Octobre cependant finissait. Après une bourrasque de trois jours, un plongeon dans l'averse, la haute montagne ressuscitait un matin poudrée de neige, comme en capulet blanc. Et le soleil avait bien reparu presque aussitôt, la neige avait fondu ; mais c'était l'avertissement donné, le signe écrit sur le mur annonçant la facticité de la vie des eaux, la fragilité du décor éclatant et parfumé qui allait disparaître.
L'hôtel à moitié dégarni déjà finissait de se vider : les corridors sonnaient creux ; rideaux tirés, volets clos, les chambres se fermaient l'une après l'autre. Joueurs degolf, alpinistes, demoiselles peintres, lesladies and gentlemende la colonie anglaise étaient allés retrouver leurs quartiers d'hiver dans les villas et les hôtels de Pau. On n'entendait plus à pointe d'aube dégringoler dans les escaliers les souliers ferrés des excursionnistes en partance, ni, la nuit venue, résonner au salon la musique à grand renfort de pédales des jeunes révélatrices de Brahms et de Tchaikowski. Modeste et brève, d'un timbre assourdi par la brume, la cloche du dîner n'appelait plus à la table d'hôte, réduite aux proportions d'une table de famille, que de rares convives, des passants d'une journée, ou mes voisins, les messieurs de l'enregistrement, des forêts et des finances, attristés, eux aussi, par la perspective des longs mois d'hiver.
Il était temps de partir.
Le jour même où je devais quitter Argelès, par un après-midi de soleil tard levé, pâle d'avoir sommeillé trop longtemps, je voulus, en commémoration du paysage et aussi de notre amitié née et grandie dans l'espace si souvent parcouru de ce millier de pas, refaire avec André la route d'Argelès à Pierrefitte. Nous avions quelques bonnes heures d'intimité devant nous, car je devais dîner chez lui et attendre en sa compagnie le passage du train.
La conversation, alerte en commençant, prit assez vite un tour grave, presque triste. Était-ce les feuilles mortes des frênes et des peupliers en bordure qui, détachées par un léger souffle, s'en allaient en nous frôlant le visage? était-ce l'aspect navré des prairies riveraines où l'herbe d'hiver roussie par la gelée pointait à peine, noyée dans les flaques d'eau de pluie? une mélancolie peu à peu nous gagnait. La résignation optimiste d'André s'assombrissait ; et, moi-même, au moment de quitter ce pays si vite aimé et cet ami si vite et peut-être incomplètement connu, je n'échappais pas à la tristesse de l'adieu.
Je réagissais cependant ; je m'évertuais à fixer les probabilités d'un revoir prochain, je m'informais des villas à louer, j'ébauchais des projets de courses, d'études en commun pour l'année suivante. Mais la musique si changée des ruisseaux près de nous, — chantonnement léger quelques jours avant et aujourd'hui sanglots obscurs de gouttières, — faisait à mes projets d'été un accompagnement ironique. Lavernose me répondait à peine. Et moi je m'entêtais à le réconforter. L'hiver n'était-il pas sa saison de travail? Il me l'avait expliqué lui-même, il s'était vanté de la fécondité des heures calmes, recueillies, qu'illuminait le reflet prestigieux de la neige sur la page commencée…
Mais André déchantait ce soir-là. Le travail ne lui disait rien. Ne connaissait-il pas mieux que personne, pour les avoir trop souvent mesurées, les limites de sa compétence? Travailler! Et après? Pour l'honneur d'une lecture à l'Académie de Tarbes, d'une impression dans le recueil de la Société archéologique! Le beau succès, vraiment, pour convertir un paresseux!
Je me rabattais alors sur la ressource toujours prête pour lui de la contemplation, sur le bonheur illimité du rêve.
— Poison pour poison, pourquoi ne pas me conseiller la morphine ou l'absinthe? ripostait André. L'imagination, le rêve! allez, je sais ce qu'en vaut l'aune. Ma pauvre cervelle est épuisée d'ailleurs, j'aurais beau la presser maintenant, je n'en tirerais pas une minute d'illusion! Il se tut un moment, puis : Tout ça est fini, prononça-t-il. J'ai remisé la chimère. L'essentiel est que Jacques ne soit pas malade.
— Malade! mais il est superbe cet enfant! à neuf ans on lui en donnerait douze ; un vrai fils de la montagne, votre Jacques.
