SCENE III.

Le temps vous apprendra…

Qu'on se travaille en vain,Si l'on croit que jamais je change de dessein.

Serez vous donc injuste, & si peu raisonnableQue de nous preferer un Rival si coupable,Un Amant qui vous quitte, & qui vous fait mourir?Quoy donc quand il vous hait, devez vous le cherir!Et ne croyez vous pas commettre une injusticeQuand vos facilitez recompensent le vice?Ah Madame, sortez de cet aveuglement,Et ne souspirez plus pour un indigne Amant,Accordez vos desirs aux desirs d'un Monarque:Regardez Philoxene, ou voyez Polidarque,Ils sont pour vous tous deux pleins d'ardeur & de foy,Et la vostre en l'un d'eux peut obliger un Roy.

Je sçay ce que je dois aux desirs d'un grand PrinceAu rang que vous tenez dedans cette Province;Et je ne doute pas que par vos qualitez,Vous ne puissiez ravir les plus rares beautez,Mais malgré ce pouvoir & ce merite extremeJe sçay que je me dois encor plus à moy-mesme,Et que mon Alexis ayant receu ma foy,Rien plus ne me sçauroit affranchir de sa loy;Dés lors que je jouis du bien de la lumiere,Mon ame à ses vertus se donna toute entiere:Et vostre arrest, Seigneur, ne fit que confirmerLa resolution que j'avois de l'aimer.Je l'ayme donc en fin, & mon amour est telleQue mon coeur malgré luy la veut rendre eternellePour donner un exemple à la posteritéDe constance, d'honneur, & de fidelité.S'il me cherit encor, une amour si durableLe rendra quelque jour à mes voeux exorable:Et s'il ne m'aime plus, en cette affectionIl trouvera sa peine, & sa punition;Car les saintes ardeurs d'une si belle flâmeLuy mettent chaque jour mille regrets en l'ame,Et ma fidelité luy fera ressentirLes peines qu'aux grands coeurs donne le repentir.

Cette erreur qui vous plait vous rend opiniâtre,Et sa force s'accroit plus on veut la combatre;Mais si jamais le Ciel permet à la raisonDe guerir vostre esprit de ce mortel poison,Vous vous verrez reduite à ce malheur extremeDe vous plaindre, mais tard, de vous mesme à vous mesme,Et de vous repentir d'avoir tant souspiréPour un ingrat qu'à tort, vous m'avez preferé,Mais comme vos ennuis auront usé vos charmes,Nos voeux si mal traittez se riront de vos larmes,Et vostre passion mesprisée à son tourVous verra sans amant, & nos coeurs sans amour.

N'importe.

Adieu cruelle.

Adieu belle inhumaine.

Adieu.

Souvenez vous que je suis Philoxene,Que je vous ayme enfin.

J'ay bien d'autres soucis.

J'espere tout du temps.

Et moy tout d'Alexis,Luy seul est tout le soing & l'espoir d'Olympie;Et j'attens de luy seul ou la mort ou la vie.

OLYMPIEseule.

Sacré flambeau du jour, Ame de l'UniversQui vois tant de pays & de peuples divers,Bel Astre si faisant ta course accoustuméeTu descouvres jamais cette personne ayméeDont l'injuste depart me donne tant d'ennuy;Aprens à cet ingrat ce que je faits pour luy,Conte luy les combats qu'un Empereur me livreAvec combien d'ardeur tu l'as veu me poursuivre,Et comme avecque luy presque toute sa CourA taché vainement d'alterer mon amour,Ou plûtot beau soleil si mon ame affligéeMerite d'estre encor par tes rais obligée;Seconde mon amour, sers de guide à mes pas,Nous le descouvrirons par ses propres appas,Et je seray bien aise en ce bon-heur extrémeD'estre de mes travaux Messagere moy-mesme;Mais helas, où m'emporte une si belle ardeur?Ma passion combat avecque ma pudeur,De deux traits differens je sens mon ame atteinte,L'espoir donne à mon coeur, ce que m'oste la crainte,Et dans ce dur combat de peur & de desirMon esprit incertain ne sçauroit que choisir.Quoy je consulte encor lâche, & je delibere,Ce que je dois vouloir, & ce que je dois faire?Vains & foibles respects pourquoy m'arrestez vous?Une femme en tous lieux doit suivre son espoux,Et ny tous les perils de la terre & de l'onde,Ny les monstres affreux dont l'Univers abonde,Ny le chaud, ny le froid, ne doivent empescherLa poursuitte d'un bien qui doit estre si cher.N'a-t'on pas veu jadis une constante femmeMespriser noblement & le fer & la flâme,Et passer à travers de mille bataillonsPour tuer un Tiran dedans ses pavillons?Pourquoi luy laisseray-je un si grand advantage?Je n'ay pas moins de coeur, d'adresse, & de courage,Et le divin objet qui fait ma passionNe merite pas moins de resolution.Allons donc Olympie, allons, allons le suivre,C'est aupres d'Alexis qu'il faut mourir ou vivre,Le Ciel & mon amour m'imposent cette loy.Mais helas cet effet ne depend pas de moy,Mon malheur me cachant en quel endroit du monde,Il peut avoir borné sa course vagabonde,Je souffrirois pour luy des travaux superflus,Et chercherois un bien qui peut estre n'est plus.Ô funeste pensée! ô rigoureuse atteinte,Divertisse le ciel les effects de ma crainte;Mais malgré mes desirs, & la nuict & le jour,Tousjours cette importune est jointe à mon amour:Vien donc cher Alexis, ou bien fay que je sçacheQuel endroit à mes yeux te dérobe & te cache,Et malgré les rigueurs & de l'onde & de l'airSur les aisles d'amour on m'y verra voler:Sinon autant qu'à moy ta mort est incertaine,Sois certain, cher Espoux, que la mienne est prochaine,Et que sans un si doux quoy qu'inutile espoir,Le renom dedans peu te la feroit sçavoir.

