[66]L'Histoire générale de Provencede Papon est citée au lieu duVoyage littéraire en Provence;Marchialyest nomméMarthioli, etc.
[66]L'Histoire générale de Provencede Papon est citée au lieu duVoyage littéraire en Provence;Marchialyest nomméMarthioli, etc.
La froide impartialité de M. Weiss ne fut pas imitée par M. Dulaure. Ce vieux savant, qui consacrait à l'étude de l'histoire philosophique la fin d'une vie à demi-dépensée dans les travaux de la révolution, n'oublia pas d'accorder une place auMasque de Ferdans l'Histoire de Paris, préparée depuis quarante ans et publiée en 1821, 7 vol. in-8o. Cette histoire populaire, malheureusement trop passionnée et trop superficielle, produisit une si longue émotion de scandale, qu'on ne s'arrêta pas particulièrement au chapitre destiné à prouver que l'homme au masque était fils d'Anne d'Autriche et frère de Louis XIV. Mais M. Dulaure, en analysant le conte ridicule de Soulavie, déclara qu'il citait les faitssans les garantir, et avoua même que si cette relation contenait quelques vérités, «elles sont défigurées par des fictions qui n'amènent que des doutes.» Il avait à cœur de démontrer que la captivité de cet inconnu était «un des crimes inhérens aux gouvernemens arbitraires, que leurs auteurs cherchent à justifier comme nécessaires, et que le tribunal de l'histoire ne manque jamais de découvrir et de condamner.»
On était alors trop absorbé par les événemens de chaque jour et par leurs conséquences pour ne pas laisser reposer leMasque de Fer; il y eut un petit journal occulte qui prit ce nom pour donner à entendre que le rédacteur garderait l'anonymequand même, et qui rentra dans le néant sous les coups dela Foudre, instrument périodique des vengeances de la Congrégation. LeMasque de Fern'était pourtant pas usé, après avoir si long-temps et de tant de manières occupé la curiosité publique.
En 1825, faute d'aliment plus nouveau, ou plus digne de repaître cette insatiable avidité de savoir qui tourmente les esprits, on se rejeta tout à coup sur le mystère du prisonnier masqué, et l'on essaya d'en finir avec cette grande abstraction historique: les systèmes anciens se remuèrent comme des tronçons de serpens, et ne réussirent pas à renouer leurs trames rompues par la critique; ils n'avaient plus même de principe vital.
M. Delort, qui passait sa vie à chercher et à comparer des autographes, fut amené, par sa passion exclusive, à découvrir dans les Archives du Royaume diverses lettres qu'il crut relatives à Matthioli, et par suite auMasque de Fer, selon la prétention de Roux-Fazillac. M. Delort, aussi persuadé de l'infaillibilité de ses conjectures que l'avait été son devancier, ne se fit aucun scrupule de les intituler:Histoire de l'homme au Masque de Fer, et de les publier en 1825, in-8o, avec un pompeux appareil de pièces justificatives, qui, plus précieuses par leur contenu que par le commentaire de l'éditeur, ajoutaient à peine quelques probabilités au système du baron d'Heiss.
Ce volume, vraiment utile et intéressant, quoique diffus et mal écrit, eut du retentissement jusqu'en Angleterre, où l'honorable George Agar Ellis, membre du parlement, le traduisit en anglais avec de nombreuses améliorations et quelques additions importantes puisées dans l'ouvrage de Roux-Fazillac. La traduction ou plutôt l'imitation d'Ellis fut retraduite en français et imprimée à Paris en 1830:Histoire authentique du prisonnier d'état connu sous le nom du Masque de Fer, in-8o. Agar Ellis, aux yeux de qui les documens recueillis par Delort établissaient le nom de ce prisonnierd'une manière claire et certaine, ne daigna discuter aucune opinion contraire, et affirma que leMasque de Ferétaitréellementle malheureux secrétaire du duc de Mantoue.
On lit avec surprise dans cette histoire que, suivant le sentiment de l'historien Gibbon, beaucoup de savans anglais persistaient encore à croire que l'homme au masque pouvait bien être Henri, second fils d'Olivier Cromwell, gardé en otage par la royauté de Louis XIV.
