Ils dînaient sur un côté de la maison qui regardait vers la campagne ouverte. Le parc, mi-partie bois, mi-partie gazon, dévalait en nombreux accidents jusqu’à se confondre avec des prairies. La lune laissait couler une joie chaude : elle jouissait de la présence secrète et ininterrompue du soleil.
L’alcool et une coquetterie éperdue menaient le train. Les intrigues habituelles, autour de Finette et de Gille, les laissaient seuls. Tous se laissèrent aller à la pente claire qui, grâce à ses diverses inclinaisons, les cacha les uns aux autres.
Les mains de Finette pressèrent, sous l’étroite ceinture, une taille qui se cambra. Elle cherchait la peau propre, salée d’une légère sueur, après la zone du tabac inoubliable.
Elle l’embrassa sur la bouche, dans le cou.
Pendant le dîner, Gille avait senti ce qui allait arriver. Dans une maison isolée, on l’avait attiré dans un guet-apens. Prisonnier d’une femme en allait-il oublier la foule des femmes ? Cette image de Finette, qui peu à peu restait seule, ne commençait-elle pas de le hanter ? Mais, prise dans un jeu de glaces, elle était partout et nulle part. N’allait-elle pas s’asseoir au milieu de ces glaces et à force d’immobilité, de réalité, lasser leur machination infinie, les faire tomber en miettes ? N’avait-il pas toujours attendu au fond de lui-même une telle occasion de se rassembler, de se ramener sur un objet unique ? Mais une troupe en embuscade, qui a longtemps guetté, se fatigue : elle est soudain surprise par l’apparition du butin. Gille, à l’instant où Finette s’approchait de lui, n’était que désarroi. Il criait son alarme : mon cœur, mon corps, ma tête et mes lunettes ! Compagnons vautrés dans les songes, leurrés de tabac et de vin, béants au ciel, éreintés par les bergères.
La petite main de Finette ne dispersa pas des questions oiseuses et turbulentes. « Jusqu’où veut-elle aller ? Comment est-ce que je lui plais ? Est-elle jolie ? » qui continuaient de la viser comme un point lointain et abstrait. Elles occupaient l’esprit de Gille et n’y laissaient pas de places pour les impressions souples qu’y auraient dû faire des formes charmantes.
Il fit un effort pour chasser ces intermédiaires encombrants, il serra ce corps qui se serrait contre lui, dans l’herbe. La flexion de ces reins flattait ses mains ; ces cuisses chaudes le mêlaient dans la familiarité. Une langue était un petit démon humide et chaud. Gille lui oppose un autre petit démon semblable. Et voilà que le spectacle de leurs agiles exercices n’était qu’une nouvelle distraction d’où ne lui venait qu’une sensation légère et isolée, qui ne rayonnait pas et qui lui faisait oublier de former des images plus larges qui embrassassent tout ce corps et le sien.
Ainsi il attendait des phénomènes dont l’apparition devenait plus improbable à mesure qu’il les prévenait davantage par cette expectative. Si bien, que l’inquiétude entra en lui : il craignit de ne pouvoir donner aux offres de sa voisine, qui devenait plus pressante, les acquiescements convenables. Aussitôt ses pensées coururent la campagne si follement qu’il n’y eut plus d’espoir de les ramener sur ce corps pourtant si bien ramassé sous ses doigts.
Il aurait dû se détourner franchement, il n’y songea même pas, empesé par la politesse. Un moment il crut que de multiplier les gestes l’animerait et il esquissa quelques flatteries autour des seins et du ventre de Finette. Mais ces flatteries l’engageaient à aller plus loin ; or il sentait bien qu’il ne les suivait pas. Alors, avec une tardive prudence, il les raccourcissait.
Mais la femme allait de l’avant, et sa main le cherchait. Gille pensa que son aide pourrait le sauver et il entr’ouvrit son pantalon. Finette ne rechigna pas et un instant après Gille put se croire en mesure de la satisfaire. Et las ! il suffit de quelques secondes pour écarter des voiles pourtant bien minces et déjà son élan s’atténuait.
Finette revint à la charge, mais ses manœuvres restaient timides ou paresseuses : Gille ne put se rassurer. Il montra son désarroi par une nouvelle gaucherie : moins sûr encore que la première fois de ses effets, il voulut tenter pourtant l’aventure derechef. Il réussit du moins à ouvrir les yeux de Finette qui jusque-là avait été enfoncée dans une fervente rêverie. Elle vit enfin qu’aucun achèvement ne lui viendrait de ce garçon qui, s’abandonnant à sa langueur, renonça même à la servir par des moyens moins méritoires et s’étalant sur le dos, ne bougea plus.