Chapter 12

Le village est un petit village, où l’auberge, bien que bourguignonne, est pauvre. Nous y fîmes un repas tardif, assez misérable. L’aubergiste nous confia que nous eussions trouvé meilleure chère un jour de foire. Les autres jours, dame !…

— Il ne doit y avoir personne ici, que des paysans, lui dis-je.

— Personne, en hiver. En été, il y a le monde des châteaux… Ah ! si, pourtant, il y a le Perdu !

— Le Perdu ?

— C’est comme ça qu’on dit, chez nous, pour les gens qui sont un peu marteau, expliqua l’aubergiste, qui possédait de surplus, par souvenir du régiment et de la guerre, un autre argot que celui des campagnards… Celui-là a fait arranger une vieille ferme, près de la rivière. Il a détourné l’eau pour aménager une espèce d’étang, au milieu de son pré.

— Pour la pêche, la chasse ?

— Non. Il n’a pas empoissonné, il n’a pas de hutte… Pour faire une carte de géographie… C’est un monsieur qui vient on ne sait d’où. Des îles, qu’on dit.

— Une carte de géographie ? Je ne comprends pas.

Il leva les sourcils en signe qu’il ne comprenait pas non plus, qu’il ne pouvait pas expliquer. Une carte, quoi ! comme sur les murs de l’école, mais par terre…

Nous étions seuls dans la salle, notre repas était terminé. Il éteignait les lampes et laissait s’assoupir le poêle de fonte.

— Ceux qui veulent veiller, en hiver, conseilla-t-il, ils vont chez le forgeron. Chez le forgeron, y a toujours du feu. Et le feu fait de la lumière et du chaud.

Comme nous nous levions sur cette suggestion candide, il ajouta :

— Vous le verrez peut-être, chez le forgeron, le Perdu. Il y va… Il cause guère, mais il y va…

C’est une chose émouvante, quand on y pense, que de nos jours mêmes, après de si grands bouleversements qui ont changé la face de la terre et l’âme des gens, il se trouve encore, dans notre France et sans doute dans tout le reste de l’Europe, des bourgades où, comme du temps d’Œdipe, le rude atelier du forgeron demeure le lieu de réunion des hommes et des femmes, l’abri du passant qui entre, vient se chauffer et prendre les nouvelles… Nous entrâmes, disant : « Salut, messieurs et dames », ainsi qu’il convient. Et cela aussi est beau : ces appellations primitivement réservées aux seigneurs et à leurs épouses, obligatoires aujourd’hui à l’égard de tout Français, de toute Française, signifient que tous les Français, quarante millions de Français, sont devenus des seigneurs. Nous ne nous en apercevons plus, mais les étrangers le remarquent… Le forgeron, maître en sa demeure, répondit : « Salut ! » sans se lever, et ceux qui étaient là, les hommes et les femmes, à leur tour, prononcèrent : « Salut ! » Mais, seuls, ceux qui étaient près du feu qui ne s’éteint jamais, le feu de braise sur lequel on jetait, de temps en temps, des brindilles de sapin pour faire de la clarté, ceux-là seuls se levèrent pour nous laisser approcher de l’âtre. Courtoisie due aux derniers arrivants, surtout inconnus.

Il paraît que, avant notre arrivée, quelqu’un lisait, à la lueur d’un unique luminaire, je ne sais quelle nouvelle puisée dans je ne sais quel almanach. L’almanach et le journal, dans les campagnes, ont remplacé les vieux contes de laBibliothèque Bleue, que les colporteurs ont renoncé à vendre depuis quarante ans. C’est dommage. C’était bien beau, même dans la pâle adaptation de cette collection à quatre sous, la légende des quatre fils Aymon ! Mais il faut savoir se résigner. Si le monde ne changeait en rien, ce serait encore plus laid, plus triste et plus funeste que lorsqu’il change trop, à notre goût… La lecture s’interrompit. On nous demanda poliment si la chasse avait été bonne. Des trois cents habitants du village de C… pas un n’ignorait, depuis le matin, que nous étions là, et pourquoi. On fit des remarques sur le temps et la saison. Tout cela était lent, rituel. Les formules d’accueil et de politesse sont peut-être ce qui change le moins vite dans un peuple, même en voie d’évolution rapide. La surface y est moins troublée que le tréfonds.

