Un effet de sa conciliation avec Finette qui déplaisait fort à Gille c’était de forcer son rapprochement avec Luc. Ce fut en tout cas, le moment de son séjour chez Finette où il le vit le plus souvent.
Maintenant que l’événement dont l’approche l’avait mis en émoi était accompli, Luc, apaisé, montrait un autre côté de son caractère qui ne manquait pas de jolis aspects. Luc était un garçon d’aspect solide, aux cheveux roux, aux épaules fermes, un peu corseté dans une raideur volontaire, qui à certaines heures semblait s’intéresser au développement de la Nature comme s’il pouvait y participer.
Gille ne savait plus distinguer nettement dans ce visage ni dans ce corps ce qui pouvait en marquer l’exception.
Quelquefois il essayait de se rappeler le sentiment que lui avait donné leur première rencontre ; mais ce contact n’avait été ni sûr ni juste puisque l’esprit de Gille était prévenu et qu’il avait lancé à la face de Luc une interprétation préalable de tous ses gestes.
Pourtant il voyait bien que sur ce corps assez robuste un réseau pesait subtilement, qui n’était pas fait que de ses craintes et de ses répugnances à lui Gille, mais qui déviait et amortissait légèrement tous les gestes de Luc, en sorte qu’à l’observer, il finissait par discerner, inscrit dans sa forme virile, comme un fantôme médiumnique, phosphorescent, prisonnier, dont toute l’inflexion secrète soulignait la personne apparente d’un désaccord à peine murmuré, mais gênant comme ne l’est nullement un mensonge de femme, parce ce désaccord insultait de l’intérieur et de la façon la plus inexpiable à la fruste convention de sincérité qui est entre les hommes et qui est le ressort même de l’activité de Dieu.
A cause de cette rupture de pacte, que nul aveu, nulle franche explication ne pouvait réparer, Gille était arrivé à la certitude qu’il ne pourrait jamais entrer avec toute la sympathie humaine dans le système de justification du monde propre à Luc, et cette solution de continuité dans la vie lui paraissait intolérable. Pourtant Gille découvrait avec horreur que son vice laissait chez son camarade des parties entières d’humanité à peu près intactes. Sous certains rapports, Luc était même moins détérioré que certains des amis de Gille plus normaux, si faibles auprès des femmes. Gille ne cessait de se comparer à son insolite voisin avec une inquiétude industrieuse. Il y avait déjà quelque temps qu’il avait remarqué que ce qui le frappait le plus dans Luc, ce n’était pas la nature du mal, mais son acuité. « Luc n’est pas foncièrement différent de moi ; il ne peut rien y avoir, après tout, d’infranchissable entre deux hommes. Mais quelque chose qui est en moi, est chez lui plus tranché, à vif. Je ne puis attribuer seulement à l’effet de la terreur sociale que propagent chez moi les mœurs de Luc et de ses semblables, le malaise profond que je ressens à son contact. Ce n’est pas la rétraction de ma pudeur offensée ; je n’ai plus vingt ans, et Luc a autant de pudeur que moi. »
Gille sentait confusément que Luc personnifiait tout le délire qui était en lui et autour de lui. Double délire qui à la fin, n’en fait qu’un, mais il avait mis du temps avant de pouvoir tout discerner.
Il y avait d’abord l’ordre physique :
« Cette vision obsédante des formes de la femme, cela s’appuie-t-il encore dans l’univers sur des correspondances plus fécondes que cette fixité stérile de Luc sur les formes de l’homme ? N’est-ce point simplement chez lui comme chez moi le culte idolâtre des images, des images apparues dans l’encens du désir. Le plaisir n’est rien pour moi. Cela ne tient pas grand’place dans ma mémoire ni dans mon atteinte. Toute mon attention, tout mon émoi se portent et s’arrêtent sur un instant précédent dans la suite fatale de la terrible méditation sexuelle : voir un corps. Or l’homme, à l’origine — je porte en moi cette origine idéale — l’homme se jette sur la femme, mais il ne la voit pas, ou, s’il la regarde, il ne voit que des signaux mêlés, des drapeaux agités qui font un appel flamboyant. Mais peu à peu le plaisir fait sa place en lui. Il ne l’oublie plus, il le recherche. Il le chante. Dans son chant, il loue les formes au milieu desquelles se déploie l’orgasme. Peu à peu, ces formes se détachent, existent par elles-mêmes. L’enthousiasme de Dieu, le tonnerre d’inspiration d’où jaillit le monde, la frénésie de la Création traversent l’homme dans cet instant formidable du déluge du sang. Il aperçoit un sein, il se raccroche à un sein comme à quelque chose de terrestre, dans cette irruption trop forte de ce qui est plus qu’humain, de l’universel, du panique sur la planète.
