis à demi, tenant Dea embrassée. Ils parlaient, s’écriaient, jasaient, chuchotaient. Dialogue éperdu. Comment vous peindre, ô joie?
—Ma vie!
—Mon ciel!
—Mon amour!
—Tout mon bonheur!
—Gwynplaine!
—Dea! je suis ivre. Laisse-moi baiser tes pieds.
—C’est toi donc!
—En ce moment-ci, j’ai trop à dire à la fois. Je ne sais par où commencer.
—Un baiser!
—O ma femme!
—Gwynplaine, ne me dis pas que je suis belle. C’est toi qui es beau.
—Je te retrouve, je t’ai sur mon cœur. Cela est. Tu es à moi. Je ne rêve pas. C’est bien toi. Est-ce possible? oui. Je reprends possession de la vie. Si tu savais, il y a eu toutes sortes d’événements. Dea!
—Gwynplaine!
—Je t’aime!
Et Ursus murmurait:
—J’ai une joie de grand-père.
Homo était sorti de dessous la cahute, et, allant de l’un à l’autre, discrètement, n’exigeant pas qu’on fit attention à lui, il donnait des coups de langue à tort et à travers, tantôt aux gros souliers d’Ursus, tantôt au capingot de Gwynplaine, tantôt à la robe de Dea, tantôt au matelas. C’était sa façon à lui de bénir.
On avait dépassé Chatham et l’embouchure de la Medway. On approchait de la mer. La sérénité ténébreuse de l’étendue était telle que la descente de la Tamise se faisait sans complication; aucune manœuvre n’était nécessaire, et aucun matelot n’avait été appelé sur le pont. A l’autre extrémité du navire, le patron, toujours seul à la barre, gouvernait. A l’arrière, il n’y avait que cet homme; à l’avant, la lanterne éclairait l’heureux groupe de ces êtres qui venaient de faire, au fond du malheur subitement changé en félicité, cette jonction inespérée.
Tout à coup, Dea, se dégageant de l’embrassement de Gwynplaine, se souleva. Elle appuyait ses deux mains sur son cœur, comme pour l’empêcher de se déranger.
—Qu’est-ce que j’ai? dit-elle. J’ai quelque chose. La joie, cela étouffe. Ce n’est rien. C’est bon. En reparaissant, ô mon Gwynplaine, tu m’as donné un coup. Un coup de bonheur. Tout le ciel qui vous entre dans le cœur, c’est un enivrement. Toi absent, je me sentais expirer. La vraie vie qui s’en allait, tu me l’as rendue. J’ai eu en moi comme un déchirement, le déchirement des ténèbres, et j’ai senti monter la vie, une vie ardente, une vie de fièvre et de délices. C’est extraordinaire, cette vie-là, que tu viens de me donner. Elle est si céleste qu’on souffre un peu. C’est comme si l’âme grandissait et avait de la peine à tenir dans notre corps. Cette vie des séraphins, cette plénitude, elle reflue jusqu’à ma tête, et me pénètre. J’ai comme un battement d’ailes dans la poitrine. Je me sens étrange, mais bien heureuse. Gwynplaine, tu m’as ressuscitée.
Elle rougit, puis pâlit, puis rougit encore, et tomba.
—Hélas! dit Ursus, tu l’as tuée.
Gwynplaine étendit les bras vers Dea. L’angoisse suprême survenant dans la suprême extase, quel choc! Il fût lui-même tombé, s’il n’eût eu à la soutenir.
—Dea! cria-t-il frémissant, qu’est-ce que tu as?
—Rien, dit-elle. Je t’aime.
Elle était dans les bras de Gwynplaine comme un linge qu’on a ramassé. Ses mains pendaient.
Gwynplaine et Ursus couchèrent Dea sur le matelas. Elle dit faiblement:
—Je ne respire pas couchée.
Ils la mirent sur son séant.
Ursus dit:
—Un oreiller!
Elle répondit:
—Pourquoi? j’ai Gwynplaine.
Et elle posa sa tête sur l’épaule de Gwynplaine, assis derrière elle et la soutenant, l’œil plein d’un égarement infortuné.
—Ah! dit-elle, comme je suis bien!
Ursus lui avait saisi le poignet, et comptait les pulsations de l’artère. Il ne hochait pas le front, il ne disait rien, et l’on ne pouvait deviner ce qu’il pensait qu’aux rapides mouvements de ses paupières, s’ouvrant et se refermant convulsivement, comme pour empêcher un flot de larmes de sortir.
