XXI

XXI

Le lendemain, chez Marcant, le dîner fut simple et joli. Elise y avait veillé. Un chef estimé s'était surpassé. Presque tout venait d'un hôtel.

M. Dauphin demanda à Elise si elle ne chantait pas.

—Mais si... Seulement, j'aime mieux pas...

—Elle est souffrante, dit Marcant.

Pierre n'insista point.

—Vous partez demain? fit-il en se retirant. Soyez assez bon pour penser un peu à la grosse affaire qui tourmente mon père; je vous en prie, monsieur...

—Oui, oui, à sa section qui veut devenir commune? J'y songerai, soyez tranquille.

—Et me sera-t-il permis madame, de venir dans quelques jours demander de vos nouvelles?

—Certainement, dit Marcant.

Il prononçait là,—peut-être, le mot qui décidait de sa destinée, de celle d'Elise. Chose surprenante, il le prononça, ce mot décisif, sans même s'être intérieurement interrogé,—pas une seule seconde,—sur la réponse qu'il devait faire à cette demande, d'ailleurs adressée à Elise. Qu'il eût répondu, lui, au lieu d'elle, cela pourtant signifiait qu'il aurait pu s'opposer, que la demande n'était pas simple, qu'elle était peut-être indiscrète. Mais aucune de ces réflexions ne traversa son esprit tout occupé des mille incidents de la journée. C'est son habitude d'être le maître qui avait répondu pour luimécaniquement... D'ailleurs, il était plein de confiance, lui, jadis ombrageux. Ce jeune homme lui plaisait. On n'était plus dans «le monde», dans la vie réelle. Tout ça, c'était «des braves gens». La réalité humaine était pour lui transfigurée, depuis deux jours, par la beauté du décor. Il voyait tout en clair, en lumineux, en bleu, en rose, en beau. Et puis, après huit ans de mariage, ses premières défenses contre l'ennemi s'étaient endormies enfin. Il avait, en Elise, depuis des années, une de ces confiances absolues qui n'ont plus peur de rien. Les occasions ne l'effrayaient plus pour elle... il n'y pensait même pas. C'est bien pourquoi il répondit, sans songer: «Certainement!»

—Certainement, avait dit Marcant. Ce serait à moi d'aller demander de vos nouvelles, mais il faudra m'excuser... Je vais être absent quelques jours.

—Quand partez-vous?

—Après-demain.

—Adieu, mon petit homme!

Georges avait veillé par faveur grande. Il s'endormait tout debout, sa main dans la main de sa mère.

—Oh! papa, fit-il tout à coup en ouvrant des yeux allumés, j'en voudrais un, moi! rapporte-m'en un de Paris!...

—Un quoi? demanda Pierre Dauphin.

—UnIbis Bleu!

Ils se mirent tous à rire.

—Oui, oui, insista Georges. Ça ne coûte pas trop cher, je t'assure... un tout petit, mais tout pareil au grand. Il faut qu'il soit peint tout blanc et qu'il soit à vapeur... Il y en a, je le sais bien, j'en ai vu... Tu feras seulement écrire le nom dessus, en belles lettres d'or:l'Ibis Bleu... Tu veux, dis?

—Ah! monsieur Dauphin, fit Elise, n'allez pas faire de mon Georges un marin... J'en serais désolée, moi!

—Il ne fera certainement, dit Pierre, que ce que voudra sa maman, qui est si bonne... (il hésita un quart de seconde)...—et si jolie!

On échangea les politesses obligées.

Et comme Pierre était sur le seuil:

—Papa ne m'a pas répondu tout de même! dit Georges, audacieux avec son père contre toutes ses habitudes, excité apparemment par l'air de la mer.

—Tu l'auras, tonIbis Bleu!Je te le promets, là! dit le père.

Georges dormit content et vit en songe beaucoup d'Ibis Bleusqui naviguaient sur la terre ferme.

Le surlendemain Elise était seule dans la grande villa.

Pierre était seul à son bord.

Tous deux rêvaient, chacun de son côté.

Elle voyait parfois, de sa fenêtre, le yacht passer, non loin, comme elle l'avait vu le jour de son arrivée.

Un matin qu'elle était sur la terrasse qui couronnait la maison, on tira du bord un coup de canon. Le pavillon, en même temps, fut hissé. Elle pensa que c'était pour elle, et salua du mouchoir, comme dans les images...

Ni elle, ni lui, ni Marcant, n'avaient d'arrière-pensée.

Lui, après ces deux jours passés près de ce qu'il appelait une vraie femme, était retombé dans le vide.

Il s'était décidé à lire les deux ou trois lettres, non ouvertes d'abord, que venait de lui écrire son infidèle maîtresse. Cette lecture l'avait rejeté dans tous les tourments. Ces lettres n'étaient pas différentes de celles qui dormaient au fond de la mer. Il lui semblait que la boîte de fer, mal immergée, était remontée tout à coup, ou qu'il l'eût—comme le pêcheur des contes de fée,—ramenée à terre dans un coup de filet. Elle s'ouvrait, et le spectre, qui en sortait, dans une bouffée de fumée magique, c'était Elle, l'abandonnée, la charmeresse, qui lui criait: «Recommençons!» et l'attirait avec ses bras blancs et nus, forts souverainement de sa faiblesse à lui.


Back to IndexNext