Il y avait des vieilles et des vieux sur de rares chaises de paille, des gens sur des bancs, des blocs de bois, des tas de ferraille. Parfois, les branchettes de sapin s’éteignaient. Alors, on ne voyait plus que la face, éclairée par la chandelle, du jeune homme chargé de lire l’almanach. Parfois on en jetait sur le foyer un nouvel amas, les figures s’illustraient de rouille et de sang comme dans un tableau des frères Le Nain. Je ne les considérais pas une à une, je laissais errer partout mon regard incertain, attentif seulement à l’ensemble, d’autant plus que, pendant ce temps, j’essayais de trouver des choses à dire, ce qui n’est jamais facile dans un milieu qu’on ignore, dont on sait seulement qu’il est malin et susceptible. Il m’est impossible de me rappeler combien de minutes s’écoulèrent avant que mes yeux pussent distinguer un personnage familièrement mêlé aux autres, qui n’était ni au fond, contre la muraille, avec les jeunes, ni en avant, avec les vieilles, les vieux et les importants du village — et le seul, pourtant, vêtu comme un « monsieur ». C’était évidemment le Perdu, ce ne pouvait être que lui — et le Perdu était Partonneau !

Il ne paraissait pas notablement vieilli. Il avait engraissé seulement, et sa barbe que, comme un paysan, il ne rasait qu’une fois par semaine, croissait rêche et blanche sur ses joues et ses mâchoires plus rondes et plus molles. Plus de traces de contracture sur son visage, que je retrouvais détendu, apaisé, mais aussi effacé, dégradé : telles ces monnaies antiques dont l’usure effrusta l’effigie. Et il y a l’impondérable, l’indicible ! Dix années auparavant son regard, pesant derrière mon dos, m’eût fait tourner la tête et pressentir : « Il est là ! » Mais ou bien il ne s’était pas soucié de me regarder, m’ayant reconnu, ou bien il n’était plus Partonneau, mais un homme tel que tous les hommes, sans plus de volonté, ni d’empire.

Ce fut moi qui allai à lui :

— C’est toi, ici, Partonneau ?

J’entendis une voix qui était sa voix, et pourtant ne l’était plus : « Oui, c’est moi… » — Mais si forte est la puissance du souvenir et de l’amitié-amour, que, malgré cette froideur, s’il n’y avait pas eu tout ce monde, si enclin à se moquer, je l’eusse embrassé.

— C’est toi ! C’est toi !

— Tu vois bien…

L’intonation s’était faite un peu moins tiède, moins neutre ; à lui aussi semblait remonter quelque chose des temps abolis, une ombre d’émotion, de plaisir. Il sourit, d’un pauvre sourire.

— Tu es ici depuis… depuis que tu as quitté Paris, depuis deux ans ?

— Depuis deux ans…

— Et qu’est-ce que tu fais ?

— Mais rien ! fit-il, comme étonné… Je n’ai rien à faire…

— Tu chasses ?

Je m’arrêtais à ces questions oiseuses, comme on fait toujours, par pudeur, quand on n’ose poser les autres, — tant d’autres, qui m’angoissaient.

— Oui, un peu, quand on m’invite… On déjeune…

— Tu pêches ?

— Non. Ça m’ennuie…

— Je comprends… Tu te rappelles les pêches miraculeuses, sur le Fleuve Rouge ? Ici, c’est si peu de chose !…

— Ce n’est pas ça… Ça doit être plus intéressant, quand c’est difficile… Mais ça m’ennuie…

— Tu as des terres, un élevage ? Tu fais valoir ?

— Oh ! voyons… J’ai un pré. Je le loue…

— Mais à quoi passes-tu ton temps ? Tu écris ?

Une moue de dédain et d’impatience :

— Je ne passe pas mon temps. C’est le temps qui passe, tout seul… C’est bien, c’est très bien comme ça…

J’attendais une invitation : « Tu vas passer ici quelques jours ; en tout cas, tu loges chez moi cette nuit. » Rien. C’est moi qui imposai :

— J’irai te demander à déjeuner demain.

— Bon. Si tu veux… A demain…

Et je m’en fus coucher dans la triste auberge.