ALEXIS,en un costé du Theatre où sera representé un naufrage.

Triste jouet des vents de l'onde, & de la terre,Faut-il tant d'Elemens pour te faire la guerre?Miserable Alexis, la rigueur de ton sortNe suffit-elle pas pour te donner la mort?Sans que le ciel encore arme contre ta teste,Et la foudre, & les traits d'une horrible tempeste?Non non, pour te priver de tant de maux divers,Qu'à ton occasion, Olympie a souffert;Ses divines beautez à qui tu faits injureTe doivent rendre horrible à toute la Nature,Et te faire sentir les traits plus furieuxQue puisse décocher la colere des Cieux,Mais en obeissant à leur decret auguste,Encor que ton depart fust cruel, il est juste;Et je souffre pourtant un supplice eternelPar ce mesme depart, si juste & si cruel.N'importe, c'est du ciel la fatale ordonnance,Ne murmurons jamais contre sa providence,Et voyons d'un mesme oeil & d'un esprit égalTout ce qu'il nous prepare, ou de bien ou de mal.Mais quel est ce climat où m'a jetté l'orage?Si je ne suis deçeu, je connois ce rivage,Je connois ce pays, & ces aimables lieuxQui furent autrefois si charmans à mes yeux:Rome en fin n'est pas loing, & le sort m'y ramene,Comme on fait un esclave eschappé de sa chaine,Qui par un coup secret de ses fatalitezRetombe dans les fers qu'il avoit évitez.C'est icy ma vertu que malgré ces amorcesIl me faut au besoin montrer toutes tes forces;C'est icy qu'il faut vaincre & qu'il faut triompherDe tes propres desirs, du monde & de l'enfer;Rome est le champ d'honneur & l'illustre theatreOù le Ciel te commande aujourd'huy de combattre.Mais sçais tu bien mon coeur ce que tu vas tenter?Sçais tu les ennemis que tu vas affronter?C'est un pere, une soeur, une mere, une femme,Olympie, ou plutôt la moitié de ton ame.Où vas tu temeraire, & quel est ton espoir?Pourras tu seulement te resoudre à les voir?Pourras tu soustenir des regards pleins de charmes,Entendre ses souspirs, & voir couler ses larmes,Sans ceder aussi tost aux traits de la pitié,Et te jetter aux pieds de ta chere moitié?Ouy ouy, le Ciel encor me promet la victoire,Plus le danger es grand & plus grande est la gloire,Allons nous couronner en ce combat fameux,Et rendre nostre sort memorable aux Neveux.

Fin du Troisiesme Acte.

Alexis estant à Rome devant le Palais d'Euphemien le void passer avec l'Empereur, & les deux Amans Rivaux qui solicitoient Honorius à faire rompre le mariage d'Alexis, à quoy l'Empereur respond qu'il falloit assembler le Senat pour une affaire de telle consequence, & promet à Euphemien d'avoir esgard à ses interests. L'Empereur & sa suitte s'estans retirez, Alexis extremement changé, & par les vestemens & par les fatigues qu'il avoit souffertes, mesme à cause du poil qui luy estoit venu depuis son depart se presente à son pere qui ne le reconnoit point, & luy accorde un coin dans sa maison pour y vivre des restes des valets: Cependant Olympie paroist dans un cabinet où il y a une carte du monde, dans laquelle son inquietude luy fait parcourir toute la terre & les mers, comme si cette carte luy pouvoit enseigner le sejour de son Alexis. En suitte de cette Scene, Alexis paroist dans sa grotte où il est persecuté des valets de son pere, qui s'enfuient voyant venir Olympie avec Philoxene, qui luy voulant parler de son amour en est rudement rebuté; de sorte qu'estant contraint de se retirer: Olympie aborde Alexis pour s'informer de luy, si ayant esté vagabond en plusieurs contrées il n'auroit point par hazard rencontré son Alexis, à quoy ne respondant qu'en termes ambigus; Olympie se retire sans l'avoir reconnu, & Alexis demeure tellement touché de cette veue, & des assauts qu'il avoit soufferts en son coeur, qu'il se voit reduit au poinct de sa mort, avant laquelle, il escrit sa vie dans un billet qu'il tient enfermé dans sa main jusques apres son trespas.

Enfin c'est à ce coup que tu vois la carriere,Il n'est, il n'est plus temps de marcher en arriere;Voicy Rome, Alexis, & voylà le PalaisD'où toy-mesme as banny le repos, & la paix:Advance malheureux, qu'est-ce que tu regardes?Mais je vois l'Empereur au milieu de ses Gardes,Ô ciel en quel estat me trouvé-je reduit.

HONORIUS, ARISTANDRE, PHILOXENE, POLIDARQUE, SOSIMENE, ALEXIS,ARASPE, EUPHEMIEN, & deux Gardes.

Hola ho faites voye.

Euphemien le suit.Helas à cet abord je me sens tout de glace,Tirons nous à l'écart, & dedans cette placeAttendons les moyens, & la commoditéDe parler à luy seul avecque liberté.

HONORIUSparlant à Philoxene & à Polidarque.

Je vous l'ay desja dit, invincibles courages,Je voudrois qu'Olympie agreast vos hommages,Et que coeur entier sensible à vos soucisPût en vostre faveur oublier Alexis:Mais à vous dire vray, j'y vois peu d'apparence,Vous sçavez ses mespris & son indifference,Et que moy-mesme en vain j'ay tâché d'arracherLe trait qui l'a blessée, & qui luy fut si cher;Si pourtant ma faveur peut pour vous quelque chose,Esperez tout de moy.