— Et justement, la montagne! L'esthétique n'est pas tout, cher ami. Notre climat est humide et variable. Avez-vous remarqué la quantité de capes noires, de manteaux de deuil à nos messes du dimanche? C'est la pneumonie qui fait ces veuves. Jacques a toussé tout le printemps dernier. Il est guéri maintenant, Dieu merci! mais je suis inquiet quand même. Mon Jacques! que deviendrais-je sans lui! Je n'ai plus rien à faire dans ce monde qu'à élever cet enfant. Saurai-je seulement? Réussirai-je à le sauver de ce piège de l'illusion où je me suis laissé prendre? Déjà l'hérédité le travaille. A de certains gestes, à de certaines absences du regard quand on lui parle, il me semble me reconnaître. Non, vrai, la vie est trop difficile, voyez-vous!
Nous rentrions. Le brouillard un moment soulevé retombait, s'appesantissait de nouveau sur la vallée. Une lumière livide enveloppait les châtaigneraies et les prairies. L'horizon peu à peu se fermait ; la coupole et les vergers suspendus de Saint-Savin, les forêts d'Arcizan sombraient sous les rideaux mouvants de la pluie. Nous hâtâmes le pas et bientôt devant nous, ce fut un Argelès éteint, découronné de son horizon de montagnes, réduit à la perspective des toitures ruisselantes disparues à cent pas sous un jour fumeux d'éclipse. L'accueil de la maison, si gai quelques jours avant dans le soleil et dans les fleurs, se ressentait de la tristesse ambiante ; le corridor humide, le salon sans feu prenaient une signification nouvelle. Ils disaient cette fois — et n'était-ce pas leur expression véritable? — la vie médiocre de la sous-préfecture, le long carême gris après la fête bariolée de la belle et trop rapide saison. Et elles racontaient aussi ce dénuement et cette discipline, les figures entrevues seulement jusque-là, effacées et discrètes dans l'entre-bâillement d'une porte, dans la fuite d'un couloir, pas du tout effacées maintenant que je les observais à loisir dans la clarté de la lampe, les figures de la belle-mère et de la femme de mon ami. Brunes et sèches toutes les deux, plus sèche la mère, plus brune la fille, l'ossature également anguleuse, le regard d'émail dans une pâleur uniforme, elles étaient évidemment, et cela se trahissait à la stricte observance des rites puérils, elles étaient, ces deux femmes, les littérales et les fanatiques de la règle bourgeoise élevée à la solennité d'un sacrement. Entre elles et mon ami, entre ces êtres, d'instinct et de vouloir traditionnel, et l'intellectuel chimérique, l'être d'imagination et de nerfs qu'était André Lavernose, comment avait pu s'instituer la vie commune? Problème. En admettant même l'abdication de la sentimentalité si longtemps débridée de mon ami, en supposant l'indulgente amitié de ces dames, que fréquents avaient dû être les chocs entre des âmes si mal assorties. L'harmonie, si elle avait existé, avait dû être courte. J'en venais après réflexion à douter de la sincérité des confidences d'André. Il ne m'avait pas tout dit, le malheureux! Il avait sacrifié une fois de plus à son besoin d'idéaliser, d'accommoder la réalité à son avantage. Après avoir pris devant moi le personnage d'homme heureux, il avait craint de gâter le tableau en me peignant au naturel l'intimité de son ménage.
Des riens d'attitude, des clins d'yeux, des sourires d'intelligence de la mère à la fille, échappés pendant le dîner au cours d'une conversation qui languissait d'ailleurs, tombait à tout moment, renseignèrent et confirmèrent mes soupçons. Évidemment le mari n'avait pas le haut bout dans cet intérieur. Y avait-il eu simplement usurpation lente des deux femmes liguées contre la suzeraineté masculine? était-ce quelque faute commise, quelque manquement à la foi conjugale, qui avait mis André Lavernose à la merci d'un pardon qu'on lui faisait acheter chaque jour? le fait est qu'on en prenait à son aise avec mon ami. Les contradictions pleuvaient sur lui, si vite au bout de la langue, que la présence d'un étranger les retenait à peine.
C'était à propos de tout, mais le plus souvent au sujet de Jacques assis avec nous à table, au sujet de son travail, de sa tenue, de sa santé, que se déclarait le conflit. Jacques était le champ de bataille de ces affections rivales. Et le père n'avait pas souvent l'avantage dans ces escarmouches, battu s'il défendait l'enfant, — il le gâtait alors, — battu encore s'il s'avisait de le reprendre…
La riposte était prête. Rien qu'un sourire, un haussement d'épaules. On comprenait ce que cela voulait dire. Jacques étourdi, Jacques paresseux? Peut-être ; mais il avait de qui tenir.
André n'insistait pas.