On nous avait dit, la veille, que Partonneau avait « aménagé » la ferme où il s’était si singulièrement venu cacher. A peine s’il était possible de s’en apercevoir. « Désaffecté » eût été un terme plus exact. Délibérément, il laissait tomber en ruines les communs, l’étable, le toit aux fourrages. Toutefois, il avait pris soin de faire tracer une allée pavée qui traversait la cour, de la porte charretière à l’entrée du bâtiment d’habitation. Trois pièces seulement. La première servant à la fois de cuisine et de salle à manger, la seconde étant sa chambre à coucher, la troisième son bureau, si l’on peut, d’après ce qu’on va voir, employer cette expression. Les livres et les cartons à dossiers étaient restés empilés le long des murs depuis l’arrivée de Partonneau, sans qu’il daignât les honorer d’un classement sur des rayons ou dans une bibliothèque. Sur la table — une de ces lourdes et longues tables, faites d’une seule bille de hêtre, comme on en trouve dans les fermes — je reconnus, entassés, tous les fascicules des bulletins des sociétés scientifiques dont Partonneau était resté membre. Seuls, les plus anciens avaient été coupés. Il s’avérait que leur destinataire n’avait pas même ouvert les autres. Il n’en était pas de même, ce qui me frappa, duJournal Officielet desTablettes des Deux Charentes, feuille locale qui publie régulièrement les affectations militaires, les départs des fonctionnaires coloniaux et des officiers de la marine de guerre, et qui semblaient avoir été compulsés quotidiennement.

Le mobilier de ce logis me parut encore plus succinct que celui de l’appartement que Partonneau avait occupé à Paris. Quelques armoires campagnardes, du type le plus courant, en poirier, des chaises de paille et un lit de camp, le même lit de camp qui avait suivi en tous lieux ce fier vagabond, drapé d’une couverture verte, d’un vert de drap de billard, la même aussi qui l’avait accompagné partout. La soulevant, je ne vis pas trace de draps ; sans doute cet ascète désabusé continuait de coucher à même la sangle, roulé dans ce rude lainage, comme il avait fait durant trente années sur toutes les pistes du monde. Le matelas cambodgien échappa longtemps à mes regards. Je le découvris, dans un coin du bureau, supportant des livres poussiéreux. Il était évident qu’on ne l’avait pas déplié depuis l’emménagement. D’ailleurs, l’odorat le plus subtil n’eût pu déceler nulle part la plus faible trace de cette odeur persistante de chocolat bouilli et de noix confite que laisse l’opium. Non, non, Partonneau ne s’était pas mis, ou remis, à la fumée noire. Ce n’était pas à elle qu’il demandait de peupler sa solitude, de le confirmer dans son renoncement. Ce n’était pas à elle qu’il devait cet air d’absence, de demi-sommeil, l’espèce de relâchement que je distinguais dans toute sa personne, la voussure de ses épaules, l’affaissement de ses muscles, autrefois toujours bandés.

Les mystiques ont décrit, avec une minutie scrupuleuse et déchirée, ce mal de l’âme qu’ils appellent l’acedia: un sentiment affreux de vide et de sécheresse quand ils ont perdu l’extase, quand leur Dieu ne vient plus à leur prière, à leur appel. C’était ce sentiment de vide que j’éprouvais à cette heure. Partonneau était là, et je ne le retrouvais pas. Il répondait à toutes mes questions avec une justesse automatique, non pas comme s’il eût été au-dessus du monde, le dominant et s’en séparant, mais de façon unie, médiocre, sans une seule de ces terribles formules où, jadis, il résumait un jugement décisif et inattendu. N’importe quel petit bourgeois de petite ville eût tenu la même conversation, dans les mêmes termes. Ce fut en vain que je tentai d’amener sur le tapis les souvenirs mêmes que nous avions en commun, et l’œuvre de sa vie. Il répondait, l’air fermé : « Oui, n’est-ce pas, oui… », ou bien « Vraiment ? Tu dis ? » Cependant, alors, il me semblait discerner dans son regard, venant de très loin, et refoulé, maîtrisé, chassé, le feu brûlant d’une ironie douloureuse, ensanglantée. Mais je ne puis dire qu’il parût triste, ou même mélancolique : le calme lisse, et pourtant gonflé, d’une mer qu’on a vaincue en filant de l’huile. Sa réplique la plus fréquente était : « Pour quoi faire ? » — « Tu fumes encore, quelquefois ? » — « Non. Pour quoi faire ? » — « Tu as lu les articles de Rollin sur le Maroc espagnol, dans leBulletin de l’Afrique française? » — « Non. Pour quoi faire ? Hein ? Tu dis que c’est intéressant ?… »