Aux affirmations de M. Delort, le chevalier de Taulès répondit par un opuscule posthume, ou du moins cet opuscule, rédigé naguère contre le système du baron d'Heiss, fut rajeuni par ce titre charlatanique:Du Masque de Fer, ou Réfutation de l'ouvrage de M. Roux-Fazillac, et Réfutation également de l'ouvrage de M. J. Delort, qui n'est que le développement de celui de M. Roux-Fazillac, in-8o, 1825.
L'éditeur, propriétaire des manuscrits de M. de Taulès, mort peu d'années auparavant, mettait sous presse, en même temps, l'ouvrage inédit que ce dernier avait préparé pendant sa vieillesse. L'ouvrage parut quelques mois après, avec ce titre approprié aux circonstances:l'Homme au Masque de Fer, Mémoire historique où l'on réfute les différentes opinions relatives à ce personnage mystérieux, et où l'on démontre que ce prisonnier fut une victime des jésuites, in-8o.
Cet éditeur avait, comme on le voit, l'imagination des titres; mais quoiqu'il se flattât d'attirer l'attention en accusant les jésuites sur la couverture verdâtre de sa publication, celle-ci fut confondue avec ce déluge de mauvais écrits qui proclamaient la résurrection desrévérends pères, annoncée par une chanson de Béranger.
LeMasque de Feravait été l'idée fixe du chevalier de Taulès, qui se plaisait à rassembler des anecdotes singulières et peu connues. Voltaire lui écrivait en 1768[67]: «Je ne doute pas que, si vous dites un mot à M. le duc de Choiseul, il ne vous permette de m'envoyer des vérités: il les aime; il sait qu'il est temps de les rendre publiques.» Voltaire avait dit de M. de Taulès: «C'est un homme fort instruit, et le seul capable de fournir des anecdotes vraies sur le siècle de Louis XIV.»
[67]Voyez les lettres inédites de Voltaire, t. 70 de l'édition de Dupont.
[67]Voyez les lettres inédites de Voltaire, t. 70 de l'édition de Dupont.
Dès cette époque, M. de Taulèsdéterrait de vieilles vérités dans le fatras du dépôt des Affaires étrangères: il avait probablement d'abord un système différent de celui qu'il soutint plus tard sur leMasque de Fer; car ce ne fut qu'à la lecture d'un mémoire manuscrit de M. de Bonac, ambassadeur de France à Constantinople en 1724, qu'il aperçut une identité remarquable entre le prisonnier inconnu et le patriarche Arwedicks.
Ce patriarche,ennemi mortel de notre religion, et auteur de la cruelle persécution que les Arméniens catholiques avaient soufferte, fut enfin exilé, et enlevé à la sollicitation des jésuites, par une barque française, pour être conduit en France etmis dans une prison d'où il ne pourrait jamais sortir. L'entreprise réussit; Arwedicks fut mené aux îles Sainte-Marguerite,et de là à la Bastille, où il mourut. Le gouvernement turc réclama instamment la délivrance du patriarche jusqu'en 1713, et le cabinet français nia toujours sa participation à cet enlèvement.
M. de Taulès avait trouvé, au dépôt des Affaires étrangères, une foule de dépêches concernant ce fait extraordinaire, qui était resté jusqu'alors ignoré en France, mais non en Turquie, où les agens subalternes des jésuites avaient avoué leur crime en subissant la question: ces dépêches concordaient parfaitement avec le récit de M. de Bonac; et M. de Taulès les avait fait servir à l'appui de son système, qu'il prétendait élever sur les ruines des précédens; il était si bien convaincu de la réalité de ce système, qu'il commence son livre par cette fière déclaration: «J'ai découvert leMasque de Fer, et j'ai cru de mon devoir envers la France, pour faire taire des bruits injurieux répandus au préjudice de ma patrie, de rendre compte à l'Europe et à la postérité de ma découverte.»
Le chevalier de Taulès rapportait aussi certaines paroles, échappées devant lui au père Brottier et à l'abbé de Nolhac, recteur du noviciat des jésuites à Toulouse, lesquelles semblaient impliquer la société de Jésus dans l'affaire du prisonnier masqué; il accusait enfin le père Griffet d'avoir falsifié le journal de M. Dujonca, et d'avoir appuyé exprès sur la fable desMémoires de Perse, pour donner le change aux conjectures et cacher l'attentat des jésuites; il allait même jusqu'à supprimer d'autorité le masque de fer ou de velours, comme unemesure impolitique, inutile et dangereuse.
