V.

[106]Dictionnaire philosophique, à l'articleAna, anecdotes.

[106]Dictionnaire philosophique, à l'articleAna, anecdotes.

Le sentiment de Voltaire, appuyé sur la tradition et confirmé par les descendans de Fouquet, fut généralement adopté, quoique la plupart des dictionnaires historiques, entre autres celui de Moréri, eussent assigné une date à la mort de Fouquet; quoique le président Hénault eût déjà adopté cette date dans son excellent et judicieuxAbrégé chronologique de l'histoire de France, où il dit: «Ce fut dans la citadelle de Pignerol que Fouquet fut enfermé, et il y mourut en 1680.» On avança dès lors plusieurs systèmes plus ou moins plausibles à l'appui de l'opinion qui faisait mourir Fouquet hors de Pignerol: selon les uns, il aurait eu sa grâce, et serait mort des suites du saisissement que cette nouvelle lui avait causé; selon les autres, il aurait obtenu la permission d'aller aux eaux de Bourbon, après une attaque de paralysie, et aurait succombé pendant le voyage.

LeMercure de Francedu mois d'août 1754 publia une lettre très-singulière, signée C. Lap… M. «On serait porté à croire, dit-on dans cette lettre qui n'a pas l'air d'une supposition faite à plaisir, que cet illustre infortuné est mort dans la capitale des Cévennes (Alais). Si on n'a point de preuves évidentes de cela, du moins les doutes qu'on en a paraissent assez bien fondés. Il parut ici, en 1682, un homme singulier, d'une très-belle figure, qui, pour mieux cacher son état, prit l'habit d'ermite. Le bruit était commun alors que c'était un illustre personnage retiré de la cour. Il s'adonnait à la chimie, et distribuait des remèdes gratis aux pauvres; il avait toujours de l'argent. Il avoua qu'il avait eu l'honneur de manger avec le roi. Deux ou trois jours avant sa mort, qui arriva par une rétention d'urine, en 1718, il déclara à son confesseur qu'il était de la maison de Fouquet, et qu'il avait eu des raisons pour porter la robe d'ermite.» Sans doute, ce personnage mystérieux n'était pas M. Fouquet, ni le comte de Moret, qu'on voulut aussi reconnaître sous ce déguisement d'ermite; mais cette ardeur à chercher ce que Fouquet pouvait être devenu depuis sa sortie de prison indique assez que le doute émis par Voltaire avait plus de poids dans la balance que les dates officielles fournies par l'écho du ministère de Louvois.

Les archivistes de la Bastille n'étaient pas mieux instruits par l'organe du gouvernement, puisqu'ils avaient écrit sur des feuilles volantes cette note: «Fouquet est mort au château de Pignerol sur la fin de 1680, ou au commencement de 1681;» (la Bastille dévoilée, 1relivraison, p. 36); et cette autre note plus décisive: «Il paraît que M. Fouquet est mort à Pignerol vers la fin de février ou au commencement de mars 1681.» (Mémoires historiques sur la Bastille, t. 1, p. 53.)

Pourquoi aurait-on d'ailleurs tardé une année entière à transférer la dépouille mortelle de ce martyr politique dans la sépulture de son choix, sans funérailles, sans épitaphe, sans bruit, comme si ce corps inanimé ne fît que changer de prison?

Quiconque approfondit le procès de Fouquet, et pénètre ce mystère d'iniquité, ne peut être étonné du dénouement sombre et tragique d'une captivité, qui était insuffisante pour satisfaire la haine de Colbert, la vengeance du roi et la malignité des envieux.

Voici comme Louis XIV, dans sesMémoires et instructions pour le dauphin son fils, s'applaudit d'avoir renversé son surintendant des finances: «La vue des vastes établissemens que cet homme avait projetés, et les insolentes acquisitions qu'il avait faites, ne pouvaient manquer qu'elles ne convainquissent mon esprit, du déréglement de son ambition; et la calamité générale de tous mes peuples sollicitait sans cesse ma justice contre lui. Mais ce qui le rendait plus coupable envers moi, était que, bien loin de profiter de la bonté que je lui avais témoignée en le retenant dans mes conseils, il en avait pris une nouvelle espérance de me tromper; et bien loin d'en devenir plus sage, tâchait seulement d'en devenir plus adroit. Mais quelque artifice qu'il pût pratiquer, je ne fus pas long-temps sans reconnaître sa mauvaise foi; car il ne pouvait s'empêcher de continuer ses dépenses excessives, de fortifier des places, d'orner des palais, de former des cabales, et de mettre sous le nom de ses amis des charges importantes qu'il leur achetait à mes dépens, dans l'espoir de se rendre bientôt l'arbitre souverain de l'État.» (Œuvres de Louis XIV, t. 1, p. 101 et suiv.) La suite de cette violente récrimination contre un ennemi humilié et vaincu prouve assez la haine implacable que lui portait le roi, et l'on frémit d'indignation en pensant que Pellisson a prêté au ressentiment de Louis XIV une plume immortalisée par la défense de Fouquet.

Louis XIV,ne voulant plus de surintendant, afin de travailler lui-même aux finances[107], et craignant l'ascendant de Fouquet qui aspirait à remplacer Mazarin, le fit arrêter à Nantes, le 5 septembre 1661, après trois ou quatre mois de sourdes manœuvres et de perfides caresses. La reine-mère avait été la seule confidente, et peut-être, à la sollicitation de sa favorite Mmede Chevreuse, l'instigatrice de ce projet, mûri dans une noire et profonde dissimulation. On prétend qu'Anne d'Autriche avait reçu en cachette de Fouquet beaucoup d'argent dont celui-ci demandait quittance, et que Mazarin, au lit de mort, avait invité le jeune roi à commencer son règne par ce coup d'état; aussi, pendant le procès de Fouquet, fit-on circuler une pièce intituléela Passion de M. Fouquet, dans laquelle Mazarinmourantdisait comme Judas: «Celui que je baiserai, c'est celui même: prenez-le![108]»

[107]Lettre du roi à sa mère pour lui annoncer l'arrestation de Fouquet,Œuvres de Louis XIV, t. 5, p. 50. Cette lettre montre à quel point Louis XIV craignait le surintendant. L'arrestation de Fouquet est fort bien racontée dans lesMémoires de Choisy, collection Petitot, seconde série, t. 63, p. 258 et suiv.

[107]Lettre du roi à sa mère pour lui annoncer l'arrestation de Fouquet,Œuvres de Louis XIV, t. 5, p. 50. Cette lettre montre à quel point Louis XIV craignait le surintendant. L'arrestation de Fouquet est fort bien racontée dans lesMémoires de Choisy, collection Petitot, seconde série, t. 63, p. 258 et suiv.

