XIV

Il regardait un corps charmant. Il entrevoyait dans le mouvement des seins s’écartant l’un de l’autre comme un troupeau passe la barrière, ou dans la flexion de l’épine dorsale qui semblait crier grâce à la mort, des formules heureuses. « Ces courbes forment un vocable émouvant, tout cela veut dire quelque chose. Tout cela s’enchaîne aux autres grâces du monde. Pourtant pour Finette il n’y a rien dans le monde au delà de son nom. Elle se recourbe pour s’aspirer toute. « Quoi ? murmure-t-elle, ne jamais s’arrêter, ne jamais jouir ? » Et dans ses bras, elle croit que je m’arrête et que je jouis comme elle-même. Mais moi je m’effraie devant ce vase clos où le monde s’engouffre et devient néant.

Néant ! J’ai vite fait de prononcer ce mot que je ne comprends pas. Il est impossible pourtant que mes gestes autour de Finette ne fassent aucune réalité. Je m’interromprai bientôt, selon un certain ordre de faits qui concerne cette planète, je mourrai, comme nous disons, mais quelque chose de moi qui est aussi bien dans l’accent de mon corps que dans celui de mon esprit, rayonne éternellement. Si peu attaché que je sois à Finette, l’esprit souffle quand je tourne mon visage vers elle ou lève ma main sur son épaule. Il s’élève entre nous si peu que j’y sois un chant. Or, un chant est-il jamais perdu ? »

Mais alors il repensait à Jacqueline, et une vieille pensée le poignait encore. « Aucun moment de ma vie n’a eu ou n’aura la réalité de ce moment qui s’appelle Jacqueline. Toutes les autres femmes tombent en ruines dans mes mains. A peine suis-je dans leur lit que d’un brillant fantôme il ne me reste qu’un amas de fragments : beautés, laideurs, ridicules. Je ne puis pétrir cette matière défaillante. » Et de nouveau il tournait un œil inquiet sur la substance de Finette. Mais la pulpe de cette bouche, de ce sexe était bien serrée. Alors il s’écriait encore : « Pourquoi repenser à Jacqueline, quand je tiens Finette dans mes bras ? Toujours la paresse, alors ? Pourquoi ne pas accorder enfin au présent la réalité qui lui est due ? »

Peu à peu il voyait quel obstacle Jacqueline était entre Finette et lui.

Alors il voulait mieux connaître la valeur de ce qui le gênait.

« Tant pis, je penserai à Jacqueline encore, mais ce sera pour rompre les molles légendes de ma mémoire. Je mets une pointe neuve sur ce disque d’une autre année et j’écoute d’une oreille mieux percée ces sons bien connus. D’ailleurs j’ai tant rêvé de Jacqueline, je peux bien y penser, une fois. Allons. Voyons. Mettons au moins de l’ordre dans tout cela. Il y a eu les circonstances et leur solennité éblouissante de cymbales, le coup de désir, l’envie de vaincre, l’effort pour la séparer du monde, et puis la descente, le freinage désespéré, la peur, la peur de s’avouer si vite vaincu par sa victoire, la peur de finir ; enfin, après l’hallucination de posséder, le refus effaré de lâcher ce qu’on tient, pour que cela aille à un autre. »

Mais tandis qu’il essayait de discerner ses souvenirs qu’il s’était plu jusqu’alors à garder en masse comme il les recevait et à ne point diviser par une réflexion qu’il n’imaginait que triviale, il fut encore souvent repris par des mouvements anciens où se mêlaient le regret, la dévotion, les tâtonnements de son âme.

« Il me semble pourtant avoir vécu, que diable ! Je n’ai pas eu la berlue. Jacqueline existe, avec sa belle nature, avec son âme qui est bien à elle, qui m’offre des traits uniques, inoubliables. Nous n’avons pas rêvé, mon cœur. J’ai aimé tout cela, et d’une jolie force !

Alors quoi ! si je l’ai aimée, je l’aime encore. Comment pourrai-je dire : j’ai aimé ! Si cet amour a été, donc il est. Je ne vois pas un moyen honorable de sortir de là. L’amour, c’est en dehors du temps, je ne vois pas comment le temps peut en venir à bout. Et deux amours ne peuvent se superposer dans mon âme : si un nouvel amour fait son chemin dans mon cœur, c’est qu’il ne rencontre aucun obstacle, il est seul. Ah ! ma tête, mon cœur ! Comment dans ma vie accorder plusieurs chants ? Comment l’âme peut-elle admettre une succession ?