Cependant le traité de M. de Taulès opéra peu de conversions, puisque, six ans après l'apparition bruyante de ce livre, MM. Fournier et Arnould ne lui empruntèrent aucun détail pour leur drame duMasque de Fer, représenté avec un brillant succès au théâtre de l'Odéon en 1831: ils suivirent de préférence la donnée de Soulavie, et se vantèrent de s'être conformés à une tradition conservée dans la famille de M. le duc de Choiseul; ils firent une pièce plus pathétique qu'historique, et le public qui les applaudit se souciait peu d'être instruit, mais bien d'être intéressé.
Depuis, le sujet du drame de MM. Arnould et Fournier fut signalé comme renfermant la vérité sur leMasque de Fer, et M. Auguste Billiard, ancien secrétaire général au ministère de l'intérieur, dans une lettre adressée à l'Institut historique, et insérée en 1834 au journal de cette société, nous apprit qu'il avait copié, par ordre de feu M. le comte de Montalivet, ministre de l'intérieur sous l'Empire, aux archives des Affaires étrangères, une relation écrite par M. de Saint-Mars lui-même, et conforme à celle desMémoires du maréchal de Richelieu.
Suivant ceprécieux document, dont l'authenticité, dit-il,ne peut inspirer le moindre doute, M. de Saint-Mars aurait été le gouverneur du fils d'Anne d'Autriche, à qui l'on cachait sa naissance pour empêcher l'accomplissement d'une funeste prédiction; mais le frère jumeau de Louis XIV ayant deviné ce secret d'état, on l'avait envoyé aux îles Sainte-Marguerite, dont le commandement fut remisalors(en 1687) à son gouverneur.
Cette pièce n'est autre qu'une des nombreuses copies de laRelationde Soulavie, qu'on faisait circuler en 1789[68]et dans laquelle on avait donné le nom de Saint-Mars au gouverneur anonyme duprince infortuné, sans réfléchir que les dates démentaient hautement cette nouvelle fausseté, puisque Saint-Mars avant 1687 ne pouvait être à la foisgouverneurd'un prince en Bourgogne et commandant du fort d'Exilles en Dauphiné. Ce n'était donc qu'un roman méprisable saisi avec les papiers posthumes de quelque personnage suspect, ainsi que cela se pratiquait par précaution sous le règne de Louis XV et de Napoléon: les innocens Mémoires de Dangeau n'ont pas même été exempts de cette proscription, que motivait un simple soupçon de vérité et de scandale. On a lieu de présumer que le manuscrit que M. de Montalivet fit copier, sans doute pour le mettre sous les yeux de l'empereur, s'était trouvé dans le cabinet de Soulavie après sa mort en 1813, et avait été transporté aux archives des Affaires étrangères,par ordre, avec ses collections de brochures et de caricatures historiques[69].
[68]Voyez dans les Œuvres de Voltaire, éd. de Kehl, une note du t. 70 qui parut en 1789: «Aujourd'hui ilse répandune lettre de Mllede Valois écrite au duc de Richelieu, où elle se vante d'avoir appris du duc d'Orléans, son père, à d'étranges conditions, quel était l'homme auMasque de Fer, et cet homme, dit-elle, était un frère jumeau de Louis XIV, né quelques heures après lui.»
[68]Voyez dans les Œuvres de Voltaire, éd. de Kehl, une note du t. 70 qui parut en 1789: «Aujourd'hui ilse répandune lettre de Mllede Valois écrite au duc de Richelieu, où elle se vante d'avoir appris du duc d'Orléans, son père, à d'étranges conditions, quel était l'homme auMasque de Fer, et cet homme, dit-elle, était un frère jumeau de Louis XIV, né quelques heures après lui.»
[69]Larelationsignalée par M. A. Billiard a été imprimée depuis, sous le titre deMémoires de M. de Saint-Mars sur la naissance de l'homme au Masque de Fer, dans le t. 3 desMémoires de Tous, Levasseur, 1835, in-8o.
