VII

VII

Il revint trois fois en trois semaines, et cette douceur de conversation, au coin du feu, fut retrouvée.

Georges aimait son ami, à présent, n'avait plus avec lui de timidité... Il l'appelait quelquefois «monsieur Pierrot», en souvenir de leur première entrevue, et cela faisait bien, puisque c'était le diminutif caressant de Pierre.

Les temps gris étaient rares. Le bleu réapparu faisait de la glace sans tain, au salon, un vivant tableau d'éclat, de joie.

Elle confia une fois son Georges pour une heure à M. Dauphin qui l'emmena, sur sa demande, à bord de l'Ibis, mouillé ce jour-là, devant la Terrasse.

Il leur semblait s'être connus de tout temps. La solitude les rapprochait, excitait aux confidences.

Elle avait parlé de sa mère, de Mâcon, de sa petite enfance.

Lui, interrogé sur ses attirants chagrins, avait fini par tout dire en détail de son passé d'amour.

Elle l'avait écouté avec une curiosité extrême, le cou tendu, l'œil ouvert, la tasse de thé ou la broderie suspendue dans sa main immobilisée par l'attention.

Il avait si cruellement senti la blessure faite à son amour-propre par l'infidèle, qu'il mettait à se plaindre, une pitié de lui-même touchante, communicative.

Il souffrait vraiment, il aimait l'amour et n'avait plus d'amour ni rien dans sa vie qui pût lui en donner l'illusion. Son égoïsme séduisant poussait sa plainte avec une grâce un peu romantique. Il imitait lesNuitsde Musset en des vers d'un nombre assez heureux, et qu'il récitait d'une bonne voix chaude, pénétrante.

Elle se grisait de cette musique vague, excitante au rêve, et qui lui faisait désirer de l'irréalisable, quelque chose comme un voyage dans l'impossible:

Partons, dans un baiser, pour un monde inconnu!

Partons, dans un baiser, pour un monde inconnu!

Partons, dans un baiser, pour un monde inconnu!

Partons, dans un baiser, pour un monde inconnu!

Cependant, Marcant annonça qu'il retardait sa visite d'une semaine, puis de deux, puis de trois. Cela faisait un mois et demi de séparation; maisil fallait. Son devoir le retenait, impérieux. Il lui recommandait de se soigner beaucoup. Mars était dangereux: «Prends garde!»

Le soleil de mars flamboyait. La mer avait ses belles couleurs joyeuses, son bleu invraisemblable.

Georges avait reçu, depuis trois semaines, son bateau à voiles et à vapeur! un yacht de forme élégante, blanc comme son grand frère. Mais le nom y manquant, c'est Pierre Dauphin qui l'avait peint sur la poupe, en belles lettres dorées, à la grande satisfaction bruyante de Georges qui, pour le remercier, n'avait rien trouvé de mieux que de lui sauter au cou, une fois de plus.

Elle ne se demandait pas pourquoi M. Pierre, avec sonIbis, n'entreprenait pas quelque course un peu longue...

—Je suis allé passer trois jours près de Toulon, j'ai vu mon père et ma mère, lui disait-il.

Ou:

—J'arrive de Cannes.

Mais il arrivait toujours, il ne partait jamais.

Marcant écrivait souvent. C'étaient des lettres d'affaires. L'affection ne s'y voyait guère qu'aux recommandations touchant la santé, tandis que M. Pierre, lui, parlait en vers, de choses imprécises et éternellement désirables et fuyantes.

De plus en plus, ils entraient dans le péril, et à chaque instant l'expérience apprise aurait dû les avertir, celle du moins qui a son expression dans cette simple règle de convenance: «Un homme ne doit pas être l'hôte assidu d'une femme dans la solitude». Mais elle le voyait encore amoureux de cette «maudite femme» et, à cause de cela, ne prévoyait pas qu'il pût lui parler d'autre chose.Lui, pensait de même. Ils se croyaient en sécurité tous deux, derrière ce fragile abri. Et justement la consolation qui, par Elise, venait à Pierre, ruinait tous les jours un peu par la base cet obstacle imaginaire.

Ce commerce de confidences et de conseils leur révélait à chacun les qualités morales de l'autre, et une amitié véritable naissait en tous deux. L'échange de grande estime, de sentiments bons et sérieux, commençait entre eux et rendait le fleurt d'autant plus dangereux que leur méfiance s'endormit à mesure qu'elle eût dû, au contraire, s'éveiller plus vive.

Il s'installa dans la chambre de sa femme... (Page 64.)

Il s'installa dans la chambre de sa femme... (Page 64.)

Un jour, Pierre annonça une absenceprobable de quinze jours. C'était la première fois qu'il laissait prévoir un de ses départs. Il partit pour Naples.

Quelques jours après, arrivait Marcant.

On était en avril.

Elise gardait le lit avec un gros rhume, qui était inquiétant parce qu'il la prenait avant qu'elle fût bien guérie des suites du mal qui l'avait amenée dans le Midi. Elle avait voulu voir appareiller l'Ibiset elle était restée au soleil de mars et au vent, sur la terrasse formée par le toit de la villa, haute d'un seul étage, mais d'où l'on dominait tout. Elle le dit, et elle fut grondée, doucement.

Elle ajouta ingénument, avec des ruses de fond, presque inconscientes, que M. Dauphin était venu la voir plusieurs fois, qu'il avait été très bon pour elle et pour Georges, qu'il adorait une femme et qu'elle, Elise, lui avait conseillé le mariage.

Elise était malade: Marcant ne vit que cela, ne songea qu'à cela. Tout le reste disparut pour lui. Il s'installa dans la chambre de sa femme, avec ses dossiers, lui lut les journaux et le roman à la mode. Le médecin, appelé, montra quelque inquiétude, ordonna l'obscurité, le silence, l'absolu repos...

—J'ordonnerais, si j'osais, dit-il, l'entière solitude.

Marcant retourna s'installer dans sa propre chambre, fort tourmenté, plus encore qu'il ne voulait le paraître. Il fut admirable avec Georges; il remplaça la mère, pour l'indulgence infinie. On eût dit vraiment qu'il n'était un peu sévère, à l'ordinaire, qu'afin de contre-balancer l'excessive faiblesse de la mère envers l'enfant, et que, lorsqu'elle venait à manquer, il savait être une maman aussi.

La passion de Georges pour sonIbis Bleune tombait pas. Il jouait tout le jour dans les petits bassins sans profondeur, creusés par l'eau salée dans les roches du rivage.

Marcant, à son tour, le surveillait de la fenêtre, lui criant ses: «Prends garde!... Pas si loin!... Reviens!...»

Des soins attentifs remirent Elise sur pied, mais elle avait maigri et pâli.

Marcant, très ému, demanda au ministre une prolongation de congé d'une quinzaine de jours.


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