Mais de la vue de ce sein, il reste frappé à jamais, il ne se rappelle plus que ce sein. Et il veut le revoir encore pour qu’il lui redise la fulgurante leçon de la vie. Bientôt il n’entend plus la leçon ; fasciné, hébété, il ne voit plus que le signe qui lui tient lieu de tout. Perdu dans une rêverie acharnée, dans une paresse triomphale, il n’a plus la force ni le goût de concevoir l’acte de la vie dans ces tenants et ces aboutissants. Il n’y a plus en lui cet appétit universel qui lui faisait nourrir le monde. Il se détache des arbres et des étoiles, ne naissent plus de lui ni dieux ni enfants. La prière n’a plus de sève, c’est une formule desséchée qu’il marmotte sénilement.
L’homme n’est plus le créateur. Il se contente du souvenir de l’enthousiasme géniteur, de ce sein qui lui apparut quand il était jeune, dans le rut, parmi les flots de suc de la forêt. O suggestion inoubliable, inépuisable, éreintante. Cerveau calciné, lombes où coule une dernière lave.
Mais alors un sein ou autre chose. Le goût que j’ai d’un sein est tout aussi artificieux que celui de Luc pour la forme masculine. »
Ensuite l’ordre sentimental.
Gille s’assurait qu’il y avait là encore moins de différence entre Luc et lui. Ils eurent un jour, une discussion assez inattendue sur ce chapitre.
— C’est agaçant, commença Luc, vous avez toujours l’air de faire allusion à un personnage autre que vous n’êtes. Par exemple, plusieurs fois, vous avez affirmé devant Finette et devant moi, et de quel ton, plein de reproches grincheux à notre égard et quant à vous-même, plein de l’assurance la plus arrogante, que l’on pouvait fort bien remplir sa vie d’un seul amour et dans le mariage encore. Vous aviez tranquillement l’air de dire que vous étiez un tel homme !… C’est le ton, vous comprenez, qui me fait rebiffer.
— Oui, c’est vrai, je dois vous paraître un olibrius incroyable. Mais vous savez, au moins, que je ne suis pas un hypocrite. Non, mais je suis pédant, par moments. Et puis un naïf, si vous voulez. Enfin je crois vraiment que je puis vivre une autre existence que la présente. J’attends à tout instant qu’elle commence et j’ai sur son développement des idées très arrêtées.
Son âme, contenue pendant des mois et des années, lui remontait à la gorge, il éclatait en confidences dont l’occasion et la forme étaient mal choisies.
— Luc, je ne saurais vous dire comme votre vie m’effraie. Où allez-vous ? Ne voulez-vous vraiment aller nulle part ? Vous courez d’un être à un autre être ?
— Mais, mon vieux, vous êtes comme moi, et bien pire que moi. Enfin depuis que vous êtes ici…
— Mais, moi, je ne me remue que pour m’arrêter. Je cherche pour trouver.
— La belle affaire, nous sommes tous comme vous.
— Mais non, vous cherchez pour chercher, vous seriez dégoûté de trouver.
— Et vous, donc ? je voudrais voir ça. D’ailleurs, je suis bien tranquille, nous ne trouverons ni vous ni moi.
— Mais vous savez, reprit Gille, je n’ai jamais été comme vous. Jamais je ne jouis de la multiplicité de mes expériences. Certes j’admire le déploiement de la chair, c’est un grand arbre dont le bruissement de multitude remplit le ciel. Mais c’est là concupiscence esthétique et non pas sensuelle.
J’aurais voulu être peintre. Je ne suis jamais repu de la variation infinie et imperceptible des formes, de l’enchaînement inlassable des figures. Mais cette jouissance interminable, c’est autant de dérobé au plus mordant de mon âme qui, à la fin est accablé sous la masse monotone où retombent bientôt tant d’accidents charmants.