[108]Le Tableau de la vie et du gouvernement des cardinaux Richelieu et Mazarin et de M. Colbert, représenté en diverses satires et poésies ingénieuses, avec un recueil d'épigrammes sur la vie et la mort de M. Fouquet, Cologne, Pierre Marteau, 1694, in-12. Toutes les pièces relatives à Fouquet datent de son procès et aucune ne fait mention de samort. Un quatrain sans titre, imprimé parmi ces pièces, pourrait bien faire allusion à quelque mystère dont la nouvelle d'Adelaïscontient le mot:Il n'est rien qui dure si peuQu'une ardeur légitime et sage:On ne dit point qu'en mariageAmour ait jamais fait grand feu.Si cette épigramme se rapporte au mariage du roi, on peut croire que la galanterie de Fouquet s'était élevée jusqu'à la reine. Quant au conseil donné au roi par Mazarinmourant, il est attesté par les historiens; lesMémoires du comte de Rochefort, p. 211 et 212, rapportent ce fait avec beaucoup de particularités.

[108]Le Tableau de la vie et du gouvernement des cardinaux Richelieu et Mazarin et de M. Colbert, représenté en diverses satires et poésies ingénieuses, avec un recueil d'épigrammes sur la vie et la mort de M. Fouquet, Cologne, Pierre Marteau, 1694, in-12. Toutes les pièces relatives à Fouquet datent de son procès et aucune ne fait mention de samort. Un quatrain sans titre, imprimé parmi ces pièces, pourrait bien faire allusion à quelque mystère dont la nouvelle d'Adelaïscontient le mot:

Il n'est rien qui dure si peuQu'une ardeur légitime et sage:On ne dit point qu'en mariageAmour ait jamais fait grand feu.

Il n'est rien qui dure si peu

Qu'une ardeur légitime et sage:

On ne dit point qu'en mariage

Amour ait jamais fait grand feu.

Si cette épigramme se rapporte au mariage du roi, on peut croire que la galanterie de Fouquet s'était élevée jusqu'à la reine. Quant au conseil donné au roi par Mazarinmourant, il est attesté par les historiens; lesMémoires du comte de Rochefort, p. 211 et 212, rapportent ce fait avec beaucoup de particularités.

Les griefs et l'antipathie du roi contre l'ambitieux ministre étaient encore accrus et envenimés par l'audace que Fouquet avait eue de porter ses vues galantes sur Mllede La Vallière, que Louis XIV aimait en secret. Ce fut sans doute ce qui détermina la perte de cet insolent rival de puissance et d'amour.

La magnifique fête de Vaux (17 août 1661, voyez laMuse historiquede Loret et lesLettresde La Fontaine) n'avait été donnée que pour les doux yeux de Mllede La Vallière, à qui MmeDuplessis-Bellière, l'amie et l'entremetteuse du surintendant, osa faire des propositions au nom de Fouquet, qui se vantait d'avoir dans son coffre-fort le tarif de toutes les vertus. En effet, «peu de personnes de la cour, dit Mmede Motteville (Mémoires, coll. Petitot, 2esérie, t. 40, p. 144), furent exemptes d'avoir été sacrifier à ce veau d'or;» et dans sa maison de plaisance à Saint-Mandé, «des nymphes que je nommerais bien si je voulais, dit l'abbé de Choisy (Mémoires, p. 211), et des mieux chaussées, lui venaient tenir compagnie au poids de l'or.»

Les poursuites de Fouquet vis-à-vis Mllede La Vallière eurent tant d'éclat, que cette chanson passa de bouche en bouche aux oreilles du roi offensé:

Nicolas va voir Jeanne:—«Oh! Jeanne, dormez-vous?—Je ne dors ni ne veille.Je ne pense point en vous:Vous perdez vos pas,Nicolas!»Nicolas la cajoleEt lui fait les yeux doux,Lui offre la pistole,Et lui veut tâter le poulx:—«Vous perdez vos pas,Nicolas![109]»

Nicolas va voir Jeanne:

—«Oh! Jeanne, dormez-vous?

—Je ne dors ni ne veille.

Je ne pense point en vous:

Vous perdez vos pas,

Nicolas!»

Nicolas la cajole

Et lui fait les yeux doux,

Lui offre la pistole,

Et lui veut tâter le poulx:

—«Vous perdez vos pas,

Nicolas![109]»

[109]Cette chanson, qui a deux autres couplets, se trouve, avec une autre sur le même sujet, dans le fameux recueil manuscrit de chansons historiques, recueillies par ordre du comte de Maurepas, en plus de quarante volumes in-4o. Ce recueil est à la Bibliothèque du roi.

[109]Cette chanson, qui a deux autres couplets, se trouve, avec une autre sur le même sujet, dans le fameux recueil manuscrit de chansons historiques, recueillies par ordre du comte de Maurepas, en plus de quarante volumes in-4o. Ce recueil est à la Bibliothèque du roi.

Louis XIV entendit aussi les plaintes de sa maîtresse, qui lui demandait une sauvegarde contre les outrages du surintendant. Louis XIV, qui peu d'années après exila et embastilla Bussy-Rabutin pour la chanson deDeodatus, ne souffrit pas que Mllede La Vallière fût exposée plus long-temps aux séductions de Fouquet, et s'érigea en vengeur des maris qui ne pardonnaient pas à l'amant de leurs femmes, quoiqu'ils fussent ses pensionnaires.

A la tête de ces nombreux ennemis qui s'acharnaient à la perte de Fouquet, Colbert n'était pas le moins acharné, sans que l'on sache le motif de cette haine furieuse qui semblait altérée du sang de ce malheureux: «Il a affaire à une rude partie, écrivait Guy-Patin le 21 mars 1662; et je sais de bonne part que M. Colbert fera ce qu'il pourra pour le perdre.» Guy-Patin écrivait encore le 30 mai 1664: «Les parens de M. Fouquet sont ici en grande alarme et ont peur de l'issue du procès: la haine que lui porte M. Colbert poussera les choses bien loin.» Colbert avait tissu de ses mains les filets où le surintendant était venu tomber en aveugle; Colbert dirigeait les ressorts secrets de cette vaste procédure, soufflait sa haine dans l'esprit des juges, assistait aux inventaires des papiers trouvés sous les scellés: Fouquet l'accusa même d'avoir fait subir à ces papiers une foule d'altérations[110].

