XXII
Il laissa à la gare tout son menu bagage et, léger, courut vers la plage.
Saint-Raphaël, à cette heure-là, dormait. Une seule maison, près du port, le Cercle, était éclairée.
Aucun passant.
Un mistral incertain, depuis une heure, s'était levé. La mer se lamentait sous des rafales intermittentes. La plainte du vent, sous ce ciel de juin, fourmillant d'étoiles, ne parvenait pas à être triste. Marcant se hâtait vers sa maison. Un quart de lieue, ce n'est rien.
Il mesurait son chemin aux villas, aux hôtels qui bordent la route, aux bateaux reconnus, tirés au sec sur les galets, devant les portes des jardins.
Tout à coup, Marcant s'arrêta.
Une plainte humaine avait couru dans l'air, entre deux rafales, si poignante que le bruit du vent tout à coup parut sinistre au pauvre homme.
«Est-ce qu'on égorge quelqu'un, par ici?...» Il écouta un instant. La plainte de nouveau se fit entendre, lamentable infiniment, toute faible comme si celui qui la poussait était un mourant; et affaiblie encore parce qu'elle était emportée vite sur la mer, par le mistral, qui se relevait en sursaut après un temps d'accalmie.
Enervé par la fatigue, par les incidents de la route, par les excitations où l'avaient mis ses projets nouveaux, ses désirs, ses rêveries, Marcant se sentit pâlir... «Si cela venait de chez moi!»
Il reprit sa marche, moins vite, comme ayant peur de ce qui l'attendait. «Quelle folie! comment, pourquoi chez moi? c'est impossible!»
Il se rappela confusément, à travers cette crainte, le conseil du philosophe ancien, un sujet de version classique: «Quand tu reviens chez toi après une longue absence, attends-toi à trouver ton champ dévasté, ta maison brûlée, tes enfants morts. Et si rien de tout cela n'est arrivé, tu seras heureux. Et si cela est arrivé, tu seras préparé.»
Il n'était plus qu'à deux cents pas de la Terrasse, qui lui était cachée par un coude du chemin.
A ce moment, la plainte une fois encore se fit entendre, plus longue, plus désespérée. Une voix grêle distinctement criait, avec un prolongement infini de la seconde syllabe: «Maman! maman!»
—Mais, c'est Georges! cria-t-il.
Il voulut courir et, se sentant défaillir, il dut s'appuyer contre un mur.
—Voyons, voyons, du calme, je deviens fou, parole d'honneur! PourquoiGeorges appellerait-il sa mère? C'est impossible! il dort à cette heure... Si elle était... si elle était morte... eh bien, il y aurait quelqu'un, ne fût-ce que sa bonne, pour l'empêcher de crier!... Assurément, j'ai la fièvre.
Le cri recommençait: «Maman!»
Pauvre petit cri enfantin que le mistral roulait aussitôt dans sa vague, comme la mer roule un liège perdu... Il surnageait pourtant au-dessus du grand murmure de l'eau et du vent, et il assombrissait la nuit, il attristait tout cet infini...
Marcant avait retrouvé ses jambes, il courait...
—Georges!
—Oh! mon papa!
Une petite ombre, tout là-haut, sur la toiture en terrasse, se dessinait noire dans le ciel de nuit...
—Prends-moi, mon papa, je vais sauter!
—Je te le défends! entends-tu!
Le génie paternel retrouva ce ton d'autorité brutale pour arrêter le pauvre petit qui, affolé de terreur, se serait précipité.
Par habitude d'obéissance, Georges, en effet, s'arrêta silencieux. Ce ton accoutumé le rassura plus, en un tel moment, qu'une câlinerie.
—Où est ta mère?
—Je ne sais pas. Maman est partie... sur l'Ibis Bleu.
—Sur l'Ibis Bleu! Partie! Comment! Avec qui?
Voilà qu'il oubliait l'enfant; il ne pensait plus, en cette seconde, qu'à la mère. Il s'interrogeait lui-même tout haut.
Mais Georges répondit:
—Eh bien, avec Monsieur Pierre, mon papa!
—Avec Monsieur Pierre!
L'idée terrible lui traversa l'esprit: on le trompait!...
—Non? non! Oh non! c'est impossible!
—Mais oui, papa, avec Monsieur Pierre Dauphin.
Marcant pensait: «Avec M. Dauphin, seule, la nuit, à bord de l'Ibis Bleu? Eh bien, mais... alors?...»