Seigneur, toute la causeQui fait que cet objet mesprise nos souspirs,Et montre une froideur contraire à ses desirs,N'est pas tant un effet de sa premiere flâme,Que d'un scrupule vain qui luy reste dans l'ame.Ce sexe ayme souvent quand il feint de haïr,Et sans doute Olympie est preste d'obeïr,Pourveu qu'à cet ingrat dont le trait l'a blessée,Elle puisse respondre avoir esté forcée.

ALEXISà part.

Amour, crainte, desirs, esperance, vertu!De quels traits mon esprit n'est-il point combatu?Resistons toutesfois & souffrons.

Grand Monarque,J'attens de vos bontez cette derniere marque.

Qu'espere-t'il ô Dieu!

Que vous puis-je accorder?

Olympie.

Ah mon coeur!

Vous pouvez commander.

Polidarque l'amour est libre & volontaire.

Il faut plus meurement songer à cette affaire.

Il faut donc la remettre en son premier estat.

Il faut sur ce sujet consulter le Senat,Et voir s'il est permis de rompre un HymenéeLors que la seule foy sans effet est donnée.Allez, Euphemien, & vivez en repos,J'auray soin de vos droits.

Qu'il demeure à propos,Et qu'icy le destin me rend un bon office,Advançons.

Que veux-tu?

Le Ciel vous soit propice.Seigneur, au nom d'un fils que vous croyez perdu,Et qui dans peu de temps vous doit estre rendu,Je vous veux conjurer d'une chose assez grande,Mais legere pour vous.

Quelle est donc ta demande,Parle, mais si tu veux appaiser mes soucis,Dis moy ce que tu sçais de mon cher Alexis.

C'est du Ciel, non de moy que vous devez attendreLes effects d'un desir si charmant & si tendre.Cependant en son nom j'implore à vos genouxLa grace & la faveur que j'espere de vous.Vostre maison, Seigneur, fut tousjours opportuneÀ tous les malheureux qu'outrage la fortune,Et je dévray beaucoup à vos rares bontezSi sensible à l'excez de mes calamitez,Vous daignez m'accorder quelque demeure obscureOù je puisse obeïr aux loix de la natureSoulager mes ennuis & par vostre secoursAttendre que le Ciel dispose de mes jours.

Ouy, va, ma volonté s'accorde à ta demande,Araspe ayez en soing, je vous le recommande.

OLYMPIE,dans un cabinet où il y doit avoir une carte du monde.

Helas, en quel estat m'a reduit mon amour?Je souffre également, & la nuict & le jour,J'ouvre & je ferme en vain ma mourante paupiere,Si l'une est sans repos, l'autre a peu de lumiere,Et mes yeux alterez du cours de mes malheursNe semblent plus ouvers qu'à l'usage des pleurs,J'ay beau pour me tirer de mon inquietude,Fuir le monde & le bruit, chercher la solitude,L'ennuy qui me travaille & me suit en tous lieux,N'abandonne jamais, ny mon coeur, ny mes yeux.Tantost pour adoucir la rigueur de ma peine,J'exhale mes souspirs aux bords d'une fontaine,Et là loing d'appaiser l'excez de mon tourmentMes larmes & ses eaux coulent confusément,Je contemple tantost les plus aimables choses;Je voy naistre les lys, je voy fleurir les rozes,Mais toutes ces beautez où paroit tant d'appas,Contentent tout le monde & ne me plaisent pas.Quelquefois pour charmer ma douleur sans pareilleLes plus doux instrumens chatouillent mon oreille;Mais les luts plus mignards sans la voix d'AlexisSe treuvent impuissans à bannir mes soucis.De luy seul aujourd'huy depend toute ma joye:Fay donc, cher Alexis, fay que je te revoye,Et donnes pour le moins à la compassionCe que ton coeur refuse à mon affection;Voy combien ma douleur est sensible & profonde,Mon esprit inquiet te suit par tout le monde,Sans sçavoir en quels lieux, je m'attache à tes pas,Et mon oeil bien souvent te cherche où tu n'es pas,Mais n'es-tu point peut-estre en ces vastes campagnes?Ton sejour n'est-il pas sur ces hautes montaignes?N'es-tu pas retiré dans ce lieu que je vois,Ne te caches-tu pas à l'ombre de ces bois?Ah quitte ces desirs, que quelque main barbareN'oste à cet univers ce qu'il a de plus rare,Fuy ces tristes repairs des Lyons & des OursQue leur aspre fureur n'attente à tes beaux jours.Et s'il te reste encor quelque soing d'Olympie,N'expose pas sur mer son espoir, & ta vie.Mais que fay-je insensée, helas dans ce tableauJe vois tous les Climats de la terre & de l'eau,Des villes, des châteaux, des plaines, des rivages,Des fleuves, des estangs, des prez, des marescages.Et je suis toutesfois malheureuse à ce poinct,Qu'en tant de lieux divers tu ne me parois point:Peintre trop inhumain! trop cruelle peinture!Helas, pourquoy faut-il qu'en toute la natureQue vous me faictes voir en vos traits racourcis,Vous ne me montrez point le sejour d'Alexis?Faut-il qu'il manque seul où toute chose abonde:Imposteur, rens le moy, je te rens tout le monde,Et comme il m'est plus cher que tout ce que je voyIl me rendra luy seul plus contente que toy.

En quoy mes chers amis ay-je pû vous déplaire,Que vous preniez plaisir à croistre ma misere?Quelle humeur vous oblige à me persecuter?

Camarade tout beau; nous devons respecterCet homme de credit, & de haute importance.

Dis plutost l'ornement d'une haute potence,L'exercice de Gueux qu'il fait avec tant d'artN'est gueres differend de celuy de pendart.S'il valloit quelque chose estant de cette taille,Il seroit maintenant au fort d'une bataille,Ou du moins dans un camp, & non pas vagabond,Faineant…

C'est assez.