[69]Larelationsignalée par M. A. Billiard a été imprimée depuis, sous le titre deMémoires de M. de Saint-Mars sur la naissance de l'homme au Masque de Fer, dans le t. 3 desMémoires de Tous, Levasseur, 1835, in-8o.
Le dernier ouvrage où le problème duMasque de Ferait été traité avec quelque détail et quelque critique parut en 1834:La Bastille, Mémoires pour servir à l'histoire secrète du gouvernement français depuis leXIVesiècle jusqu'en 1789, in-8o. L'auteur, M. Dufey, de l'Yonne, a fait preuve, ici comme ailleurs, d'une prodigieuse lecture, mais d'une partialité systématique. Les dates et les faits ne sont pas toujours respectés dans cette chaude compilation qui se sent, à chaque page, de l'esprit républicain de 1789: la révolution de juillet 1830 devait encore chercher le prisonnier masqué à la place où fut la Bastille.
M. Dufey, après avoir rapidement reproduit les opinions précédentes sur ce célèbre inconnu, présente la sienne avec chaleur, et s'autorise surtout de plusieurs passages desMémoires de Mmede Motteville, pour démontrer que la passion de Buckingham fut partagée par Anne d'Autriche: il cite particulièrement certain tête-à-tête des deux amans dans un jardinoù une palissade les pouvait cacher au public. «La reine, dans cet instant, surprise de se voir seule, et apparemment importunée par quelque sentiment trop passionné du duc de Buckingham,s'écriaet appela son écuyer, et le blâma de l'avoir quittée.»
D'après ces paroles expresses de Mmede Motteville, M. Dufey croit pouvoir inférer que cecrifut celui de la pudeur aux abois, et que les suites de cette scène furent d'une part l'exil, la disgrâce ou l'emprisonnement des personnes qui avaient si mal gardé la vertu de la reine, et, d'autre part, la naissance d'un fils que Louis XIII ne connut jamais. M. Dufey va jusqu'à insinuer que l'assassinat de Buckingham ressemble à une vengeance de mari trompé, et que la tendresse d'Anne d'Autriche pour Mazarin provenait de la confidence qu'elle lui avait faite du mystère de l'enfant, à qui Louis XIV donna plus tard une prison et un masque. Enfin M. Dufey appelle en garantie l'article duJournal des gens du monde, qu'il nomme aussi undocument précieux, pourrésoudrecette question posée en titre du chapitreIVde son livre:L'homme au Masque de Fer était-il frère aîné de Louis XIV, ou son frère jumeau?
Voilà donc jusqu'à ce jour quel est l'état de ceprocès, qu'on n'a pas encore terminé, ce me semble.
En attendant qu'un nouveaudécouvreur, plus audacieux et mieux armé de paradoxes, vienne proclamer que leMasque de Ferfut certainement par anticipation le dauphin, fils de Louis XVI, qu'on dit mort à la prison du Temple, et qui reparaît tous les ans sur les bancs de la police correctionnelle, je vais battre en brêche les systèmes que j'ai examinés chronologiquement et les renverser, s'il se peut, avec des faits et surtout des dates qu'on a surnomméesinexorables, avant d'élever, à mon tour, sur des dates et sur des faits, un système solide et capable de résister à une attaque réglée de la critique. Dans un procès d'histoire, la confrontation des dates est aussi puissante que les interrogatoires des témoins dans les causes ordinaires.
I.ARWEDICKS.
Le manuscrit de M. de Bonac dit positivement que ce patriarche fut enlevépendant l'ambassade de M. Feriol à Constantinople, et M. Feriol succéda dans cette ambassade à M. de Châteauneuf, en 1699: or, Saint-Mars arriva, en 1698, à la Bastille avec son prisonnier masqué.
En outre, on sait maintenant qu'Arwedicks se convertit au catholicisme, recouvra sa liberté, et mourut libre à Paris, comme le prouve son extrait mortuaire conservé aux archives des Affaires étrangères.
II.MATTHIOLI.
