XX
L'Ibis, dans la nuit croissante, s'en allait tout droit dans la haute mer. Comme un appel et comme un adieu déjà lointain, le parfum des orangers leur arrivait encore, par bouffées lentes, dans une tiédeur d'air délicieusement lourde.
Il leur semblait à tous deux qu'ils étaient hors du temps, hors du monde, loin, très loin des hommes!
Nous avons respiré cet air d'un autre monde,Elise!. . . . . . . . . . . .
Nous avons respiré cet air d'un autre monde,Elise!. . . . . . . . . . . .
Nous avons respiré cet air d'un autre monde,Elise!. . . . . . . . . . . .
Nous avons respiré cet air d'un autre monde,
Elise!. . . . . . . . . . . .
La marche du bateau, d'un rythme somnolent, assoupissait leur rêverie. Toutes les délices flottantes du printemps les accompagnaient, les berçaient dans l'irréel. La volupté de la nuit les troublait d'un même trouble...
Et lentement, lentement attiré par une force irréductible, le jeune homme appuya son front sur l'épaule de la jeune femme et, malgré lui, il songeait: «Que va-t-elle faire?»
Elle ne bougea pas.
Lentement, il prit sa main, et il songea: «Que va-t-elle dire?»
Elle ne parla pas.
Une autre qu'elle, inconnue d'elle, vivait en elle.
Elle demeurait étonnée et passive, comme fixée par une volonté étrangère—à son destin inéluctable aujourd'hui, mais qu'hier elle avait, sans se l'avouer, choisi.
Elle était responsable du passé, non plus du présent. Quelque chose errait autour d'elle, qui la dominait—et quelque chose naissait en elle, qui la dominait également. Le fatal était commencé. Il était trop tard pour le conjurer. Un acte de volonté ne pouvait plus que précipiter sa chute. Dans le présent plus rien n'était faute, et comme elle était toute au présent, aucun remords bienfaisant ne pouvait plus la secourir, ensorte que, libre de tout souvenir, elle se mit à être heureuse.
Et dans ce moment-là elle sentit qu'il approchait de sa nuque ses lèvres chaudes... Elle eut alors une suprême révolte, une envie désespérée de se retourner brusquement, de le regarder en face pour lui dire, de toute son énergie:
—Non! non! jamais!...
Et elle le fit... en sorte que le baiser, qu'il allait déposer sur son cou, tomba sur ses lèvres, y étouffa le refus inutile:
—Non! non!...
Elle chancela... Il la soutint de son bras enveloppant... il la pressa contre lui... Elle frémissait toute. Rien de pareil ne lui était connu... Le yacht roulait un peu. Elle crut qu'elle s'abîmait avec le navire, qu'elle descendait à travers des espaces sans fin où la suivaient tous les parfums de la terre et de la mer. Son cœur, brusquement épanoui comme la fleur des aloès, s'ouvrit avec un éclat doux, lançant dans toutes ses fibres, au fin bout de ses doigts et jusqu'à la pointe de ses cheveux, une électrique secousse qui la faisait à la fois et mourir et revivre. Elle ne pouvait plus rien vouloir, que le prolongement de cette sensation de néant heureux.