Voy comme il me respond.Dés long-temps je connois les ruses de ces rustres,Ils font tout Gueux qu'ils sont les personnes illustres.Ils vivent sans soucis, & dans leur lâchetéIls accusent le sort de leur calamité.Penses-tu qu'il voudroit de meilleures fortunes?Les plus belles croy moy luy seroient importunes,Il auroit trop de peine, il faudroit trop de soing,Il se trouve bien mieux à dormir dans ce coing,Où dés lors qu'il s'esveille à son aise il rumineQuand on luy portera des restes de cuisine.Dis moy, n'est-il pas vray que c'est là ton soucy?

Amis, vous avez tort de me traittez ainsi;Mais quoy que vous disiez, le ciel veut que j'endureL'estrange nouveauté de vostre procedure,Et je serois icy plus injuste que vous,Si j'en ozois attendre un traittement plus doux.Le blâme, les affronts, les coups & les malicesSont ordinairement vos plus doux exercices,Et desirer de vous le respect, ou la paix,C'est souhaitter un bien que vous n'eustes jamais.

De vray nous faisons tort à son rare merite.

Ô l'amy complaisant, ô le bon hypocrite!Tu feints de le flatter, mais je voy dans tes yeuxQue malgré tes discours tu n'en juges pas mieux,Depuis quand cette langue est-elle si discrette?Tantost tu le traittois de fol, de faux Prophete,Maintenant le voyant d'un esprit plus rassisTu feints de l'honnorer comme un autre Alexis;Mais contemples le bien, il n'en a pas la mine,Et je suis asseuré sans que je le devine,Que si ce rustre avoit Olympie en ses bras,Il ne seroit pas homme à quitter tant d'appas.

Il ne faut point juger de l'arbre par l'escorce.

Comme un autre Joseph on te prendroit à force,Olympie… à ce mot tu changes de couleur,C'est un signe d'amour.

Mais plutost de douleur.

On n'en est pas exempt quand il est vray qu'on aime,Mais.

Brisons-là, Licas, je la vois elle-mesme,Allons, retirons nous.

ALEXISà part.

Que je crains cet abord!C'est icy qu'il faut faire un genereux effort,C'est icy qu'il faut vaincre un aimable adversaire;J'ay bravé les assauts des valets de mon pere,J'ay veu d'un oeil égal leur haine & leur mespris,Leurs malices n'ont pas esbranlé mes esprits;Mais contre cet objet si rare & si fidelleMa vertu perd courage, & mon ame chancelle.Ciel, escoute mes voeux, preste moy ton secours.

PHILOXENEà Olympie.

Quoy donc, voulez vous estre insensible tousjours?Voulez vous à jamais d'un coeur opiniâtreAdorer qui vous fuit, fuir qui vous idolâtre?Ah Madame, prenez de plus justes desseins,Alexis est absent, & vos souspirs sont vains:Oubliez cet ingrat, oubliez ce rebelle,Il est traistre envers vous, & je vous suis fidelle,Vous serez juste, en fin si vous l'abandonnezEn faveur de mes feux.

Que vous m'importunez!Laissez moy Philoxene, ou changez de langage.

Quoy, je vous importune?

Ah l'illustre courage.

Ouy, je connois assez que je suis malheureux,J'en vois, j'en vois l'arrest dans cet oeil rigoureux,Au lieu de l'adoucir ma presence l'irrite,Avec beaucoup d'amour j'ay trop peu de merite,Et moy pour mon malheur je descouvre en ce jourTout le merite en vous Madame, & point d'amour.

Je n'ayme point de vray cette cajollerie,Voulez vous m'obliger, laissez moy je vous prie.

Hé bien, je vay partir, recevez mes adieux;Mais au moins pour un peu tournez vers moy les yeux,Et ne refusez pas à ma douleur profondeCe que la courtoisie accorde à tout le monde,Je ne demande plus ny pitié ny secours,Et mon espoir finit avecque ce discours.

S'en est fait, malgré mon attenteMon amour va ceder à la rigueur du sort:Ma flâme vous déplaist, hé bien; vivez contente.Moy je vay courir à la mort,Je vay par mon trespas complaire à vostre envie,Et finir vos mespris par la fin de ma vie.

Dés lors que je vis vos attraitsEt vos yeux si sçavans en l'usage des charmesTout blessé que j'estois j'en adoray les traits,Ma franchise mit bas les armes,Et jamais toutesfois ces superbes vainqueursNe se sont desarmez des traits de leurs rigueurs.

Jamais cette ardeur non communeDont encor aujourd'huy je combas vos mespris,N'ont pû changer le cours de ma triste fortune.Tousjours le desdain fut mon prix,Et tousjours vos rigueurs seront la recompenceQue vostre cruauté promet à ma constance.

Mais puisque cet ingrat amourQui soubsmit ma franchise aux loix de vostre empire,Consent avecque vous que je perde le jour,De peur d'alleger mon martireAvecque vos rigueurs je vay quitter ce lieu,Et je vous dis, Madame, un eternel adieu.

Mars qui connoit bien que vos charmesNe se disposent pas à faire mon bon-heur,Me commande aujourd'huy d'aller prendre les armesPour mourir dans le lit d'honneur,Et je vay satisfaire à cette noble envieSi l'on peut vous laisser sans qu'on laisse la vie.

Adieu donc celeste beauté,Beaux yeux pleins de rigueurs autant que de merveilles,Graces qui sans ma flâme & ma fidelitéSeriez aujourd'huy sans pareilles;Objet si peu sensible à ma tendre amitié,Du moins en ma faveur escoutez la pitié.

Soit que Mars parmy les bataillesMe fasse succomber soubs l'effect de ses coups,Ou qu'ailleurs le destin fasse mes funerailles;Sçachez que je mouray pour vous,Et le dernier souspir qui finira ma vieParlera de l'amour que j'eus pour Olympie.