[110]Voyez l'Inventaire des pièces baillées à la Chambre de justice par maître Nicolas Fouquet contre M. le procureur-général, concernant les défauts des inventaires, dans leRecueil des défenses de M. Fouquet, imprimées en Hollande par les Elzeviers, 1665 et 1667, 15 vol. in-12. LesDéfenses de Fouquetont été écrites par lui-même ou corrigées tout entières de sa main, comme on le voit aux annotations marginales de plusieurs exemplaires de l'édition in-4oconservés à la Bibliothèque du roi et chez M. Villenave. Pellisson et Levayer de Boutigny coopérèrent à ces admirables défenses.

[110]Voyez l'Inventaire des pièces baillées à la Chambre de justice par maître Nicolas Fouquet contre M. le procureur-général, concernant les défauts des inventaires, dans leRecueil des défenses de M. Fouquet, imprimées en Hollande par les Elzeviers, 1665 et 1667, 15 vol. in-12. LesDéfenses de Fouquetont été écrites par lui-même ou corrigées tout entières de sa main, comme on le voit aux annotations marginales de plusieurs exemplaires de l'édition in-4oconservés à la Bibliothèque du roi et chez M. Villenave. Pellisson et Levayer de Boutigny coopérèrent à ces admirables défenses.

Pendant ce procès mémorable, qui dura plus de trois ans avec un menaçant appareil de rigueurs judiciaires, les amis de Fouquet luttèrent de dévouement et de courage contre les manœuvres de ses ennemis: toute la haute littérature, Molière, Corneille, La Fontaine, Saint-Evremond, Mmesde Sévigné et de Scudéry, étaient en deuil; des écrivains d'un ordre moins élevé, Loret, Hesnaut, avaient pris la plume pour la défense de leur Mécène; les épigrammes les plus injurieuses pleuvaient sur Colbert; des émissaires parcouraient les provinces, afin d'échauffer la pitié en faveur de l'accusé; les financiers répandaient de l'argent pour sauver leur patron: Gourville distribua plus de cent mille écus à cet objet; la magistrature tournait toutes ses sympathies vers son ancien procureur-général, qui réclama toujours sesjuges naturelset refusa de reconnaître les pouvoirs extraordinaires de la Chambre de justice.

Colbert feignit de mépriser le sonnet satirique d'Hesnaut, mais il poursuivit avec fureur tout ce qui osait se déclarer pour Fouquet et tout ce qu'il pouvait frapper impunément. Les courtisans, quoique chargés des bienfaits du surintendant, n'eurent garde de prendre parti pour un ministre en disgrâce; mais une foule de subalternes, moins prudens et plus généreux, furent victimes de leur zèle pour le malheur: pendant que la famille de Fouquet était tenue à distance de la prison sans pouvoir communiquer même par lettres avec le prisonnier d'état; pendant que la mère, la femme, les gendres, les frères de cet infortuné attendaient l'issue de son long procès, la Bastille était encombrée de gazetiers, d'imprimeurs, de colporteurs, de marchands qui avaient voulu servir la cause de l'opprimé et qui passaient des cachots aux galères[111].

[111]Bastille dévoilée, première livraison, p. 34 et suiv. Les notes relatives aux années 1661, 1662, 1663 et 1664 ne se sont pas trouvées complètes. Voici la traduction d'une inscription latine qui était gravée sur les murs d'un cachot de la Bastille: «Siméon Martin, prédicant très-impie et se disant le fils de Dieu, après dix-huit ans de captivité, fut brûlé vif. Ses disciples, Remelly fut envoyé aux galères, et Jaubert Hubart au gibet de la Bastille, pour avoir falsifié… Ils eurent ce sort à cause de l'incarcération de Nicolas Fouquet, ministre d'état, tous les agens du trésor ayant été très-étroitement enfermés ici.»Révolutions de Paris, dédiées à la nation, in-8o, p. 119. Voyez les pièces satiriques contre Colbert et les juges de Fouquet dans leNouveau siècle de Louis XIV, in-8o, t. 2 p. 40 et suiv.

[111]Bastille dévoilée, première livraison, p. 34 et suiv. Les notes relatives aux années 1661, 1662, 1663 et 1664 ne se sont pas trouvées complètes. Voici la traduction d'une inscription latine qui était gravée sur les murs d'un cachot de la Bastille: «Siméon Martin, prédicant très-impie et se disant le fils de Dieu, après dix-huit ans de captivité, fut brûlé vif. Ses disciples, Remelly fut envoyé aux galères, et Jaubert Hubart au gibet de la Bastille, pour avoir falsifié… Ils eurent ce sort à cause de l'incarcération de Nicolas Fouquet, ministre d'état, tous les agens du trésor ayant été très-étroitement enfermés ici.»Révolutions de Paris, dédiées à la nation, in-8o, p. 119. Voyez les pièces satiriques contre Colbert et les juges de Fouquet dans leNouveau siècle de Louis XIV, in-8o, t. 2 p. 40 et suiv.

On vit alors se réaliser l'allégorie que la peinture avait multipliée dans l'ornement du château de Vaux: l'écureuil, qui figurait aux armoiries de Fouquet, avec cette devise:Quo non ascendam?(où ne monterai-je pas?) avait à combattre le serpent héraldique de Colbert et les trois lézards de Letellier[112]. «Colbert est tellement enragé, écrivait Mmede Sévigné le 19 décembre 1664, qu'on attend quelque chose d'atroce et d'injuste qui nous remettra au désespoir.» Les lettres de Mmede Sévigné à Arnauld de Pomponne sont la plus touchante histoire de ce procès, où se montre partout laragede Colbert.

[112]Le petit écureuil est pour long-temps en cage;Le lézard plus adroit fait mieux son personnage;Mais le plus fin des trois est un vilain serpentQui s'abaissant s'élève, et s'avance en rampant.Ce ne furent pas les seuls vers qui coururent sur les armes de Fouquet; ses amis firent graver un jeton avec sa devise allégorique.Lettre de Guy-Patin, du 6 mars 1663.

[112]

Le petit écureuil est pour long-temps en cage;Le lézard plus adroit fait mieux son personnage;Mais le plus fin des trois est un vilain serpentQui s'abaissant s'élève, et s'avance en rampant.

Le petit écureuil est pour long-temps en cage;

Le lézard plus adroit fait mieux son personnage;

Mais le plus fin des trois est un vilain serpent

Qui s'abaissant s'élève, et s'avance en rampant.

Ce ne furent pas les seuls vers qui coururent sur les armes de Fouquet; ses amis firent graver un jeton avec sa devise allégorique.Lettre de Guy-Patin, du 6 mars 1663.

L'avocat-général Talon avait requis que l'accusé fût condamné à êtrependu et étranglé tant que mort s'ensuive, en une potence qui, pour cet effet, sera dressée en la place de la cour du Palais; enfin le tribunal, éclairé par la noble conduite de MM. d'Ormesson et de Roquesante, repoussa les conclusions furibondes de Pussort et de Berryer, en prononçant le bannissement à la majorité de treize voix contre neuf, qui opinèrent pour la mort.