—Qu’a-t-elle? demanda Gwynplaine.
Ursus appuya son oreille contre le flanc gauche de Dea.
Gwynplaine répéta ardemment sa question, en tremblant qu’Ursus ne lui répondit.
Ursus regarda Gwynplaine, puis Dea. Il était livide. Il dit:
—Nous devons être à la hauteur de Canterbury. La distance d’ici à Gravesend n’est pas très grande. Nous aurons beau temps toute la nuit. Il n’y a pas à craindre d’attaque en mer, parce que les flottes de guerre sont sur la côte d’Espagne. Nous aurons un bon passage.
Dea, ployée et de plus en plus pâle, pétrissait dans ses doigts convulsifs l’étoffe de sa robe. Elle eut un soupir inexprimablement pensif, et murmura:
—Je comprends ce que c’est. Je meurs.
Gwynplaine se leva terrible. Ursus soutint Dea.
—Mourir! Toi mourir! non, cela ne sera pas. Tu ne peux pas mourir. Mourir à présent! mourir tout de suite! c’est impossible. Dieu n’est pas féroce. Te rendre et te reprendre dans la même minute! Non. Ces choses-là ne se font pas. Alors c’est que Dieu voudrait qu’on doute de lui. Alors c’est que tout serait un piège, la terre, le ciel, le berceau des enfants, l’allaitement des mères, le cœur humain, l’amour, les étoiles! c’est que Dieu serait un traître et l’homme une dupe! c’est qu’il n’y aurait rien! c’est qu’il faudrait insulter la création! c’est que tout serait un abîme! Tu ne sais ce que tu dis, Dea! tu vivras. J’exige que tu vives. Tu dois m’obéir. Je suis ton mari et ton maître. Je te défends de me quitter. Ah ciel! Ah misérables hommes! Non, cela ne se peut pas. Et je resterais sur cette terre après toi! Cela est tellement monstrueux qu’il n’y aurait plus de soleil. Dea, Dea, remets-toi. C’est un petit moment d’angoisse qui va passer. On a quelquefois des frissons, et puis on n’y pense plus. J’ai absolument besoin que tu te portes bien et que tu ne souffres plus. Toi mourir! qu’est-ce que je t’ai fait? D’y penser, ma raison s’en va. Nous sommes l’un à l’autre, nous nous aimons. Tu n’as pas de motif de t’en aller. Ce serait injuste. Ai-je commis des crimes? Tu m’as pardonné d’ailleurs. Oh! tu ne veux pas que je devienne un désespéré, un scélérat, un furieux, un damné! Dea! je t’en prie, je t’en conjure, je t’en supplie à mains jointes, ne meurs pas.
Et, crispant ses poings dans ses cheveux, agonisant d’épouvanté, étouffé de pleurs, il se jeta à ses pieds.
—Mon Gwynplaine, dit Dea, ce n’est pas ma faute.
Il lui vint aux lèvres un peu d’écume rose qu’Ursus essuya d’un pan de la robe sans que Gwynplaine prosterné le vît. Gwynplaine tenait les pieds de Dea embrassés, et l’implorait avec toutes sortes de mots confus.
—Je te dis que je ne veux pas. Toi, mourir! je n’en ai pas la force. Mourir oui, mais ensemble. Pas autrement. Toi mourir, Dea! Il n’y a pas moyen que j’y consente. Ma divinité! mon amour! comprends donc que je suis là. Je te jure que tu vivras. Mourir! mais c’est qu’alors tu ne te figures pas ce que je deviendrais après ta mort. Si tu avais l’idée du besoin que j’ai de ne pas te perdre, tu verrais que c’est positivement impossible, Dea! Je n’ai que toi, vois-tu. Ce qui m’est arrivé est extraordinaire. Tu ne t’imagines pas que je viens de traverser toute la vie en quelques heures. J’ai reconnu une chose, c’est qu’il n’y avait rien du tout. Toi, tu existes. Si tu n’y es pas, l’univers n’a plus de sens. Reste. Aie pitié de moi. Puisque tu m’aimes, vis. Je viens de te retrouver, c’est pour te garder. Attends un peu. On ne s’en va pas comme cela quand on est à peine ensemble depuis quelques instants. Ne t’impatiente pas. Ah! mon Dieu, que je souffre! Tu ne m’en veux pas, n’est-ce pas? Tu comprends bien que je n’ai pas pu faire autrement puisque c’est le wapentake qui est venu me chercher. Tu vas voir que tu vas respirer mieux tout à l’heure. Dea, tout vient de s’arranger. Nous allons être heureux. Ne me mets pas au désespoir. Dea! je ne t’ai rien fait!
