V
Comment cela se faisait-il? C'est qu'il n'y avait eu entre eux que des affinités de jeunesse, non point de nature personnelle. Les bons sentiments avaient rendu ce ménage très convenablement heureux. Un jeune homme avait désiré une jeune fille... voilà quelle était leur histoire... Denis n'avait pas aimé Elise.—Mais alors, cette fidélité à la promesse de mariage?
Eh, mon Dieu! M. Denis s'était établi avec l'idée d'épouser une honnête fille qu'il connaissait bien, dont il se sentait sûr. Sa vue pratique, son goût pour la vie régulière, son respect pour la probité, l'aidaient à tenir la parole du fils Marcant. Son sentiment était honorable, sage, ému même dans la cordialité franche. Mais l'amour? l'amour qui fait réciter aux apprentis notaires des vers de Lamartine et leur donne un air inspiré, le grand élan du cœur vers tout un infini; ce remuement, au fond de soi, de tous les éléments de la vie mis en tumulte; l'oppression mystérieuse? De tout cela l'heure sans doute était passée. La jeune fille attendait un Denis qui ne revint pas. M. Denis, en sept ans, avait jeté par-dessus les Moulins rouges sa fleur de jeunesse. Une ferme volonté de travailler et de s'établir honnêtement le préservait des excès, des exagérations—mais il ne crut pas devoir garder, à une fiancée si lointaine dans l'avenir, une fidélité angélique. Aucun sentimentalisme ne l'y inclinait. Il fit comme les camarades, sans aucun remords et sans grande joie. Il en vint même, par mesure d'hygiène, à consacrer un jour, qui était le samedi, de huit heures à minuit, à des plaisirs raisonnés et méthodiques. L'essentiel avait été d'abord de passer de bons examens,—puis, une fois dans l'administration, d'avancer le plus vite possible, à force d'assiduité, de zèle, d'intelligence prouvée, de travail effectif.
En résumé, Denis Marcant était un modèle d'honnête homme moderne, le pendant au rebours de ceux qui oublient tout devoir pour ne se donner que du bon temps.
Il les connaissait bien, ceux-là, et les tenait en horreur. Il en avait autour de lui, dans ses bureaux... Albert des Lys, par exemple, qui écrivait en deux mots et avec un y son nom de Délis, le type du bureaucrate moderne, fignolé, pomponné, en habit tous les soirs, le gardénia à la boutonnière, grand metteur à mal de femmes du monde. Oh! ces femmes du monde! En parlait-il assez, ce Délis!—«Alors, lui disait Marcant avec son gros bon rire de roturier, nous ne sommes pas tous du monde? Moi, par exemple, je suis hors du monde? Je m'y suis égaré quelquefois, dans votre monde! On y est pour le moins aussi bête qu'ailleurs, et souvent beaucoup moins honnête!»
Il disait cela avant son mariage et sincèrement il s'indignait, Marcant, de la facilité de langage et de mœurs qu'il voyait tout autour de lui.
Denis se mit à lire tout haut des vers... (Page 8.)
Denis se mit à lire tout haut des vers... (Page 8.)
Le rude gaillard était un bourgeois de ce matin. Le fils du colporteur n'avait pas encore affiné, autant dire corrompu, sa nature de paysan. L'amour, selon lui, c'était de travailler pour sa femme et d'avoir des enfants. Mais aussi, toute la légitime folie d'aimer, le bonheur d'en avoir conscience et de s'y arrêter un temps, il les confondait avec cette préoccupation maladive des raffinés qui ne pensent qu'au féminin et à ce qui s'ensuit, ne parlent que par allusion,spirituelle ou non, toujours suspecte, au même éternel sujet. Cette vibration perpétuelle de la corde sensible, pincée d'un mot à tout bout de champ, mettait cet équilibré hors de lui et il répétait souvent un proverbe populaire:
Brave qui le faitCoquin qui le dit!
Brave qui le faitCoquin qui le dit!
Brave qui le faitCoquin qui le dit!
Brave qui le fait
Coquin qui le dit!
Il avait assisté, en des recoins de salons mondains, à tant defleurtsqui lui semblaient des indécences, que le monde lui paraissait moins aimable que son cabinet vert-olive du ministère. «—Et tous ces pauvres maris, disait-il souvent, qui s'imaginent qu'on ne leur a rien pris quand on à fleurté trois heures avec leur femme!... En voilà des endroits où je ne conduirai pas la mienne!» Ces endroits, c'était partout. Et, en vérité, sans les soirées officielles où il était convenable qu'elle parût, pour saluer les ministres et leurs femmes, madame Marcant ne se serait montrée nulle part.
