XX

Ce fut comme une autre vie qui commença pour moi le lendemain ; une vie en arrière, dans le souvenir. La réalité présente ne me touchait plus ; pas même la réalité qui se rapportait à Thérèse. Elle écrivait régulièrement à ma femme, et ses lettres, longuement commentées, étaient l'événement de la semaine. On lisait cette chère écriture, on en parlait devant moi ; je la lisais, j'en parlais aussi ; mais cette Thérèse récente n'ajoutait rien à la Thérèse qui vivait en moi, à celle dont ma piété entretenait l'image.

C'était à cette Thérèse-là que j'appartenais désormais. Toute autre société m'était devenue odieuse. Je m'étais emparé de sa chambre ; je m'y enfermais avec elle pendant des journées entières. La saison s'avançait, et il y avait des chances pour que nous ne trouvions pas de nouveaux hôtes ; j'étais d'ailleurs résolu à les écarter. Je passai là dans une claustration à peu près complète, comme dans une maison mortuaire après la disparition d'un parent proche, les premiers jours qui suivirent son départ. Assis dans son fauteuil, enveloppé de l'odeur légère laissée par ses cheveux et qui me rendait la sensation de sa présence, j'évoquais heure par heure les semaines précieuses que j'avais passées avec Thérèse. Ce qu'elle avait dit, ce qu'elle avait fait, la couleur de ses robes, la nuances de ses sourires, je revoyais, je réentendais tout.

Comédien sincère, pour mieux entrer dans la réalité, je me donnais la représentation minutieuse de nos conversations, de nos attitudes. Ce furent de prodigieux enfantillages, et je ne vous les confesserais peut-être pas, s'ils n'avaient pas contribué à la formation d'un état d'âme qui devait m'être si funeste!

L'idolâtrie n'est pas une forme exceptionnelle de l'amour ; peut-être même n'est-il pas de passion un peu forte qui n'arrive à ce paroxysme. Tout amoureux suppose plus ou moins un lyrique. Moi comme les autres, un peu plus peut-être, j'eus le pouvoir d'idéaliser, de transformer tout ce qui se rapportait à l'aimée. C'est ce qu'en exégèse amoureuse on appelle cristalliser, et l'inventeur du mot et de la théorie l'applique, je crois, aux débuts de la passion ; mais cette faculté ne se développa chez moi dans son plein qu'à la seconde période, quand le départ de Thérèse m'obligea de chercher des consolations ou des compléments à son absence.

Bientôt le souvenir ne me suffit plus. Je voulus de nouveau fouler les sentiers qu'elle avait parcourus. Les arbres qui avaient ombragé nos haltes, les pierres sur lesquelles elle s'était assise, me devinrent autant de buts de pèlerinage. Quand j'avais dépassé les dernières masures du faubourg de l'Aïroulat et que je touchais aux grands espaces libres, habités par les châtaigniers, je m'arrêtais, aussi ému qu'un dévot au seuil de l'église. Ces pentes gazonnées, ces abris de rochers, ces frondaisons éparses balayant les pelouses, c'était le sanctuaire de mon culte. Je m'asseyais à l'une des places où mon amie et moi nous avions accoutumé de nous asseoir, et, autant que je pouvais m'en souvenir, dans la posture exacte où je m'étais trouvé à côté d'elle. Je lui parlais, j'écoutais chanter dans le silence l'écho affaibli, l'écho charmant de ses paroles. La châtaigneraie, à cette époque de l'année, était déserte ; les feuilles mortes sur les sentiers empêchaient d'entendre le sabot des passants, du petit pâtre meneur de chèvres, de la vieille en capulet déteint qui filait sa quenouille en gardant sa vache le long des bordures. Ils m'épiaient de loin, s'étonnaient de me rencontrer chaque jour, s'inquiétaient de me voir parler tout seul, interpeller comme un sorcier les rochers ou les plantes.

Un de ces bergers, un boiteux à qui Thérèse avait fait quelquefois l'aumône, m'accosta un jour, s'informa de celle qu'il ne voyait plus avec moi. Il avait trouvé dans l'herbe, en promenant ses chèvres, quelque chose qui lui appartenait peut-être, et il m'exhibait, gâté par la rosée et la pluie, un gant en peau de Suède que Thérèse avait perdu en effet et que nous avions inutilement cherché ensemble. Cette relique ne me quitta plus désormais.

