Lassé de l'opposition continuelle qui se trouvoit entre les coutumes de ce pays & les principes naturels de ma raison, je n'aspirai plus qu'à le quitter. En vain le Jésuite vouloit me rendre raison de tout ce qui me choquoit: je n'en sentois pas moins l'inconséquence, & je lui déclarai que je n'adopterois jamais de pareilles mœurs. L'impossibilité de voir Zaka devenoit chaque jour pour moi un tourment plus insupportable. Ah! si elle eût perdu la vie, mes larmes auroient été moins ameres, j'aurois embrassé sa tombe avec une douleur profonde, mais calme; & mes prieres auroient obtenu de Dieu qu'il nous réunît. Mais la savoir vivante & m'aimant toujours, respirer le même air qu'elle & ne pouvoir jouir de sa présence, si près l'un de l'autre & cependant séparés par une barriere éternelle, c'en étoit trop pour moncœur. Fuyons, m'écriai-je, allons dans des contrées lointaines finir des jours pour lesquels il n'est plus de bonheur!
Avant de partir, je voulus encore lui parler; mais rien ne put la toucher: elle refusa constamment de me voir, & j'avois promis au Jésuite de ne point porter mes pas vers son monastere sans son aveu. Il étoit devenu notre médiateur, notre interprete, & cet homme étonnant avoit trouvé l'art d'enchaîner mes transports.
J'obtins seulement de Zaka quelques lignes que le zele religieux avoit tracées; elle me donna des renseignemens sur le fidele & malheureux Caboul que je cherchois de tout côté. Elle m'apprit qu'il étoit en esclavage chez les Portugais, non loin de San-Salvador, & m'indiqua le lieu où je le trouverois. J'y courus. J'achetai ce serviteur fidele, & le repris comme un ancien ami qui avoit élevé mes premiers ans, résolu d'assurer en paix la fin de sa carriere. Il avoit moins souffert que moi, l'apathie de son caractere le rendant insensibleaux événemens de la vie. La suite de son étrange destinée l'avoit foiblement ému, & je le retrouvai tel que je l'avois laissé dans le désert de Xarico. Ah, que j'eus de joie de le serrer encore une fois entre mes bras! Il me rappelloit les objets les plus chers, & je crus, en le revoyant, être transporté dans le séjour où j'avois connu la paix & le bonheur. Je n'osois en sa présence prononcer le nom d'Azeb; & quand il sortoit par hasard de sa bouche, ce nom seul étoit un reproche foudroyant qui retentissoit au fond de mon ame comme un coup de tonnerre. Me voyant pâlir ou frémir au nom de mon pere, il évita désormais de le prononcer devant moi.
Ce fut lui qui m'apprit par quels incidens Zaka avoit été conduite à San-Salvador. Le scélérat Lodever avoit cherché à persuader à Zaka que j'étois tombé dans le fleuve par accident, lorsque je tenois ma fille entre mes bras. L'hypocrite joignit ses larmes aux siennes; mais la malheureuse Zaka n'en soupçonna pas moins l'affreuse vérité, & bientôt la conduitedu barbare la convainquit qu'elle étoit tombée au pouvoir d'un monstre. Vingt fois Caboul défendit & sauva l'honneur de Zaka, & la sauva ensuite de son propre désespoir.
Zaka consentit à vivre; mais ce fut pour venger ma mort. Sa fermeté & sa présence d'esprit firent échouer les infames projets de cet Anglois, dont rien ne changea la perversité.
Un vaisseau Portugais, heureusement rencontré, reçut à ses cris l'infortunée Zaka. Lodever la suivit dans le même vaisseau. Il eut l'insolence de protester qu'elle lui appartenoit; & une nuit que, cédant à l'excès de ses maux, elle étoit endormie, le barbare, forcené d'amour & de rage, poussa la violence au dernier comble. Zaka fut assez heureuse pour opposer une défense égale à l'attaque; ses larmes attendrirent le capitaine du vaisseau, qui la protégea contre l'audacieux Lodever: mais ce même capitaine ne poussa pas la générosité jusqu'au bout; il persécuta à son tour cette Zaka trop malheureuse par sabeauté. Ses larmes n'eurent pas le tems de sécher sur ses joues.
Au premier port, Lodever jaloux & furieux de s'être vu arracher sa proie, combattit le capitaine, le pistolet en main; le capitaine le blessa mortellement. Lodever, sur le point d'expirer, connut, non le remords, mais cet effroi des scélérats qui tremblent à l'instant qui va finir leur vie; tourmenté par le désespoir, il dévoila ses forfaits.
D'après sa confession, il avoit d'abord voulu m'empoisonner, pour jouir de Zaka & de mes trésors; & contre son attente, Azeb avoit été la victime de sa perfidie. Il avoua qu'il m'avoit précipité dans le fleuve avec ma fille, & qu'il avoit cherché ensuite à m'assommer d'un coup d'aviron. Il crut expier ces crimes par quelques pratiques superstitieuses, & en donnant à des églises une partie de ce qu'il m'avoit volé. Enfin, il mourut aussi indignement qu'il avoit vécu.
Le capitaine du vaisseau ne se rendit pas du moins coupable d'une infame avarice. Il avoitde l'honneur, & il restitua à Zaka ce que nous avions apporté; mais ces trésors même engagerent la séduction trop usitée dans les monasteres à conquérir Zaka & ses richesses. Elle en fit don à la maison religieuse où elle s'étoit retirée. Le fidele Caboul, que les personnes qui environnoient Zaka avoient toujours repoussé, erra comme matelot, puis fut pris & vendu comme esclave.
Jugez, cher chevalier, au récit de tant d'horreurs, combien l'indignation me transporta! Que je méprisai les Européens! Que les peuples civilisés me parurent monstrueux! Je crus qu'ils ne s'étoient rassemblés en corps que pour unir & raffiner mutuellement leurs vices.
Inutilement le Jésuite tâchoit de calmer mes accès de misanthropie; je ne lui répondois qu'en le pressant de quitter un séjour que je ne pouvois plus supporter, Zaka ayant enfin rompu toute correspondance avec moi. Il se trouva un vaisseau qui faisoit voile pour l'Angleterre; j'en profitai; & après bien desévénemens qui vous sont connus, je choisis le midi de l'Irlande pour mon habitation. J'eus toujours à me louer du Jésuite. Son ame éclairée m'a servi de guide. Il reconnut en moi cette simplicité précieuse de la nature, que tant de revers n'avoient pu encore altérer, & il devint mon ami.
Les avantages dont j'ai joui en Europe pendant mes voyages, sont inestimables: avantages que je reconnois lui devoir. O mort! devois-tu le frapper presqu'entre mes bras? Permettez-moi, cher chevalier, de pleurer celui qui fut mon ami; je l'ai retrouvé en vous, & je ne suis pas encore consolé.
Ici, je vis avec des livres & ma pensée. Aussi détaché du monde que désabusé de la chimere du bonheur, je tâche de rentrer dans l'état de la bonne nature, en conformant mes goûts à ses volontés, & en ne me permettant que des desirs simples & aisés à satisfaire. J'ai trop desiré, je ne desire plus rien. Cette flamme active a épuisé mon cœur: il est devenu inaccessible aux traits de l'amour; il aété trop profondément blessé pour l'être une seconde fois. Je n'ai eu qu'une passion, & mon cœur est mort depuis qu'il est privé de Zaka.
