XVI
Pendant que les bourgeois mangeaient au dehors, misé Saulnier, dans la ferme, attablée avec les hommes, expliquait l'affaire.
—Ça vous va-t-il, vous autres? c'est, pour trois mois, cent cinquante francs d'argent net, de bénéfice.
—Et nourrie! grommela Saulnier, le nez dans son assiette.
—Ça sera encore ça, pour la petite, dit-elle en regardant Cauvin. Et avec la dot qu'on lui prépare, nous la marierons à un prince!
—Un prince de notre espèce, fit Cauvin riant, mais mieux que nous, pas moins... Il faut y aller, misé Saulnier, voilà ce que j'en pense.
—Qu'en dis-tu, Saulnier? insista Marion finement.
Elle ne laissait jamais son homme en dehors du conseil, surtout quand elle était sûre de l'avoir pour elle. «Ça le flatte toujours,» disait-elle à Cauvin.
—C'est pas l'embarras, grogna Saulnier. Nous nous passerons de toi aisément. La petite n'est pas là, je calcule, pour faire la soupe aux chiens!...
De temps en temps, Toinette ou Marion se levait pour servir et desservir, et tantôt l'une, tantôt l'autre, allait dehors voir si rien ne manquait à «ces étrangers».
C'était une véritable épreuve pour misé Mïon, dont le service fut jugé remarquable.
—Vous voulez le café, pour sûr?
—Diable, oui! cria Marcant.
Ce fut misé Mïon qui l'apporta, dans sa plus belle cafetière.
Toinette venait derrière elle, avec le sucrier.
Les deux femmes demeuraient debout,immobiles, leurs ustensiles à la main.
—Eh bien, voilà! monsieur et madame. Aux conditions que nous avons dites, j'irai quand vous voudrez, c'est décidé. Et Toinette, souventes fois, apportera des provisions.
—C'est dit? sans regret? interrogea madame Marcant, avec un sourire.
—Sans regret, bien sûr, madame... Chacun est libre, n'est-ce pas?
—Parce que, ajouta Elise, si cela vous arrangeait mieux de nous donner votre fille?...
—Oh non! s'écria Toinette d'un mouvement involontaire, en posant sur la table son sucrier de faïence à fleurs, gagné un soir de romérage, «au virevire».
—Ah! diable! il y a un gros motif, je parie? questionna Marcant.
Il souriait aussi, content de sa perspicacité facile.
Toinette était rouge comme les fleurettes de sa casaque.
Marion versait le café.
—Et pourquoi tu n'irais pas, Toinette? dit-elle.
Elle ne voulait pas paraître désirer la place pour elle-même plutôt que pour Toinon.
Mais Toinon avait tourné sur ses talons sans rien dire et s'en allait, l'air un peu farouche, avec un pli de fâcherie entre ses deux sourcils rapprochés.
La vérité, c'est que misé Saulnier désirait la place. Un peu de liberté loin de son mari, voilà ce qui la tentait et voilà qui souriait fort à maître Cauvin.
Quant à Toinette, elle avait, dans les environs, un «calignaire», un amoureux, dont elle n'aurait pas voulu s'éloigner pour trois longs mois, car dans les sentiers entre les vignes, et sous les tamaris des bords de l'Argens, et sous le grand chêne qui se dressait là-bas au milieu du domaine, les rencontres étaient bien plus faciles et plus cachées que partout ailleurs.
Cet amour était encore un secret. Et son brusque refus de servir chez les Marcant n'avait pas suffi à la trahir, aux yeux de sa mère.
«C'était,» disait Cauvin en souriant, «une capricieuse, une enfant mal élevée...» Il la taquinait sans cesse, ce maître Cauvin... Aussi cachait-elle bien son secret, surtout à cause de lui... Elle ne l'aimait qu'à moitié. Il y a même des jours où, pour toutes les plaisanteries, souvent très malignes, qu'il inventait sans cesse, elle lui en voulait à mort; mais, lui, ne faisait qu'en rire. Dans le cœur de sa fille, il ne se voyait de rival possible qu'un amoureux et il l'avait toujours souhaité. Or, il savait, lui, qu'elle en avait un, et qui c'était; et qu'il aurait, pour le lui donner, celui-là, à lutter contre Saulnier. Quand il travaillait au bout du domaine, son œil de «tardarasse» (d'épervier) voyait tout dans la plaine jusqu'au fond des buissons... Il n'était pas commode à tromper, maître Cauvin!...
Il fut entendu que, le surlendemain matin, afin qu'elle eût le temps de laisser toutes choses bien en ordre à la ferme, misé Saulnier prendrait son service à la villa de la Terrasse.
On renonçait à faire venir de Paris la vieille Germaine.