Et le dernier soûpir qui m'ostera le jourFera voir qu'Alexis a toute mon amour.

Tu le vois, tu l'entens, la preuve en est visible,Et pourtant inhumain, tu restes insensible?Quoy tu causes sa mort, & tu vis? mais helas.Elle vient. Ô vertu ne m'abandonne pas.

Digne objet de pitié, mais beaucoup plus d'envie,Si ton sort se compare à celuy de l'impie,Cesse de t'estonner de me voir pres de toy,Tousjours un malheureux cherche un semblable à soy,Et les amis du sort ne sont pas agreables:À ceux que la fortune a rendus miserables,Remets donc ton esprit, & rappelle tes sens,Sçache que je prends part aux maux que tu ressens,Et que loing de te fuir, l'excez de ta misereFait que je te cheris, & que je te revere.Je treuve aupres de toy mes consolations,Et l'unique secours de mes afflictions:C'est de toy que j'apprens à vaincre l'insolenceDu malheur qui m'attaque avecque violence,Et c'est toy seul aussi qui braves les travaux,Que je veux faire icy confident de mes maux.

Un homme dont le sort est abjet à l'extreme,Qui pressé du malheur y succombe luy-mesme,Et ne peut subsister sans ayde, ou sans appuy,Est mal propre Madame, à secourir autruy:Regardez qui je suis, regardez qui vous estes,Vous changerez bien-tôt le dessein que vous faictes,Et sans rien esperer d'un esprit abatuVous tiendrez tout du ciel, & de vostre vertu.

Il est vray que le ciel s'il m'estoit plus propicePourroit à mes desirs rendre ce bon office;Mais il m'apprend assez qu'il est trop rigoureuxPour se rendre jamais favorable à mes veux.

Ah Madame!

J'ay tort, il est vray je blaspheme,Mais on perd la raison en perdant ce qu'on ayme,Et lors que le malheur nous reduit à ce poinctUn coeur est bien constant qui ne murmure point:J'ay perdu, mais ô Dieu puis-je dire ma perteSans voir en mesme temps ma sepulture ouverte?J'ay perdu, dis-je, helas l'objet le plus parfaictQue l'Univers ait eu, que la Nature ait faictUn espoux tout divin, un homme incomparable;Mais cruel à moy seule, & pourtant adorable.

Ah ne luy donnez pas ces belles qualitezNy ces noms glorieux qu'il n'a pas meritez;Traittez le plutôt d'ingrat & de barbare,Puis qu'il a pû quitter une beauté si rare,Et ne regrettez pas un infidele espouxQue le ciel vous ravit comme indigne de vous.

Comme indigne de moy? ton erreur est insigne,Dy plutôt un Espoux dont j'estois trop indigne,Puisque mes seuls deffaux ont causé mes malheurs,Et cet esloignement qui nourrit mes douleurs.

Dites qu'une beauté si rare & si parfaicteCause cette cruelle & facheuse retraitteDe peur que moins Espoux que vostre adorateur,L'ouvrage ne luy fasse oublier son autheur.Mais que fay-je imprudent? ah changeons de langage!

À peine un Courtisan en diroit davantage.

Quoy que grossier, Madame, au moins ay-je des yeux.

Je ne suis pas si vaine, & je me connois mieux,Sa retraitte sans doute a bien une autre cause.

Je ne puis toutefois vous en dire autre chose,Ou bien vous espousant il voulut vous trahir.

Ah ne l'offences pas, il ne fit qu'obeir,Et puis pour se punir de son obeissance,Il conclud aussi tost une eternelle absence.Mais toy que le destin dont tu sens le reversA fait errer long-temps en cent climats divers,N'as-tu pas rencontré mon Alexis.

Peut-estre;Mais.

Sa seule beauté le fait assez connoistre:As-tu veu quelque objet dont l'esprit & le corpsAyent du Ciel & d'amour espuisé les tresors,Un chef-d'oeuvre, un prodige, une rare merveille,C'estoit mon Alexis.

Ô bonté sans pareille!Ce n'est qu'en vous Madame, où j'ay veu tant d'atraits.

Tu ne connois donc pas l'autheur de mes regrets.

Quand du ciel irrité la rigueur est extréme,À peine un malheureux se connoit-il soy-mesme.

N'esperons donc plus rien ny du Ciel ny du sort,Et cherchons Alexis dans les bras de la mort,Adieu.

Consolez vous.

Il ne m'est pas possible,Ah cruel Alexis?

Ô reproche sensible!

ALEXISseul.

Seigneur, apres ce traict qui me perce le coeurJe sens bien que mon corps succombe à sa langueur.Que l'excez de mon mal à ma force affoiblie,Et que de sa prison mon ame se delie:Mes travaux sont finis, je vay quitter le jour,Mais accorde une grace encore à mon amour,Maistre des actions & du salut des hommes,Toy qui vois mes douleurs & l'estat où nous sommes,Lance Pere eternel un regard de pitiéSur une inviolable & constante amitié,Je ne demande pas à ta bonté suprémeDe me rendre vivant à l'Espouse que j'ayme,Mais quand la mort aura trouvé mes ennuisSouffre au moins que ma main luy montre qui je suis,Et tire son esprit de cette incertitudeQui nourrit ses regrets & son inquietude:Ouy Seigneur, je sens bien que tu me le permets.Chere Espouse, en tes mains je me rends desormais,Un billet t'apprendra, quelle est mon adventure,Escoute la raison plutost que la nature,Adieu. Le Ciel un jour par un destin plus douxTe réjoindra la haut avecque ton Espoux.

Fin du Quatriesme Acte.

L'empereur entrant au Palais d'Euphemien entend une voix qui prononce ces paroles.