Je n’ai jamais cru que j’augmentais ma connaissance et ma possession par le nombre, par la multiplication. Je ne crois pas qu’on puisse additionner les âmes les unes aux autres. Je ne cherche pas l’âme du monde. Je ne suis pas de ces quêteurs vagues qui glanent brin à brin, dans une succession indéfinie, les criants traits dispersés de la figure universelle.
Ai-je jamais cru, quand j’étais auprès d’une femme, quand un malaise bien connu s’emparait de moi, que je souffrais d’être arrêté devant le fragment insuffisant d’un grand système répandu dans l’espace ? Pensais-je qu’il était injuste qu’un morceau attachât mes yeux, alors que mon ambition réclamait l’ensemble et que je me faisais fort de lancer mon filet et de ramener toutes les étoiles ?
Non, je cherche une âme, une seule, telle que Dieu l’a faite, de ce limon dans sa main de sculpteur, pour Adam, l’homme occidental. Toute cette indifférence, Luc que vous me voyez répandre sur ces années, prouve enfin que j’obéis à un dessein précis. Quand je ferme les yeux, homme perdu, écoutez-moi, je vois un grand corps blanc. Ce corps, j’en pressens minutieusement dans mon cœur toute la particularité : une âme en imprègne la peau. Que dans ce grand corps blanc dont j’approche en écartant les corps emmêlés de mille prostituées, sans oublier les belles dames, que son âme descende enfin et je le reconnaîtrai. Vous savez, soudain, on perçoit un petit trait, joue un déclic délicat ; enfin, on touche l’humain. Ce jour viendra, alors je me demanderai comment, homme, j’ai pu me passer de l’humain. Alors je me lierai à jamais à quelque chose de singulier. J’accomplirai le dessein de Dieu qui est, ayant créé les âmes, de faire adorer en chacune par quelque autre son univers.
— Gille, vous êtes inouï, mais j’aime ça. Pourquoi ne nous parlez-vous jamais sur ce ton-là ? Ça vous va bien. Ça vaut ce que ça vaut, mais on voit un peu de quoi vous êtes fait.
— Non, c’est idiot, on devrait pouvoir dire ça autrement, plus simplement, plus gaîment.
— Seulement tout cela me laisse rêveur. Je me fous de la philosophie, mais j’aime parler de l’amour, c’est tellement fou, ce qu’on peut dire. Vous affirmez des choses : par exemple, vous dites qu’on n’apprend rien à traîner sa bosse. Au fond c’est ce que vous dites, hein !
— Ah ! si, à coucher avec des tas de femmes, j’ai appris beaucoup, mais c’est superficiel. Et au contraire, ce que je sais me trompe sur ce que je ne sais pas.
— C’est vrai, quand on rencontre un nouvel être, tout est à recommencer, c’est comme si on n’avait rien appris avec les autres, mais tout de même… et j’admets qu’on rencontre un être qui pour vous vaille tous les autres, qui soit comme un raccourci étonnant. Mais justement… tenez, c’est comme une addition : vous placez des nombres les uns sous les autres, toutes les femmes que vous avez eues ; vous en écrivez un dernier sous lequel vous tirez le trait ; ce dernier est là par pur hasard, sa place n’est pas privilégiée, dans le total il ne vaut qu’accru de tous les autres. Mais pour vous parce qu’il vient en dernier, il vous fait oublier tout le reste. Enfin si un jour vous vous contentez d’une femme, vous feindrez de ne plus tenir compte de toutes les précédentes, mais en réalité vous jouirez tant de celle-là parce qu’elle est enrichie de toutes les autres.
— Mais non, l’amour c’est justement l’impression de la totale différence. Tout d’un coup on échappe à la loi des nombres. On rencontre une femme, et quelques jours après, on s’aperçoit qu’elle est non pas préférable, mais irremplaçable. Et il ne s’agit plus ni du charme lent de l’habitude, ni des fantasmagories de la désuétude. Au fond d’une âme, je perçois la palpitation essentielle et, du coup, je touche à une source inépuisable de suggestions. Ce que je semble avoir sacrifié, je le retrouve au centuple. Dans ce petit miroir étroit, je puis évoquer en profondeur plus de diversité passionnelle que don Juan dans tout le cours de ses longs et maladroits travaux. Je possède le secret d’une contraction ineffable qui l’emporte sur l’accumulation grossière et jamais finie.