Le déjeuner qu’il m’offrit fut copieux et même délicat pour un repas campagnard, ce qui me surprit assez. Autrefois, c’était un reproche que je lui faisais de ne pas attacher une importance suffisante, même en Europe, aux plaisirs de la table. Il y avait là chez lui plus que sobriété : indifférence, ignorance, manque d’intérêt, sauf bizarrement pour des friandises goûtées aux jours de son enfance, telles que « la pompe », la tarte épaisse de son Auvergne natale. Maintenant, il buvait et mangeait beaucoup, semblait aimer s’attarder à table. A la fin du repas, il se versa plusieurs petits verres d’un marc qu’il me recommanda. Ses yeux se firent plus brillants — je dois écrire, chose injurieuse en parlant de lui, plus intelligents. Il parut même manifester quelque chose qui ressemblait à un besoin d’activité, ou à un désir honteux que ma présence l’empêchait de satisfaire. Il se décida :

— Veux-tu faire avec moi le reste du tour du propriétaire ?… Ça nous dégourdira les jambes.

… Avant de partir, il mit dans sa poche leJournal Officielet lesTablettes des Deux Charentes.

Il n’avait pas songé, dans sa propriété, à « faire jardin » ou même « potager », ce qui est d’ordinaire la première préoccupation des coloniaux. Les arbres du verger, non taillés, ne donnaient plus de fruits. Des vaches paissaient dans son pré, mais je savais, depuis la veille, qu’elles ne lui appartenaient pas. Du reste, il ne regardait rien, ne me montrait rien. D’un pas plus vif, il me conduisit jusqu’à l’étang qu’il avait fait creuser.

Alors, je vis ! Je vis la fameuse « carte de géographie » dont m’avait parlé l’aubergiste… C’était, au milieu de l’étang, une île artificielle, en forme de planisphère, une image aplatie, déroulée du globe terrestre, où l’eau de cette mare figurait l’océan. Tout ce qui n’était pas les colonies françaises avait été négligé, demeurait nu, ou couvert d’herbes folles. Mais toutes nos possessions, toutes, Indo-Chine, Madagascar, Afrique du Nord, Afrique occidentale, Congo, et les îles, Guadeloupe, Martinique, Réunion, Tahiti, la Calédonie, les Touamotou, les Marquises, Saint-Pierre et Miquelon, jusqu’aux Kerguélen avaient été minutieusement modelées, reproduites dans leur forme et les variations de leur altitude, avec leurs fleuves, leurs ports, les villes de l’intérieur, les postes, la délimitation même des provinces et des cercles. Sur la rive, une sorte de monticule, également artificiel, portait un banc. Partonneau s’y assit, dépliant leJournal Officielet lesTablettes.

— Tu permets ? fit-il d’une voix presque implorante, vergogneuse. C’est ma seule distraction quotidienne… Et elle me manque, quand je ne l’ai pas !

Il lisait :

« Mouvement dans la magistrature coloniale. »

«  — Ça, les magistrats, je m’en fous… Pourtant, il faut savoir…

« … M. Dumoulin, procureur général à Tananarive, est admis à faire valoir ses droits à la retraite… »

— Tu te le rappelles, ce vieux Dumoulin ? A la fin, il avait fini par y comprendre quelque chose. La preuve, c’est qu’il avait des ennemis, au lieu de passer pour un pur crétin, inoffensif… Maintenant, il s’en va. Il s’en va comme moi je m’en suis allé…

« … M. Le Prieur, juge de paix à compétence étendue à Lang-Son (Indo-Chine), est nommé juge d’instruction à Hanoï. »

