XIV
Le capitaine était allé prévenir Elise.
Peu d'instants après on frappa à sa porte.
—Entrez, dit-elle en se levant.
La mère de Pierre Dauphin entra.
Les deux femmes se regardèrent.
Elise était toute pâle, les yeux rougis, tout mouillés encore. La mère, pâle aussi. Ses cheveux abondants et tout blancs. Toutes deux vêtues de couleurs sombres. Elise, en même temps, humble devant la mère, fière devant la dame inconnue, supporta un coup d'œil inquisiteur sans trop en souffrir parce qu'il était bienveillant.
Enfin, la vieille dame s'avança, et tendit, à la fois, d'un geste lent, très doux, ses deux mains.
Elise, brisée, se laissa tomber sur le divan, et près d'elle s'assit la visiteuse qui ne lâchait pas ses mains. Alors, d'un mouvement qu'elle ne put maîtriser, Elise, heureuse de dérober son visage au regard qui s'attachait sur elle, appuya sa tête sur l'épaule de MmeDauphin—et ferma les yeux... Elle sentit qu'une des mains de la vieille dame l'abandonnait et se posait sur ses cheveux. De son œil pénétrant, madame Dauphin avait jugé déjà la qualité de cette âme.
—Quelle honte!... murmura Elise, la voix étouffée.
—Je ne sais pour l'instant qu'une chose, ma chère enfant, c'est que mon fils vous a jugée digne de lui... et de moi-même... Voilà pourquoi je suis venue.
Prudente, au fond, madame Dauphin, quoi que gagnée à Elise par une sympathie immédiate, se méfiait d'elle-même, et se surveillait, attentive à ne pas engager sans recours l'avenir de son fils... Aussi avait-elle souligné, d'un accent particulier les mots:pour l'instant.
D'autre part, si elle n'eût pas indiqué que le mariage, promis par Pierre, lui paraîtrait, le cas échéant, une chose admissible, comment se fût-elle présentée d'une façon digne d'elle-même?
Elise ne vit qu'une chose: on admettait, comme possible de sa part, au moyen d'un divorce à l'amiable, l'abandon de son Georges. Elle eut un sursaut de terreur... Elle cria:
—Merci, merci, madame, mais c'est impossible cela! La vie ne me sera possible que si je revois mon enfant, qui mourrait de mon absence. C'est de lui seulement qu'ilfaut me parler, de lui seulement, par pitié!—Tout le reste aggrave ma faute, mon péché, mon crime! Oh! madame!... oh! madame!... madame! que de pitié! que de bonté!... dont je suis indigne!...
Madame Dauphin s'était résignée à la volonté de son fils. Elle ne pouvait pas d'elle-même souhaiter un tel mariage. La vivacité d'Elise à en repousser l'idée au nom de son enfant la conquit personnellement. Elle cessa d'agir par amour maternel, par faiblesse pour Pierre, par pitié pure pour Elise, par charité et peut-être contre ses intérêts. Elle sentait à présent son intérêt d'accord avec les désirs d'Elise. Elle acheva de mettre à son aise la malheureuse femme.
—Alors, dit-elle, qu'allons-nous faire? il faut trouver un moyen de toucher votre mari. C'est cela, n'est-ce pas, que vous désirez de moi? Moi, je suis prête, comme mon fils le souhaite, à tenter quelque chose de ce côté... mais il faudra y réfléchir beaucoup, et sans doute attendre un peu... Cela n'est pas tout simple, vous le comprenez?...
—Je ferai, pour mon enfant, tout ce qu'on voudra, tout, tout!... Oh! avec quelle impatience je vais attendre ce moment où enfin vous pourrez parler!... Vous seule, vous pouvez, madame; seule, une femme comme vous peut obtenir ma grâce!... Et si elle m'est refusée... pardonnez-moi, madame, vous qui êtes si noblement pieuse... pardonnez-moi! mais je n'aurai plus la force, le courage de vivre!... Ah! cria-t-elle encore, vous me plaignez, je le vois, je le sens, mais aussi, vous devez avoir, au fond, du mépris pour moi, et ma vue ne peut être pour vous qu'un supplice...
—Il y a, dit doucement la vieille dame, des existences qui sont restées pures, et qui, pourtant, connaissent l'appel, le vertige attirant des fautes dans lesquelles elles ne sont pas tombées... Elles savent, celles-là, qu'on est préservé quelquefois, par un hasard seulement, par une circonstance légère, inattendue, et qu'il y a peu d'âmes entièrement blanches. Il n'a manqué à beaucoup d'entre nous que l'occasion favorable. Qui donc, au moins en pensée, n'a pas péché une fois dans sa vie? Le mal est puissant,—et l'hypocrisie seule a des sévérités sans rémission... Dieu juge le fond des cœurs!
Elle s'accusait presque, saintement, pour adoucir à l'autre femme le goût amer de la faute.
—A demain, dit-elle. Reposez-vous ici, tranquillement, car mon fils a raison: tout autre asile vous serait moins sûr. Ici, personne ne vous verra. Et, demain, mon fils partira pour Paris.—Elle ajouta: Vous avez changé d'hôte dès à présent, ma chère enfant. Autour de votre habitation, vous le voyez—le paysage n'est plus le même. Vous n'êtes plus ici chez mon fils, vous êtes chez moi.
... Dans un mouvement d'admiration et d'humilité reconnaissante, Elise prit un pli de la robe de la mère et le baisa.