XVIII
A bord, tout de suite, elle fut distraite par les incidents de l'appareillage, par les mille détails du spectacle toujours nouveau qui les entourait.
Ce tête-à-tête pourtant la troublait.
Quand il lui proposa de descendre au salon un moment, pour les rafraîchissements—car, à cette heure du jour, le pont brûlait et le rouf était inhabitable,—elle n'osa refuser.
«Ce refus, pensait-elle, aurait laissé deviner son trouble.»
Là, au salon, elle sentit profondément combien elle avait tort d'y être. Tous ses gestes décelaient l'embarras; et lui, cela l'enchantait. Sur le pont, elle pouvait se croire dans la rue, à la promenade... il y avait les hommes, le capitaine. Ici, elle lui appartenait, c'était la maison, lehome.
Pour rompre cet embarras du tête-à-tête, elle demanda:
—Lisez-moi des vers...
—Des vers?
—Des vers de vous, oui, dit-elle, vite, lisez, j'ai hâte! C'est un caprice... Et, un peu coquette:
—Allons, obéissez!
L'idée vint à Pierre de lui lire des vers, qu'il avait adressés à sa dernière maîtresse, à celle dont Elise connaissait l'histoire.
—Oui, oui, dit-elle, cela m'intéresse tant!
Tous deux continuaient à se croire un peu séparés l'un de l'autre par ces confidences qui, au contraire, les rapprochaient toujours davantage.
Il lut. A mesure qu'il lisait, elle se sentait frémir d'une terreur qui lui était douce, étrangement. La violence, bizarre pour elle, des expressions lui révélait quelque chose de nouveau en celui qu'elle écoutait, et qui avait su lui inspirer un sentiment d'affection profonde. Elle le voyait comme un être supérieur et se prenait à être obscurément jalouse de cette femme «mauvaise» qui, ayant eu à elle un être pareil, n'avait pas su le garder.
Pierre lisait:
L'Étrange Amour
Non je n'étais pas né pour cet amour étrange,Pour ces baisers d'enfer d'où l'espoir est absent,Mais pour voir, un matin, sur les lèvres d'un ange,Eclore de ma bouche une fleur de mon sang!Malheureux! J'étais né pour la tendresse douce,Pour les retards sans fin entre deux bras fermés...
Non je n'étais pas né pour cet amour étrange,Pour ces baisers d'enfer d'où l'espoir est absent,Mais pour voir, un matin, sur les lèvres d'un ange,Eclore de ma bouche une fleur de mon sang!Malheureux! J'étais né pour la tendresse douce,Pour les retards sans fin entre deux bras fermés...
Non je n'étais pas né pour cet amour étrange,Pour ces baisers d'enfer d'où l'espoir est absent,Mais pour voir, un matin, sur les lèvres d'un ange,Eclore de ma bouche une fleur de mon sang!
Non je n'étais pas né pour cet amour étrange,
Pour ces baisers d'enfer d'où l'espoir est absent,
Mais pour voir, un matin, sur les lèvres d'un ange,
Eclore de ma bouche une fleur de mon sang!
Malheureux! J'étais né pour la tendresse douce,Pour les retards sans fin entre deux bras fermés...
Malheureux! J'étais né pour la tendresse douce,
Pour les retards sans fin entre deux bras fermés...
Elle l'interrompit:
—Vous voyez bien, il faut vous marier!... Tout ce qui n'est pas cela ne vaut rien et mène au malheur.
Il reprit:
Malheureux! j'étais né pour la tendresse douce,Pour les retards sans fin entre deux bras fermés,Non pas pour cet attrait singulier qui repousse,Et qui m'a dit comment les damnés sont aimés!Mais puisque ce poison s'est glissé dans ma veine,Puisqu'un charme d'amour triste, étrange et mortel,Dans mon cœur écroulé, dont la tendresse est vaine,Brûle comme un feu noir sur un reste d'autel,Soit! je t'entraînerai dans l'abîme où je tombe,Mon agonie en pleurs tordra tes noirs cheveux,Et comme le corbeau qui lie une colombe,Je t'étoufferai pâle, entre mes bras nerveux!J'accepte cet amour, où veille une rancune,Et je t'emporterai quelque part dans l'obscur,Devant la mer sans fond, par une nuit sans lune,Pour que tout soit sinistre, et mon crime plus sûr!
Malheureux! j'étais né pour la tendresse douce,Pour les retards sans fin entre deux bras fermés,Non pas pour cet attrait singulier qui repousse,Et qui m'a dit comment les damnés sont aimés!Mais puisque ce poison s'est glissé dans ma veine,Puisqu'un charme d'amour triste, étrange et mortel,Dans mon cœur écroulé, dont la tendresse est vaine,Brûle comme un feu noir sur un reste d'autel,Soit! je t'entraînerai dans l'abîme où je tombe,Mon agonie en pleurs tordra tes noirs cheveux,Et comme le corbeau qui lie une colombe,Je t'étoufferai pâle, entre mes bras nerveux!J'accepte cet amour, où veille une rancune,Et je t'emporterai quelque part dans l'obscur,Devant la mer sans fond, par une nuit sans lune,Pour que tout soit sinistre, et mon crime plus sûr!
Malheureux! j'étais né pour la tendresse douce,Pour les retards sans fin entre deux bras fermés,Non pas pour cet attrait singulier qui repousse,Et qui m'a dit comment les damnés sont aimés!
Malheureux! j'étais né pour la tendresse douce,
Pour les retards sans fin entre deux bras fermés,
Non pas pour cet attrait singulier qui repousse,
Et qui m'a dit comment les damnés sont aimés!
