XIV

XIV

—Maman, pourquoi donc a-t-il la figure sale, cet homme, et sa chemise est si propre?

—C'est parce qu'on lui lave sa chemise et qu'il lave sa figure lui-même! s'écria Marcant, en riant à gorge déployée.

—Chut! fit Elise en levant les yeux, sans lever la tête, du côté de la ferme. S'il t'entendait, Georges, tu lui ferais de la peine!

—Oh bien! je ne voudrais pas lui faire de la peine, mais je voudrais bien lui faire honte, dit Georges, avec un grand sérieux, en hochant sa fine tête aux longs cheveux bouclés.

Misé Saulnier vint présenter sa fille Toinette.

—Voilà ma fille, madame. Toinette ou Toinon, comme il vous plaira.

C'était une belle jeunesse.

La mère et la fille ne se ressemblaient pas. Le visage de la mère était rond, très nettement. Celui de la fille, d'un joli ovale. Toinon, beaucoup moins grande que sa mère, avait, comme elle, la beauté des êtres bien proportionnés, la tête petite, et une aisance extraordinaire dans les mouvements. On sentait la vie sûre d'elle, la santé, la joie d'être, se mouvoir en chacun de ses gestes. Elle avait cette souplesse des animaux élevés en liberté, restés un peu sauvages... Elle regardait droit, sans effronterie mais sans modestie apprise. Sur ses hanches déjà fortement avancées, les mille plis de son cotillon rayé bleu et blanc faisaient une saillie large. La jeune poitrine tendait l'indienne à petites fleurs de son casaquin de mode ancienne et, au bas de sa jupe courte, le pied ni grand nipetit posait fermement sur la terre sa bonne semelle cloutée.

En arrivant, Toinette ne dit rien. Elle regardait le chapeau de la dame, qui était un petit feutre rond, à bord étroit, avec une aile d'oiseau crânement posée sur le côté. Le sien, large comme un parasol, elle l'avait jeté, en arrivant, sur la paille à demi écroulée d'une meule voisine.

—Bonjour, fit gentiment Elise, bonjour, mademoiselle Toinon.

—Bonjour, madame.

—Eh! mais, fit Elise, j'y pense; que nous nous accordions ou non, misé Saulnier, vous pourriez toujours nous envoyer cette jolie demoiselle de temps en temps avec des provisions, des légumes, des œufs... Est-ce qu'elle ne va pas vendre quelquefois à Saint-Raphaël?

—Mais si, mais si, madame, et ce sera bien facile.

—Va voir, Toinon, si la bouille-abaisse marche bien... Le compère Cauvin s'en est chargé, de la faire... C'est l'homme que vous avez pris tout à l'heure pour mon mari, madame. Il sait faire la bouille-abaisse comme les vieux pêcheurs, c'est-à-dire mieux que moi qui la fais très bien... Ça fait tout bien, des races d'hommes pareilles!... Ah! sans le compère, monsieur, madame, commença-t-elle sur un ton de confidence, il y a beau temps que Saulnier et moi, nous serions ruinés, et, faute de pouvoir payer notre rente, que nous aurions été mis à la porte d'ici... Ah! oui, c'est un homme, ça! Il a fait revivre la vigne dans tout «le bien»... Oh! si mon homme avait été comme lui!...

Et, s'asseyant sur un tabouret, elle se mit à faire l'éloge du compère.


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