— … L’avancement, le bel avancement !… Mais Lang-Son ! Lang-Son, pourtant ! Les jolies montagnes, tu sais, les montagnes aux coupes nettes, pathétiques, les champs de badiane qui sentent si bon — et les histoires de contrebande de l’opium avec les Chinois, qui étaient si drôles… Et la route de ravitaillement des postes-frontières, par That-Khé et Cao-Bang jusqu’au Fleuve Rouge, à travers des paysages de baie d’Along mise à sec, où la pluie mille fois millénaire taillade des pyramides qui portent elles-mêmes des milliers de petits pains de sucre, portraits en miniature de ces grands pitons pointus… Des grottes qui s’enfoncent au diable sous terre, des rivières qui coulent dans lescañonsà pic, à six cents mètres en contre-bas… Calcaire liasique… Et, dans ce calcaire, j’ai trouvé des veines de mica, un paradoxe géologique. On m’a contesté ça : le mica ne devrait exister que dans les terrains cristallins…

« … Les territoires de la Haute-Volta seront organisés en gouvernement autonome, relevant du gouvernement général de l’Afrique occidentale. M. Hesling est désigné pour remplir les fonctions de lieutenant gouverneur. »

— … Tu te rappelles, le petit Hesling à Madagascar, il y a vingt-sept ans ? Il était arrivé avec sa mère, la veuve d’un général, je crois. Un gosse, un vrai gosse, un bon petit qui ne savait rien de rien. Moi, je me demandais si on en tirerait jamais quoi que ce soit. C’est Gallieni qui l’a dressé. Il avait de la bonne volonté, le gosse, et un cerveau frais. Il s’est formé, il aime l’ouvrage… Ah ! il s’y entendait, Gallieni, pour le dressage ! C’était amusant à voir, ça faisait vivre !… On dit que c’est lui qui a gagné la bataille de la Marne. Moi, je m’en fous… Je vais te dire : ce sont les Allemands qui l’ont perdue. Et ils l’ont perdue parce qu’ils se croyaient certains de la gagner, de même que nous perdrons la prochaine bataille dans soixante ans — ils sont idiots ceux qui croient à la guerre pourmaintenant— parce que nous serons sûrs aussi de la gagner. C’est toujours comme ça, c’est une loi historique. Le vainqueur devient le vaincu, parce que, d’être vainqueur, ça vous donne une cervelle de crétin équestre et aristocrate… Non, non, le vrai Gallieni, c’est le Gallieni colonial : un proconsul ! Un bougre qui savait que les armes, c’est un outil, un outil indispensable, mais que, une fois qu’il a servi, il en faut d’autres. Avec ça, le sens de l’imperium: « Je veux la paix, d’abord parce que c’est plus joli à voir, mais aussi parce que c’est moi qui la fais, et que ça me permet de commander à tout le monde, au lieu de commander seulement à des militaires. »

Partonneau était redevenu l’ancien Partonneau. La mauvaise graisse était sortie je ne sais comment de ses joues. La voussure de son dos avait disparu. Ses fortes mandibules mâchaient et jetaient les phrases par saccades, avec des ellipses formidables, et toujours ce passage fantasque et lumineux, immédiat, des choses coloniales aux choses européennes, françaises, qui, toute son existence, avaient fait l’originalité de sa philosophie. Il s’interrompit :

— … Hein ? Hein ? Tu vois, je ne suis plus qu’un vieil imbécile !

… Au moment où je me réjouissais de le retrouver !

— Si ! Un vieil imbécile. Un retraité gâteux qui lit l’Annuaire… Je m’amuse à le regarder sur une carte en relief au lieu du machin à couverture bleue, voilà tout… Quand je suis arrivé ici, et que j’ai arrangé cette île comme tu la vois, je lisais encore des communications, des rapports envoyés par les types de là-bas — tiens, le bouquin de Gautier, sur le Sahara ! — et je suivais tout ça sur ce relief… Mais, maintenant, ajouta-t-il avec satisfaction, maintenant c’est fini. Je ne lis plus que les nominations, l’Annuaire…

— C’est pour ça que, des publications que tu reçois, il n’y a que les plus anciennes qui soient coupées ?

— Pour ça !… Et je vais me désabonner. C’est encore un fil. Il faut le trancher.

— Mais pourquoi, pourquoi ?