L'enlèvement du secrétaire du duc de Mantoue est maintenant aussi bien prouvé que celui d'Arwedicks; mais, quoique Matthioli, arrêté en 1679 par l'entremise de l'abbé d'Estrades et de Catinat, ait été conduit à Pignerol dans le plus grand secret et emprisonné sous la garde de M. de Saint-Mars, on ne peut lui faire l'honneur de le confondre avec leMasque de Fer.
Catinat dit de lui, dans une lettre à Louvois:Personne ne sait le nom de ce fripon[70]; Louvois écrit à Saint-Mars:J'admire votre patience, et que vous attendiez un ordre pour traiter un fripon comme il le mérite, quand il vous manque de respect; Saint-Mars répond au ministre:J'ai chargé Blainvilliers de lui dire, en lui faisant voir un gourdin, qu'avec cela l'on rendait les extravagans honnêtes; Louvois écrit une autre fois:Il faut faire durer trois ou quatre ans les habits de ces sortes de gens, etc. Ce n'est point là certainement ce prisonnier inconnu qu'on traitait avec tant d'égards, devant qui Louvois se découvrait, à qui l'on donnait de beau linge, des dentelles, etc.
[70]Cette citation et les suivantes sont tirées des pièces mises au jour par MM. Roux-Fazillac et Delort.
[70]Cette citation et les suivantes sont tirées des pièces mises au jour par MM. Roux-Fazillac et Delort.
En lisant avec attention les correspondances publiées par M. Delort, on reste convaincu qu'il a tort de rapporter à ce Matthioli les lettres postérieures à 1680, où Saint-Mars n'emploie que cette désignation:mon prisonnier. Ces lettres concernent évidemment l'homme au masque de fer; car, dans celles qui regardent Matthioli, Saint-Mars ne se fait aucun scrupule de l'appeler par son vrai nom ou bien par celui deLestang, qu'on lui avait imposé pour mieux cacher ce qu'il était devenu. Tout semble même indiquer dans ces correspondances que ce malheureux, enfermé avec un jacobin aliéné, devint fou lui-même et succomba vers la fin de l'année 1686. Le mémoire de Claude Souchon, que Dutens avait vu, dit positivement que Matthioli mourutneuf ansaprès son enlèvement.
Telle était aussi l'opinion de M. le comte de V-l-i (Biogr. univ., articleMasque de Fer), qui devait l'appuyer sur des preuves recueillies à Pignerol, et qui, dans un ouvrage mis sous presse en 1820[71], se proposait de démontrer que le prisonnier masqué n'était pas Matthioli, mais don Juan de Gonzague, frère naturel du duc de Mantoue. Ce don Juan, qui accompagnait Matthioli, aurait été enlevé avec lui et retenu en prison, parce qu'en le relâchant on eût craint de divulguer une violation du droit des gens, que le gazetier de Hollande ne soupçonne que huit ans après.
[71]Nous ne croyons pas que cet ouvrage ait paru, du moins en France.
[71]Nous ne croyons pas que cet ouvrage ait paru, du moins en France.
Mais on ne voit nulle part, dans les pièces connues jusqu'à ce jour, qu'une autre personne ait partagé le sort de Matthioli, et sans doute le duc de Mantoue eût élevé plus haut la voix pour réclamer la liberté de son frère naturel. «J'arrêtai hier (2 mai 1679), écrit Catinat à Louvois, à trois milles de Pignerol, sur les terres du roi, Matthioli, dans une entrevue que l'abbé d'Estrades avait adroitement ménagée, pour en faciliter les moyens,entre lui, Matthioli et moi. Je me suis seulement servi, pour l'arrêter, du chevalier de Saint-Martin et de Villebois, officiers de M. de Saint-Mars et de quatre hommes de sa compagnie. Cela s'est passé sans aucune violence.» Il est donc certain que Matthioli était venu seul à cette conférence.
En attendant donc que le système de M. de V-l-i soit présenté, il suffit de faire remarquer que M. de Blainvilliers, que Saint-Mars choisità son goûtpour surveiller et bâtonner Matthioli, n'aurait pas pris les habits d'une sentinelle pour voir leMasque de Feraux îles Sainte-Marguerite, comme M. de Palteau le raconte dans sa lettre, si ces deux prisonniers eussent été le même personnage: en tous cas, M. de Blainvilliers eût reconnu le secrétaire qui voulut lui faire présent d'une bague de diamant à Pignerol.