Le repos, l'indépendance, une légere méditation au pied d'un arbre, un soupir qui s'échappe vers le cloître de San-Salvador, voilà ce qui compose l'espece de félicité dont je suis susceptible. Je regarde de loin les maux volontaires qui assujettissent les hommes civilisés, les entraves qu'ils se forgent, l'esclavage humiliant qu'ils chérissent; & indigné de les voir renoncer aux droits d'un être libre pour des jouissances frivoles ou incertaines, je ne sais si tous ces sauvages, égarés dans les déserts de la boule du monde, ne sont pas plus heureux au milieu de la disette des arts & de la privation d'une foule de biens mensongers qu'il faut acheter si cher, & qui ne remplissent jamais ce vuide de l'ame, auquel les Européens sont si sujets.
Je voudrois de ma retraite élever une voix assez forte pour épouvanter les tyrans de l'especehumaine. On pourroit les compter, tant ils sont peu nombreux, & ils commandent à la multitude. Cette action du petit nombre sur le plus grand, est un de ces phénomenes que l'on ne sauroit expliquer. La dignité de l'homme me paroît plus empreinte dans le sauvage nu, maître des forêts, que dans le courtisan doré qui flatte & sourit avec toute l'élégance d'une raison ingénieuse.
Ce que je viens d'écrire, cher chevalier, vous instruira peu. Il y a une foule de sensations qui me sont échappées; je n'ai plus mes idées primitives; je suis aveuglé le premier par les usages & par les loix; je suis trop loin de l'époque où j'aurois pu saisir les objets sous le rapport que vous auriez desiré. Il seroit utile sans doute, pour la connoissance particuliere de l'homme, de connoître l'homme sauvage. On l'a peint, dans presque tous les livres, comme vivant dans les bois, sans religion, sans loi, sans habitation fixe. Un tel sauvage est un être de raison, ou une exception rare à la loi générale, par laquelle tousles hommes connoissent plus ou moins la société.
Les hommes qu'on appelle sauvages forment de petites peuplades. Ce seroit en vivant parmi eux qu'on parviendroit à distinguer ce que la nature seule nous a donné, de ce que l'éducation, l'imitation, l'art & l'exemple nous ont communiqué; alors le portrait d'un sauvage seroit à peu près le nôtre. Un Anglois differe d'un Italien, un sauvage de l'Amérique differe conséquemment d'un Portugais; mais pour ceux qui savent voir & reconnoître les traits naturels qui forment la base du caractere, ils ne les trouvent pas opposés dans toute l'espece humaine. Je les ai vus de près ces hommes, tels qu'ils sont sortis des mains de la nature, & l'homme m'a semblé par-tout à peu près le même, soit nu, soit habillé; car il a les mêmes besoins & les mêmes desirs. Lorsqu'on dit que le sauvage ne réfléchit point, lorsqu'on le peint errant dans les bois, sans loi & sans devoir connu, soumis aux impressions purement animales, on prononceétourdiment. L'homme n'est jamais seul sur la terre; il fait attention à ses semblables; il les cherche; il s'unit à eux; ils aiment à vivre ensemble; ils se parlent, & le besoin de la société est inné chez l'espece humaine.
L'homme est sur la terre l'être intelligent par excellence: il agit selon sa nature quand il réfléchit, en ce qu'il exerce une de ses facultés naturelles. Prétendre que l'état de réflexion soit un état contre nature, & que l'être intelligent qui médite est un animal dépravé, c'est rabaisser l'homme, c'est lui ôter l'empreinte majestueuse dont son auteur l'a gratifié. Quoi, son ame seroit ensevelie dans une stupide inaction! Quoi, son esprit ne penseroit point, son imagination ne lui peindroit rien, le spectacle de la nature seroit indifférent à son cœur, il verroit le ciel, la terre, les animaux, son semblable, soi-même, sans qu'aucun de ces objets excitât en lui la curiosité d'apprendre d'où ils viennent & pourquoi ils sont! Et que seroit donc son entendement, émanation de la Divinité, feucéleste & immortel, destiné à examiner, voir & comprendre les ouvrages de la nature? Que deviendroit cette perfectibilité que chaque homme possede, qui le distingue de la brute? Si l'un d'eux a su réfléchir & comprendre, pourquoi l'autre, quoique jeté dans les forêts, seroit-il resté dans l'inaction, étant doué du même esprit?
Le sentiment intérieur suffit pour instruire le sauvage: réfléchissant sur ses premieres actions, comparant ses sensations & ses idées, il appercevra bientôt en lui un principe capable de penser, il se sentira libre quand il agit, & propre à se donner de nouvelles perfections. Ce témoignage qu'il se rendra sera suivi du desir d'exercer tant de nobles facultés, & ce desir croîtra par le succès des commencemens.
Accoutumé à porter ses regards sur tout ce qui existe, ce qu'il verra d'abord, il voudra le connoître: son esprit toujours pensant, toujours agissant, recevra un degré d'activité par ses premiers essais. Enfin l'homme sauvagen'est que l'homme enfant. Il se forme, il s'instruit. L'équité est éternelle, immuable, antérieure à tout; cette équité primitive n'est rien moins qu'arbitraire, pas plus que les rapports des êtres nécessaires entr'eux, pas plus que la nature d'où elle découle.
Le cœur de l'homme, ensuite, soit qu'il réside dans les forêts du Nouveau-Monde, soit sous les voûtes de la brillante architecture, est le théatre de toutes les passions. Elles se modifient à l'infini; l'ambition le transporte, soit qu'il dispute une cabane ou un empire. La vanité l'enivre dans la solitude comme dans le tumulte des villes: l'amour du plaisir le fait soupirer après une beauté qu'il poursuit à la course, comme il languit près de celle qui donne à son artifice le nom de vertu. Il est sensible au moindre trait du ridicule, comme aux traits perçans de l'injustice; & j'ai vu l'orgueil, sentiment indestructible, qui anime, je crois, un ver de terre, dominer chez des hommes nus & privés de tous les arts.
Mais l'ignorance de nos arts ne rend pasmeilleure la condition de l'homme sauvage: il a un goût tout aussi vif pour la commodité & le luxe: il se forge des passions factices; il appelle notre délicate volupté sans la connoître; car dès l'instant qu'il l'appercevra, il deviendra un Sybarite; son cœur l'est d'avance. L'homme ne peut fuir la volupté qu'en ne la connoissant pas: ce n'est jamais elle qu'il évite, c'est la peine qui l'accompagne: il fera tout pour elle; il apprendra à braver les douleurs, la mort, pour reposer un instant dans ses bras.
Je les apprécie de loin ces hommes sauvages, à qui les philosophes refusent toute notion métaphysique & morale. Ces mots ne leur appartiennent pas; mais ils n'en ont pas moins les idées qui sont du ressort des êtres intelligens. L'observateur ne s'arrête pas à une premiere vue superficielle: il creuse, il approfondit; il voit alors que le vice & la vertu ne sont pas des productions humaines, qu'il est par-tout des rapports d'équité antérieure à la loi positive, que l'ignorance absolue n'anéantit pas l'idée de la justice.
Nous apportons donc tous au monde, avec le sentiment de l'existence, le sentiment du juste; c'est une vérité qui n'est point de raisonnement. Le chêne qui croît dans les forêts est soumis à des loix fixes & immuables, & nous, nous n'en aurions pas? notre organisation seroit inférieure à celle des végétaux? Voilà ce qui répugne à notre nature. L'enfant au berceau connoît sa faute; il reçoit avec soumission le châtiment quand il l'a mérité; il entre en fureur dès qu'il se juge injustement frappé. De là aux grandes vérités il n'y a qu'un pas. L'idée d'un Être suprême, je le soutiens, est inhérente à l'homme & cachée au fond de tous les cœurs: tout la développe, tout la féconde; & pour peu qu'on leve les yeux vers le ciel, elle paroît écrite en caracteres de feu.