Arreste Honorius, c'est le Ciel qui l'ordonne,Commande qu'on cherche un tresorPlus riche mille fois que les perles ny l'or,Abaisse devant luy ton Sceptre & ta Couronne.C'est le Palais d'EuphemienQui te recelle un si grand bien.

Honorius à ces paroles demande à Euphemien quel est ce Tresor qui luy recelle, & pourquoy il ne luy en avoit jamais parlé, luy à qui il avoit confié la conduite de tous ses Estats; Euphemien proteste qu'il ne sçait quel peut estre ce Tresor, & qu'il consent qu'on visite son Palais afin qu'il soit trouvé; L'Empereur tout à coup encor atteint de quelque reste d'amour pour Olympie, s'imagine qu'elle est le Tresor dont parle le Ciel, & qu'il luy ordonne de l'espouser, pour cet effet il envoye Euphemien pour l'y disposer; mais Euphemien entrant dans la salle où estoit Alexis sous le degré, le trouve expirant & environné d'Anges qui font un concert de musique autour de luy; à l'abord d'Euphemien un nuage descend qui envelope les Anges & les fait disparoistre; Euphemien les suivant de la veue & de la voix, leur demande quel est le Tresor que le Ciel avoit declaré à l'Empereur, ils respondent du nuage que le corps qui gisoit à terre devant ses yeux estoit ce qu'il desiroit. Apres cette response Euphemien fait mettre le corps sur un lit de parade; & va rendre compte à l'Empereur de ce qu'il a veu; l'Empereur avec toute sa Cour entre dans la salle, couvre le corps du Sainct de son Manteau Royal, & met son Sceptre & sa Couronne à ses pieds, le priant d'estre le protecteur de ses Estats; Apres ayant apperceu le billet qui estoit en la main d'Alexis, il le demande avec respect, le Sainct ouvre la main, l'Empereur le donne à son Chancelier qui le lit. Ce billet qui fit recognoistre Alexis, ayant donné de l'estonnement, & arraché des larmes de toute l'assemblée, Olympie protestant qu'elle estoit preste de le suivre, fondant en pleurs, s'arrachant les cheveux, & se penchant pour l'embrasser expire sur le corps de son Espoux, ausquels l'Empereur commande qu'on fasse eriger un Temple pour Tombeau.

HONORIUS, EUPHEMIEN, POLIDARQUE & suitte.

Une voix prononce ces paroles lors que l'Empereur entre.

Arreste Honorius, c'est le Ciel qui l'ordonne,Commande qu'on cherche un tresorCent fois plus precieux que les perles, ny l'or,Et mets bas devant luy ton Sceptre & ta Couronne:C'est le Palais d'EuphemienQui te recele un si grand bien.

Ciel, d'où vient cette voix? & quel est cet oracleQui parle d'un tresor, ou plutost d'un miracle,Devant qui ma Couronne & mon Sceptre aujourd'huySe doivent abaisser comme moindres que luy?Tu sçais Euphemien ce que je viens d'entendre,Ce tresor est chez toy, c'est à toy de le rendreAssez & trop long-temps tu me l'as recelé,Mais en vain, car le Ciel enfin l'a revelé.

Moy Seigneur un tresor, & que je vous recelle?Moy je serois, grand Prince, à ce poinct infidelle?Moy qui perdrois la vie afin de vous servirJe garderois un bien que je voudrois ravir?Ah Seigneur, renoncez à cette deffiance,Jugez mieux de mon coeur & de ma conscience,Et ne ruynez point par cette opinionMa gloire, mon estime, & vostre affection.Le Ciel vous advertit Monarque incomparableQue mon palais recelle un bien inestimable,Mais que le mesme Ciel me confonde à vos yeuxSi je sçais où peut estre un bien si precieux:Qu'on le cherche par tout, qu'on fouille, qu'on visiteLoing de vous destourner je vous en sollicite,Et je seray ravy qu'on rencontre chez moyUn tresor admirable & digne de mon Roy.

Cette voix toutesfois n'est pas l'effet d'un songe,Et ce que dit le Ciel ne peut estre un mensongeContre luy les sermens ne sont jamais receus.

Vous travaillez en vain vos esprits la dessus:Je sçais, je sçais amis quelle est cette merveilleQui dans tout l'Univers n'eut jamais de pareille,Et devant qui je dois plein de zele & d'ardeurAbaisser ma Couronne & toute ma grandeur:Ouy, je sçay le tresor qu'Euphemien recelleC'est Olympie.

Helas!

Ouy, ouy, c'est cette belleQue le Ciel aujourd'huy par sa divine voixM'ordonne de placer au dessus de cent RoysPar sa rare vertu qui n'ait jamais d'exemple,Elle est digne du trosne, elle est digne d'un temple;Elle peut par mes voeux s'eslever au premier,Et de mon coeur ardent se faire le dernier:Allons luy de ce pas presenter l'un & l'autre,C'est le vouloir du Ciel, & c'est aussi le nostre;Je suis respectueux comme il est absolu,Il faut que j'obeisse, & j'y suis resolu.Va donc Euphemien, va trouver Olympie,Prepare son esprit à cette juste envie.Cependant que j'iray me disposer aussiAux honneurs que je veux qu'elle reçoive icy.

Dans un Cabinet où doit estre un Tableau representant la Vierge cherchant son fils.