J'essayai de faire diversion. Je parlai d'Argelès, de la station de printemps qu'on se préparait à organiser alors pour les hivernants de Pau. Depuis quelques années déjà des familles anglaises avaient pris l'habitude dès les premières tiédeurs de mars de venir s'installer à l'hôtel de France. Si cette mode pouvait s'étendre, si la saison de printemps arrivait à rejoindre la saison d'été assez courue déjà, c'était la fortune assurée de la sous-préfecture.
— Que Dieu vous entende! soupirait MmeLavernose mère. Le pays est pauvre, les châtaigniers sont malades ; nous aurions bien besoin qu'il nous tombe quelque récolte supplémentaire. Et se tournant vers André : Dans ce cas, mon gendre, nous faisons retapisser la chambre à donner et nous la mettons en location… comme avant… ajouta-t-elle après un silence.
— En location! mais vous savez bien que j'y ai installé mes papiers et mes livres! se récriait André.
— Bah! pour ce que vous en faites! ripostait dédaigneusement la belle-mère.
— J'y suis, j'y reste! protesta encore en souriant mon ami.
— Vous tenez donc bien à ce que personne ne l'occupe, cette chambre! insinua à son tour MmeLavernose jeune. Vous avez toujours la clef dans votre poche. C'est le cabinet de Barbe-Bleue!
— Je n'aime pas qu'on dérange mes papiers, vous le savez bien, expliqua André. Et puis, entre nous, cette chambre m'est indispensable : j'y suis si bien pour dormir!
— Dormir ou rêver? interrogea la jeune femme avec un mauvais sourire.
André haussa les épaules.
— En voilà assez! dit-il. Nous reparlerons de ce projet entre nous. Ce soir, je demande grâce pour notre hôte!
Le dîner finissait ; nous nous levions de table.
— Ces messieurs nous excuseront de les quitter, dit assez sèchement la belle-mère. Nous suivons depuis huit jours les exercices d'une retraite au couvent des Sœurs-Grises, et c'est ce soir la clôture. On sonne depuis un moment ; nous arriverons juste à temps pour le sermon.
— Comme ça, vous causerez plus librement ensemble, ajouta en riant la jeune femme.
Je leur fis mes adieux ; elles partirent.
Jacques avait déjà tiré ses cahiers et ses livres de son cartable d'écolier ; il s'installa à son travail.
Son père jeta un coup d'œil sur la dictée, prit soin de marquer les pages et les alinéas des leçons à apprendre.
— Je te ferai réciter demain matin, dit-il, en embrassant Jacques ; et dans le rapprochement des deux figures, leur ressemblance m'apparut plus évidente.
Il pleuvait toujours. Dans le silence de la petite ville et de la maison, les gouttières chantaient, et leur musique légère, accompagnée du grondement des ruisseaux précipités en cascade le long des rues en pente, s'aggravait par intervalles de la sonnerie lente des cloches appelant les fidèles à l'office.
— Si vous voulez, me proposa André, nous monterons dans la chambre en question. Nous y serons plus seuls.
Nous montâmes.
La chambre si jalousement occupée et défendue par mon ami n'avait en apparence rien d'intime ni de personnel ; la chambre à louer ; rien de plus. Le frêne pyrénéen et la cretonne bourgeoise s'y épousaient en de naïves harmonies, en accords montagnards que reprenaient, jetés sur la table et sur le lit, les tapis en lainage bariolés de roses paysannes. Seule une odeur vague d'ambre et d'iris, un fantôme de parfum resté au pli des rideaux révélait la présence ancienne d'une femme.
Laquelle?
André Lavernose tournait autour de moi, agité, nerveux.
— J'aurais préféré vous laisser ignorer, me dit-il… Puis après un silence : voilà ma vie depuis trois ans, mon pauvre ami. Et c'est tant pis pour moi! J'ai perdu le droit de me plaindre. Vous devinez, n'est-ce pas? Eh bien! puisque le hasard vous a mis sur la voie, j'aime autant que vous sachiez tout. Vous ne m'accuserez pas au moins de vous avoir trompé, de ne vous avoir montré qu'aux trois quarts et sous le jour le plus favorable l'exemplaire d'humanité que je suis ; triste exemplaire que vous pourrez, exactement renseigné cette fois, étiqueter et classer selon ses mérites, monsieur le psychologue!
Il s'assit en face de moi, de l'autre côté de la cheminée.
— Vos malles sont prêtes, n'est-ce pas? Le sermon commence à peine. Personne ne nous dérangera jusqu'au passage du train. Voici la chose.