— Holà ! vous vous trahissez, vous répétez ce que je vous disais : vous ne vous attachez à une femme que pour évoquer en elle toutes les autres.
— Oui, c’est vrai, j’ai tort, je me laissais entraîner, c’est inexact. Il ne s’agit pas en effet de suggestion. C’est bien plus modeste. L’approfondissement d’une âme me satisfera parce qu’il sera proportionné à mes besoins. Mon âme, ayant des moyens limités, a des besoins aussi limités que peut très bien satisfaire une seule autre âme.
— Mais je croyais que les âmes avaient des besoins infinis.
— Eh bien ! nos besoins réciproques se développeront ensemble. Mais si amoureux que je sois de la création de Dieu, il faut tenir en réserve cette idée que l’amour des âmes n’est qu’un degré dans l’exaltation vers Dieu.
— Dans cette sorte de bavardage, ricana Luc, il y en a toujours un qui a réponse à tout. Mais, tel que je vous connais, la présence d’une âme ne vous fera jamais oublier qu’il y a les âmes. Vous parliez de don Juan. S’il chérissait ce sein et puis cet autre sein, c’est qu’il reconnaissait en chacun un tour inimitable pour dire l’âme particulière qu’il renfermait. Mais toutes les âmes sont désirables ! Adore celle-ci, certes, mais il te faudra aussi adorer celle-là. Allons, Gille, comme le seigneur Jean, il faut courir après les âmes. Ma parole, je me monte !
— Mais Jean était désespéré.
— Oui, de cela même qui l’émerveillait, qu’il y eût plus d’une âme, qu’il y eût tant d’âmes, qu’il y en eût mille et plus. Mais si vous craignez le désespoir !
— Jean avait du génie. Pour moi il ne me faudra pas trop de ce qui me reste à vivre et de mes lunettes pour connaître seulement une âme. Mais à cette étude, je m’exalterai, je m’écrierai que dès mes premiers pas j’aurais dû m’engouffrer dans le premier cœur rencontré, comme dans un trou, car toute âme est inoubliable.
— Tiens, tiens. Alors ? n’importe laquelle ?
— Mais non, je vous l’ai dit. Mon âme n’a pas beaucoup de talent. La plupart des âmes ne sont pas si élevées dans l’échelle spirituelle qu’elles ne puissent se satisfaire d’une dilection particulière et les plus hautes âmes quand elles se rencontrent ne peuvent se séparer car elles n’ont plus d’autre issue que le sein de Dieu. Non, pas n’importe quelle âme. L’amour est plus proche de l’art que de la charité. Cette préférence inexplicable, cette soudaine exclusion de tant de beautés, cette communication incroyable, faite d’un trait infime, que Dieu trace çà et là, pour quelques instants, entre deux âmes, ressemble à cet autre trait dont il est non moins parcimonieux, le talent. Et les âmes distinguées peuvent retomber apparemment à la multiplicité et à la facilité, elles restent blessées de ce trait fugitif et sourdement heureuses de cette ouverture par où l’éternité fut prise au piège.
— Écoutez, tout votre vocabulaire est beaucoup trop subtil… ou trop vague pour moi.
— Et pourtant, depuis peu de temps je me rends compte d’une façon beaucoup plus précise de ce que c’est que l’union de l’homme et de la femme.
— Mon Dieu ! Renseignez-moi.
— Du fond de mon enfance, d’un désir qui anticipait puissamment sur les plus hauts besoins de mon âge adulte, j’ai désiré la femme. J’embrasse dans ce mythe ma plus large conception du monde : le corps, fonction de l’âme, l’âme ne se réalisant que par le corps. Je m’accroche au point juste, à cette charnière par quoi le corps tourne sur les appuis de l’âme, sans jamais s’en désaxer, comme la porte dans le mur. La femme est cette charnière, cette pièce essentielle dans l’économie de l’homme, elle est le nœud profond entre la terre et le ciel.