Approche Virginie, & voy cette peinture,Ah qu'elle a de raport avec mon adventure!Qu'ingenieusement pour flatter mes douleursLe Peintre a fait agir sa main, & ses couleurs!Contemple cet objet, regarde, considere,Ces pleurs coulent des yeux d'une dolente mere,Qui triste comme moy fait tout ce que je fisÀ l'instant malheureux que je perdis mon fils.Voy comme elle est troublée, interdite, incertaine,Ne sçachant où chercher la cause de sa peine;Voy ce corps qui s'avance, & puis comme à son tourLa pudeur sert d'obstacle au dessein de l'amour;Elle est vierge, elle est mere, & son ame est atteintePar ces deux qualitez de desir & de crainte;Mais en fin son amour de la peur triomphantLuy fait heureusement recouvrer son enfant.Ô vierge bien-heureuse, ô pitoyable mereQui sentistes les traits de ma douleur amere,Puisque vos maux aux miens eurent tant de raport,Faictes que mes desirs ayent un semblable sort;Assez et trop long-temps mon ame est à l'espreuve,Redonnez moy mon fils, faictes qui je le treuve,Et que par vos bontez mes ennuis adoucisSe perdent tout à fait à l'abord d'Alexis.

Vous devez l'esperer, Madame.

Ah Virginie,Que je ressentirois une joye infinie,Si ce rare bon-heur me pouvoit arriver;Mais où court Olympie?

Elle vous vient trouver.

Allons à sa rencontre.

OLYMPIErevestu de ses habits nuptiaux.

Est-il bien vray mon ame?Reverray-je Alexis?

Ah ma fille.

Ah Madame,Ne vous estonnez point de me voir cet esclat,Je dois, je dois parestre en ce superbe estat:Voyez ces vestemens, regardez mon visage,Vous en devez tirer un bien-heureux presage,Et croire en me voyant si richement parer,Que le Ciel aujourd'huy nous permet d'esperer.Nous verrons Alexis.

Que mon ame est ravie!Nous verrons Alexis? ah ma chere Olympie,N'abusez point mon coeur d'un espoir decevant;Dites moy, car les bruits nous trompent bien souvent,De qui le sçavez-vous? quelque courier fidelleVous a-t'il apporté cette heureuse nouvelle?

Non Madame.

Qui donc?

Le Ciel me l'a promis.

Cet espoir m'est bien doux, & pourtant je fremis.

Quand nos sens sont surpris d'une ioye excessive,C'est lors qu'ils goustent moins le bien qui nous arrive.

N'en doutez point Madame, ouy, ouy les cieux plus douxVous rendront vostre fils, me rendront mon EspouxUne celeste voix m'en donne l'asseurance,Et l'effect doit bien-tost suivre mon esperance,Car sçache a-t'elle dit qu'avant la fin du jourTu reverras chez toy l'objet de ton amour.

Agreable nouvelle & bien-heureux Oracle!

Je reste quelque temps confuse à ce miracle,Mais en fin ma raison ayant remis mes sensQui demeuroient ravis à de si doux accens,Je rens graces au Ciel du bon-heur qu'il m'envoyeMon esprit sur mon front fait renaistre la joye,Et d'un pas diligent je viens vous faire partDe l'extreme faveur que le Ciel me depart.

Euphemien sçait-il cette heureuse nouvelle!

Non.

Faisons luy sçavoir.

Providence eternelleQui fais, & qui regis le destin des humains,Favorise un espoir que je mets en tes mains.

ALEXISmourant, EUPHEMIEN, ARASPE.

Choeur des Anges.

Belle Ame qui sceus triompherDe toy-mesme, d'amour, du monde & de l'enfer,Viens où nostre voix te convie,Nous te tendons les bras pour te mener au port:Ah qu'heureuse est la mortQui donne dans le Ciel une immortelle vie.

EUPHEMIENen entrant.

Qu'ay-je veu? qu'ay-je ouy? quel éclat radieuxM'a frappé tout ensemble, & l'oreille & les yeux?Quelle divine voix a charmé mon ouye?Quels Astres juste Ciel ont ma veue esblouye?Est-ce une illusion? est-ce une verité?Quelle douce harmonie! ô Dieu, quelle clartéAh je vous reconnois beaux Anges de lumiere,Ne disparoissez pas, escoutez ma priere,Et ne desdaignez pas de m'esclaircir icyD'un tresor qui me cause un estrange soucy,Rendez esprits divins mon ame satisfaicteAccordez cette grace à ma juste requeste.

Choeur des Anges.

Tu vois ce tresor precieux,Ce corps qui sur la terre est gisant à tes yeuxEst le sujet de ton envie,Son ame est maintenant dans le celeste port:Ah qu'heureuse est la mortQui donne dans le ciel une immortelle vie.

Ô prodige! ô merveille! allons vers l'EmpereurLuy conter ce miracle & le tirer d'erreur:Araspe cependant commandez à TancladeDe mettre ce sainct corps sur un lit de parade,Que toute ma maison qu'il comble de bon-heurAvec ordre & respect vienne luy rendre honneur:Depeschez.

J'obey.

Certes, cette merveilleAuroit une rigueur à nulle autre pareille,Si voyant cet esclat & cette majestéElle ne relaschoit de sa severité:Jugez mieux, jugez mieux de l'esprit d'Olympie,Et croyez desormais qu'elle sera ravieAlors qu'elle sçaura que ce supreme honneurEst un arrest du Ciel comme de son bon-heur.

La pompe luy deplait, & son excez l'irrite;Mais le vouloir du Ciel me tient lieu de merite,Et par cette raison j'espere qu'aujourd'huyNe pouvant rien de moy j'obtiendray tout de luy.

Seigneur, Euphemien…

Hé bien quelle nouvelle?Avez vous adoucy cette beauté rebelle?Se resout-elle enfin d'obeir à la voixQui veut qu'elle commande au plus puissant des Roys?