Ici sa pensée, se heurtant de nouveau à la conception de la chose impossible, s'arrêta... il ne comprenait pas, voilà tout... il comprendrait plus tard... mais tout de même, c'était une affreuse douleur, bien affreuse... «Ah! mon pauvre petit!...»
Son cœur de nouveau bondit vers l'enfant. Avant tout il fallait, pour calmer l'enfant, feindre un peu de calme, autant que possible. Lui, il se remettrait à souffrir après!
—Tu es donc tout seul?
—Oui, oui, tout seul! dans toute la maison! qui est toute noire! on m'a laissé, papa! on m'a laissé!...
—Eh bien, et ta bonne?...
—Je ne sais pas. Elle n'y est plus.
Il surmontait depuis longtemps peut-être son envie de pleurer, afin de pouvoir crier... Sur ce mot: «Et ta bonne?» il se revit au moment où il s'était aperçu de sa solitude!... La crise de détente arriva; il se mit à pleurer à chaudes larmes, avec de grands hoquets qui le secouaient tout entier.
—Eh bien, je suis là, à présent... Tu n'as plus peur, n'est-ce pas? calme-toi, mignon, je suis là...
—Mais pourquoi... pourquoi... n'entres-tu pas? viens me prendre, mon papa!
Marcant n'avait pas de clef. Déjà, à deux reprises, il s'était rué sur la porte. Il s'y précipita de nouveau, la frappant à coups d'épaule, de tout son poids. Bien que ce petit homme trapu fût pesant et fort, la porte résista.
Il ne savait plus ce qu'il faisait.
—Ecoute, Georges, il faut descendre et m'ouvrir.
—Mais tu comprends, papa, pour sortir, on a pris la clef d'une porte, et, à l'autre, il y a des verrous très gros que je ne sais pas ôter... J'y ai bien pensé, va!
«Ah! oui! et, aux fenêtres, il y avait des traverses de fer qu'on mettait tous les soirs, et que l'enfant ne pourrait pas soulever non plus.»
—Descends, tu essayeras.
L'enfant se tut, immobile.
—Eh bien? dit Marcant.
—J'ai peur de descendre: c'est tout noir. Je suis bien là, puisque je t'entends!
Marcant regardait autour de lui. Il pensait: «Une échelle!» Mais il n'en avait pas. Il pensait: «Réveiller les voisins?...» Mais pourquoi appeler soi-même des témoins à sa misère?
—Ecoute, mon Georges, je vais chercher une clef, un serrurier au village. Je n'ai pas de clef. Attends-moi, veux-tu? Je vais revenir tout de suite.
—Non! non! ne t'en va pas, ne t'en va pas, mon papa... parce que je veux t'entendre!
Marcant, découragé, s'affaissa sur le rebord de la muraille basse.
—Je reste, allons, n'aie pas peur; je reste... Mais pour Dieu! ne pleure plus, ne pleure plus, mon Georges: je suis là!
Et le père fit un effort pour ajouter:
—Ta maman va revenir.
—Alors tu sais où elle est? Est-ce que tu l'as vue?
—Elle est sur l'Ibis Bleu... qui va revenir... tu me l'as dit toi-même... Est-ce que tu n'en es pas sûr?
L'espoir lui revenait... Elle ne pouvait pas être, à pareille heure, seule à bord, avec cet homme... L'enfant s'était trompé.
Une petite ombre, tout là-haut, sur la toiture en terrasse... (Page 80.)
Une petite ombre, tout là-haut, sur la toiture en terrasse... (Page 80.)
—Oh si, papa! j'en suis sûr! je les ai vus,d'ici, par la fenêtre, monter du petit bateau sur le grand. Mais il ne faut pas avoir peur pour elle... puisqu'elle est avec Monsieur Pierre, qui l'aime tant...
Marcant, le violent, le rude et jaloux Marcant, se sentit pris de vertige... Chacun des mots de l'enfant ajoutait à son angoisse... Ce yacht à vapeur était maître de revenir à son heure... Pour ce bateau-là, il n'y avait pas de vent contraire... Quelle puissance avait donc pu la faire aller à bord de ce bateau sans son enfant! Cela seul était une faute suffisante... «Monsieur Pierre qui l'aime tant!» Un flot de sang lui monta au cerveau. Il eut envie de tuer... ou de mourir!...