Mais puisque ce poison s'est glissé dans ma veine,Puisqu'un charme d'amour triste, étrange et mortel,Dans mon cœur écroulé, dont la tendresse est vaine,Brûle comme un feu noir sur un reste d'autel,
Mais puisque ce poison s'est glissé dans ma veine,
Puisqu'un charme d'amour triste, étrange et mortel,
Dans mon cœur écroulé, dont la tendresse est vaine,
Brûle comme un feu noir sur un reste d'autel,
Soit! je t'entraînerai dans l'abîme où je tombe,Mon agonie en pleurs tordra tes noirs cheveux,Et comme le corbeau qui lie une colombe,Je t'étoufferai pâle, entre mes bras nerveux!
Soit! je t'entraînerai dans l'abîme où je tombe,
Mon agonie en pleurs tordra tes noirs cheveux,
Et comme le corbeau qui lie une colombe,
Je t'étoufferai pâle, entre mes bras nerveux!
J'accepte cet amour, où veille une rancune,Et je t'emporterai quelque part dans l'obscur,Devant la mer sans fond, par une nuit sans lune,Pour que tout soit sinistre, et mon crime plus sûr!
J'accepte cet amour, où veille une rancune,
Et je t'emporterai quelque part dans l'obscur,
Devant la mer sans fond, par une nuit sans lune,
Pour que tout soit sinistre, et mon crime plus sûr!
—Est-ce que vous seriez un monstre? cria-t-elle en riant.
Mais ce rire était triste au fond. Elle se sentait en péril, comme environnée de flammes.
Il continuait:
Mes yeux, en profanant l'abîme de tes voiles,N'auront plus de ton corps que de vagues pâleurs...Nous roulerons au fond de la nuit sans étoiles,Crispés dans mes remords et noyés dans tes pleurs!
Mes yeux, en profanant l'abîme de tes voiles,N'auront plus de ton corps que de vagues pâleurs...Nous roulerons au fond de la nuit sans étoiles,Crispés dans mes remords et noyés dans tes pleurs!
Mes yeux, en profanant l'abîme de tes voiles,N'auront plus de ton corps que de vagues pâleurs...Nous roulerons au fond de la nuit sans étoiles,Crispés dans mes remords et noyés dans tes pleurs!
Mes yeux, en profanant l'abîme de tes voiles,
N'auront plus de ton corps que de vagues pâleurs...
Nous roulerons au fond de la nuit sans étoiles,
Crispés dans mes remords et noyés dans tes pleurs!
Elle cria encore:
—Quelle horreur! C'est un mauvais rêve! Mais lui, d'une voix soudainement apaisée:
... Oh! contemple leur joie et regarde la nôtre!Vois leur lampe attentive et leurs fronts rapprochés!...Chacun des deux amants sent le bonheur de l'autre;Ils ont des fronts sans tache et des cœurs sans péchés!
... Oh! contemple leur joie et regarde la nôtre!Vois leur lampe attentive et leurs fronts rapprochés!...Chacun des deux amants sent le bonheur de l'autre;Ils ont des fronts sans tache et des cœurs sans péchés!
... Oh! contemple leur joie et regarde la nôtre!Vois leur lampe attentive et leurs fronts rapprochés!...Chacun des deux amants sent le bonheur de l'autre;Ils ont des fronts sans tache et des cœurs sans péchés!
... Oh! contemple leur joie et regarde la nôtre!
Vois leur lampe attentive et leurs fronts rapprochés!...
Chacun des deux amants sent le bonheur de l'autre;
Ils ont des fronts sans tache et des cœurs sans péchés!
—Que c'est beau! dit-elle alors. Ah! cela n'est pas fait pour faire aimer la faute.
La dernière strophe l'enchantait, la caressait, la remit en confiance. Elle retrouvait tout à coup l'homme de devoir ou du moins de repentir.
—Je vous l'ai toujours dit, mariez-vous! reprit-elle. Vous comprenez si bien (ces derniers vers le prouvent) le charme des intimités, des intérieurs bien clos, l'honnêteté des amours fidèles... Ah! je n'y entends rien, mais ces vers me semblent très beaux.
—Nous sommes, par malheur, dix mille en France à en écrire comme ça, dit-il gaiement. Mais nous avons fait de la route, venez voir Cannes et le golfe.
Elle monta devant lui. Sur le pont, il lui offrit son bras...
—Cette femme, lui dit-elle alors tout à coup, avouez-le en toute franchise, vous l'aimez encore?
—En toute franchise (répondit-il honnêtement, et pourtant avec le désir d'agacer un peu la femme désirable qui l'interrogeait), il me semble parfois que je l'aime encore. D'abord, elle m'occupe beaucoup. Et puis, si j'en ai dit du mal (je ne sais plus), soyez assurée que je n'en pense pas un mot, au fond!... Et en tous cas je lui dois être reconnaissant du bonheur qu'elle m'a donné... Elle était libre et j'ai grand'peur d'avoir agi comme un sot!... N'en parlons plus!
Elise ne comprit pas pourquoi son cœur se serrait un peu.
—Vous l'aimez encore, je le savais, dit-elle en riant d'un rire forcé... Quand on n'aime plus, monsieur le poète, on ne garde pas... d'inutile clef!...
Il tira violemment sa montre et essaya d'arracher la fameuse clef, qui y était accrochée. Comme l'anneau résistait, il jeta le tout à la mer.
Elle ne comprit pas pourquoi son cœur, qui battait vite, battait plus à l'aise.
—Vous avez bien raison, dit-elle froidement. Il faut oublier.