Grand Monarque la voix que vous avez ouyeVous parloit d'un tresor & non pas d'Olympie,Et ce rare tresor qui m'estoit inconnuÀ mes yeux estonnez est enfin parvenu;Mais ce n'est pas Seigneur, cette beauté mortellePour qui vous témoignez tant d'ardeur & de zele,Elle n'attend de vous, ny respect, ny devoir,Et c'est un autre objet qui les doit recevoir:Ouy Seigneur, vous devez mettre bas la Couronne,Et mesme humilier vostre illustre personneDevant un sainct objet que je viens delaisser,Et devant qui j'ay veu des Anges s'abaisser.

Ô Ciel que dites vous? qui croira ce miracle.

Mes yeux Sire, en ont veu l'admirable spectacle,Et je venois icy pour vous en asseurer.

Allons Euphemien, allons le reverer.

D'où vient que l'Empereur en sa pourpre royale,Et le Sceptre en la main entre dedans la sale?Ah Madame, il n'est pas en ce faste esclattantQue pour bien recevoir mon Espoux qu'il attendSans doute qu'ayant veu ses rivaux pleins de gloireRevenir triomphans d'une illustre victoire,Et pour le noble prix de leurs exploits guerriersDemander qu'on joignit le myrthe à leurs lauriers.Il a voulu montrer que sa main estoit presteÀ le rendre comme eux digne de sa conqueste,Et c'est pour ce sujet qu'on void toute la CourAvecque tant d'éclat attendre son retour.

Allons voir ce que c'est.

Je le veux bien Madame;Cieux, rendez moy bien-tost la moitié de mon ame.

HONORIUS, EUPHEMIEN, POLIDARQUE, SOSIMENE, ARISTANDRE, AGLES, VIRGINIE,ARASPE, &c.

HONORIUSentrant dans la chambre où est le corps d'Alexissur un lit de parade.

Que l'on cherche Olympie, & qu'elle vienne icy.

La voylà.

Qu'elle advance.

Ah bon Dieu qu'est cecy?À quoy tend ce mystere? & quelle est cette pompe!Cet objet que je vois, si mon oeil ne se trompe,Est cet infortuné qui depuis quelque joursA de cette maison imploré le secours;C'est luy, j'en reconnois l'habit & le visage.

À genoux Olympie, accompagnez l'hommageQue vous me voyez rendre à ce corps glorieuxDont l'ame bien-heureuse est desja dans les Cieux:Mettons bas devant luy l'esclat qui m'environne,Abaissons à ses pieds mon Sceptre & ma Couronne,Et tachons par nos voeux d'obtenir aujourd'huyQu'il serve à nos Estats de bon-heur & d'appuy.Sainct & puissant Esprit qui sortant de la terreViens de prendre ta place au dessus du tonnerreDans ces trosnes d'azur parmy les immortels,S'il te reste là haut quelque soing des mortels,Si l'hommage d'un Roy te peut estre agreable,Jette dessus son peuple un regard favorable,Et fay que desormais il doive à ta bonté,Sa gloire, son repos, & sa prosperité.Mais quel est ce billet qu'on void icy parestre?Grand Sainct, ouvre la main s'il te plaist de permettreQu'il nous fasse sçavoir ce que tu veux de nous,J'implore cette grace & l'attens à genoux,Le voylà.

Juste Ciel!

Lisez le Polidarque,Mais avecque respect.

J'obeïs grand Monarque.

Billet d'Alexis.

Mets fin chere Olympie au cours de tes soucis,Ne cherche plus ton Alexis,Il a par son retour satisfait ton envie;Tes yeux sur qui l'amour avoit mis son bandeauNe l'ont pas reconnu quand il estoit en vie,Reconnois le dans le tombeau.

Je tiens d'Euphemien la naissance & le jourTu fus l'objet de mon amourDés lors que mon esprit fut capable de flâmeJe te quittay pourtant, & sans te dire adieu,Car si tu pris mon coeur le Ciel ravit mon ame,Mais je te quittay pour un Dieu.

J'eus pour luy de l'amour aussi bien que pour toy,À tous deux j'ay gardé ma foy,Et par une admirable & divine adventureJe puis vous satisfaire, & vous mettre d'acords,Le Ciel aura mon ame, & dans ma sepultureTu pourras posseder mon corps.

Ouy, c'est là cher Espoux qu'il faut que je te suive,Aussi bien apres toy ne croy pas que je vive,Ce moment que sans toy je conserve le jour,Semble desja durer un siecle à mon amour.Attens moy, je te suy, Ciel permets que je meure!Quoy, mon ame, as-tu peine à quitter ta demeure?Et vous perfides yeux qui l'avez mesconnuQuand il s'est presenté tout tremblant & tout nu,Osez vous bien jouir du bien de la lumiere?Fermez traistres, fermez vostre lâche paupiere;Puis qu'un si foible obstacle a pû vous decevoir,Vous ne meritez plus desormais de la voir.Alexis…

Ah mon fils!

Ah mon ame s'envole,Pour suivre dans les airs cette triste parole.

Alexis, Alexis, ouvre, ouvre un peu les yeux,Revoy pour un moment la lumiere des Cieux,Et regarde à tes pieds ta deplorable femmeQu'un excez de douleur va priver de son ame;Songe à ce que je fus, songe à ce que je suis,Ne m'abandonne pas au milieu des ennuis,Et dans ce haut éclat d'une immortelle gloireDe ta chere moitié ne pers point la memoire;Ayde moy, cher Espoux, à me tirer au portEt pour toute faveur accorde moy la mort,Delivre de ce corps mon ame prisonniere.Ah je sens que le Ciel exauce ma priere.Rien plus doresnavant ne nous peut diviserPrens ce dernier souspir, & ce dernier baiser.

Elle tombe sur le corps d'Alexis.

Prodigieuse amour!

Ô vertu sans exemple!

Qu'on ne leur dresse pas un tombeau, mais un Temple;Et sans verser des pleurs sur ces corps bien-heureuxOffrons leur desormais de l'encens & des voeux.

Fin du Cinquiesme & dernier Acte.


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