—Il vient souvent, Monsieur Pierre?
Il prononça ces mots malgré lui; il aurait voulu les retenir... il était trop tard... Il les entendit non en lui-même mais de ses oreilles, et il les jugea comme si un autre les eût prononcés!... Interroger l'enfant, faire, par l'enfant, accuser la mère, c'était mal! c'était horrible!...
—Monsieur Pierre! Je crois bien, qu'il vient souvent!... Il vient tous les jours!
—Tous les jours! se répéta Marcant.
Depuis qu'il était là, il avait dans sa tête une tempête d'idées noires, un chaos ténébreux de sensations confuses... Ce mot: «Il vient tous les jours» entra dans cette obscurité comme un coup de lumière crue: «On le trompait! c'était sûr!...»—Il vient tous les jours!... Elle ne lui avait pas dit cela?... Donc, elle le trompait!... Il cessa de s'interroger, de douter, de ne plus comprendre... Il revit, dans un éclair, tout le chemin parcouru par Elise depuis sa première rencontre avec Dauphin... Ce mot de son enfant déchaîna en lui l'horrible jalousie clairvoyante capable de châtier le crime imaginaire et qui, dans le cas présent, devinait la faute vraie. Et, sans autre examen, sans autre preuve, pareil à ces gens qui tuent pour un regard innocent, mal interprété, il accepta sa conviction comme justifiée. Elle était coupable, tout l'accusait... Que faire, à présent! Que faire! Rien! Attendre! Et surtout, avant tout, rassurer l'enfant,—l'enfant qu'elle prétendait aimer, qu'elle avait trahi, abandonné, trahi!... Ah! la malheureuse!... Elle qui le connaissait jaloux!... Elle, que pendant tant d'années il avait privée, par jalousie pure, de bals et de fêtes, parce qu'il ne voulait pas l'exposer au regard des hommes, dans le monde! Ah! la malheureuse! Elle, que son enfant préférait à lui!... «Ah! mon pauvre Georges!» Il se débattait dans l'horrible impuissance. Pour lui-même, il ne pouvait rien;—et, son enfant, il ne pouvait pas le prendre dans ses bras, pour le bercer, le consoler, l'endormir...
—Ecoute, mon Georges, si tu n'es pas trop fatigué... raconte-moi ce qui est arrivé... Est-ce que tu veux bien?
Il assouplissait sa voix, la faisait caressante... avec des envies qu'il réprimait de gémir, lui aussi, dans le vent qui grondait au bord de la mer rageuse, de hurler comme les loups-garous, comme les chiens qui aboient au perdu ou à la mort...
—Oui, mon papa, voilà. Maman a voulu m'emmener sur ce bateau avec Monsieur Dauphin qui est mon ami. Je n'ai pas voulu parce qu'une autre fois j'avais été un peu malade du mal de mer. Alors maman ne voulait pas y aller, mais moi je n'ai pas voulu qu'elle soit privée, à cause de moi, de la jolie promenade... Alors je le lui ai dit. Elle ne voulait toujours pas, et moi je voulais. Alors, à la fin, elle est partie. J'étais bien content et j'ai bien travaillé. Et puis ma bonne m'a fait promener, pas Marion, l'autre, qui vient seulement dans le jour. Et puis nous sommes revenus à la maison. Et puis on m'a fait dîner. Et puis on m'a fait coucher... Ça m'ennuyait bien de ne pas voir maman pour l'embrasser comme tous les soirs, mais enfin je savais qu'elle allait revenir, j'étais raisonnable et je me suis endormi en faisant ma prière... Et puis alors... et puis alors...
Il s'arrêta et éclata de nouveau, inconsolablement, en sanglots et la douleur de l'enfant descendait de là-haut sur ce père, et l'écrasait.
—Et puis alors?... dit Marcant... Mais il se reprit: Allons, n'y pense plus... n'y pensons plus puisque je suis là... Veux-tu une orange?
Marcant, en cherchant son mouchoir pour essuyer ses yeux, retrouvait dans sa poche une orange qu'il y avait mise tout à l'heure au buffet, pour son Georges.
—-Oh! papa, je n'ai pas envie!...