Les hommes ne sont donc pas faits pour vivre à la maniere des ours & des tigres: ils ne peuvent garder les imperfections de leur enfance, sans laisser leurs facultés naturelles s'avilir & se dégrader; ce qui va directementcontre les intentions de celui qui les leur a données pour en faire usage.
Mais, me direz-vous encore, les sauvages sont-ils plus heureux que nous? Je ne le crois pas. S'ils n'ont pas nos arts funestes & le raffinement de nos passions, ils ont leurs vices, leur vengeance, leur cruauté, leurs frénésies.
Les philosophes qui les ont représentés comme vivans dans une heureuse simplicité, ont eu de bonnes intentions: ils vouloient rappeller l'homme aux loix de la nature, dont il s'écarte pour son malheur; mais qui peut se flatter de les suivre dans leur intégrité pure, ces loix qui se modifient de tant de manieres? A quel signe les reconnoître? Comment évaluer au juste la force des appétits variés de la nature, voir l'ame parfaitement à découvert, distinguer tous les mouvemens naturels?
On a cru long-tems que le vice n'avoit pris naissance que dans les sociétés nombreuses; & cette opinion est fondée jusqu'à uncertain point: on accordoit la vertu à l'homme sauvage, & on lui refusoit les lumieres. Il porte en soi des vertus & des lumieres nécessaires pour sa conduite; il n'a pas eu l'occasion de perfectionner ses penchans, voilà, selon moi, toute la différence; & je pense qu'il faut vivre dans un état sauvage, c'est-à-dire, borné à une unique & petite famille, telle que celle dont j'ai fait la peinture, ou jouir complétement de tous les avantages de la civilisation.
LES AMOURSDECHERALE,POËME EN SIX CHANTS.
Melius est amare quàm amari.
Je suivois les préceptes d'une triste philosophie; je poursuivois d'inutiles vérités étrangeres au bonheur; je raisonnois au lieu de sentir. Mon esprit orgueilleux vouloit tout connoître, tandis que notre ame n'est faite que pour jouir. Je sondois avidement les merveilles curieuses de la nature, &, insensé que j'étois, je dédaignois la beauté qui en est la plus touchante perfection. Je rêvois; je ne vivois pas. Un chagrin superbe soutenoit mafiere insensibilité. Je me disois: L'amour a soumis les plus grands hommes; je brave son pouvoir. Il a rendu esclaves des héros; je serai toujours indépendant & libre. J'étois idolâtre de ce mot de liberté, & je me consumois d'ennui entre Seneque & Platon.
Malheureux! je serois mort sans avoir goûté la vie. Je n'aurois jamais connu le cœur d'une femme, abyme de tendresse, de délices, de volupté, où se dévoilent les sentimens les plus délicats, où se rassemble ce qu'on peut connoître de plus tendre, ce qu'on peut éprouver de plus doux, & même ce qu'on peut concevoir de plus élevé. Je serois mort sans avoir senti le charme de l'existence. Bientôt je reconnus que je n'avois été que superbe, & mon cœur avoua qu'une femme aimable a quelque chose de divin.
Je te vis, Ismene! je te trouvai belle, je le dis froidement; mais je le répétai souvent. Je t'aimois, & je ne croyois pas t'aimer; mes pas se tournoient involontairement vers ta demeure, & je ne voyois que toi; loinde toi je ne respirois qu'avec peine, & près de toi l'air étoit plus léger & plus pur. Je te parlois politique, morale, philosophie; & tel étoit le langage de mon amour, tel étoit le voile dont il se servoit pour prolonger la douce illusion où je me trouvois plongé.
Insensé! je voulois te faire épouser mes risibles systêmes: je ne savois pas alors qu'il n'y a rien de plus réel dans le monde que le plaisir que donnent tes yeux; tu me l'appris. Je me disois les soirs:Ismene a de l'esprit. Ismene avoit peu parlé; mais elle m'avoit écouté. J'ajoutois:Elle a des charmes, & je les apperçois. Cette image étoit vivante à mes côtés. J'étois chagrin le matin; je ne pouvois voir Ismene que le soir.
Un soir que j'étois près d'elle, elle me sourit, une flamme subtile pénétra dans mon cœur. L'amour ne m'avoit pas lancé l'un de ces traits dorés qui réveillent les sens sans y porter le trouble; il m'avoit blessé d'un trait profond. Etonné, je sentis que j'adorois Ismene pour le reste de ma vie. Oui, je l'adore:sa voix, son regard, son moindre geste, tout ce qui est d'elle remue délicieusement mon ame. Je ne suis plus insensible, & près d'Ismene la crainte me glace, ou le plaisir m'enflamme.
Ismene avoit cet air languissant qui décele une ame faite pour l'amour. Ce fut le premier charme qui me toucha. Bientôt je découvris son aimable vivacité, sa finesse, les graces ingénues de son esprit. Ainsi parmi les paysages des Alpes le voyageur est agréablement surpris, lorsqu'à chaque colline il découvre de nouvelles beautés qui étoient sous ses yeux & qu'il n'appercevoit pas.
Je brisai ma plume & mon compas, & j'eus un sentiment bien plus vif de la régularité de la nature, en voyant la beauté d'Ismene. Je n'étudiois plus, j'admirois, orgueilleux que j'étois de savoir contempler ses graces. Son œil étoit doux, mais cet œil brûloit. Je servis Ismene comme une de ces divinités toujours prêtes à foudroyer leurs adorateurs. Que de jours tristes & pénibles j'ai passés!Tantôt livré aux troubles de la jalousie, aux langueurs de l'amour, tantôt aux traits aigus du désespoir, tous les tourmens qu'un cœur sensible peut éprouver, le mien les a connus. Oublions ces tems cruels... un regard d'Ismene peut dédommager d'un siecle de maux.
J'ai touché enfin le cœur d'Ismene; mais ce triomphe a flatté mon cœur, & non mon orgueil. Amour! amour! je vais la peindre: prête-moi ton pinceau, & que ma main tremblante ne la défigure pas.
Ismene a un front arrondi par la main des Graces. Qu'il est bien! Il n'est ni trop élevé ni trop étroit. De petites veines d'azur délicates & transparentes rendent ce front adorable. On diroit y voir circuler sa pensée, sa pensée toujours fine & pleine de feu.
Ses cheveux sont bruns, & non pas noirs. Admirablement plantés, ils couronnent son front touchant; ils développent heureusement sa physionomie vive & spirituelle.
Ismene est de la taille de l'Amour; mais c'est le corsage d'une Nymphe & la démarched'une Grace. Personne au monde ne porte mieux sa tête. Si j'étois roi, je mettrois un diadême sur cette tête charmante, qui réunit à la fois quelque chose de piquant & de majestueux. La couronne siéroit bien à ce front. Son col est plein de noblesse & d'expression; & c'est le col, comme on sait, qui décide les airs de tête. Ismene est un peu fiere; elle sourit quelquefois avec un noble dédain, mais son sourire n'offense jamais.
Son sein est presque toujours couvert; mais son sein respire. A ce doux mouvement, mon cœur palpite & mon œil est troublé. Ceux qui chérissent l'élégance des formes préférablement à un avantage plus vulgaire, tressailleront comme moi, & ne sentiront pas encore tout ce que je sens. Sa prunelle est légere, éloquente, aussi mobile que sa pensée. Son éclat est tantôt vif, tantôt doux, mais toujours touchant. Son regard... comment le définir? Il exprime tout ce qu'il veut dire, son imagination s'y peint; & comme Ismene a beaucoup d'esprit, ses yeux sontassurément les plus beaux yeux du monde.
