Ce fut la fin du concert. Thérèse se retira la première, puis Marc prit congé de ces dames. Je m'offris à le conduire à la chambre que nous lui avions louée dans notre plus proche voisinage. Mais dehors la nuit si belle nous tenta, bleue et blanche avec de larges nappes de clarté lunaire qui inondaient la place, scintillaient aux ardoises du clocher, se brisaient en fils de cristal dans la vasque de la fontaine ; nous décidâmes de faire le tour de la ville avant de nous mettre au lit.
Argelès d'ailleurs ne dormait pas encore. Toutes les fenêtres étaient ouvertes, et c'était devant nous un défilé de rez-de-chaussée bourgeois où des éventails palpitaient dans la pénombre, et de salons d'hôtel où des quadrilles évoluaient dans l'éblouissement des lustres. Le marché avait eu lieu ce jour-là et les auberges n'avaient pas fini de se vider. Une musique de danse montait du fond d'une ruelle en pente : un son essoufflé d'accordéon que renforçait la cadence d'une voix nazillarde. Puis ce fut le silence. Nous laissant aller à la pente de la rue, nous avions pris cette route de Pierrefitte, où, si souvent depuis, vous et moi, nous avons promené nos conversations de l'après-dîner.
Mais ce soir-là, ce fut moins une conversation qu'un monologue. Marc était en train de bavarder : la nouveauté du pays l'excitait, doublait la facilité professionnelle qu'il avait de trouver une forme immédiate à sa pensée. Il avait à peine entrevu la silhouette vespérale d'Argelès dans le trajet de la gare à la maison, et il en exprimait déjà le charme si particulier ; il l'exprimait même avec une telle abondance qu'il semblait le presser, l'épuiser en l'énonçant. Ce n'était d'ailleurs qu'un exercice. Les choses l'intéressaient moins en elles-mêmes, que comme une occasion de vérifier sa méthode d'observer et de décrire : Le spectacle des Pyrénées ne peut pas être indifférent à ceux qui en reçoivent l'impression quotidienne, disait-il. Ces reliefs puissants, la masse et la solidité de la matière dont est faite le paysage et en même temps la grandeur, la noblesse d'expression que lui donne le développement en hauteur des contours qui le désignent, doivent nécessairement agir sur les âmes, et différemment sans doute selon leurs qualités natives. La montagne ne peut que déprimer les faibles et hausser les énergiques. Les contemplatifs, les indolents sont écrasés d'avance dans un pays où chaque pas est un effort. Mais aux autres, à ceux que la difficulté exalte, que l'obstacle enivre, quel stimulant nouveau, quel accroissement de force donne l'habitude de lutter et la certitude de vaincre! Si j'étais poète, c'est là, concluait-il, sur un de ces sommets dont la silhouette nous défie, que je voudrais composer un hymne à la Volonté, et je le graverais sur la pierre terminale d'une de ces pyramides que les ascensionnistes édifient de leurs mains comme un trophée de leur victoire. Mais les hymnes ne sont pas mon affaire, souriait-il ensuite, je ne suis qu'un historien. Et que deviendrais-je ici? Sans doute cet admirable pays manque de bibliothèques, et sans livres, adieu ma thèse!
Marc me confiait le sujet de cette thèse dont il travaillait à réunir les matériaux. C'était l'établissement et la chute du premier duché d'Aquitaine. Une trouvaille, affirmait-il ; toute une civilisation à reconstituer, un organisme à faire revivre, et cet organisme avait été le nôtre, celui de cette France du sud-ouest où s'étaient fondues en un si curieux alliage la tradition latine et la nouveauté barbare. Quel beau livre à écrire! s'exaltait-il. Mais il fallait commencer par être agrégé. Un an de préparation encore, un an de patience! Et il m'expliquait comment il se trouvait retardé dans ses études. C'était la faute de ses parents qui, effrayés pour lui de la carrière universitaire et de la conquête des diplômes, l'avaient fait débuter dans les Contributions. Deux années perdues à gratter le papier du gouvernement, à remplir des imprimés, à additionner et à soustraire. Le dégoût à la fin avait été plus fort que l'obéissance. Il avait déserté, et tout le monde était content — tout le monde et son père. Agrégé à vingt-quatre ans, il aurait bientôt fait de rattraper le temps perdu. Il est vrai qu'il lui manquerait la culture et la camaraderie deNormale, mais il ne s'en trouverait peut-être pas plus mal d'avoir respiré le bon air des facultés de province. Quant à la camaraderie, il saurait se créer des titres qui lui permettraient de s'en passer. Ses protecteurs seraient ses livres : leDuché d'Aquitaineet cetteMorale à travers l'histoire, où il voulait condenser en d'irréfutables formules sa haine de stoïcien contre le dilettantisme à la mode.