Le roi, Colbert, Letellier, et les grands ennemis de Fouquet, s'indignèrent de n'avoir pas été mieux servis dans leurs espérances. «On s'attendait à la cour que par le crédit de M. Colbert, sa partie, M. Fouquet serait condamné à mort, ce qui aurait été infailliblement exécuté sans espérance d'aucune grâce.» (Lettre de Guy-Patin, du 23 décembre 1664.)

Anne d'Autriche, qui devait une demi-guérison à un des remèdes secrets de MmeFouquet, mère du surintendant, avait répondu à cette dame, quatre jours avant le jugement: «Priez Dieu et vos juges tant que vous pourrez en faveur de M. Fouquet, car, du côté du roi, il n'y a rien à espérer[113].» Après le jugement, Louis XIV dit chez Mllede La Vallière: «S'il avait été condamné à mort, je l'aurais laissé mourir[114]!» Le bruit courait même que le roi étaitfâché contre ceux qui n'avaient point condamné à mort M. Fouquet[115].

[113]Lettre de Guy-Patin, du 23 décembre 1664. Mmede Sévigné raconte aussi ce qui se passa entre MmeFouquet et la reine-mère.

[113]Lettre de Guy-Patin, du 23 décembre 1664. Mmede Sévigné raconte aussi ce qui se passa entre MmeFouquet et la reine-mère.

[114]Ce mot cruel, rapporté par Racine dans sesFragmens historiques, est révoqué en doute par Voltaire; cependant Racine n'était pas capable de rien écrire qui pût déplaire au roi, et Louis XIV, dans sesMémoires, ne parle pas de Fouquet en des termes qui ressemblent à de la clémence.

[114]Ce mot cruel, rapporté par Racine dans sesFragmens historiques, est révoqué en doute par Voltaire; cependant Racine n'était pas capable de rien écrire qui pût déplaire au roi, et Louis XIV, dans sesMémoires, ne parle pas de Fouquet en des termes qui ressemblent à de la clémence.

[115]Lettre de Guy-Patin, citée ci-dessus. Le recueil épistolaire de Guy-Patin est rempli de détails curieux relatifs à l'affaire de Fouquet.

[115]Lettre de Guy-Patin, citée ci-dessus. Le recueil épistolaire de Guy-Patin est rempli de détails curieux relatifs à l'affaire de Fouquet.

Lacommutationde l'exil en prison perpétuelle, le choix de cette prison dans un château éloigné sur les frontières du Piémont, le brusque départ du condamné, donnaient matière à bien des craintes pour les jours du surintendant. Une prophétie de Nostradamus et l'apparition d'une comète alimentèrent la rumeur sinistre qui accompagna le prisonnier à Pignerol[116].

[116]Lettres de Guy-Patin, du 24 et du 25 décembre. Dans la première: «On dit que les mousquetaires sont commandés pour mener demain M. Fouquet à Pignerol:Musa, locum agnoscis, et quamdiù vero sit hæsurus illic, apud nos arcanum est; soli Deo et regi cognitum est tantum negotium.»

[116]Lettres de Guy-Patin, du 24 et du 25 décembre. Dans la première: «On dit que les mousquetaires sont commandés pour mener demain M. Fouquet à Pignerol:Musa, locum agnoscis, et quamdiù vero sit hæsurus illic, apud nos arcanum est; soli Deo et regi cognitum est tantum negotium.»

«Quand on est entre quatre murailles, dit Guy-Patin dans une lettre du 25 décembre 1664, on ne mange pas ce qu'on veut et on mange quelquefois plus qu'on ne veut; et de plus, Pignerol produit des truffes et des champignons: on y mêle quelquefois de dangereuses sauces pour nos Français, quand elles sont apprêtées par des Italiens. Ce qui est bon est que le roi n'a jamais fait empoisonner personne; mais en pouvons-nous dire autant de ceux qui gouvernent sous son autorité?» Mmede Sévigné, qui n'avait pas le caractère frondeur du médecin antagoniste de l'antimoine, écrivit aussi, dans les premiers jours de janvier 1665: «Notre cher ami est par les chemins. Le bruit a couru qu'il était bien malade; tout le monde disait: Quoi! déjà!…»

Cependant la catastrophe qu'on redoutait n'eut pas lieu, et même la vie du prisonnier fut protégéemiraculeusement, lorsque (juin 1665) la foudre tomba en plein midi sur le donjon de Pignerol, mit le feu aux poudrières, et fit sauter une partie de la prison avec bien des victimes écrasées sous les ruines: Fouquet,presque lui seul sain et sauf, conservé dans la niche d'une fenêtre, fournit à ses amis une occasion de répéter que «souvent ceux qui paraissent criminels devant les hommes, ne le sont pas devant Dieu[117].»

[117]T. 13 duProcès de Fouquet, p. 326.

[117]T. 13 duProcès de Fouquet, p. 326.

Il est clair que Fouquet, détenu à Pignerol, inspirait encore de la haine à Colbert, et des appréhensions continuelles à Louis XIV: on eût dit qu'il possédait quelque grand secret dont la divulgation pouvait être funeste à l'État, ou du moins blesser mortellement l'orgueil du roi; aussi, Saint-Mars était-il d'autant plus actif à l'empêcher d'écrire, que Fouquet s'ingérait sans cesse à le faire.

Fouquet fabriquait des plumes avec desos de chapon, et de l'encre avec de la suie délayée dans du vin; il inventait par des combinaisons chimiques diverses encres qui ne paraissaient sur le papier qu'en les chauffant; quand on lui eut retiré toute espèce de papier, il écrivit sur ses rubans, sur la doublure de ses habits, sur ses mouchoirs, sur ses serviettes, sur ses livres, et tous les jours Saint-Mars, qui lefouillaitlui-même par ordre du roi, découvrait des écritures dans le dossier de sa chaise et dans son lit[118]. Le roiapprouvait les diligencesde ce geôlier pour ôter à Fouquettoutes sortes de moyens d'écrire.

