VII

Je ne causai guère avec Thérèse le lendemain ni les jours qui suivirent. Très fatiguée encore, elle ne sortait pas de la terrasse, où, selon les instructions du docteur Estenave, elle faisait sa cure d'air. C'était, le matin, de lentes promenades de vingt pas où elle essayait ses forces et l'après-midi, aux heures chaudes, quand le soleil vertical inondait Argelès, des siestes dans l'ombre immobile du tendelet de coutil, des lectures sans suite interrompues à tout moment, distraites par les riens de la vie autour d'elle, par le festonnement d'une abeille sur la page commencée, par le spectacle d'un nuage glissant en face d'elle, de l'autre côté de la vallée, sur les prairies du Davantaïgue.

Je la regardais faire d'un peu loin et sans aucun désir de me mêler plus étroitement à ses occupations. Mon émotion du premier soir s'était calmée. J'allais et je venais dans la maison ; j'avais repris mes heures de lecture et de promenade. Il me tomba ces jours-là quelques corvées de propriétaire, des réparations urgentes à ordonner, et je vaquais à ces soins avec une liberté d'esprit, un entrain qui ne m'étaient pas coutumiers en pareil cas. Aucun effort ne me coûtait ; je sentais en moi une plénitude, une surabondance de vie qui me soulevait, me portait au-dessus des obstacles. L'arrivée de l'étrangère avait fait ce miracle. L'approche seule de la passion m'avait transformé, avait tout transformé autour de moi. Jamais Argelès ne m'avait paru plus en beauté, jamais la vie de province et de famille ne m'avait semblé meilleure. Je débordais d'optimisme.

Le plus étrange, c'est que ne recherchant pas Thérèse, ne faisant rien ou presque rien pour lui plaire, je me croyais pourtant assuré de ses bonnes grâces, je ne doutais pas un instant de notre mutuelle sympathie. Non par fatuité, vous me connaissez suffisamment pour que je n'aie pas besoin de m'en défendre. Non, mais la réalité déjà se subordonnait à mon rêve. Je m'étais créé, d'après mes intuitions ou mes désirs, une Thérèse idéale ; et c'était avec cette Thérèse-là que je vivais encore plus qu'avec la Thérèse vivante.

C'était elle plutôt qui me cherchait, qui m'appelait auprès d'elle…

Le décor des montagnes qui l'avait attirée dès le premier soir, la prenait chaque jour davantage. Entre les lectures et les siestes, ces existences devant elle la captivaient. Elle était curieuse de pouvoir nommer ces inquiétantes voisines. Et comme ma belle-mère et ma femme n'étaient jamais sorties et lisaient mal les cartes, j'étais seul en état de les lui présenter.

C'était la vallée d'abord, la chute fleurie des jardins d'Argelès, et immédiatement au-dessous, le bariolage des villas et des parcs : un horizon d'une joliesse un peu mièvre, un reposoir de verdure entre des mamelons étagés en écran, comme pour épargner aux hôtes la sublimité des pics, le lyrisme fatiguant de la haute montagne.

Mais Thérèse ne s'attardait pas à cette vision d'une nature un peu factice, faite pour les yeux à demi fermés de la sieste, pour le balancement du rocking-chair. Son regard la dépassait bien vite pour aller vers l'idylle rustique, épanouie en face d'elle sur les pentes du Davantaïgue. Là c'était côte à côte, selon les reliefs ou les pentes, l'animation des cultures ou le silence visible de la vie bocagère, la paix des solitudes rocheuses habitées par les châtaigniers et les bouleaux. La verdure des prairies alternait avec la maturité blonde des champs de seigle, et la course des gaves se laissait deviner à l'abondance de l'herbe et des feuillages qui accompagnaient leurs rives. Des clochers naïfs, pas plus hauts que des peupliers, pointaient à travers les bordures ; des luisants d'ardoise, des blancheurs de crépi éclataient parmi la floraison des jardins ; des villages, des hameaux s'égrenaient en chapelet au bord des routes.

A gauche, Saint-Pastous se reconnaissait à la brèche fauve d'une carrière ouverte au-dessus de l'église ; plus bas, à droite, c'était, presque au niveau du gave, les maisons blanches de Préchac. Le manoir lézardé de Couhite cachait un peu plus loin sa déchéance dans l'ombre moisie de son vieux parc de marronniers et de cyprès ; et tout à fait au fond de la vallée, sous les mornes de Soulom, la ruine de Baucens grimaçait dans le lierre. Toute la vie humaine, celle de maintenant et celle de jadis, était enfermée dans ces limites.

Au-dessus, c'était le royaume de l'herbe ; le vêtement des pelouses sur les épaules, sur les reins, sur la nudité de la montagne. A peine si la vie pastorale faisait trace dans ces solitudes ; une fumée verticale marquait seule, évaporée dans le calme des soirs, l'emplacement d'un feu de pâtre, et tout le parcours d'un troupeau dans un après-midi tenait, vu de la terrasse, dans l'écartement de deux branches d'un lilas voisin du fauteuil où Thérèse était assise. Mais pendant que la race humaine disparaissait humiliée dans l'ampleur du pacage, les montagnes vues de loin, dans leurs traits essentiels, prenaient une personnalité étrange.