Sa bouche est vermeille, mais je ne donne pas une idée de sa fraîcheur. Son sourire accompagne son regard: il est toujours fin, quelquefois piquant & malicieux; mais quand il exprime la générosité, la grandeur, le sentiment, alors il enchante, il transporte, il éleve l'ame. J'ai vu ses yeux mouillés de quelques larmes au récit d'une belle action, & les miennes naissoient délicieusement; alors le goût de la vertu m'étoit mille fois plus cher. A mon approche, j'ai vu quelquefois son front se colorer d'une rougeur céleste... Arrêtons-nous: ce moment de trouble & d'enchantement ne sera point gravé sur le papier, mais dans mon cœur.
Une belle main promet de belles choses. La main d'Ismene est douce, polie, délicate, adroite en mille petits ouvrages; ses doigts... Mon pinceau n'a point le talent d'achever. Son pied est mignon, joli, extrêmement flatteur, mais... Je n'en sais pas davantage.
Ismene plait à tout homme sensible. Quiconquen'en est point frappé me devient indifférent; c'est peu, je le dédaigne à cause de son insensibilité. Je ne puis souffrir que l'on en parle froidement, & cependant je ne veux point qu'on la trouve aussi aimable qu'elle me le paroît. J'ai cette jalousie qui vient d'un excès d'amour, & qui n'est causée que par la crainte de perdre ce que l'on aime; mais elle n'est jamais sombre, défiante, tyrannique. Ah! qu'on aime Ismene, on ne l'aimera jamais autant que je l'aime. Je n'aurai point de rivaux dans l'excès de mon amour.
L'esprit d'Ismene est tout en sentiment, & ce sentiment ne nuit point à la raison. Je ne conçois pas comment on peut allier tant de naturel & de finesse, de bon-sens & d'imagination, de vivacité & de sagesse. Elle pense ainsi que dans l'âge d'or, & s'exprime avec toute la délicatesse du siecle. Je suis toujours de son avis, non parce qu'elle est belle, mais parce que la raison emprunte sa bouche charmante. Je suis fier de savoir sentir son esprit léger, naïf, brillant & juste. Tout le monden'a pas le bonheur de l'entendre, de l'admirer comme moi. Les dons du génie ne lui sont point étrangers. On pourroit être jaloux de ses talens. Le tour de ses pensées n'appartient qu'à elle, &, j'oserai le dire, le sentiment d'en bien juger n'appartient qu'à moi. Je la loue rarement, de peur qu'elle ne croie que j'idolâtre son esprit aux dépens de ses autres charmes. Ils sont tous également puissans sur mon cœur; & quand je dis, j'aime Ismene, c'est dire, j'aime la beauté, les talens, les vertus & les graces réunies.
Parlerai-je de ce cœur noble, généreux, bienfaisant, sensible envers les malheureux? Que ne puis-je ajouter, il est!... O dieu des amans, fais que je le peigne un jour tel que je veux le rendre!
Je cherchois la solitude si douce à un cœur blessé des traits de l'amour. Je me promenois à pas lents, non plus pour rêver à de vains systêmes, mais pour mieux penser à Ismene. Ismene! je te portois dans mon cœur. J'avois fermé les yeux pour n'être point distrait de ta chere image. Je redoutois le vol d'un oiseau & le murmure d'un feuillage; ils auroient pu m'enlever un plaisir.
J'entrai sous un berceau où le jour expiroit. Mon ame est toute à la tendresse, lorsqu'elle songe à Ismene. Heureux dans ces momens où je me dérobe à tout ce qui m'obsede, pour me livrer entiérement à elle! La contrainte, la froide bienséance enchaînent ma langue en sa présence; les mouvemens de mon cœur sont gênés par de cruels témoins: mais ici mon imagination la voit seule. Ismene!je te parle, je te peins ma flamme, j'intéresse ta pitié; ah! pardonne; j'ose te voir sensible; tu m'écoutes, & ton œil n'est plus sévere. Je pleure à tes genoux; je baise tes mains. Ismene, que tu es belle! Oui, ce sont là tes yeux, ta bouche, ton sourire. Je te presse dans mes bras... Coulez, mes larmes, coulez, & soulagez le feu qui me dévore.
Je m'apperçus que j'étois dans l'illusion, & je ne voulus pas en sortir. Elle m'étoit si chere! Ismene, non, tu ne sais pas à quel point je t'aime. Je t'apperçois dans tout objet enchanteur. Tu me suis dans l'ombre des forêts, dans le tumulte des villes; la pompe des spectacles, la fraîcheur matinale d'une riante campagne, rien ne peut m'arracher ton image. Si Euphrosine danse, si Aglaé chante, si Cyane pince le luth harmonieux, c'est toi que je vois, que j'entends; c'est toi qui me ravis; enfin tout ce qui est beau est toi!
Si je suis digne de tes charmes, c'est seulementpar mon amour; c'est ma tendresse qui mérite ton cœur. Dis, que faut-il faire pour le posséder? L'amour est le plus beau chemin qui conduise aux vertus; c'est une flamme divine qui éleve l'ame. Je lirai mon devoir écrit dans tes yeux. Ordonne, j'obéis. Alors à ma pensée s'offrirent trois dieux.
Le premier avoit un air inquiet & avide; ses regards étoient durs, sa physionomie commune. Il marchoit d'un pas lourd, & tenoit pour sceptre un lingot d'or. A sa robe de pourpre & d'hermine que surchargeoient de gros diamans, je reconnusPlutus. Mon siecle l'adore, & moi je le méprise. Il est le pere des forfaits & des bassesses. «Dieu du vil intérêt, ferois-tu le bonheur d'un amant? S'il me falloit des trésors pour plaire à Ismene, mon cœur ne l'aimeroit point. Achete-t-on l'amour, le plaisir, la volupté? M'avilirois-je devant l'idole de la fortune, moi qu'honorent les regards d'Ismene? Serois-je esclave des richesses, moi qui toujours me suis trouvé au-dessusd'elles? Fuis, fuis, dieu trompeur! J'outragerois l'Amour, en songeant à son plus cruel ennemi.»
Un dieu plus fier s'avance. Son front est ceint d'un casque que surmonte un panache ondoyant. Son bras est armé d'une lance, il porte un vaste bouclier. Son œil animé respire les combats; il allume un courage guerrier dans les cœurs; il me présente une épée.... A cette vue, mon sang bouillonne. J'allois saisir l'arme fatale. Ismene chérira le héros vengeur de la patrie. Je reviendrai triomphant & couvert de nobles blessures..... Mais l'image d'Ismene en pleurs m'arrêta. «Quoi, tu pourrois me quitter pour aller verser le sang des hommes! Instrument de carnage & de destruction, tu endurcirois ton cœur aux horreurs de la guerre!... Ah! l'humanité proscrit ces bourreaux héroïques, de quelques beaux noms qu'ils soient revêtus. Que nous importent, les tristes querelles des rois? Qu'est-ce que cette gloire qui trempe ses ailes dans destorrens de sang humain? Ne me ramene point un amant ensanglanté... Sois tendre, sois fidele: c'est tout ce que veut Ismene.»