Marcant, physiquement très fort, autoritaire, entêté, brutal, était, au fond, un passionné et un jaloux. Derrière ses théories morales et dans ses charges à fond de train contre la corruption du jour, il y avait une âpre passion de mari calme et conservateur,—mais sa passion ne se trahissait que par la violence de l'attaque contre l'Ennemi, jamais par l'expression ardente envers l'aimée. L'Ennemi, c'était le bal, la licence de langage, la grossièreté des hommes provoquée par l'accueil riant que lui font les femmes. Oh! la toilette! les raffinements de la toilette, l'impudicité subtile qui joue dans les moindres colifichets féminins, tout ce je ne sais quoi qui est le suprême du «genre» et qui ne vise qu'à appeler, qu'à irriter, à agacer le désir des hommes, l'imagination lasse des vieux, celle déjà blasée des jeunes, tout le moderne artifice de l'habillement féminin, dont l'essayeur à la mode éprouve d'abord sur lui-même l'effet aphrodisiaque, cela mettait Marcant dans des colères de chien de garde, risibles et touchantes à voir.
—Ça n'est pas ça, la distinction! hurlait-il parfois au fumoir, où on aimait à le lancer sur ce sujet «pour voir». Ça n'est pas ça, bien sûr. J'en ai connu, des femmes distinguées. J'en ai connu... deux ou trois! Elles sont mortes. Elles avaient entre soixante-dix et quatre-vingts ans. Elles n'avaient donc plus d'âge. Elles n'étaient plus des femmes et elles étaient encore la Femme, par un étonnant prodige de distinction. Mais le diable n'y était pour rien;—et des jeunes filles qui auraient aujourd'hui ce qu'avaient ces délicieuses grand'mères seraient l'honneur de la France, tout simplement!
Et l'on riait:
—Courage, Marcant!
—Riez, riez, mes amis, et traitez-moi, si cela vous plaît, de paysan du Danube! Il n'en est pas moins vrai que la robe fendue du Directoire vous a donné Bonaparte. Elle vous le rendra, soyez tranquille!
—Eh! va donc, Marcant! J'aime ton boutoir!
Alors il chargeait:
—La femme honnête rivalise avec la cocotte. Mais qui donc payera la robe fendue des deux rivales? La petite épargne, messieurs, que le financier s'approprie avec la permission de tout le monde. S'il n'y avait pas tant de robes fendues, il n'y aurait pas tant d'agio... Vous embêtez le peuple, et vous le provoquez. Gare la vraie fin,—messieurs les «fin de siècle»!
—Oh! oh!
—Je ne suis pas suspect de socialisme, moi, n'est-ce pas?
—Eh! eh!
—Eh bien! je vous déclare que si j'étais forcé d'opter entre la corruption de tout en haut et la colère furieuse de tout en bas,—je trouverais honorable de descendre!...
—Ah! ah!
—Et quand le pétard éclatera, pendant que vous accuserez le gueux qui aura allumé la mèche, j'accuserai, moi, tous ceux qui auront allumé le gueux! En fin de compte, une société n'exerce légitimement le droit de répression que quand elle a su se discipliner elle-même...
—Il est superbe! Bravo, Marcant!... Si tu disais ça à Fourmies, tu serais député du coup!...
—Fichez-moi la paix, tas de blagueurs!
Il sortait, furieux, un peu bourru avec sa femme, qu'il emmenait à l'heure où l'on arrive.
Après des sorties pareilles, il s'obstinait pendant des semaines à ne plus aller nulle part. Elle ne s'en plaignait pas. Elle s'était refait à Paris une vie de province, recevait quelques femmes d'employés et de chefs de bureau, au choix de Marcant,—et se contentait sur sa toilette des éloges de ces Parisiennes modestes, mais qui, pour porter joliment une robe bien troussée et bien moderne, valent des princesses. C'est là,—on le sait dans le monde entier,—le triomphe de toutes les Parisiennes. L'essayeuse des grands costumiers féminins n'est qu'une ouvrière qui donne aux reines des leçons de maintien, et qui pourrait dire: «... Voilà, Majesté, comme on porte une couronne...