Indolent, la tête soulevée à peine au-dessus de l'herbage, le Davantaïgue était le géant débonnaire, ami de l'églogue, nourricier du peuple heureux des vaches et des brebis. Tout autre apparaissait son voisin, le Léviste. Isolé, — tel un roi en exil, — au fond d'un cirque d'éboulis et de raillères, il portait haut sa couronne barbare à cinq pointes où l'aube mettait la splendeur de ses joailleries. Au delà, c'était le pic d'Esquerre, un violent qui lardait le ciel des deux pointes de sa fourche ; plus loin, entrevu comme par la fente d'une muraille à travers les sombres défilés qui vont à la vallée de Luz, surgissait le Maucapéra, — le mauvais prêtre, — un nom et une figure d'épouvante, et plus reculée encore, pâle de son éloignement, pointait la pyramide sauvage du Bergonz de Barèges. Là se fermait, gardée par ces noirs geôliers, Soulom et Villelongue, la porte bleue du rêve ; les montagnes plus proches se pressaient échafaudées en escalier gigantesque ; le Viscos sur le Soulom, le Cabaliros sur les mamelons herbeux de Saint-Savin et d'Arcizan-dessus. Et, coupé par l'angle d'un toit, le décor s'arrêtait brusquement.

Thérèse se plaisait à voyager en idée à travers ces pays, à les visiter en détail. J'étais son guide ; je refaisais avec elle, — et elle pouvait les suivre des yeux sur la carte vivante étalée devant nous, — mes courses d'autrefois : Isaby, le Léviste, Villelongue… Je lui disais les départs d'avant l'aube dans la vallée froide où veillent les clartés lunaires, et les villages endormis où s'égoutte dans le marbre la fontaine monotone ; bientôt la montée, l'obscurité des sapinières traversées par la fuite blanche des cascades, et plus haut, à l'orée du pacage, le réveil des troupeaux secouant la rosée nocturne, l'angélus des sonnailles balancées à l'allure lente des vaches, au pas sommeillant des brebis ; encore la montée, les pentes rases des gazons égratignés par les foulées des bêtes, les cirques sans arbres où dans l'eau morte fleurit un lis solitaire, les plateaux d'herbe molle où s'alanguit le gave, ses bras indolents autour des îles rocheuses habitées par les pins rouges, les entrées de vallons avec des buissons de roses en arcades comme des portiques de paradis, les iris, les rhododendrons en corbeilles dans le jardin des pelouses, les lacs comme des émaux bleus, en collier, en agrafe au creux d'une gorge, à la rondeur d'un promontoire, et la large échancrure de la brèche, la ligne souple du col comme un balcon sur l'abîme subit des précipices.

Je lui disais encore l'approche redoutable des sommets, la fin des arbres, la mort de l'herbe, l'exil des couleurs. Je faisais défiler devant elle la blancheur funèbre des couloirs de neige entre les murailles de granit ou de schiste, la désolation des raillères, et, plus haut encore, l'horreur des glaciers, la gueule béante des crevasses. Puis c'était l'escalade suprême, l'obstacle décourageant des cheminées, des aiguilles verticales, l'orgueil de la victoire enfin, l'enivrement de l'espace sans limites, la royauté d'une minute sur le pâle troupeau des montagnes en fuite dans l'éther.

Thérèse ouvrait de grands yeux. C'était presque trop de plein air pour elle, pour l'enfant des villes qui jusque-là n'avait connu de la campagne que la pelouse des dimanches, les fleurs de square, le peu qui pénètre du ciel et des saisons dans la fente des rues, dans le corridor des promenades publiques.

Ces sublimités la fatiguaient ; elle souhaitait redescendre, entrer dans les maisons, connaître la vie des gens de la montagne ; et pour la contenter je lui racontais ma vie à moi, celle que j'avais menée enfant au village de Marsous ; je lui expliquais les usages anciens et les nourritures traditionnelles.

Elle écoutait ravie :

— Quand je serai tout à fait guérie, me dit-elle, vous me conduirez à Marsous ; je veux m'asseoir dans la cheminée, sous la chandelle de résine ; vous me le promettez, n'est-ce pas? Et nous ferons sauter des crêpes de blé noir!

— Marsous est loin, et c'est un vilain endroit, intervenait Cyprienne, occupée à côté de nous à étendre du linge sur la terrasse. Pas la peine de vous déranger pour manger des crêpes de blé noir, mademoiselle Romée! Nous en préparerons ici, et nous aurons du bon sucre, pour les accommoder au lieu du miel qu'emploient ces sauvages de là-haut.

— Et justement, c'est le miel qu'il me faut, riposta Thérèse ; et la chambre avec les solives noires, la croisée à meneaux et le parquet en pierre…

— Allons! je vois que vous avez, vous aussi, la manie des antiquailles, reprit Cyprienne en haussant les épaules. Chacun son goût : vous vous entendriez mieux là-dessus avec André qu'avec moi!


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