XI

XI

Tout le temps, en retournant vers la villa, ils parlèrent de cette histoire, dont la naïveté enchantait Marcant.

Il avait demandé combien gagnait par an le petit pâtre.—«Soixante francs par an, monsieur! et il m'envoyait cinq francs! Jugez un peu!»

—Il y a dans cette histoire, s'écria Marcant, toute la résignation et l'énergie, l'attendrissante économie et toute la générosité du peuple! La voilà, la vie! la simple vie, humble, travailleuse, héroïque et bonne!

Le sentiment de ses origines tressaillit en lui. Joyeusement il se sentait peuple, et il rêvait au temps où il pourrait quitter pour toujours la ville, s'installer au bord de la mer, sous des arbres, loin du monde.

Le repos, dont Elise avait besoin, elle ne le trouverait que loin de Paris, dans l'air pur de ce Midi...

Et l'idée qu'il pourrait perdre la compagne de sa vie le ressaisit; il devint très grave; il l'aimait fortement. L'ayant retrouvée malade, il était resté près d'elle comme s'il en eût été loin, et par là même, il sentait mieux combien il la chérissait.

Au souffle d'avril qui fait travailler les sèves, aux haleines de la mer qui inspirent les désirs, il se troublait, Marcant, par ce beau soir, dans cette voiture ouverte, aux côtés de sa chère Elise, au sortir de ces deux maisons où deux jeunesses leur avaient parlé de l'amour... Il se demandait s'il avait jusqu'à ce jour assez senti, assez goûté la saveur d'être, s'il avait profité assez de leur jeunesse à tous deux, de leur meilleur temps... déjà fini!... Ah! maudite ambition! maudite nécessité de gagner sa vie, ses grades, d'avancer! Demain, on sera mort! Et pour qui, pour qui tant de peine? Ah! oui, pour les enfants,—pauvres êtres à qui on doit tout!... N'importe, s'il était riche un jour... grâce à l'oncle... on rattraperait le temps perdu!...

Et il se voyait en Italie, à Naples sans doute, avec Elise... un vrai voyage de lune de miel!

Avant son départ pour Paris, il apprit, par maître Cauvin, que les résistances du père Saulnier avaient cédé. Et il se donna le plaisir d'aller le féliciter de sa détermination. Il fit en connaissance de cause l'éloge de la maison des Tarin, de leurs sentiments...

Saulnier hocha la tête avec une grimace énigmatique.

Marcant félicita aussi de bon cœur la petite Toinon toute rougissante...

Quant à la santé d'Elise, elle était meilleure.

Marcant, forcé de retourner à Paris, partit bien rassuré. On était en mai. Le printemps, c'était le salut...

Chez lui aussi, tout allait bien.


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