Aussi-tôt un dieu brillant, paré d'une jeunesse immortelle, à l'air noble, aux cheveux blonds, au front ceint de lauriers toujours verds, entrelacés de roses éclatantes, s'avance d'un pas doux & majestueux. Il touche une lyre d'or; les chantres des airs suspendent leur ramage, & jusqu'aux êtres inanimés, tout semble prendre une ame. L'extase repose sur son front radieux. Son œil étincele de la flamme sacrée du génie.... C'est Apollon, m'écriai-je, c'est le dieu que j'adorai dès l'enfance; & je m'élançai pour saisir sa lyre divine. L'Amour m'arrête en souriant. Eh quoi, triste ambitieux, la vanité te domine encore? Que sont de stériles lauriers? Vois les plus beaux empoisonnés du venin de l'envie. Quel est donc ce bonheur qu'enfante la gloire? Insensé qui cours après un fantôme, tu te consumes follement dansde vains travaux. Renonce à ces jeux fatigans; la renommée est un son qui s'éteint. Sers la beauté; ne chante qu'Ismene. Il est une récompense qui vaut mieux que l'immortalité! Est-ce d'Apollon que tu dois recevoir des loix, foible maître! Ecoute l'Amour, écoute ton cœur & écris. Un myrte parut; je pris un de ses rameaux, que je taillai en forme de plume, & soudain tous les lauriers d'Apollon pâlirent.
Je devois un présent à la maîtresse de mon cœur. Un présent est un tribut de l'amour, un gage de notre attachement. Mais que donner à Ismene, qui soit digne d'elle? Si le présent est riche, il est orgueilleux. L'amour embellit un rien plutôt qu'un don magnifique. Ferai-je pour elle des vers? Non, il y entre de l'art; on veut briller; on est poëte, onn'est plus amant. Si je prenois le pinceau pour représenter Ismene, ce portrait, quoique non achevé, seroit sans doute le plus beau présent que je pusse lui offrir; mais l'art est impuissant à saisir le vrai caractere de sa beauté: l'art pourra la flatter; mais l'art ne pourra jamais la rendre.
Je lui ferai un présent simple comme mon cœur; des fleurs, images de son teint, des fleurs, filles aimables du printems, voilà ce que je lui offrirai. Je choisirai les fleurs écloses sur le bord des fontaines, & non celles qui croissent au pied des rochers. Celles-ci, dit-on, impriment la fureur, le soupçon, la jalousie effrénée, tyrans destructeurs de l'amour. Celles-là au contraire inspirent les sentimens tendres & naïfs qui font céder les bergeres & rendent les bergers plus fortunés que les rois.
O dons de la nature! allez, volez sur le sein d'Ismene. Mais quelle fleur choisirai-je? Toutes les fleurs sont passageres; il n'en est point d'immortelles ainsi que mon amour. Lanature peint l'œillet de mille couleurs; mais l'œillet annonce la légéreté, l'inconstance. Le pâle narcisse est chéri des Nymphes; mais il peint l'amour-propre; l'amour-propre, vice affreux aux yeux du tendre amour! L'éclat du jasmin, l'odeur de l'humble violette désignent cette modestie, cette timidité qui accompagnent les desirs naissans & qui sont dans mon cœur. Mais dois-je les montrer, ou dois-je les taire? Si Ismene ne m'a point entendu, il est inutile que je me déclare. Le plus cruel des tourmens est d'avouer une tendresse que l'objet de nos feux ne partage pas. Mais que vois-je? La rose! La rose est faite pour Ismene; elle exhale le plus doux parfum; elle représente le coloris de ses joues; elle peint la flamme qui me consume: mais la rose a des épines..... O mes dieux! écartez-les de la beauté que j'adore. C'est à moi d'éprouver tous les tourmens attachés à l'amour. Qu'Ismene n'en goûte que les douceurs.
O rose, adoucis la vivacité de tes parfums! Garde-toi d'offenser l'extrême sensibilitéde son odorat; ne porte à son cerveau qu'une douce émanation. Si l'adorable Ismene doit se pâmer, ce ne doit être que dans les bras de l'amour.
Je cueillis une rose environnée de plusieurs boutons naissans; son calice étoit à peine ouvert, l'abeille n'avoit jamais sucé ses feuilles odorantes; les pleurs de la rosée la couvroient encore. Je volai chez Ismene. Ah, comme le cœur me battoit! Amour! tu inspires plus de défiance que d'orgueil. Je lui présentai cette rose en tremblant, & mon front coloré égaloit sa vive rougeur. Ismene, la charmante Ismene me sourit, prit la rose & la mit sur son sein. Rose heureuse, tu penchois ta tige pour mieux presser les lis éblouissans de ce sein d'albâtre. Un frémissement délicieux se répandit dans mes veines. Entraîné par un mouvement vainqueur, je me penchai, & j'osai un instant respirer sur son sein l'odeur de cette rose. Dieux immortels, savourez l'ambroisie, je n'en suis point jaloux! Mes regards errerent & moururent. Téméraire,j'allois imprimer mes levres.... Le bras de la sévere Ismene m'arrêta; mais ma bouche & mes yeux lui dirent: O Ismene!... je meurs de mon amour.... Je ne pus en dire davantage. Je ne prononçai que ces trois mots; mais je les prononçai d'un ton qui émut son cœur.
Son silence fut l'instant le plus heureux de ma vie. Je respirois, libre d'un fardeau cruel, aussi triste que douloureux: mon cœur, jusqu'alors oppressé, léger comme l'air, éprouvoit un repos inconnu. Il ne pouvoit contenir, il ne pouvoit exprimer les sentimens délicieux qui l'agitoient. Alors je surpris un de ses regards: quel regard! Il fut à mon ame, ce qu'est la vie rendue à un malheureux au moment qu'il alloit la perdre. L'aurore du bonheur sourit à mes yeux. La douce espérance, charme de nos jours, vint dorer l'avenir de ses rayons fortunés & m'enivrer de ses délices. Seroient-elles trompeuses? O mes dieux! si vous voulez abuser untendre cœur, ne m'offrez pas des amorces si séduisantes.
Depuis cet heureux instant, que l'univers me paroît beau! C'est Ismene qui l'embellit. Le séjour qu'elle habite est un séjour enchanté: l'air y est toujours pur, le ciel toujours serein, la terre toujours fleurie. Ah, qu'il est doux d'aimer! Ce sont nos feux qui animent la nature; elle expire loin du dieu qui la vivifie; mon ame enchaîne ses pensées volages dans les bornes charmantes de son séjour. Un sourire d'Ismene est le calme des airs & l'arbitre de mon bonheur.
Ecoute-moi, chere Ismene: c'est la félicité du cœur qui fait la paix & la santé de l'ame; & c'est alors seulement que l'on vit & que notre existence nous devient chere. Les passions factices nous abusent, mais l'amour ne nous trompe pas. Il est le pere des plaisirs. C'est sa main bienfaisante qui déchire le voile qui nous cachoit un riant Elysée. Alors tout enchante sur la terre, tout intéresse. On prête l'oreille au chant matinal des oiseaux; on respireune fleur avec volupté; on ouvre son sein au souffle délicieux du zéphyr. Abandonne-toi toute entiere au charme de l'amour, mon Ismene! L'éclat de tes yeux en deviendra plus vif; le doux coloris, empreint sur tes joues, aura de nouveaux charmes. Pourquoi le ciel te fit-il belle? C'est pour faire un heureux. Le bonheur d'être aimé de toi me donnera un nouvel être; je connoîtrai l'orgueil de posséder ton cœur; & contemplant de loin le faste des rois, la gloire des génies du siecle, l'opulence des favoris de la fortune, je dirai: Je ne suis point jaloux; ils ont la puissance, la renommée, les richesses; moi, j'ai le cœur d'Ismene.
Le printems étoit descendu sur la terre: l'Amour est par-tout, mais il est caché; il est avec cette épine qui fleurit; il coule avec ce ruisseau qui murmure; il est dessous cette mousse voluptueuse qui, pour certains yeux, n'est qu'un amas d'herbes. Douce saison des amours, je t'avois vue, mais jamais si belle, si fraîche & si pure! O Vénus, ne rejette point ma priere! Une force inconnue fait couler mes pleurs. Quelle volupté de conduire en silence la beauté sous ces ombrages solitaires, de respirer avec elle le parfum des fleurs, de soupirer avec le zéphyr qui caresse mollement son sein!