Et de lui-même, heureux de conter sa peine, l'enfant reprit:
—Et puis alors, je ne sais pas combien de temps j'ai dormi. Et puis, je me suis réveillé, parce que j'avais l'idée de maman dans la tête, et des mauvais rêves à cause d'elle... Et j'ai vu tout noir! J'ai appelé maman: elle n'a pas répondu. J'ai appelé ma bonne, dans l'escalier: elle n'a pas répondu. J'ai cherché les allumettes sur la cheminée. On m'a bien toujours dit de ne pas y toucher, aux allumettes, mais quand il le faut, n'est-ce pas? J'avais si peur, dans tout ce noir! Et quand je criais, il me semblait que c'était d'autres qui criaient contre moi! mais je n'ai pas trouvé les allumettes. Alors j'ai pleuré. Et puis je suis allé vers le lit de maman. On y voyait un peu dans sa chambre, par les vitres, à cause de la lune. Alors, j'ai mis mon pantalon tout de travers, et ma veste, bien vite, parce que j'avais peur, mais il fallait bien les mettre pour monterici, dehors! Et alors je suis venu par l'escalier sur la terrasse. J'ai eu moins peur ici que dans la maison, parce qu'on y voit. Et je comprenais qu'on ne pouvait pas monter jusqu'ici, de la route, pour me faire du mal... Et alors j'ai crié, crié! j'ai tant crié que je n'en peux plus... Le vent est fort, et puis il y a la mer. Tu comprends, je voulais crier plus fort qu'eux... Et je pensais: Oh! si papa m'entendait! Alors, voilà. Tu es venu. Je voulais sauter vers toi, en te voyant... Oh! tu m'aurais bien attrapé dans tes bras, va, tu es fort... Je voudrais tant t'embrasser tout de suite!
Marcant sanglotait en silence, la face dans son mouchoir tout plein déjà de l'eau de ses yeux.
Il fit un nouvel effort sur lui-même.
—Ecoute, mon Georges!
—Oui, papa.
Le vent et la mer s'apaisaient. Marcant entendait la respiration oppressée de son petit, cette impossibilité de reprendre le souffle normal si pénible à l'enfant qui pleure et à qui l'écoute en l'aimant.
—Il y a un hamac, là-haut?
Au milieu de la terrasse, au-dessus de l'ouverture de l'escalier qui y montait, s'élevait un toit, supporté par des colonnettes de bois. Le hamac était accroché d'un côté à l'une des colonnes, de l'autre à l'un des piliers de la balustrade qui bordait la terrasse.
—Mets-toi dans le hamac, mon Georges.
L'enfant ne répondit pas.
—Eh bien?...
L'enfant répondit:
—Non! non! je ne te verrais plus. Je veux te voir!
Marcant sentait son cœur agoniser.
—Mets-toi dans le hamac, je t'en prie, je te parlerai. Le vent a cessé. Tu m'entendras...
L'enfant obéit.
—J'y suis, papa.
—Endors-toi!
—Je ne peux pas!
Leurs voix se détachaient, nettes dans la nuit calme, sur le fond sonore, régulier, de la mer qui fuyait mollement vers l'est.
—Il y avait une fois... commença Marcant, il y avait une fois...
Rien ne lui venait. Sa voix s'étrangla. Sa pensée était sur la mer, à la poursuite du yacht qui emportait sa vie.
Il se tut.
L'enfant reparut au bord de la terrasse. Il comprenait qu'à son tour son père avait du gros chagrin. Il venait le consoler.
—Je suis bien là, mon papa, puisque je te vois! Tiens, je suis couché par terre, parce que je suis fatigué et, de là, je te vois à travers le balcon... Elle reviendra bientôt, va! Elle n'a pas pu faire naufrage... Je te vois!... Parle-moi, mon papa... Oh! que j'ai eu peur! mais je n'ai plus peur, plus du tout... je t'assure, plus du tout, du tout!
Il finit par s'assoupir.
L'homme veillait. Il revoyait Elise, comme si elle eût été là, réelle; il la regardait au visage, et il ne la reconnaissait plus... Où il cherchait la solidité du chemin habituel, il trouvait le vide, un trou dans lequel il tombait... Le trou était sans fond... Il y tombait comme dans les rêves, croyait dormir, avait un sursaut, passait de cette sensation à l'idée: «Elle m'a trompé!» à l'image: «Ils sont ensemble!» Et quand il avait fait ce rapide voyage à travers trois modes de la même angoisse, il le recommençait, retrouvant ainsi à tout instant le vide inexprimable là où il cherchait la sécurité accoutumée!