Je ne vois pas du tout comment, par exemple, Finette pourrait cohabiter dans mon cœur avec Jacqueline. Même si cela était vraiment dans mon cœur, cela ne m’entrerait jamais dans la tête, et j’en resterai tout dérangé et finalement perdu. Et puis j’ai peur, peur de disperser irrémédiablement le pouvoir des mots que j’ai chuchotés à Jacqueline certains soirs avec passion. J’ai peur de casser, de perdre le fil de ma vie en reniant aujourd’hui un moment sur lequel j’ai évoqué solennellement la force de l’éternité. Car, encore une fois, ce serait renier Jacqueline que d’en aimer une autre. Si un jour je dis : « Je t’aime » à une autre femme — sans doute, ce ne sera pas Finette — une voix décisive prononcera au même moment dans l’infini (mon Dieu, qu’est-ce encore que ce mot que je ramasse ?) « il n’a pas aimé Jacqueline » ou au contraire « il n’aime pas cette femme, il aime Jacqueline en tout temps et en tout lieu ». Un « je t’aime » ne peut coexister avec un autre « je t’aime » dans l’immobilité d’une âme forte. Ceux qui disent que c’est possible, ce sont des faibles. »

Mais plus la conception de l’amour qui s’imposait à lui était rigoureuse, plus il sentait péniblement le joug de Jacqueline qui l’incarnait.

« Donc mon amour pour Jacqueline continue. Mais où ? ni dans mes nerfs, ni dans mes muscles. C’est un point abstrait. Or je ne veux pas qu’il y ait dans mon esprit, le moindre frisson qui ne se prononce dans un effort musculaire. Certes, je ne renonce pas à rêver ma vie, mais je prétends aussi vivre mes rêves. On m’a forcé à croire que les actes, c’était du rêve. Mais je sais aussi, tant par l’expérience que par l’étude de ceux qui ont tiré le plus d’eux-mêmes et de la nature, qu’on peut mettre une formidable réalité dans les rêves. Je puis bien fondre tout cela dans un seul jet où fuse tout mon sang. »

Gille ne pouvait admettre le pouvoir de simultanéité de son âme, que Jacqueline vécût en lui, et fît place à côté d’elle à Finette ou à toute autre. Il voulait lui donner tout, ou lui retirer tout. Si elle était actuelle, en lui, il n’y en avait que pour elle. Si Finette s’accrochait, Jacqueline, du coup, devait lui céder tout le terrain.

« Mais comment puis-je réduire ma vie à un souvenir ? Est-ce que je ne confonds pas le souvenir de l’amour avec l’amour ? Et comment puis-je réclamer l’éternité pour quelque chose d’humain ?

Car mon âme est éternelle, mais non point les actes qu’elle accomplit. Il n’y a d’éternel en moi que mon amour de Dieu. Mais pourquoi ne serait pas aussi éternel mon amour pour une des âmes qu’il a créées aussi éternelles que lui ? »

« Jacqueline n’est qu’un souvenir », en vint à s’écrier Gille.

Coup terrible pour Jacqueline. « Car », se disait-il depuis quelque temps, effrayé par le poids, soudain senti, de son passé et des idées qu’il en tirait sur lui-même, « j’ai horreur de la mémoire, je ne veux plus accorder une minute à la mémoire. Si Jacqueline n’est que cette creuse poupée que se façonnent cette sorte d’hommes qui, à vingt ans, se retournent sur leur dix-neuvième année pour en vivre déjà, je m’en vais la casser tout de suite. Je n’ai pas vécu, soit ; mais je m’en tiendrai là ; pas de substitut imaginaire, pas de prestige du passé. »

C’est ainsi que Gille commença de prendre Finette en méfiance et en doute.

La seule issue pour lui c’était de se prouver qu’il n’avait pas aimé Jacqueline, que son âme était vierge. Ainsi seulement il pouvait croire à l’avenir.

C’est pourquoi il voulut revoir Jacqueline et il revint vers elle, tout changé, avec un parti-pris de cruauté et de destruction.


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