Que dis-je! je ne pouvois me livrer à toute ma tendresse. De tristes témoins gênoient mon cœur. Je tenois Ismene par la main, & toutes les facultés de mon ame seréunissoient sous ce toucher délicieux. Je ne pouvois parler, & ma main plus hardie, plus expressive peut-être que ma bouche, lui disoit ce que ma voix n'osoit exprimer. En amour, tout sort de l'ordre commun des choses, tout sert de langage, chaque mot a un sens, le moindre geste signifie, l'assurance la plus légere est un serment, la moindre faute un parjure. On nous peint le dieu de l'Olympe ébranlant d'un clin-d'œil les poles du monde; c'est ainsi qu'Ismene, d'un léger mouvement de paupiere, m'éleve aux cieux ou me plonge au Tartare. Que de desirs, que de soupirs, que de plaisirs échappent à mon pinceau! Quel désordre régneroit dans mes chants, si je représentois tout ce que j'ai pu sentir! J'aurois voulu que, sous les pas d'Ismene, tout eût pris une voix pour lui attester qu'il falloit aimer.
Je marchois à ses côtés; je soupirois & n'osois la regarder. Je marchois sur le même gazon qu'elle fouloit d'un pied léger; nous traversions les mêmes routes fleuries, nousavions les mêmes pensées, peut-être les mêmes desirs, peut-être, ah!... Je déguisois les miens, & ils s'en enflammoient davantage. Ismene sensible aux tourmens secrets qu'elle me voyoit étouffer, laissoit échapper un peu de tendresse pour me consoler; heureux d'un regard, & jamais satisfait.
Le ciel n'eut jamais un plus brillant azur. Le char du soleil paroissoit plus radieux, roulant sur la tête d'Ismene. Les bois, les côteaux, les vergers avoient des charmes nouveaux. Je la vis s'asseoir au pied d'un rosier. Sa seve plus animée, plus vive, se précipita dans les extrêmités des branches qui touchoient ma déesse, & l'on vit plusieurs boutons prêts à donner des roses enfermées sous un tissu qui ne les comprimoit qu'avec peine.
Je vis Zéphyr qui caressoit Flore, quitter la déesse en appercevant Ismene. Jalouse, elle répandit les plus doux parfums pour rappeller le volage. Il les rapporta tous à Ismene. Flore le voyoit, & un dépit secret faisoit pâlir son front.
Zéphyr voltigeoit sans cesse autour d'Ismene; il touchoit impunément cette bouche où voloit mon cœur. Son haleine amoureuse baisoit ses cheveux. Il se jouoit parmi ses tresses flottantes, il caressoit ce sein que mon œil ébloui n'osoit fixer. Il prit une boucle entre ses levres & la posa sur sa gorge d'albâtre. O boucle fortunée, tu semblois t'y coller, y prendre vie, & frissonner de plaisir! D'un regard furtif j'embrassai les contours de cette gorge divine. Tous les points lançoient la flamme. Je fus jaloux de Zéphyr. J'avertis l'Amour, dont il usurpoit les droits. L'Amour blessa Zéphyr du trait le plus aigu. Loin de retourner à Flore, il devint plus empressé auprès d'Ismene. Pere des dieux, s'écria le fils de Vénus, descends, juge entre Zéphyr & moi! Les cieux s'ouvrirent. Le maître du tonnerre vit Ismene. Il prononça qu'elle étoit faite pour l'Amour.
Et cependant le papillon entr'ouvroit les roses naissantes; & la vaste solitude des bois qu'animoit le concert amoureux des oiseaux,& ces asyles sombres qui, au milieu des plus beaux jours, formoient les plus charmantes nuits, & le tendre gazon qui sert de lit aux Amours, & la nature renaissante dans toute sa pompe, & la présence d'Ismene, & plus encore mon cœur, tout présentoit à mon imagination des plaisirs qui, hélas! fuyoient loin de moi. Non, ce n'étoit point l'ivresse & le délire des sens, c'étoit la pure volupté qui régnoit dans mon ame. La triste connoissance des amertumes de la vie prêtoit un charme inexprimable aux courts instans que je passois près d'Ismene.
Deux moineaux s'abattirent sur un rameau pliant; le frémissement de leurs ailes exprimoit toute la vivacité de leurs transports & de leurs plaisirs. Je les fis remarquer à Ismene. Qu'ils sont heureux! Rien ne contraint leur ardeur, ils sont libres comme l'air. L'homme seul a corrompu son propre bonheur!
Ismene, tu m'entends soupirer, mais tu ne connois pas tout le feu qu'allument tes beaux yeux. Tu m'enivres d'amour; l'amour estdans l'air que ta bouche respire; il se peint dans ton sourire; il anime ton esprit brillant & facile. Partage le sentiment que tu m'inspires, & je n'aurai plus rien à demander aux dieux. Si je n'avois pas connu la douceur de t'aimer, j'aurois vécu dans une tranquille indifférence. Mais te voir, t'adorer, te connoître, & ne pas goûter le bonheur, non, il n'est plus possible! Unique objet de mes pensées, tu me fais éprouver une alternative continuelle de crainte & d'espérance, de douceur & d'amertume, de repos & d'agitation, de plaisir & de tourment. Acheve, décide mon sort.... Je pressois la main d'Ismene; mon cœur étoit descendu dans ma main; il lui faisoit cent protestations d'un amour éternel, cent sermens d'une constance inaltérable. O trop cruelle Ismene! Une larme douloureuse vint mouiller le bord de ma paupiere. Ismene me jeta un de ces regards qui fondent mon ame toute entiere, & je fus consolé. La main d'Ismene m'apporteroit la mort, que mes levres expirantes baiseroient cette main chere& barbare. C'est peu: Ismene seroit perfide; je lui pardonnerois & je mourrois.
Amour, Amour! je ressens ta divine fureur. Je répéterai mille fois ton nom, il n'en est point de plus beau. Tu seras toujours sur mes levres comme tu es dans mon cœur. L'ame fatiguée de desirs, je ne puis me refuser au tourment délicieux d'en éprouver de nouveaux. J'aime mieux souffrir que de ne plus rien sentir. Ismene me seroit plutôt odieuse que de m'être indifférente.
J'avois passé près d'elle un jour heureux. Un tel jour est bientôt écoulé. Dans un cercle nombreux, je n'avois vu qu'Ismene, je n'avois entendu que sa voix touchante. Les flambeaux du ciel brilloient au firmament. L'heure fatale du départ étoit arrivée. Ismene étoit plus belle, plus séduisante, plus adorable quejamais, & il falloit la quitter, lorsque la nuit ne sembloit étendre ses voiles que pour favoriser les entreprises de l'amour, & étouffer dans ses ombres les derniers combats d'une trop sévere pudeur. Il falloit la quitter! Dieux, que la nuit étoit belle! Que les berceaux étoient frais! L'encens de la volupté étoit répandu dans les airs. J'aurois donné de mon sang pour ne point m'éloigner d'elle. Vingt fois je voulus partir, vingt fois je restai. O cruelle décence! tristes loix ennemies de l'amour! c'est vous qui privez un amant des plus doux instans que préparent à la fois le mystere & la nature. Age d'or, âge du bonheur, où l'on ne connoissoit pas tant de chaînes cruelles, hélas, qu'êtes-vous devenu!
J'étois triste, pensif. Je m'arrachai avec peine de ces lieux enchantés, où je laissois Ismene; mon cœur étoit oppressé, mes larmes coulerent. Je m'arrêtai sur le seuil de la porte, je tournai mes regards dans l'ombre épaisse des arbres. Je sus encore y distinguer mon amante. Je la vis qui s'enfonçoit à paslents dans un bocage sombre. Je fus tenté vingt fois de revenir sur mes pas, de la surprendre.... Mais sa gloire m'étoit mille fois plus chere que l'intérêt de mon amour.