Mais ceci est assez complexe et y parvenir, cela s’appelle mûrir. Il y faut du temps. Somme toute, il n’est point trop de toute la jeunesse pour s’y préparer. C’est ce que ne comprend pas l’homme, quand il est au milieu même de cette jeunesse. Il s’impatiente, l’impatience le fatigue, sa fatigue tourne à de lourdes somnolences. J’achève la saison de mes sommeils et de mes frénésies.
— Je ne vois pas encore.
— Je ne sais si j’aurai jamais d’enfant. Mais l’enfant me figure ce secret de l’amour que j’ai cherché pendant ces années d’absence et de dénûment. Au bout de ma méditation…
— Vous méditiez, Gille !… Non ! continuez. Je suis idiot.
— … sur cette alliance nombreuse, subtile, aux mille détours savants, riche en substance tragique, qu’est l’union de l’homme et de la femme, je trouve l’enfant qui est le symbole de tous leurs travaux. Au-dessus du tumulte de la chair, du talonnement des cœurs, du malentendu délicat des esprits, est suspendue l’âme de l’enfant qui prouve la réalité de l’amour.
— La réalité de l’amour ! nous y voilà.
— Quand vous faites l’amour…
— Non, pas moi, murmure encore Luc.
— … vous dites qu’à travers vos corps passe le flux de l’infini. Vos âmes secouées semblent près de se répandre et de s’éparpiller sans retour. Mais en même temps que vous sentez qu’elles s’écartent pour se perdre dans l’universel, vous bafouillez : « la forme de ton âme est la chose la mieux dissoute, suavement intime dans mon être comme un petit glaçon dans ma bouche ». Mais cela est contradictoire : ou bien vous vous écartez où bien vous vous rapprochez ; ou bien l’amour vous distrait l’un de l’autre, ou bien il concentre l’attention de l’un sur l’autre. Vous sentez que votre âme se quitte, voilà le fait certain mais il faut savoir s’il en est ainsi parce qu’elle se détend dans l’universel ou au contraire se contracte sur celle de l’autre pour à la fois s’y insinuer et s’ouvrir à elle, pour se mélanger avec elle. Mais qu’est-ce que des âmes qui se mélangent ?
Eh bien ! voici ce qu’il en est. Il est vrai que vos âmes font un grand effort pour sortir d’elles-mêmes… Et l’homme est ainsi fait qu’il n’est jamais autant lui-même que lorsqu’il se quitte. Toi qui as fait la guerre, toi qui as risqué la mort, tu sais pourtant cela, mon petit vieux. L’homme vit le plus, quand il tend sa vie jusqu’à la rompre. C’est ainsi que deux amants peuvent croire justement que, selon leurs vœux simultanés et contraires, il n’y en a que pour soi et que tout est pour l’autre… Vos âmes font un grand effort vers quelque chose qui n’est pas elles, vers un troisième être qui se forme entre eux, qui est leur amour. Même s’il n’y a pas d’enfant, cet être en tiers existe, et l’enfant n’est que l’expression de cette évidence plus profonde. Non, les âmes ne peuvent se mélanger, à peine peuvent-elles se mêler, l’amour est inefficace, les amants ne se rencontrent point, les amants ne s’aiment point. Mais ils aiment, ils créent l’amour, ils créent la vie. Leur effort appelle entre eux quelque chose qui n’est pas ce qu’ils veulent (et qu’en même temps ils ne veulent pas, puisque jamais ils ne furent aussi égoïstes), ils ne se perdent pas, ils ne se gagnent pas. Mais ils ont travaillé comme on travaille, sans but, sans fin ; et le fruit de leur travail est là entre eux : un aspect neuf et inattendu du monde, qui n’est ni l’un ni l’autre et qui est tous les deux. Et tous les ancêtres, ô communion des églises : militante, souffrante, triomphante, sont de jeu. Et même si leur commune éjaculation ne se résout pas en une descendance, il restera à jamais qu’ils furent ensemble, dans le même couloir de mine, sapant le surabondant mystère. Ça devrait vous plaire, tout cela, la vie, Luc, c’est si plastique ; vous qui avez le goût des belles choses.
Luc regarda Gille franchement, tristement, fraternellement.
— J’ai quelquefois pensé à ces choses… Mais… et puis vous parlez de la guerre, toujours, vous autres, cela m’agace, c’est odieux… Alors selon vous, l’amour, c’est de se faire tuer ?