III.HENRI CROMWELL.
Il est étrange en effet que ce second fils du Protecteur soit rentré en 1659 dans une obscurité si complète, qu'on ne sait ni où il a vécu, ni où il est mort: Henri Cromwell avait untrès-bon caractère, selon Rapin de Thoyras, avecplus de feuque Richard son frère aîné, selon Burnet; pourquoi se résigna-t-il à descendre de la scène politique? Mais aussi pourquoi serait-il devenu prisonnier d'état en France, où son frère avait le privilége de séjourner sans être inquiété? Le probable ne supplée pas ici à l'absence de toute espèce de preuves.
IV.LE DUC DE MONMOUTH.
Sans mettre en question le plus ou moins de vraisemblance qu'on trouverait dans une substitution de personne au supplice de Monmouth, il suffit d'opposer à la date du 15 juillet 1685, jour de l'exécution de ce prince, cette phrase d'une lettre de Barbezieux à Saint-Mars, écrite le 13 août 1691:Lorsque vous aurez quelque chose à me mander du prisonnier qui est sous votre gardeDEPUIS VINGT ANS, je vous prie d'user des mêmes précautions que vous faisiez quand vous écriviez à M. de Louvois[72].
[72]Mémoires historiques sur la Bastille, par Carra, t. 1, p. 321.
[72]Mémoires historiques sur la Bastille, par Carra, t. 1, p. 321.
V.UN FILS NATUREL OU LÉGITIME D'ANNE D'AUTRICHE.
Barbezieux écrivait à Saint-Mars, le 17 novembre 1697:Sans vous expliquer à qui que ce soit de ce qu'A FAITvotre ancien prisonnier[73]. Ce prisonnier avait doncfaitquelque chose qui motivât sa rigoureuse prison? Le ministre ne se fût pas servi de cette locution précise, dans le cas où l'inconnu n'aurait eu que sa naissance à expier.
[73]M. Weiss, dans son article de laBiographie universelle, cite cette phrase si décisive sans indiquer la source d'où il l'a tirée; néanmoins on peut s'en rapporter à M. Weiss pour l'exactitude d'une citation.
[73]M. Weiss, dans son article de laBiographie universelle, cite cette phrase si décisive sans indiquer la source d'où il l'a tirée; néanmoins on peut s'en rapporter à M. Weiss pour l'exactitude d'une citation.
Au reste, ce système n'a jamais produit un seul document authentique, et ne repose que sur des présomptions romanesques: on pourrait se dispenser de le combattre.
Saint-Mars aurait donc reçu par écrit communication d'un si grave secret, puisqu'il ne quitta pas son poste depuis l'année 1665, où il fut envoyé à Pignerol pour la garde spéciale de Fouquet, jusqu'en 1684 où il eut un congé pour aller à la cour, suivant l'État de la Francede cette année-là? son lieutenant Rosarges commandait à Exilles en son absence.
Certes un fils d'Anne d'Autriche n'était point à Pignerol en 1680, lorsque Louvois écrivait à Saint-Mars après avoir donné des ordres pourl'entretiennementde Lauzun:A l'égard desAUTRESprisonniers dont vous êtes chargé, Sa Majesté vous en fera payer la subsistance à raison deQUATRE LIVRESpour chacun par jour. Cesautresprisonniers étaient à peine debons bourgeois, si on juge leurétatau tarif de leur nourriture[74].
[74]«Un tarif réglait la dépense des prisonniers (à la Bastille) pour la table, le blanchissage et la lumière, selon leur état. Un prince du sang était à 50 livres par jour; un maréchal de France, à 36 livres; un lieutenant-général, à 24 livres; un conseiller au parlement, à 15 livres; un juge ordinaire, un prêtre, un financier, à 10 livres; un bon bourgeois, un avocat, à 5 livres, un petit bourgeois, à 3 livres, et les membres des moindres classes étaient à 2 livres 10 sols: c'était le taux des gardes et des domestiques.»Bastille dévoilée, 2elivraison, p. 40.