Je rentre chez moi. Quelle affreuse solitude! Je marchois rêveur, entendant encore sa voix, voyant tous ses traits, lui souriant, lui parlant comme si elle eût été présente. Revenu de mon illusion, la douleur s'empara de mon ame. J'étois loin de chercher le repos. Dors, aimable Ismene, dors, tandis que j'entretiendrai dans la nuit sombre ton image. Goûte la douceur du sommeil & sa fraîcheur bienfaisante, tandis que tes charmes embrasent & consument ton amant malheureux. Un autre moins délicat souhaiteroit que l'Amour vînt interrompre ton repos; pour moi, je consens à être moins aimé, pourvu que tu sois exempte de toute inquiétude. Dors, mon aimable Ismene, dors, & je m'occuperai de toi dans le calme silencieux de la nuit. Que rien n'altere ton paisible sommeil: que le souffle impur d'un orage, même passager, ne viennepoint flétrir les fleurs de ton doux printems. Ce n'est pas à toi de gémir & de soupirer. Tu es née pour recevoir nos hommages, & nous, pour obtenir d'un regard le bonheur de contribuer à embellir les instans de ta vie. Si tu daignois un instant penser à moi, à ma constance, à ma fidélité, à l'excès de mon amour, aux tourmens qui l'accompagnent; si tu daignois me plaindre, ou si ton beau sein, oppressé de l'image de mes maux, laissoit échapper un léger soupir qui répondroit aux soupirs brûlans de mon cœur; si.... Insensiblement le sommeil gagna tous mes sens. Le sommeil est le miroir de la vie. Les cœurs homicides font des rêves cruels. Ils sentent des chaînes pesantes, ils voient les prisons, l'échafaud. Regardez un enfant dans son berceau: tous ses traits sont rians, sa petite paupiere est tranquille; l'innocence est peinte sur son front uni comme une glace. Moi, je rêvois d'Ismene; je dormois, & j'entendois sa voix. Son portrait, si bien gravé dans mon cœur, se retraçoit sans peine à mes esprits;mais, ô mes dieux, en quel lieu, en quel tems, sur-tout en quel état je la vis!
O trop flatteuse illusion! C'étoit dans le doux sanctuaire des amours, dans cet asyle étroit & charmant, où mon imagination seule avoit jusqu'alors osé pénétrer. Je retenois mon souffle, je n'osois presque respirer & faire un pas dans ce séjour où reposoit l'objet de mes tendres feux, où voloit l'essain de mes desirs, où étoit Ismene. Etonné de me voir dans ce lieu redoutable & cher à mon cœur, je frissonnois de surprise & de joie. Peu accoutumé au bonheur, je ne me livrois qu'en tremblant au spectacle enchanteur qui séduisoit mes regards. Ismene, mollement étendue sur un lit parsemé de fleurs, étoit prête à se livrer aux douceurs de Morphée. Elle dévoloit lentement les trésors de ses adorables charmes, ses levres étoient plus fraîches que les roses du matin. Ses bras sembloient abandonnés au charme de la volupté. Sa taille enchanteresse, un voile qui couvre mille trésors, & qui paroît prêt à s'échapper,une rougeur divine empreinte sur son front, & qui paroît pêtrie des mains du plaisir, tout porte l'ivresse dans le cœur d'un amant. Invisible à ses yeux, ses yeux étoient jusqu'alors demeurés baissés. Ils se leverent sur moi. Quel moment! J'y vis la douce modestie; mais je n'y découvris ni honte, ni colere. Je crus même y appercevoir ce rayon de l'amour.... Je volai vers Ismene, & le plus doux baiser fut pris sur sa bouche de rose; mon ame erra long-tems sur ses levres divines, & j'y puisai un feu vif & subtil dont je ne fus plus maître. Je ne sais d'où me vint tant d'audace: je pris Ismene entre mes bras. Le courroux vouloit animer ses yeux, un doux nuage vint les obscurcir. Mes transports augmenterent, la volupté alluma soudain son flambeau, & je devins le dieu des plaisirs. La vivacité de mon bonheur servit à l'éteindre. Trompé que j'étois, & à demi heureux, je détestois l'instant de mon réveil; je refermois les yeux, je poursuivois les restes d'une volupté évanouie.
Désabusé, j'étois honteux, je rougissois de la crédule erreur de mon imagination. Ah, seroit-ce plutôt un pressentiment!... Je ne sais, depuis ce jour, je ne sépare plus Ismene de ma propre existence; je crois toujours la sentir contre mon sein, embrasant mes sens & mon ame. Ces plaisirs, dont je n'ai goûté que l'ombre, égarent ma raison. Une ardeur invincible consume ma jeunesse; je meurs, si la cruelle Ismene rejette mes vœux & mes transports. Mais, que dis-je! j'amollirai son cœur, j'en jure par l'amour. Je l'aime trop pour enfin n'être point aimé.
O Ismene! ô souveraine de mon cœur! ô toi qui peux faire le charme de ma vie! vois ton amant épuisé d'amour, languissant à tes genoux, implorer à tes pieds le bonheur. Va, ses transports ne sont point l'ouvrage des sens; ils sont l'effet du plus tendre amour. Il t'adore, parce que son cœur, par une sympathie secrete, répond au tien; il est altéré de tes charmes, parce que tes charmes sont toi. Une flamme brûlante, que tesregards ont attisée, le consume & le tue. De quoi lui serviront sa jeunesse, son amour, sa fidélité, si tu es insensible? Vois les jours qui s'écoulent, l'âge du bonheur qui fuit, le tems, le tems irréparable qui vole. L'instant où je te prie est perdu pour la tendresse. Ismene! l'amour est la récompense de l'amour. Quand deux cœurs n'en forment qu'un, on ne vit plus en soi, ni pour soi; on vit pour l'objet aimé.... Tu m'entends: ah!... osons être heureux. C'est sur ta bouche que l'Amour veut que j'expire. Voilà toute mon ambition, & c'est là le trône de ma gloire. Alors je verrai tous les mortels au-dessous de moi; & lorsque les glaçons de la vieillesse viendront blanchir mes cheveux, lorsque mes yeux affoiblis chercheront dans la nature & sa pompe & ses vives couleurs, le froid des années ne passera pas jusqu'à mon cœur. Echauffé du souvenir de ta tendresse & de tes appas, je dirai à la mort: Frappe! j'ai connu le bonheur; que peux-tu m'ôter? J'ai été l'amant d'Ismene, j'en ai été aimé. Frappe!...j'emporte au tombeau & son image & son cœur.
O Plaisir, vie précieuse de l'ame, toi sans qui le bonheur n'est qu'un vain nom, goutte d'ambroisie que les dieux ont mêlée par pitié dans le calice amer de la vie, ô plaisir! être aimable & fugitif, si pour te peindre mieux, nous devons te sentir, c'est à moi de te chanter. Que mon pinceau sans dessein & sans art, soit pur & libre comme toi; apprends-moi à intéresser, à plaire, & que la sagesse elle-même avoue mes accens. Ma plume abhorre les scenes honteuses de la débauche; mais elle se plait à rendre cette joie innocente, fille du sentiment, qui, loin de produire le désordre de l'ame, enfante ce calme, cette harmonie où l'ame se contemple& se replie voluptueusement sur elle-même.