[118]Voici une lettre de Louvois à Saint-Mars, dans laquelle on voit, et les tentatives de Fouquet pour tromper ses geôliers, et les précautions de ceux-ci: «J'ai reçu vos lettres avec des billets écrits par M. Fouquet et avec un livre (écrit sans doute sur les marges); le roi a vu le tout, et n'a pas été surpris de voir qu'il fasse son possible pour avoir des nouvelles, et vous, vos efforts pour empêcher qu'il n'en reçoive. Comme il se sert, pour écrire, de choses qu'on ne lui peut ôter, comme d'os de chapon pour faire une plume et de vin avec de la suie pour faire de l'encre, il est bien difficile d'apporter un remède efficace pour l'en empêcher. Néanmoins vous avez sujet de vous plaindre du valet que vous avez mis auprès de lui, de ce qu'il a écrit, non seulement les papiers que vous m'avez envoyés, mais encore ceux qui étaient dans le dossier de sa chaise, sans qu'il vous en ait averti. Vous devez l'exhorter à être plus fidèle désormais, et comme quelque chose que fasse M. Fouquet pour faire des plumes et composer de l'encre, cela lui sera fort inutile s'il n'a point de papier, le roi trouve bon que vous le fouilliez, que vous lui ôtiez tout ce que vous lui en trouverez, et lui fassiez entendre que, s'il s'avise de faire de nouveaux efforts pour corrompre vos gens, vous serez obligé de le garder avec bien plus de sûreté et de le fouiller tous les jours. Il faut que vous essayiez de savoir du valet de M. Fouquet comment il a écrit les quatre lignes qui ont paru dans le livre en le chauffant, et de quoi il a composé cette écriture.» 26 juillet 1665. Voyez aussi, dans le premier volume de l'Histoire de la détention des Philosophes, les lettres du 21 août, 12 et 18 décembre 1665, et surtout celle du 21 novembre 1667.

[118]Voici une lettre de Louvois à Saint-Mars, dans laquelle on voit, et les tentatives de Fouquet pour tromper ses geôliers, et les précautions de ceux-ci: «J'ai reçu vos lettres avec des billets écrits par M. Fouquet et avec un livre (écrit sans doute sur les marges); le roi a vu le tout, et n'a pas été surpris de voir qu'il fasse son possible pour avoir des nouvelles, et vous, vos efforts pour empêcher qu'il n'en reçoive. Comme il se sert, pour écrire, de choses qu'on ne lui peut ôter, comme d'os de chapon pour faire une plume et de vin avec de la suie pour faire de l'encre, il est bien difficile d'apporter un remède efficace pour l'en empêcher. Néanmoins vous avez sujet de vous plaindre du valet que vous avez mis auprès de lui, de ce qu'il a écrit, non seulement les papiers que vous m'avez envoyés, mais encore ceux qui étaient dans le dossier de sa chaise, sans qu'il vous en ait averti. Vous devez l'exhorter à être plus fidèle désormais, et comme quelque chose que fasse M. Fouquet pour faire des plumes et composer de l'encre, cela lui sera fort inutile s'il n'a point de papier, le roi trouve bon que vous le fouilliez, que vous lui ôtiez tout ce que vous lui en trouverez, et lui fassiez entendre que, s'il s'avise de faire de nouveaux efforts pour corrompre vos gens, vous serez obligé de le garder avec bien plus de sûreté et de le fouiller tous les jours. Il faut que vous essayiez de savoir du valet de M. Fouquet comment il a écrit les quatre lignes qui ont paru dans le livre en le chauffant, et de quoi il a composé cette écriture.» 26 juillet 1665. Voyez aussi, dans le premier volume de l'Histoire de la détention des Philosophes, les lettres du 21 août, 12 et 18 décembre 1665, et surtout celle du 21 novembre 1667.

Enfin, au bout de deux ans, le prisonnier, renonçant à lutter de ruse avec Saint-Mars, se contenta d'exercer ses beaux talens à la contemplation des choses spirituelles, et composa, de mémoire, plusieurs traités de morale,dignes de l'approbation de tout le monde, pour imiter le ver à soie dans sa coque, dont il avait fait son emblème avec cette devise:Inclusum labor illustrat. Le noble usage que Fouquet fit alors de son temps donna lieu de dire qu'on n'avaitbien connu sa capacité, que depuis sa prison[119].

[119]T. 13 duProcès de Fouquet, p. 365.

[119]T. 13 duProcès de Fouquet, p. 365.

Néanmoins, l'inquiétude du roi était toujours en éveil sur ce que pouvait dire et écrire le prisonnier: on espionnait les personnes qui se rendaient de Paris à Pignerol, et on enjoignait à tous les individus suspects, de quitter cette ville, avant que Fouquet pût entrer en relation avec eux; plusieurs de ses valets, qu'il avait mis dans sa confidence, furent retenus au secret pendant sept ou huit mois, etbien maltraitésayant d'être expulsés de la citadelle; plusieurs soldats de la compagnie-franche passèrent devant un conseil de guerre, pour lui avoirparlé: deux ou trois furent pendus, d'autres envoyés aux galères. Ces malheureux avaient été arrêtés sur le territoire du duc de Savoie, et livrés à Saint-Mars par le major de Turin, qui reçut une récompense de la part du roi. Fouquet, même après les adoucissemens apportés à son sort, dans les dernières années de cette détention, ne pouvait s'entretenir avec personne, sinon en présence de Saint-Mars ou de ses officiers; on ne lui permettait pas decommunication particulièreavec Lauzun: ces deux compagnons d'infortune communiquaient par untrou, à l'insu du gouverneur[120].

[120]Histoire de la détention de Fouquet, par M. Delort, et correspondances relatives, t. 1 de l'Histoire de la détention des Philosophes. Voyez dans lesMémoires de Saint-Simon, t. 20, p. 439, comment s'établirent les rapports secrets de Fouquet avec Lauzun, et la haine qui s'ensuivit entre eux.

[120]Histoire de la détention de Fouquet, par M. Delort, et correspondances relatives, t. 1 de l'Histoire de la détention des Philosophes. Voyez dans lesMémoires de Saint-Simon, t. 20, p. 439, comment s'établirent les rapports secrets de Fouquet avec Lauzun, et la haine qui s'ensuivit entre eux.

Un trait inouï de Saint-Mars témoigne assez jusqu'où s'étendaient les pouvoirs que le roi lui avait conférés, et avec quelle dureté il en usait quelquefois pour obliger Fouquet à renoncer aux projets de fuite que celui-ci nourrissait sans cesse. Au mois de novembre 1669, Fouquet avait jeté des tablettes par sa fenêtre; un soldat, nommé Laforêt, les avait ramassées et se préparait à les remettre àquelqu'unqui lui était indiqué par Champagne, valet du prisonnier: six pistoles avaient été les arrhes du marché; mais Saint-Mars découvrit cette intrigue, saisit les tablettes, les envoya au roi, demanda et obtint l'extradition de Laforêt, réfugié en Savoie, et le fitexécutersur-le-champ: les complices de cet homme furent pareillement jugés et condamnés; le valet Champagne n'eut pas une meilleure fin que Laforêt[121]. Saint-Mars voulut ajouter aux disgrâces de son prisonniercelle d'attacher le cadavre de ce valet aux créneaux du cachot, afin qu'il eût continuellement devant les yeux cet horrible spectacle[122].

