X

X

—Un homme est là qui désire parler à Monsieur Marcant.

Marcant se leva, s'éloigna un peu de Georges.

—De quelle part?

—Il vient de la ferme Antoinette.

—Attends-moi là, Georges.

—Oui, papa.

Marcant passa dans la pièce à côté, dans la salle de billard où un homme l'attendait. C'était Cauvin.

Il se trouvait qu'on était au dimanche, et le paysan avait pu s'habiller et venir «en ville» sans attirer l'attention de personne.

—Que voulez-vous? dit Marcant avec brusquerie. Les effets de misé Saulnier? Je serai chez moi demain matin.

Cauvin secoua la tête. Il était grave. Il avait son chapeau sur la tête et il songea à l'ôter, ce qui indiquait un sentiment d'humilité étrange chez un paysan du Var.

—Je viens pour une autre affaire, dit-il. Je sais que vous êtes un très brave homme, monsieur Marcant, et qui comprenez les choses. Alors je viens vous donner les explications qu'il faut. Et c'est, pas moins, une chose difficile!...

Il se gratta la tête derrière l'oreille. Ce grand gaillard, bien découplé, cet homme mûr était singulièrement intimidé. On voyait qu'il faisait une démarche d'importance. Il était rasé de frais. Il sentait le linge à peine sorti de l'armoire pleine de bouquets de lavande, et le savon commun des barbiers de village.

—Qu'y a-t-il enfin? dit Marcant.

—Personne ne vous a rien dit? interrogea Cauvin.

—A quel sujet?

Cauvin esquiva la question.

—Je sais pourtant que l'on cause pas mal de nous, même un peu trop, répliqua-t-il. Voici donc l'affaire.

Il tourna son chapeau entre ses deux mains, puis le posa sur le bord du billard, appuya son poing dessus, et dit, tout d'un trait:

—Si vous ne voulez pas faire arriver un grand malheur, mon brave monsieur Marcant, si c'est un effet de votre bonté,—vous ne raconterez à personne que misé Saulnier—pardonnez-lui!—n'a pas couché cette nuit à votre villa... Si cela vient à être connu, son mari—comprenez bien—l'apprendra, pour sûr... Il y a des gens—j'en ai des preuves—qui cherchent à nous mettre mal ensemble,—à me faire quitter la ferme... Et si Saulnier apprend la chose, il se pourrait faire qu'il devine tout le reste. C'est un homme, celui-là, dont on ne sait pas les pensées, et ses regards ne sont pas toujours très bons. Je vous parle comme il est nécessaire, pour empêcher qu'il arrive peut-être de grands malheurs. Le plus grand serait, je pense, le chagrin que nous ferions à la petite Toinette... Vous lui voulez du bien, n'est-ce pas, à la petite? Son idée de mariage avec le brave François, que vous connaissez, vous a paru bonne, à vous aussi? Tout le bonheur de la petite est là. Et si Saulnier vient à se fâcher, si le monde vient à connaître l'aventure, son mariage resterait en plan. La mère et la grand'mère Tarin, qui ne badinent pas, ne voudraient plus d'elle, la pauvre mesquine! Et ça, rien que d'y penser, ça fend le cœur!... Il y a encore autre chose qui marcherait en suite de ça. C'est que je devrais, moi, quitter la ferme et peut-être bien le pays. Et ça, par exemple, oh! non, je ne pourrais pas!

Il crispait ses gros poings.

—Voilà ce que je vous devais comme explication après y avoir beaucoup réfléchi. J'ai été forcé de parler, malgré que ce soit difficile, car autrement, pour sûr, vous, monsieur, ne sachant rien et ne pouvant pas deviner, vous auriez naturellement pu parler «de trop»! simplement en disant à Saulnier pourquoi vous avez renvoyé sa femme, tout juste ce qu'il ne faut pas qu'il sache!

—Elle n'était donc pas à la ferme, cette nuit? interrogea avec naïveté le pauvre Marcant.

Cauvin le regarda profondément:

—Non, monsieur, dit-il en secouant la tête, non, elle n'était pas à la ferme.

Cela fut prononcé d'un tel accent que Marcant comprit.

Tout le passé de ces gens s'éclaira à ses yeux. Il se rappelait maintenant plus d'un détail qui aurait dû l'éclairer plus tôt.

Il comprit, et il eut un mouvement violent de colère et de dégoût.