Ces paroles n’étaient pas dites, mais sanglotées. On y sentait un mélange d’accablement et de révolte. Il sortait de la poitrine de Gwynplaine un gémissement qui eût attiré des colombes et un rugissement qui eût fait reculer des lions.
Dea lui répondit, d’une voix de moins en moins distincte, s’arrêtant presque à chaque mot:
—Hélas! c’est inutile. Mon bien-aimé, je vois bien que tu fais ce que tu peux. Il y a une heure, je voulais mourir, à présent je ne voudrais plus. Gwynplaine, mon Gwynplaine adoré, comme nous avons été heureux! Dieu t’avait mis dans ma vie, il me retire de la tienne. Voilà que je m’en vais. Tu te souviendras de la Green-Box, n’est-ce pas? et de ta pauvre petite Dea aveugle? Tu te souviendras de ma chanson. N’oublie pas mon son de voix, et la manière dont je te disais: Je t’aime! Je reviendrai te le dire, la nuit, quand tu dormiras. Nous nous étions retrouvés, mais c’était trop de joie. Cela devait finir tout de suite. C’est décidément moi qui pars la première. J’aime bien mon père Ursus, et notre frère Homo. Vous êtes bons. L’air manque ici. Ouvrez la fenêtre. Mon Gwynplaine, je ne te l’ai pas dit, mais parce qu’il y a eu une fois une femme qui est venue, j’ai été jalouse. Tu ne sais même pas de qui je veux parler. Pas vrai? Couvrez-moi les bras. J’ai un peu froid. Et Fibi? et Vinos? où sont-elles? On finit par aimer tout le monde. On prend en amitié les personnes qui vous ont vu être heureux. On leur sait gré d’avoir été là pendant qu’on était content. Pourquoi tout cela est-il passé? Je n’ai pas bien compris ce qui est arrivé depuis deux jours. Maintenant je meurs. Vous me laisserez dans ma robe. Tantôt en la mettant je pensais bien que ce serait mon suaire. Je veux la garder. Il y a des baisers de Gwynplaine dessus. Oh! j’aurais pourtant bien voulu vivre encore. Quelle vie charmante nous avions dans notre pauvre cabane qui roulait! On chantait. J’écoutais les battements de mains! Comme c’était bon, n’être jamais séparés! Il me semblait que j’étais dans un nuage avec vous, je me rendais bien compte de tout, je distinguais un jour de l’autre, quoique aveugle, je reconnaissais que c’était le matin parce que j’entendais Gwynplaine, je reconnaissais que c’était la nuit parce que je rêvais de Gwynplaine. Je sentais autour de moi une enveloppe qui était son âme. Nous nous sommes doucement adorés. Tout cela s’en va, et il n’y aura plus de chansons. Hélas! ce n’est donc pas possible de vivre encore! Tu penseras à moi, mon bien-aimé.
Sa voix allait s’affaiblissant. La décroissance lugubre de l’agonie lui ôtait l’haleine. Elle repliait son pouce sous ses doigts, signe que la dernière minute approche. Le bégaiement de l’ange commençant semblait s’ébaucher dans le doux râle de la vierge.
Elle murmura:
—Vous vous souviendrez, n’est-ce pas, parce que ce serait bien triste que je sois morte si l’on ne se souvenait pas de moi. J’ai quelquefois été méchante. Je vous demandée tous pardon. Je suis bien certaine que, si le bon Dieu avait voulu, comme nous ne tenons pas beaucoup de place, nous aurions encore été heureux, mon Gwynplaine, puisqu’on aurait gagné sa vie et qu’on aurait été ensemble dans un autre pays, mais le bon Dieu n’a pas voulu. Je ne sais pas du tout pourquoi je meurs. Puisque je ne me plaignais pas d’être aveugle, je n’offensais personne. Je n’aurais pas mieux demandé que de rester toujours aveugle à côté de toi. Oh! comme c’est triste de s’en aller!