[74]«Un tarif réglait la dépense des prisonniers (à la Bastille) pour la table, le blanchissage et la lumière, selon leur état. Un prince du sang était à 50 livres par jour; un maréchal de France, à 36 livres; un lieutenant-général, à 24 livres; un conseiller au parlement, à 15 livres; un juge ordinaire, un prêtre, un financier, à 10 livres; un bon bourgeois, un avocat, à 5 livres, un petit bourgeois, à 3 livres, et les membres des moindres classes étaient à 2 livres 10 sols: c'était le taux des gardes et des domestiques.»Bastille dévoilée, 2elivraison, p. 40.
Est-ce au sujet d'un fils de Louis XIII ou d'un bâtard d'Anne d'Autriche que Louvois aurait écrit à Saint-Mars en 1687:Il n'y a point d'inconvénient de changer le chevalier de Thezut(C'est un faux nom commeMarchialy)de laPRISONoù il est, pour y mettre votre prisonnier jusqu'à ce que celle que vous lui faites préparer soit en état de le recevoir[75]? Est-ce en parlant d'un prince, que Saint-Mars aurait dit, la même année, à l'exemple du ministre:Jusqu'à ce qu'il soit logé dans laPRISONqu'on lui préparera ici, où il y aura joignant une chapelle[76]?
[75]Mémoires historiques sur la Bastille, par Carra, p. 323. «Saint-Mars, qui fut gouverneur de la citadelle de l'île Sainte-Marguerite avant que de l'être de la Bastille, obtint la permission d'y faire bâtir des prisons pour les criminels d'état.»Description de la France, par Piganiol, t. 5, p. 376.
[75]Mémoires historiques sur la Bastille, par Carra, p. 323. «Saint-Mars, qui fut gouverneur de la citadelle de l'île Sainte-Marguerite avant que de l'être de la Bastille, obtint la permission d'y faire bâtir des prisons pour les criminels d'état.»Description de la France, par Piganiol, t. 5, p. 376.
[76]La lettre entière se trouve dans l'ouvrage de Roux-Fazillac, ainsi que celle dont est extraite la citation suivante.
[76]La lettre entière se trouve dans l'ouvrage de Roux-Fazillac, ainsi que celle dont est extraite la citation suivante.
Enfin, ce prisonnier n'était donc pas plus important à garder que Fouquet et Lauzun, puisque Saint-Mars mandait à Louvois en 1683:Pour son linge et autres nécessités,MÊMESprécautions que je faisais pour mes prisonniers du passé.
VI.LE COMTE DE VERMANDOIS.
La fameuse lettre de Barbezieux, du 13 août 1691, qui met en échec tous les systèmes, ne laisse pas même discuter l'identité du comte de Vermandois, mort en 1683, avec l'inconnu, prisonnierdepuis vingt ansen 1691.
VII.LE DUC DE BEAUFORT.
Ce système, il faut l'avouer, est plus raisonnable que tous les précédens, et on aurait pu le soutenir d'une manière presque victorieuse en rassemblant de meilleures inductions prises dans les Mémoires contemporains.
Dès l'année 1664, le duc de Beaufort, par son insubordination et sa légèreté, avait compromis plusieurs expéditions maritimes; en octobre 1666, Louis XIV lui adresse des reproches avec beaucoup de ménagemens, et l'invite à se rendrede plus en plus capable de le servir par l'augmentation des talensqu'il possède, et parla cessation des défauts qu'il peut y avoir dans sa conduite: «Je ne doute pas, ajoute-t-il, que vous ne profitiez de l'avis que je vous donne, et que vous ne reconnaissiez que vous m'êtes d'autant plus obligé de cette marque de bienveillance,qu'il y a peu d'exemples de rois qui en aient usé de la sorte[77].» On citerait plusieurs occasions où le duc de Beaufort fut très-funeste à la marine du roi. L'Histoire de la Marine, par M. Eugène Sue, laquelle renferme une foule de renseignemens neufs et curieux sous une forme dramatique et colorée, a fort bien précisé la position du roi des Halles vis-à-vis de Colbert et de Louis XIV. Colbert, de son cabinet, voulait diriger toutes les opérations militaires et pour ainsi dire les manœuvres de la flotte que commandait le grand-maître de la navigation avec toute l'inconséquence de son caractère frondeur etmatamore, comme dit M. Eugène Sue (pièces justificatives du 1ervolume).