Et si mon pinceau ne répondoit pas à la délicatesse de ton cœur, ô Ismene! favorise-moi d'un regard: c'est là que je puiserai l'expression du plus bel ouvrage. L'amour qui a formé ton œil aime à s'y peindre: c'est là que je le verrai tel qu'il est, ou plus touchant encore, tel que tu l'inspires.
Oui, j'ai connu le plaisir: il brûle dans mon cœur, comme le feu sacré sur les autels de la chaste Vesta. Il ne s'éteindra jamais. Il est un amour inséparable des soins fâcheux, des soucis cuisans, des inquiétudes dévorantes, des impatiences impétueuses, des sombres jalousies, & de mille autres sentimens désordonnés; ce n'est pas celui que j'éprouve. Je m'applaudis d'aimer. Je me condamnerois, si je cessois d'être sensible. Je me trouve heureux d'être percé de tous les traits de l'amour; je goûte une volupté qui appartient à l'ame, qui l'éleve au-dessus des objets terrestres. Ce nesont point des émotions passageres, de vaines illusions que l'on reconnoît trop tard, après qu'elles nous ont trompés. Ismene m'a appris à aimer; je l'aime parfaitement; & le plaisir que ressent mon cœur, est aussi supérieur aux plaisirs vulgaires, qu'Ismene est supérieure aux surprises des sens.
Je ne forme plus aucun desir dont je puisse rougir. Je jouis d'un calme qui m'avoit été jusqu'alors inconnu. Un regard d'Ismene a dissipé la tempête qui grondoit dans mon sein. Ce n'est plus tant le feu de ses yeux, ni les attraits de son visage que j'idolâtre; c'est moins son esprit qui me charme, que son cœur aimant. Nous passons souvent des heures entieres à nous entretenir ensemble; & la douceur de nos entretiens n'est altérée, ni par les fades & basses complaisances, ni par les transports & les emportemens d'une passion effrénée.
Laissez-moi, mes amis; en vain vous me parlez de notre Sophocle, en vain vous m'annoncez le nouveau chef-d'œuvre dont il vaenrichir la scene. Ismene m'attend. Autrefois j'aurois pu vous écouter; aujourd'hui Melpomene & son diadême, Thalie & sa gaieté, Armide & ses palais enchantés ne valent point un sourire d'Ismene. Ne me demandez point quelles sont les délices qui m'attendent. Elles sont au-dessus de toute expression. Aimez comme moi, mes amis, & il n'y aura plus qu'un plaisir pour vous.
Il est une déesse jeune, aimable, au front ouvert, à l'œil radieux, qui tient en main une chaîne de roses. Le contentement brille sur tous ses traits, l'aisance l'accompagne; elle éclaire l'amour; elle le rend ingénu, facile, adorable. Cette déesse est la Confiance: elle s'avance d'un pied léger, elle s'assied entre nous deux, elle préside à nos entretiens, elle entrelace nos bras de sa guirlande de fleurs. Les sentimens naïfs de la plus belle ame coulent à mon cœur, comme une onde pure coule au fond des vallons fleuris. Ismene! on doit élever des autels à l'amour, non comme à un dieu redoutable, maiscomme à un dieu bienfaisant. Il nous rend meilleurs, plus doux, plus sensibles; sans lui je n'aurois pas connu les plus rares vertus. Autrefois mes transports étoient impétueux; ils ont acquis quelque chose de modéré. C'est ton ame, Ismene, c'est ton ame douce qui a versé le calme dans la mienne.
Peut-on appeller plaisir ce qui n'est pas l'amour, ou ce qui sert à le détruire? Qu'on a mal défini les momens les plus enchanteurs de la vie! Je ne parle point de ces transports qui égarent & qui trompent; je parle de cette tendresse pure, de ces goûts exquis qui distillent dans les cœurs la volupté goutte à goutte, comme le baume découle de l'arbre odoriférant de l'Inde; je parle de cette ivresse douce qui remplit toute la capacité de l'ame, qui se suffit à elle-même, qui ne desire rien que ce qu'elle sent. Ismene! il n'appartenoit qu'à toi de donner ainsi le change aux desirs. Je suis pénétré d'une douceur divine qui ne me permet pas de sentir une autre façon d'être heureux: oui, j'ai vu des momens oùm'élevant au-dessus des voluptés sensuelles, Ismene m'auroit fait mépriser dans ses bras des faveurs qu'un cœur délicat eût dédaignées de lui-même.
Non, jusqu'à cet instant je n'avois point connu l'amour. Je t'entends; tu me dis: «Goûtons en paix, sans mêlange & sans remords, un bien-être si grand, si parfait. Quel autre plaisir ne corromproit pas notre bonheur?»
Tant d'amour fait couler des larmes de mes yeux, larmes délicieuses! O quel cœur je possede! Jugez si je cesserai un moment de l'aimer. Ismene, es-tu contente? ton amant est-il digne de toi? Son cœur s'est-il épuré au feu de ton amour? S'il n'a pas toutes les vertus, il sait les connoître.
Que de délices je ressens! Mon œil la contemple; dans ma prunelle vient se peindre l'image de sa beauté. Admirable organe, source féconde de plaisirs, puisses-tu te fermer avant que je voie une autre qu'Ismene avec le même ravissement! Si je respire le parfum desfleurs qui sont sur son sein, si j'entends sa voix douce & harmonieuse, ce n'est point mon odorat, ce n'est point mon oreille qui sont frappés; c'est mon cœur, c'est lui seul qui est ému lorsque ma bouche baise sa main.
Si je quitte Ismene, le plaisir ne m'abandonne point. Je lui dis adieu avec une tristesse passionnée. Je ne perds rien de l'impression de ses charmes; je me rappelle chaque mot qu'elle a prononcé. Je me plonge dans une douce mélancolie, je m'y plais, je m'y livre tout entier. Tout se peint autour de moi sous des images riantes; heureux de conserver la précieuse émotion de mon ame. Ainsi, quand la cymbale éclatante a cessé de retentir dans les airs, elle conserve encore un frémissement sonore qui plait à l'oreille attentive.
Amis! je ne sens que le plaisir d'aimer. Je jouis à la fois du passé, du présent, de l'avenir; l'avenir doit porter un nouveau degré de sentiment dans le cœur d'Ismene;l'image de mes maux passés rendra mon bonheur plus vif; mon ame voit l'univers en beau; la philosophie l'endormoit, c'est l'amour qui la réveille. Pas un moment de vuide ou d'indifférence: quel état plus délicieux! Prolonge-le, chere Ismene; j'adore tes rigueurs, filles du devoir; & lorsqu'elles me chagrinent, l'Amour en souriant me montre dans le lointain le temple de l'Hymen.
Arrive, arrive, moment enchanteur, où je la conduirai aux autels pour y recevoir ma foi! Ah! les dieux qui lisent dans mon cœur pourroient me dispenser des sermens. Que dis-je! non, je veux les faire aux yeux de toute la terre; ce sera l'instant le plus glorieux de ma vie. Alors.... Ma vue se trouble, ma main tremble, mon cœur palpite avec violence. Alors.... Il n'est plus de termes pour m'exprimer.
Ah, que ce que le cœur accorde doit être préférable à ce qu'arrache un transport indiscret! Il n'est point de volupté, si elle n'est partagée. C'est l'aveu du bonheur dans labouche d'une amante, qui touche un amant délicat; & ce bonheur lui est plus sensible que le sien propre. Amour, plaisir! car vous êtes synonymes, ah! retirez vos faveurs, si votre main fortunée, en me couronnant de myrte, ne rend pas Ismene encore plus heureuse que moi. Je ne conçois pas un plus beau moment que celui de cette douce victoire; & cependant je puis le dédaigner, si dans cet instant même son cœur ne s'applaudit point d'avoir fait un amant heureux.
FIN.