XXIII

XXIII

Marcant et Georges arrivèrent avec Saulnier.

—Va chercher l'écureuil, Toinette, que tu as promis au petit monsieur.

On parla de l'écureuil qui, lâché en liberté dans une chambre voisine, refusait souvent de se laisser prendre.

—Je vais essayer, dit Toinette.

—Emmène-moi! s'écria Georges.

Il la suivit, en lui tenant la main.

Cette question de l'écureuil domina tout, en sorte que tout le monde fut mis à l'aise: misé Saulnier qui, à peine arrivée, commença de servir la soupe à son mari, Saulnier qui tout de suite s'était attablé, et Cauvin, qui arriva le dernier.

—Bonsoir à tous, dit-il dès le seuil.

Il n'eut pas l'air d'attacher d'importance à la présence de Marcant.

Il était tout échauffé et tout préoccupé de son travail. Il expliqua qu'il venait d'abattre le chêne. Là-dessus, il s'anima.

—C'est des arbres de riches, ça, monsieur! Ça vous mange la terre, figurez-vous! mille litres de vin, voilà ce que nous boit un fainéant comme ça, lorsqu'on le laisse faire! Aussi, moi, quand j'en tiens un, je vous jure, mes amis! que je ne m'endors pas dans les branches, là-haut! je ne m'ennuie pas, non! je cogne avec bonheur dessus.—Ah! canaille, c'est toi le mangeur de sève, de vigneet de soleil? attends un peu! et à chaque coup qui fait trembler le bois, le cœur me saute de plaisir, mon homme!...

Cauvin prit sa place à table, près de Saulnier.

—Allons, j'ai faim! à la soupe!

Il était superbe, l'homme, manches retroussées, le cou solide, le front emperlé de sueur. A le comparer à Saulnier, Marcant se prenait à excuser Marion; et il s'étonnait de son indulgence. Il subissait une sympathie qui, très fortement, l'attirait vers ce Cauvin. Il le regardait avec plaisir dans l'aisance de ses mouvements, debout dans sa force active ou assis au repos.

Cauvin jouissait de retrouver la ferme chaque soir.

C'était, pour ce travailleur rude, le bon moment de la journée.

Il regardait cette maison—où il apportait l'aisance, où deux femmes soignaient son feu et sa nourriture—comme sa propre maison. Il l'aimait. Si forte était son habitude de se considérer là comme chez lui, que l'idée de quitter un jour la place lui semblait une monstruosité. Qu'il pût y être forcé un jour, cela lui semblait, après tout, impossible. Ç'eût été, dans son idée, l'injustice même! Et il arrangeait en esprit tout son avenir. Quand la fillette serait mariée, eh bien, il ne serait pas loin d'elle, ici; et il profiterait des visites qu'elle ferait à sa mère. Le foyer lui resterait. Il continuerait à se réjouir, le soir, lorsqu'au retour de son travail, il verrait devant lui, du fond de la plaine humide, en hiver, au lieu de sa cabane vide, glacée et noire, un flot de lumière luire par la fenêtre de la ferme; et, l'été, en regardant, du plus loin, monter, au-dessus du toit, la fumée qui dit: la soupe est prête. Et sans remords, bien accommodé à sa position fausse, Cauvin se réjouissait. La présence de Marcant, ce soir, achevait de le mettre en sécurité.

Marcant faisait donc plus et mieux qu'on ne lui avait demandé! Cauvin souriait, et, en maître, il dit, comme il achevait la première bouchée:

—Voulez-vous faire comme nous, monsieur Marcant?

Banale phrase d'hospitalité que le paysan ne manque jamais de réciter à quiconque le voit prendre son repas, et qui lui permet de ne pas le retarder. Cette invitation, qui est de rigueur, sous cette forme, chez les paysans attablés, Saulnier ne l'avait pas faite.

Cauvin ajouta:

—C'est de bon cœur.

—Merci, dit Marcant, nous allons vous dire adieu.

Il se prenait à songer aux dessous de cet intérieur.

Ainsi, la fourberie quotidienne s'asseyait tous les jours à cette table, aux côtés de la pauvre fillette innocente, avec misé Saulnier; avec Cauvin, cet homme à mine si ouverte! avec le sordide Saulnier! Marcant était écœuré; il se trouvait complice par sa présence. C'était assez. Il voulait maintenant s'en aller au plus vite.

Toinette et Georges revinrent.

—Oh! papa! qu'il est joli! je l'ai vu sauter et courir! Il s'était perché tout en haut d'une armoire qui est dans cette chambre. Il tenait dans ses mains quelque chose qu'il mangeait, en remuant le nez comme un petit lapin! Et—figure-toi comme c'est drôle—il avait retroussé sa queue qui montait par-dessus sa tête, ouverte comme une ombrelle! Oh! papa, qu'il est joli!... mais nous n'avons pas pu le prendre!... Quand pourras-tu?... dit-il à Toinette, j'ai tant envie de l'avoir à moi!

Toinette expliqua comment l'écureuil, saisi un instant, lui avait encore échappé. On l'attraperait à la nuit. Elle le porterait à Georges le lendemain.


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