— Pour tuer le vieil homme, dit-il, farouchement. Pour finir de le tuer… Ah ! je le croyais bien en train de mourir… Chaque jour, quand je vais à cette île, mes souvenirs deviennent plus impersonnels, plus dépouillés de tout ce qui était moi, mes déductions, mes ambitions, ma… ma philosophie, comme tu dis. Il a fallu que tu viennes : c’est une rechute !

— Une rechute ?

— Je veux mourir en paix, entends-tu ! Je veux mourir en esprit, d’abord, arriver à la mort sans regrets, sans désirs… C’est peut-être encore là une chose que m’a apprise l’Extrême-Orient : mais il faut que je ne sache même plus d’où ça me vient. Il n’y a qu’à cette condition que ça fera corps avec moi : non plus une doctrine, alors, un instinct.

— Et de la sorte tu t’imagines que tu mourras heureux ?

— Je suis sûr, fit-il, d’une voix redevenue toute neutre, de ne pas mourir malheureux. L’homme raisonnable n’en saurait souhaiter davantage… Allons, viens prendre un verre de bière, avant de nous quitter ! Tu te souviens, c’était aussi l’usage, là-bas…

Il me versa la bière, dans la cuisine-salle-à-manger. Nous demeurâmes longtemps muets.

— Partonneau, tu te suicides !

Il haussa les épaules. Puisque c’était ça qu’il voulait : anéantir progressivement les parties supérieures de son être, devenir une espèce d’animal, puis de végétal humain, puis rien…

— Et… cette promenade quotidienne à ton étang, c’est tout ce que tu fais ?

— Presque. Je dors beaucoup, je mange le plus que je peux. Le soir, en hiver, je vais chez le forgeron, comme tu as vu : ces paysans m’enseignent combien peu de pensées suffisent à un homme. C’est très salutaire.

— Et… les femmes ?

— Parfois, dit-il paisiblement, je vais à Dijon… De moins en moins.

Cruellement, je voulus porter le dernier coup :

— Camille est mariée, en Indo-Chine, à un planteur de caoutchouc, je crois.

— Ah !… Et ça va ?…

— Je ne crois pas.

— Le contraire m’aurait étonné… Elle aura besoin de plusieurs expériences… Et madame Vaubelle ? interrogea-t-il, de lui-même.

— Elle s’est réconciliée avec son mari. Même elle en a eu un nouvel enfant.

— Elle a bien fait… C’est une brave femme, celle-là… Ce qu’il y a de mieux.

— Veux-tu que je le lui dise, de ta part ?

— Tu ne le feras pas ! Pour elle, et pour moi.

— Partonneau, sois franc !… Tu ne les as jamais aimées, ce qui s’appelle aimer ?

— Comment veux-tu que je te dise ? C’est probable. C’est même certain, puisque j’ai pu renoncer à elles… Il me semble, du fond de ce sommeil que je veux imposer à tout ce qui fut moi, que sur certains points, j’y vois plus clair encore que même cette dernière nuit, tu sais, à Paris… Il se pourrait que, de cœur et d’esprit, je n’aie jamais su aimer les femmes : les hommes seulement.

— Partonneau !

— Oui… Je suis quelqu’un à qui son éducation première, ses lectures d’adolescence ont montré les femmes comme le seul objet de désir, mais qui, au fond, n’était pas fait pour elles, dédaignait leur âme, se méfiait de tous leurs actes, même les plus simples, les plus légitimes. Et la vie que j’ai menée, les femmes instinctives, primitives que j’ai possédées, m’ont confirmé dons cette méfiance et cette incompréhension… Mais qui, par contre, aimait l’intelligence et l’énergie viriles, qu’il connaissait bien, les aimait passionnément, jusqu’avec sa sensibilité… Mon vieux ! Si je t’avouais que, depuis deux ans, j’ai pensé plus souvent à toi qu’à elles !

— Je te remercie…

— On est des vieux, maintenant, et de braves gens, après tout. On peut tout se dire…

Je ne voulais pas m’attendrir. Il l’avait dit : on était des vieux, on n’avait plus le droit. Je demandai seulement :

— Je reviendrai… Tu veux bien ?…

Il secoua la tête.

— Quand je serai mort. Pas avant. Avant, ne fais pas ça… Mauvais pour moi, tu comprends… Cette journée-ci, cette journée avec toi, eh bien, elle m’a retardé DANS MON PROGRÈS…


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