C'était donc partout la même chose! fourberie, trahison, saleté partout, sous le nom d'amour! L'adultère était donc installé chez ces paysans comme ailleurs! C'est l'adultère qui avait poussé cette servante, cette femme de quarante ans, hors de chez lui, en même temps que la dame! et c'est pour l'adultère que le pauvre petit avait été deux fois abandonné, laissé tout seul en pleine nuit!...

Ses épais sourcils se froncèrent.

—Qu'ai-je à voir là dedans? dit-il en détournant les yeux. Cela ne me regarde pas. Je n'ai ni à vous trahir, ni à vous aider. Débrouillez-vous!

Cauvin, à son tour, fronça les sourcils. Une pensée mauvaise le traversa. Il eut une sourde envie de dire: «Nous ne nous tairons de notre côté que si vous vous taisez!» Il sentit qu'avec cet homme-là pareille menace n'arrangerait rien, au contraire! Il eut un sourire d'ironie triste qui plissa le coin de ses yeux, aux tempes, et il dit, résigné, humble:

—Je vois, vous n'avez pas tout compris... non, pas encore tout... Il y a, dans cette affaire, une chose plus terrible que toutes les autres... et que, par-dessus toutes les autres, pour le repos de la fillette innocente, il faut tenir cachée,—surtout de Saulnier!... Je ne pense qu'à cette enfant-là, comme de juste, la pauvre! Elle n'en est pas responsable...Je dois tenir à elle comme à mon enfant,—comprenez-moi,—et je calcule que je ne peux pas mieux m'expliquer!...

Il s'arrêta, respira profondément, comme un homme qui, en train de se noyer, fait, dans une seconde, provision d'air à la surface de l'eau.

Il reprit, tout embrouillé dans ses efforts:

—Je ferai tout pour elle, aujourd'hui comme toujours. C'est pour elle que toute ma vie j'ai travaillé. Pour elle, je dois tout faire. Je lui donne tout parce que c'est mon devoir.

Il répéta:

—C'est mon devoir!

Et il poursuivit:

—C'est pour elle que je suis venu. Je lui dois de la protéger jusqu'à la fin. Il ne faut pas,—c'est entendu,—que son mariage soit manqué! Mais il y a encore cette chose-ci, que je ne veux pas, moi, la perdre! Je ne veux pas quitter la ferme—ni le pays. Toute l'affaire, même, est là. On excite, je vous dis, Saulnier contre moi, depuis quelque temps! des gens qui voudraient s'associer avec lui à ma place, maintenant que le bien est relevé par mon travail... vingt ans de travail!... Et si on sait quelque chose de l'affaire de cette nuit, on nous dénoncera, et il se pourrait faire qu'il vienne lui-même vous demander ce qu'il y a eu. Dites-lui n'importe quoi, nous vous en prions, mon brave monsieur... Dites-lui que vous allez quitter le pays ou que Marion ne faisait pas assez convenablement les choses pour vous,—mais pas la vérité, nous demandons ça en grâce, car nous serions tous perdus,—vous voyez bien!—et moi le premier!

Comme Marcant continuait à se taire, l'homme pensa qu'il ne consentirait pas. Une fureur de fond le secoua. De nouveau, ses poings se crispèrent; il tortura et jeta à terre son chapeau neuf, et, entre ses dents: «Quitter le pays? où irais-je? Non, il est trop tard, ce serait ma mort!»

Et, l'air terrible, comme ceux qui sont prêts au crime:

—Je ferais un malheur plutôt!

Marcant réfléchissait toujours. L'homme se tut, comme à bout d'arguments et même de force. Il soufflait.

Marcant ne répondait toujours rien.

Cauvin ajouta d'un dernier effort pénible:

—Pourquoi feriez-vous tout ce mal, dites!... à la petite surtout! Qu'est-ce que ça vous rapporterait?

—C'est bon! dit Marcant.

—Alors, vous m'avez promis?... Je peux m'en aller tranquille?... insista Cauvin.

Marcant sentit de la pitié mêlée à son dégoût:

—Oui, allez tranquille, dit-il en quittant la place.

Il entendit Cauvin qui le suivait en disant:

—Je savais bien que vous étiez un brave homme...

Marcant se retourna:

—Comment avez-vous pu me retrouver ici?

—Oh! on vous connaît bien déjà dans tout le pays! Saint-Raphaël n'est pas si grand! Je n'ai eu qu'à demander. On m'a dit: «Il est entré là...» Adieu, monsieur Marcant. Pardon, excuse!

—Adieu.

L'homme s'en alla.


Back to IndexNext