[77]Œuvres de Louis XIV, t. 5, p. 388 et suiv. Voyez aussi dans ce recueil les autres lettres du roi à M. de Beaufort, dans lesquelles perce souvent un grave mécontentement qui n'ose éclater.
[77]Œuvres de Louis XIV, t. 5, p. 388 et suiv. Voyez aussi dans ce recueil les autres lettres du roi à M. de Beaufort, dans lesquelles perce souvent un grave mécontentement qui n'ose éclater.
En 1669, Louis XIV envoya le duc de Beaufort pour secourir Candie assiégée par les Turcs; Beaufort fut tué dans une sortie, le 26 juin, sept jours après son arrivée: le duc de Navailles, qui commandait avec lui l'escadre française, dit seulement dans ses Mémoires (liv. 4, p. 243): «Il rencontra en chemin un gros de Turcs qui pressaient quelques-unes de nos troupes; il se mit à leur tête, et combattit avec beaucoup de valeur; mais il fut abandonné, etl'on n'a jamais pu savoir depuis ce qu'il était devenu.»
Le bruit de sa mort se répandit rapidement en France et en Italie, où, dans les magnifiques obsèques qui lui furent faites à Paris, à Rome et à Venise, on prononça diverses oraisons funèbres; néanmoins, comme son corps n'avait pas été retrouvé parmi les morts, bien des gens crurent qu'il reparaîtrait. «Plusieurs veulent gager ici, écrivait Guy-Patin le 26 septembre 1669, que M. de Beaufort n'est pas mort:O utinam!»
Guy-Patin, dans une autre lettre du 14 janvier 1670, nous atteste que cette croyance n'était pas abandonnée six mois après la nouvelle de la disparition du duc de Beaufort: «On dit que M. de Vivonne a, par commission, la charge de vice-amiral de France pour vingt ans; mais il y en a encore qui veulent que M. de Beaufort n'est point mort, et qu'il est seulement prisonnier dans une île de Turquie. Le croie qui voudra! pour moi, je le tiens mort, et ne voudrais pas l'être aussi certainement que lui.»
Plusieurs relations du siége de Candie, écrites par des témoins oculaires et imprimées à cette époque, avaient rapporté que les Turcs, selon leur usage, coupèrent la tête du duc de Beaufort sur le champ de bataille, et que cette tête fut exposée à Constantinople: de là les détails que Sandras de Courtilz répéta dans lesMémoires du marquis de Montbrunet dans lesMémoires de d'Artagnan; et, en effet, on conçoit bien que le corps nu et sans tête n'ait pas été reconnu parmi les morts. M. Eugène Sue, dans sonHistoire de la Marine(t. 2, ch. 6), a adopté cette version conforme au récit de Philibert de Jarry et du marquis de Ville, qui ont laissé des lettres et des mémoires manuscrits conservés à la Bibliothèque du roi.
Mais sans faire valoir le danger et les difficultés d'un enlèvement que le cimeterre des Ottomans pouvait d'ailleurs remplacer d'un jour à l'autre dans ce mémorable siége, on se bornera ici à déclarer positivement que la correspondance de Saint-Mars avec Louvois depuis 1669 jusqu'en 1680[78]ne permet pas de supposer que le gouverneur de Pignerol eût sous sa garde, pendant cet intervalle de temps, quelque grand prisonnier d'état, outre Fouquet et Lauzun.
[78]M. J. Delort a publié cette correspondance, dont les originaux sont aux Archives du Royaume, dans le premier volume de l'Histoire de la détention des philosophes et des gens de lettres à la Bastille et à Vincennes, précédée de celle de Fouquet, Pellisson et Lauzun, avec tous les documens authentiques et inédits, Paris, 1829, 3 vol. in-8o.
[78]M. J. Delort a publié cette correspondance, dont les originaux sont aux Archives du Royaume, dans le premier volume de l'Histoire de la détention des philosophes et des gens de lettres à la Bastille et à Vincennes, précédée de celle de Fouquet, Pellisson et Lauzun, avec tous les documens authentiques et inédits, Paris, 1829, 3 vol. in-8o.
Quel était donc cetancienprisonnier masqué que Saint-Marsavait à Pignerol, suivant le journal authentique de M. Dujonca?