— Oui. A chaque femme rencontrée, autrefois…
— Comment « autrefois » ? Sans blague ?
— Ah oui ! je m’en vais, tout cela finit… Je disais donc : à chaque femme, une intimité éternelle m’était promise. Mais je suis trop faible pour usurper le bonheur de Dieu qui seul peut se donner à chacun, sans être pour cela « le plus prostitué » comme Baudelaire inclinait trivialement à le croire. Jeu de prince, jeu divin. Selon ma loi, l’homme qui se donne ne peut se redonner, s’il ne veut que les choses avec les mots lui glissent des doigts et le laissent sinistrement démuni.
— Enfantillage, ou idiote ignorance, ou… blasphème, comme vous diriez.
— L’homme qui veut la profondeur, doit se serrer. Mais Dieu, dont il n’est besoin que d’appeler la largesse, lui prodigue les compensations. Par la vertu du sacrement il lui donne le pouvoir d’épuiser une âme. Dans l’attente de cette satiété infinie, de cette satiété dont je n’ai pas peur, je salue d’un regret joyeux et farouche les générations de filles fraîches dont l’âge, tranchant bientôt contre moi, m’eût séparé de façon inexorable. Et déjà n’ai-je pas dû m’écarter de toutes ces beautés de cinquante ans qui s’entourent des premières bandelettes. Émouvantes momies ! une première couche d’or, posée sur vos visages, m’a empêché de flatter votre peau.
— J’imagine que vous aurez bientôt fait d’épuiser l’âme de Madame… Gille.
— Quand j’aurai épuisé la mienne. Et puis après ? L’amour, comme l’apparition dans le ciel d’un poète, de la beauté particulière qui lui est dévolue est un accident soudain et mortel. Vous ne sentez, hommes, l’infini que dans la ligne, dans la forme, dans le fini. L’amour est une fin, comme une autre œuvre. Ce sera la fin de Gille. Peut-être viendra-t-il un enfant. En tout cas, soulagé, Gille pourra enfin aller à Dieu, mais seulement après avoir longtemps labouré en pleine terre, car l’âme, avant tout, est faite de deux mains.
— Et cette pauvre femme, cette bonne âme ?
— Oui, oui, les femmes ont une âme, il faut y croire, ou tout s’écroule. Mais montrez-moi une belle femme, et j’y croirai. Mais il y a un moment où elle, qui aura introduit dans notre ménage tant d’âmes étrangères : enfants, petits-enfants, gendres et brus, comprendra que j’y admette Dieu et peu à peu il dévorera tout et me ravira.
Il est des saisons, il est une saison pour les âmes, il est une saison pour Dieu. Il y a en moi une difficulté sauvage à me satisfaire et une patience infinie pour lasser la nature. Je fais mon apprentissage : Dieu a voulu que l’homme ne trouve son âme que par des degrés sensibles, selon la succession du temps. Encore un mystère de sa religion.
— Vous vous arrêterez, un beau jour, devant une femme quelconque. Vous vous ébahirez, vous verrez une certitude, mais, je vais vous dire, vous ne vous serez arrêté là que par fatigue.
— Je suis plein d’une grande force dont je suis avare. Mais c’est assez de dureté envers moi-même. Je n’y tiens plus. N’ayant plus qu’une femme, alors enfin j’en aurai une : la dernière sera la première. Je n’ai jamais eu de femme. La facilité est trompeuse : la plus mince, il faut la mériter. Chacune a senti que mes mains qui la prenaient n’étaient pas fermes et la lâchaient déjà un peu, à peine saisie. Aussi, alors même que la passion me l’offrait, elle s’est gardée, sans le savoir. Mon cœur insensible n’a pas été aimé : il a été désiré, c’est autre chose. »
C’est ainsi que ce monde, aujourd’hui lourd à porter, Gille le refaisait comme il pouvait. Jamais il n’avait été aussi loin, pas à pas, dans une voie où le ramenait souvent un souci obscur mais facilement effaré. Et c’était la terreur de divaguer, à l’instar d’un Luc, qui le poussait sur cette corniche abrupte et mal connue. Mais aussi il fuyait Finette.
Son compagnon ne le regardait pas sans sympathie mais il sentait pourtant mourir toute nostalgie pour la vie.