Une certitude profonde, une clarté de plein jour présidaient à ses plans de travail, à ses projets d'avenir. Il regardait loin devant lui la route à suivre, et l'obscurité de l'étape actuelle s'illuminait du rayonnement, visible pour lui, de l'étape finale. Il parlait d'ailleurs de ces choses avec une simplicité parfaite. Son but était noble ; c'était moins un calcul égoïste qui le poussait qu'un besoin de se développer, de donner du jeu à ses facultés, de mettre en action ses rêves de savant ou de moraliste.
Cependant, après que l'ambitieux qui était en lui et qui y occupait la plus large place se fut abondamment épanché, le pédagogue eut son tour.
— Et vous, me dit-il, que faites-vous, que comptez-vous faire? Vous êtes poète, je le sais, un poète descriptif d'une subtilité rare et qui excelle à noter les sensations de la montagne. Vous êtes archéologue aussi et je vous ai déjà prévenu que j'aurais recours à vos lumières. Ne nous donnerez-vous pas bientôt quelque recueil de poésies pyrénéennes, quelque monographie locale? Vos hivers d'Argelès sont sévères et celui qui vient vous le paraîtra peut-être davantage. Le vide que laisse après elle une amie comme MlleRomée ne se comble pas aisément. A quoi vous occuperez-vous après notre départ?
La question de Marc me touchait au point le plus douloureux de mon être ; elle raviva brusquement ma jalousie. « Après notre départ… » avait-il dit. Et sans doute je savais bien que Thérèse et lui ne devaient pas s'en aller ensemble. Mais leurs routes, un moment séparées, ne tarderaient pas à se rejoindre ; leurs existences recommenceraient côte à côte. Et comment espérer qu'elles ne se confondraient pas un jour ou l'autre? Peut-être, probablement même, n'y avait-il pas encore d'amour déclaré entre eux. Mais plus tard? Si paisible qu'il fût d'imagination et absorbé par son travail, Marc ne pouvait pas rester insensible au charme de Thérèse, et Thérèse elle-même, si dévouée qu'elle fût à l'avenir des siens, comment ferait-elle pour résister à la puissance morale, à l'éloquence de Marc, si Marc se décidait à la conquérir?
Cette fatalité plusieurs fois entrevue m'apparut alors avec une telle évidence que je m'étonnai d'en avoir douté un moment. Il était là, devant moi, l'ami définitif, le futur maître de Thérèse. L'intermède d'intimité où s'était amusée la convalescente touchait à sa fin. Je n'avais qu'à céder la place à Marc, à me résigner ou à souffrir.
— C'est vrai que MlleRomée va me manquer beaucoup, répondis-je, mais j'ai idée que le travail ne me distrairait pas. Pourquoi me distraire, d'ailleurs? Il me semble que je trouverai une occupation meilleure à me remémorer cette charmante amie.
Cette occupation parut sans doute un peu suspecte à Marc.
— Je vous engage aussi, répliqua-t-il, à suivre d'un peu près les études de votre fils. Les méthodes de ses maîtres me paraissent défectueuses, je dois vous le dire ; ils demandent trop à la mémoire, pas assez à la raison, à l'initiative de l'enfant. Votre intervention pourrait rétablir l'équilibre.
— Vous me direz vous-même ce qu'il y aurait à faire pour Jacques, répondis-je. Je ne suis pas très au courant des nouvelles méthodes…
— Bien volontiers, répartit Marc. Et vous, n'oubliez pas que vous m'avez promis de me conduire à vos archives. Êtes-vous matineux? me demanda-t-il encore. Alors, venez me prendre demain à sept heures ; je piocherai mon Cassiodore en vous attendant.
Et comme je m'étonnais de cette façon d'entendre l'emploi de ses vacances :
— La pire corvée pour moi, me dit-il, serait de ne rien faire. Un peu d'archives le matin, une heure de chasse au document, cela vous met en joie pour toute la journée. Vous verrez comme c'est amusant, affirma-t-il en me serrant la main à la porte de son hôtel. Tout le reste peut manquer, voyez-vous ; le travail, c'est encore ce qu'il y a de meilleur dans la vie.