Mais mon idolâtrie en était arrivée bientôt à se passer d'objets matériels ; elle s'exerçait en esprit sur les perfections de Thérèse. Comme le dévot qui médite sur une parole ou sur un acte de son Dieu, je me dilatais, je me fondais dans la contemplation de mon amie. Pour entrer plus avant dans la possession de sa beauté, pour en atteindre la définition totale, je travaillais à me la représenter en détail ; je restreignais mon adoration pendant tout un jour à ses yeux ou à ses lèvres ; je m'appliquais à analyser les nuances les plus fugitives de ses regards ou de son sourire. Et c'était tout un paradis que m'offrait ainsi cette Thérèse une et multiple, que mon investigation patiente et enflammée diversifiait à l'infini.

A force d'analyser le charme de mon amie, de la célébrer, de la chanter, j'étais arrivé à un état d'hypnose chronique tout à fait étrange. Les pratiques de méditation et de contemplation par où j'avais travaillé d'abord à me procurer l'illusion de sa présence m'étaient devenues inutiles. Dès que cessaient les soins matériels, les occupations de ma vie, dès que je m'arrêtais de parler ou d'agir, et quelquefois même à travers mes paroles et mes actes, Thérèse m'apparaissait ; j'étais avec elle. Ainsi qu'il arrive aux âmes élues dans l'état d'oraison, quelque chose m'enlevait doucement à moi-même ; je me sentais porté dans un autre et meilleur élément, vers la Beauté et vers l'Amour. Et la source de cette félicité paraissait inépuisable ; les ondes de bonheur où je me répandais naissaient, se développaient d'un mouvement toujours égal.

J'ai peur de mal m'expliquer et que mes expressions vous paraissent trop fortes. Et moi, je les juge insuffisantes à traduire le paroxysme heureux où je me trouvais ravi. Ce don de moi-même à une autre avait presque la douceur d'un évanouissement, mais d'un évanouissement sans vertige et qui me laissait la pleine conscience de mon acte. Je mourais à moi-même, je mourais de minute en minute avec un sentiment toujours nouveau de repos, de quiétude, de concordance avec les aspirations, avec les lois de ma vie. Je me donnais sans fin, et ce pouvoir croissait de jour en jour ; j'avais franchi les limites du possible ; la porte du jardin mystique s'ouvrait devant moi ; devant moi, s'étendait, illimité, le Paradis de l'Extase. J'étais arrivé à une possession continue de Thérèse qui ne laissait presque rien à envier à la réalité. Je n'avais plus besoin d'évoquer son image ; elle habitait ma pensée ; elle s'imposait à mon sommeil. Je la voyais debout, en marche ; sa robe claire ondulait au rythme de son pas silencieux ; la tête un peu tournée de mon côté, elle m'invitait à la suivre ; ou bien elle se reposait assise dans son fauteuil de convalescente, songeuse, le menton incliné, dans son attitude familière. Et il me semblait saisir le mouvement de ses lèvres qui me parlaient, le son de sa voix, la tiédeur de sa main dans la mienne.

C'était dans le recueillement de sa chambre, de cette chambre où nous sommes, qu'elle m'apparaissait le plus nettement. En plein air, les contours s'atténuaient. Les bruits trop rapprochés, les mouvements de la vie l'écartaient, et une fois enfuie, décomposée, elle était quelquefois lente à revenir. Mais ici l'illusion était complète, et, — détail étrange qui aurait dû me mettre en garde, — les sens même y avaient une part, une part de plus en plus marquée.

Ainsi déviait peu à peu la tentative d'amour mystique où je m'étais engagé et que j'avais sans doute poussée au delà des limites humaines. L'excès de spiritualité me ramenait à la matière. Pour avoir voulu perfectionner la vision de Thérèse, mon idolâtrie avait fini par la trop matérialiser. Thérèse, ressuscitée âme et corps par mon extase, redevenait ainsi devant les yeux de mon esprit la Thérèse vivante, la Thérèse douloureusement, orageusement aimée, disputée par ma passion aux fatalités qui me la rendaient inaccessible. Je retombais dans mes anciennes misères et ma chute était plus profonde. J'éprouvais pour l'absente des regrets et des désirs que sa présence même n'avait pas suggérés, des désirs et des regrets plus violents parce qu'ils étaient moins purs. Plus libre avec l'image de Thérèse qu'avec Thérèse elle-même, j'avais laissé sans y prendre garde la volupté enflammer peu à peu et corrompre mon amour. Le mal était fait ; c'était fini de mon union psychique avec Thérèse. La vision avait appelé la réalité. C'était la réalité que j'appelais maintenant, que je voulais à tout prix.