Ses paroles haletaient, et s’éteignaient l’une après l’autre, comme si l’on eût soufflé dessus. On ne l’entendait presque plus.
—Gwynplaine, reprit-elle, n’est-ce pas? tu penseras à moi. J’en aurai besoin, quand je serai morte.
Et elle ajouta:
—Oh! retenez-moi!
Puis, après un silence, elle dit:
—Viens me rejoindre le plus tôt que tu pourras. Je vais être bien malheureuse sans toi, même avec Dieu. Ne me laisse pas trop longtemps seule, mon doux Gwynplaine! C’est ici qu’était le paradis. Là-haut, ce n’est que le ciel. Ah! j’étouffe! Mon bien-aimé, mon bien-aimé, mon bien-aimé!
—Grâce! cria Gwynplaine.
—Adieu! dit-elle.
—Grâce! répéta Gwynplaine.
Et il colla sa bouche aux belles mains glacées de Dea.
Elle fut un moment comme si elle ne respirait plus.
Puis elle se haussa sur ses coudes, un profond éclair traversa ses yeux, et elle eut un ineffable sourire. Sa voix éclata, vivante.
—Lumière! cria-t-elle. Je vois.
Et elle expira.
Elle retomba étendue et immobile sur le matelas.
—Morte, dit Ursus.
Et le pauvre vieux bonhomme, comme s’écroulant sous le désespoir, prosterna sa tète chauve et enfouit son visage sanglotant dans les plis de la robe aux pieds de Dea. Il demeura là, évanoui.
Alors Gwynplaine fut effrayant.
Il se dressa debout, leva le front, et considéra au-dessus de sa tête l’immense nuit.
Puis, vu de personne, regardé pourtant peut-être dans ces ténèbres par quelqu’un d’invisible, il étendit les bras vers la profondeur d’en haut, et dit:
—Je viens.
Et il se mit à marcher, dans la direction du bord, sur le pont du navire, comme si une vision l’attirait.
A quelques pas c’était l’abîme.
Il marchait lentement, il ne regardait pas à ses pieds.
Il avait le sourire que Dea venait d’avoir.
Il allait droit devant lui. Il semblait voir quelque chose. Il avait dans la prunelle une lueur qui était comme la réverbération d’une âme aperçue au loin.
Il cria:—Oui!
A chaque pas il se rapprochait du bord.
Il marchait tout d’une pièce, les bras levés, la tête renversée en arrière, l’œil fixe, avec un mouvement de fantôme.
Il avançait sans hâte et sans hésitation, avec une précision fatale, comme s’il n’eût pas eu tout près le gouffre béant et la tombe ouverte.
Il murmurait:—Sois tranquille. Je te suis. Je distingue très bien le signe que tu me fais.
Il ne quittait pas des yeux un point du ciel, au plus haut de l’ombre. Il souriait.
Le ciel était absolument noir, il n’y avait plus d’étoiles, mais évidemment il en voyait une.
Il traversa le tillac.
Après quelques pas rigides et sinistres, il parvint à l’extrême bord.
—J’arrive, dit-il. Dea, me voilà.
Et il continua de marcher. Il n’y avait pas de parapet. Le vide était devant lui. Il y mit le pied.
Il tomba.
La nuit était épaisse et sourde, l’eau était profonde. Il s’engloutit. Ce fut une disparition calme et sombre. Personne ne vit ni n’entendit rien. Le navire continua de voguer et le fleuve de couler.
Peu après le navire entra dans l’océan.
Quand Ursus revint à lui, il ne vit plus Gwynplaine, et il aperçut près du bord Homo qui hurlait dans l’ombre en regardant la mer.
Au bas de la dernière page du manuscrit de l’Homme qui Rit, se trouve la note suivante:
Terminé le 23 août 1868, à dix heures et demie du matin. Bruxelles, 4, place des Barricades.Ce livre, dont la plus grande partie a été écrite à Guernesey, a été commencé à Bruxelles le 21 juillet 1866, et fini à Bruxelles le 23 août 1868.
Terminé le 23 août 1868, à dix heures et demie du matin. Bruxelles, 4, place des Barricades.
Ce livre, dont la plus grande partie a été écrite à Guernesey, a été commencé à Bruxelles le 21 juillet 1866, et fini à Bruxelles le 23 août 1868.