[121]Voyez la preuve de cette justice expéditive dans les lettres de Louvois de décembre 1669 et janvier 1670,Histoire de la détention des Philosophes, t. 1.

[121]Voyez la preuve de cette justice expéditive dans les lettres de Louvois de décembre 1669 et janvier 1670,Histoire de la détention des Philosophes, t. 1.

[122]Histoire de la Bastille, par Renneville, t. 1, p. 74. Renneville avait appris cette affreuse anecdote du neveu même de Saint-Mars, lequel la racontaitcomme un acte fameux de l'héroïsme de son oncle, mais désignait Lauzun au lieu de Fouquet pour la victime de cette atrocité. Nous accueillons la tradition de la Bastille avec confiance, parce qu'elle s'accorde avec l'autorité absolue que le roi avait donnée à Saint-Mars, en lui recommandant toutefois de ne pas sortir des termes d'une politesse froide et réservée vis-à-vis de Fouquet. Si Lauzun avait eu à se plaindre d'un pareil raffinement de cruauté à son égard, il n'aurait pas manqué de le publier après sa sortie de prison, et ce trait eût semblé assez neuf pour qu'on prît la peine de le conserver dans les anecdotes du temps, tandis que Fouquet ne put jamais faire part à personne des mystères de douleur qu'il offrait à Dieu. On demeure convaincu en lisant l'histoire de l'araignée, attribuée aussi à Lauzun, que Fouquet est bien réellement le seul contre qui Saint-Mars employait ces ressources de barbarie.

[122]Histoire de la Bastille, par Renneville, t. 1, p. 74. Renneville avait appris cette affreuse anecdote du neveu même de Saint-Mars, lequel la racontaitcomme un acte fameux de l'héroïsme de son oncle, mais désignait Lauzun au lieu de Fouquet pour la victime de cette atrocité. Nous accueillons la tradition de la Bastille avec confiance, parce qu'elle s'accorde avec l'autorité absolue que le roi avait donnée à Saint-Mars, en lui recommandant toutefois de ne pas sortir des termes d'une politesse froide et réservée vis-à-vis de Fouquet. Si Lauzun avait eu à se plaindre d'un pareil raffinement de cruauté à son égard, il n'aurait pas manqué de le publier après sa sortie de prison, et ce trait eût semblé assez neuf pour qu'on prît la peine de le conserver dans les anecdotes du temps, tandis que Fouquet ne put jamais faire part à personne des mystères de douleur qu'il offrait à Dieu. On demeure convaincu en lisant l'histoire de l'araignée, attribuée aussi à Lauzun, que Fouquet est bien réellement le seul contre qui Saint-Mars employait ces ressources de barbarie.

Après la mort vraie ou fausse de Fouquet en 1680, on eut la certitude de ses intelligences avec Lauzun, qui devait savoirla plupart des choses importantes dont M. Fouquet avait connaissance: défense fut donc faite à Saint-Mars d'entrer en aucun discours ni confidence avec M. de Lauzun, sur ce qu'il peut avoir appris de M. Fouquet. Les papiers et les vers de ce dernier avaient étéemportéspar son fils, ce qui déplut fort au roi; mais d'autres papiers, trouvésdans les poches des habitsde Fouquet, furent envoyésen un paquetà Louvois, qui les remit à Louis XIV, intéressé sans doute à les connaître et à les anéantir. Enfin, les deux valets de Fouquet, nommés Larivière et Eustache d'Angers, qui n'ignoraient pas sans doute les secrets de leur maître, furent enfermés dans une chambre où ils n'avaient communication avec qui que ce fût,de vive voix ni par écrit, et Saint-Mars eut ordre de dire qu'ils avaient étémis en liberté, si quelqu'un venait àdemander de leurs nouvelles[123]. Ces précautions extraordinaires ne ressemblent-elles pas à celles qui furent prises en 1703, à la Bastille, pour faire disparaître les vestiges deMarchialy?

[123]Lettres de Louvois, des mois d'avril, mai et juin 1680, t. 1 de l'Histoire de la détention des Philosophes.

[123]Lettres de Louvois, des mois d'avril, mai et juin 1680, t. 1 de l'Histoire de la détention des Philosophes.

L'accusation de Fouquet ne reposait pas sans doute sur des chimères. Ses négociations secrètes avec l'Angleterre; ses projets pour se rendre indépendant et se retirer, en cas de disgrâce, dans sa principauté de Belle-Ile, qu'il faisait fortifier; son empressement à gagner des créatures, qu'il achetait à tout prix, en mettant des charges importantes sous leur nom, et en leur donnant des pensions secrètes; le nombre de ses amis et de seshabitudes; les prodigieuses ressources de son génie actif et audacieux[124]devaient nécessairement laisser, après sa condamnation, des germes de trouble dans l'État et d'inquiétude dans l'esprit de Louis XIV.

[124]Tous ces faits résultent de la lecture des pièces du procès, malgré l'adresse de la défense.

[124]Tous ces faits résultent de la lecture des pièces du procès, malgré l'adresse de la défense.

Fouquet, durant sa détention, n'était pas aussi oublié que l'a dit Voltaire: bien des personnes, qui avaient détourné l'issue funeste d'une accusation de lèze-majesté, s'occupaient encore de sa délivrance, au risque de partager sa prison. Guy-Patin dit, dans une lettre du 16 mars 1666: «Le surintendant de jadis a eu le soin de se faire plusieurs amis particuliers qui voudraient bien encore le servir, et, en attendant l'occasion, ils travaillent à faire un grand recueil de diverses pièces pour sa justification, en quatre volumes in-folio.»

C'étaient ces amis courageux qui, ne pouvant réussir à trouver des presses libres en France, allèrent chercher celles d'Elzevier, en Hollande, pour publier l'innocence du surintendant[125], et qui, malgré les négociations menaçantes de Colbert avec les États-Généraux, firent paraître successivement les quinze volumes in-12 contenant tout le procès de Fouquet, précédé de son éloge non équivoque: «On ne saurait assez admirer qu'un homme comme M. Fouquet, déchu d'une haute et puissante fortune, jeté dans une prison, dépouillé de ses biens, éloigné de ses amis, privé de ce qu'il avait de plus cher, et enfin accablé d'une infinité d'adversaires, (qui sont des disgrâces capables d'abattre et d'étourdir les esprits les plus forts), a pu vaincre tant de difficultés, surmonter tant d'obstacles, souffrir si constamment, se défendre avec tant d'esprit, et résister si vigoureusement, que jamais homme n'a parlé plus pertinemment que lui, qu'il n'a jamais mieux défendu sa cause, ni tant embarrassé ses accusateurs, et que les raisons qu'il emploie pour faire éclater son innocence, invalider les argumens de son antagoniste, et pour rétorquer sur ses parties les crimes qui lui sont imposés, semblent très-concluantes, et comme autant de démonstrations, à la force desquelles il est impossible de ne pas se rendre.» (Tome 1,Au lecteur.)