Inefficaces à partir de ce moment, dérisoires, me parurent les suppléances par où j'avais réussi un moment à tromper ma passion. La force déchaînée du désir emportait comme de fragiles obstacles les trompe-l'œil, les artifices délicats où s'était attardé mon rêve. Et quoi! quelques lieues à peine me séparaient de celle que j'adorais, de la créature nécessaire à ma vie, et tandis qu'elle pensait à moi, qu'elle m'appelait peut-être, je restais là occupé à me leurrer de vaines apparences, à presser dans mes bras un fantôme! Je m'accusais alors, je méprisais mon idéalisme intempestif, je maudissais mes hésitations et ma faiblesse. Ma conscience se taisait, débordée. Seules, des considérations d'intérêt, la peur d'un casse-cou final m'arrêtaient encore. J'évitais de penser à une conclusion quelconque ; je fermais les yeux pour ne pas voir le précipice auquel je me trouvais acculé. Ma passion se démenait derrière cette vague frayeur, frêle obstacle qui me séparait de l'irréparable.

A défaut de Thérèse, c'étaient ses reliques, que je portais à mes lèvres ; c'était son gant, c'était la place de son corps sur le fauteuil, dans le lit, que je brûlais de mes caresses. Et ces folies en appelaient d'autres. J'écrivais à l'absente, je l'implorais en des lettres qu'un reste de sang-froid m'empêchait de porter à la poste ; je formais de vains projets de réunion avec elle ; j'en venais à souhaiter quelque malheur immédiat, une rechute de sa maladie, qui l'obligeât à retourner à Argelès. Une séance récréative de magnétisme à laquelle j'assistai par désœuvrement au Casino m'induisit à essayer le pouvoir de mon fluide pour l'influencer à distance, la contraindre à revenir. Plusieurs fois, et, le plus sérieusement du monde, je tentai l'expérience, je concentrai ma volonté pour l'envoyer à Thérèse en victorieux effluves. Et pendant des heures, pendant des journées entières, après ces tentatives, j'espérais, j'attendais son arrivée ; je calculais le temps nécessaire, les retards possibles des trains, et le cœur me battait chaque fois que l'omnibus de la gare roulait le long des rues, traversait la place. Je voyais Thérèse, je la rencontrais partout ; je me laissais prendre aux plus légères ressemblances. Une première fois au Casino, dans la salle du concert, une autre fois à Pierrefitte dans une calèche qui descendait de Cauterets, il me sembla la reconnaître et, dupe volontaire, je suivis pendant toute une semaine, jusqu'à me faire remarquer d'elle et des autres, une étrangère de l'hôtel de France qui avait un peu la tournure de mon amie.

Les lettres qu'elle continuait à écrire régulièrement à Cyprienne fournissaient une matière inépuisable à mes inquiétudes. Une dernière, qui me parut plus froide, me donna à réfléchir : elle m'oublie! pensai-je, et là-dessus ce fut toute une construction d'hypothèses. La jalousie me reprit ; la figure un moment écartée de Marc Échette me hanta de nouveau, plus haïssable. En même temps que mon amour pour Thérèse, ma rivalité contre Marc avait pris un caractère matériel. J'enrageais de ses contacts quotidiens avec mon amie, et si je n'allais pas jusqu'à soupçonner leur vertu, c'était assez pour me bouleverser, de penser aux rapprochements permis, aux poignées de mains, au bras offert et accepté, aux effleurements innocents du piano ou de la table. Mais peut-être y avait-il autre chose entre eux maintenant ; je le craignais du moins. Peut-être Marc l'avait-il pressée de se marier avec lui, et elle avait consenti ; les bans étaient publiés, le mariage consommé, qui sait? Chaque jour, pendant toute une semaine, je ne manquai pas d'aller au Cercle relever dans les journaux de Toulouse les communications de l'état civil.


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