[125]Le ministre plénipotentiaire de Hollande à la cour de France écrit au grand-pensionnaire Jean de Witt: «On aiciavis de bonne part qu'on imprimait à Amsterdam quelques pièces du procès de M. Fouquet, où, comme on croit, M. le chancelier, M. Colbert et quelques autres seigneurs pourraient être attaqués. Il est certain que cela ne peut être agréable au roi.» (27 février 1665.) «Je suis fâché que les actes du procès de M. Fouquet aient été publiés avant qu'on en ait pu arrêter l'impression. On m'a rapporté que M. Colbert s'en est plaint avec aigreur.» (13 mars 1665).Lettres et négociations de Jean de Witt, t. 3.

[125]Le ministre plénipotentiaire de Hollande à la cour de France écrit au grand-pensionnaire Jean de Witt: «On aiciavis de bonne part qu'on imprimait à Amsterdam quelques pièces du procès de M. Fouquet, où, comme on croit, M. le chancelier, M. Colbert et quelques autres seigneurs pourraient être attaqués. Il est certain que cela ne peut être agréable au roi.» (27 février 1665.) «Je suis fâché que les actes du procès de M. Fouquet aient été publiés avant qu'on en ait pu arrêter l'impression. On m'a rapporté que M. Colbert s'en est plaint avec aigreur.» (13 mars 1665).Lettres et négociations de Jean de Witt, t. 3.

Guy-Patin dit, au mois de septembre 1670: «Il est certain que le roi d'Angleterre a écrit au roi en faveur de M. Fouquet; mais il n'y a pas d'apparence que M. Colbert consente à cette liberté, contre laquelle il a fait tant de machines:Intereà patitur justus.» Guy-Patin dit ailleurs que les jésuites, à qui Fouquet,leur grand patrondu temps de ses richesses, avait donné tant de marques de munificence (plus de six cent mille livres), s'employaient aussi, par reconnaissance, à secourir leur bienfaiteur, dont les chiffres brillaient toujours en caractères d'or sur les reliures des livres du collége de Clermont, à Paris[126].

[126]Lettre de Guy-Patin, du 12 septembre 1661. Nicolas Fouquet donna au collége de Clermont mille livres de rente pour acheter les livres qui manquaient à la bibliothèque. Piganiol de la Force,Description de Paris, 1765, t. 5, p. 423. J. G. Nemeitz, dans sonSéjour de Paris, Leyde, 1727, 2 vol. in-12, dit que cette pension annuelle s'élevait à mille écus. «Les livres qu'on achète pour cet argent sont marqués au dos de deux Φ grecs, qui doivent signifierFrançoisFouquet.» t. 1, p. 261. Ce n'est pasFrançois, maisFouquettout court, que signifie cette lettre grecque, puisque la fondation était l'œuvre de Nicolas Fouquet et non de son père. Au reste la Société de Jésus essaya de servir Fouquet dans sa prison, car le père Des Escures, supérieur des jésuites à Pignerol, parutsuspectet n'eut plus la permission d'entrer au donjon; Fouquet ne put même obtenir que ce supérieur le vînt entendre enconfession générale. V. le 1ervolume de l'Histoire de la détention des Philosophes.

[126]Lettre de Guy-Patin, du 12 septembre 1661. Nicolas Fouquet donna au collége de Clermont mille livres de rente pour acheter les livres qui manquaient à la bibliothèque. Piganiol de la Force,Description de Paris, 1765, t. 5, p. 423. J. G. Nemeitz, dans sonSéjour de Paris, Leyde, 1727, 2 vol. in-12, dit que cette pension annuelle s'élevait à mille écus. «Les livres qu'on achète pour cet argent sont marqués au dos de deux Φ grecs, qui doivent signifierFrançoisFouquet.» t. 1, p. 261. Ce n'est pasFrançois, maisFouquettout court, que signifie cette lettre grecque, puisque la fondation était l'œuvre de Nicolas Fouquet et non de son père. Au reste la Société de Jésus essaya de servir Fouquet dans sa prison, car le père Des Escures, supérieur des jésuites à Pignerol, parutsuspectet n'eut plus la permission d'entrer au donjon; Fouquet ne put même obtenir que ce supérieur le vînt entendre enconfession générale. V. le 1ervolume de l'Histoire de la détention des Philosophes.

Certes, les jésuites, tout-puissans par le canal du père La Chaise, auraient obtenu la grâce de leur patron, si la prison perpétuelle n'avait puni que les fautes politiques de Fouquet. C'était son amour-propre d'homme et d'amant que Louis XIV vengeait par cette cruelle captivité; car, sans parler de la supposition entièrement dénuée de preuves, qui s'est présentée à nous dans l'examen de la nouvelle d'Adelaïs, il est certain que Fouquet passait pour avoir eu les prémices de trois amours du roi.

Mllede Beauvais, Mllede La Vallière et Mmede Maintenon, autrefois MmeScarron, furent en butte aux galanteries du surintendant, ainsi que le prouvèrent non seulement des brouillons de lettres écrites en son nom par son secrétaire Pellisson, et trouvés dans ses poches au moment de son arrestation, mais encore des lettres de presque toutes les femmes de la cour, découvertes dans une cassette à Saint-Mandé. Le roi, qui dépouilla lui-même les papiers de Fouquet[127], ne voulut pas que ces tendres correspondances, parmi lesquelles fut compris le nom de la prude Mmede Sévigné[128], figurassent dans l'inventairedes papiers du surintendant.

[127]Mllede Scudéry blâme indirectement la conduite de Louis XIV, dans lesConsidérations nouvelles sur divers sujets, 1684, 2 vol. in-12, qu'elle dédia pourtant au roi. «Après la bataille de Pharsale, dit-elle au chapitrede la Magnificence, on remit entre les mains de César des cassettes qui contenaient tous les papiers de Pompée. La politique et la prudence eussent peut-être voulu qu'il les eût examinées soigneusement. Comme il avait résolu, après cette grande victoire, de gagner les cœurs par la douceur et la clémence, il ne voulut point savoir les secrets d'un ennemi vaincu et mort, il ne voulut point savoir les noms des amis particuliers de son ennemi et fit brûler tous ses papiers sans les lire.»

[127]Mllede Scudéry blâme indirectement la conduite de Louis XIV, dans lesConsidérations nouvelles sur divers sujets, 1684, 2 vol. in-12, qu'elle dédia pourtant au roi. «Après la bataille de Pharsale, dit-elle au chapitrede la Magnificence, on remit entre les mains de César des cassettes qui contenaient tous les papiers de Pompée. La politique et la prudence eussent peut-être voulu qu'il les eût examinées soigneusement. Comme il avait résolu, après cette grande victoire, de gagner les cœurs par la douceur et la clémence, il ne voulut point savoir les secrets d'un ennemi vaincu et mort, il ne voulut point savoir les noms des amis particuliers de son ennemi et fit brûler tous ses papiers sans les lire.»

[128]Bussy-Rabutin raconte dans sesMémoiresque le chancelier lui dit que les lettres de Mllede Sévigné «étaient des lettres d'une amie qui avait eu de l'esprit, et qu'elles avaient bien plusréjouile roi que les douceurs fades des autres lettres; mais que le surintendant avait mal à propos mêlé l'amour avec l'amitié.» Mmede Sévigné néanmoins fut très-contrariée de cette découverte: «Que dites-vous detoutce qu'on a trouvé dans ses cassettes? dit-elle dans sa lettre du 11 octobre 1661. Je vous assure que quelque gloire que je puisse tirer par ceux qui me feront justice de n'avoir jamais eu avec lui d'autre commerce que celui-là, je ne laisse pas d'être sensiblement touchée de me voir obligée de me justifier et peut-être fort inutilement à l'égard de mille personnes qui ne comprendront jamais cette vérité. Je pense que vous comprendrez bien aisément la douleur que cela fait à un cœur comme le mien.»

[128]Bussy-Rabutin raconte dans sesMémoiresque le chancelier lui dit que les lettres de Mllede Sévigné «étaient des lettres d'une amie qui avait eu de l'esprit, et qu'elles avaient bien plusréjouile roi que les douceurs fades des autres lettres; mais que le surintendant avait mal à propos mêlé l'amour avec l'amitié.» Mmede Sévigné néanmoins fut très-contrariée de cette découverte: «Que dites-vous detoutce qu'on a trouvé dans ses cassettes? dit-elle dans sa lettre du 11 octobre 1661. Je vous assure que quelque gloire que je puisse tirer par ceux qui me feront justice de n'avoir jamais eu avec lui d'autre commerce que celui-là, je ne laisse pas d'être sensiblement touchée de me voir obligée de me justifier et peut-être fort inutilement à l'égard de mille personnes qui ne comprendront jamais cette vérité. Je pense que vous comprendrez bien aisément la douleur que cela fait à un cœur comme le mien.»

Celui-ci nia pourtant, avec une énergique et noble indignation, avoir rien reçu ni rien écrit de semblable àcertaineslettres qu'on lui attribuait:

«Ce que je ne puis dissimuler, dit-il (t. 12, p. 94 duProcès de M. Fouquet), c'est l'horreur des outrages que mes ennemis ont vomi contre mon honneur, au moment où j'ai été arrêté, ayant méchamment, et par un complot qui ne peut avoir été concerté qu'avec les démons les plus enragés, supposé des lettres scandaleuses que les plus perdues de toutes les femmes publiques ne voudraient pas avoir écrites ni pensées, et d'avoir eu l'effronterie de les publier sous des noms de personnes de qualité qu'on a voulu diffamer par-là, et me rendre odieux au roi et au public, encore que tout fût calomnieusement forgé dans la boutique de ces abominables forgerons qui n'éviteront jamais le châtiment de leurs méchancetés, puisqu'elles sont si détestables, qu'elles ne sauraient être vengées que par l'enfer même qui les a produites, ou par une pénitence publique qui répare la réputation de toutes les personnes qui peuvent y avoir intérêt.

»On a eu l'impudence de dire que ces lettres dissolues avaient été trouvées sous mes scellés, et ceux qui les avaient mises dans leur poche, en sortant de leur propre maison, ont feint de les avoir trouvées dans la mienne.Ils y ont mêlé le nom des personnes qui pouvaient animer le roi contre moi, et pendant que j'étais rigoureusement détenu et sans commerce, on distribuait par tout le royaume les copies de ces infâmes compositions d'un infâme auteur!

»Peut-on bien seulement entendre le récit deCRIMES SI ÉNORMES, sans que les cheveux en dressent sur la tête?peut-on s'étonner assez de l'excès d'une telle rage? et peut-il rester quelque action à laquelle des gens capables d'avoir commis cette exécration aient fait scrupule de se porter pour satisfaire leurs intérêts et leur ambition, puisqu'ils ont bien pu se résoudre à celle-là, qui est le comble de toute la malignité la plus diabolique?

»L'on n'a pas voulu me permettre d'informer des papiers que l'on a supposés malicieusement entre les miens; les coupables ont eu recours à l'autorité du roi pour les mettre à couvert d'une recherche qu'ils ont eu raison de craindre, et il ne me reste pas de voie humaine pour faire connaître la vérité. Mais je prie le Dieu vivant, sévère vengeur des parjures, en la présence duquel j'ai dicté et signé ceci, de me perdre sans miséricorde, si ces infâmes lettres qu'on a fait courir par le monde ne sont des pièces méchamment et calomnieusement fabriquées par mes ennemis, lesquelles n'ont jamais été du nombre de mes papiers, et je conjure en même temps la justice divine de rendre cette vérité si connue et si manifeste, que le roi puisse apprendre l'indigne trahison qu'on a faite, non seulement à moi, mais à sa majesté, et les honteux artifices dont on s'est servi pour surprendre sa bonté et pour l'animer à ma perte!»

A cette éloquente déclaration, Fouquet ajouta la note suivante, signée de sa main:En écrivant ceci, j'en ai juré sur les saints Évangiles de Dieu, en présence de mon conseil et de M. d'Artagnan(qui le gardait à vue).

Quelles étaient donc ces lettresinfâmesqui pouvaientanimerle roi à la perte de Fouquet? Ce n'étaient point assurément ces billets remplis dedouceurs fades, qui avaientréjouile roi, selon Bussy-Rabutin. Quels étaient cescrimes si énormesdont on ne pouvait entendre le récit,sans que les cheveux en dressent sur la tête? Fouquet n'eût point qualifié de la sorte des propositions galantes adressées à Mllede La Vallière. Que contenait cette cassette, si secrètement ouverte, que Letellier avait vuseul avec le roiles lettres qui étaient dedans[129]? Pourquoi ce serment fait sur l'Évangile avec tant de solennité, pour nier toute participation à des lettresscandaleuses? Fouquet paraissait moins ému lorsqu'il avait à répondre aux accusations de lèze-majesté, devolerieset de complots contre l'État.


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