Cyprienne fut la première à s'apercevoir de la discordance.
— Qu'avez-vous, André? m'interrogea-t-elle ; que se passe-t-il dans votre tête? Voilà plus de huit jours que vous ne m'avez pas dit un mot d'amitié. Bonjour, bonsoir, vous nous traitez, ma mère et moi, comme des étrangères. Rien ne vous intéresse d'ailleurs ; vous ne vous occupez de rien. Qu'avez-vous? Vous paraissez souffrant ; si vous l'êtes, dites-le ; on vous guérira ; vous savez que je m'entends à soigner les malades.
— Un peu de fatigue simplement, répondis-je.
— Ce sont vos courses à pied qui vous ont fait mal, reprit Cyprienne. Mais quelle idée aussi! Comme si vous ne pouviez pas rester tranquille!
— Tranquille? Et je ne le suis que trop. Vous ne voyez donc pas que c'est le désœuvrement qui me tue! Oh! si j'avais un métier!
— N'êtes-vous pas poète, archéologue, que sais-je encore? répliqua-t-elle.
— Ce n'est pas un amusement, c'est une fonction qu'il me faudrait.
La vérité était que je commençais à tourner autour d'un prétexte plausible d'aller à Toulouse. Et ce prétexte était déjà trouvé. Il s'agissait d'acheter une étude de notaire, et d'abord de terminer mes études de droit à la faculté de Toulouse où j'avais pris mes premières inscriptions. Comment justifier ce projet aux yeux de Cyprienne et de ma belle-mère? Je suis honteux de l'avouer, mais l'envie de partir me donna l'ingéniosité nécessaire. Les bonnes raisons d'ailleurs ne me manquaient pas. Je fis valoir les dangers d'une oisiveté prolongée, les tentations du Casino et du Cercle. Et je citais des noms à l'appui ; j'énumérais de récentes catastrophes.
Ma belle-mère secouait la tête. Tout cela était bon à dire, mais j'étais bien vieux pour prendre un état.
— Vieux, soit, répliquais-je ; cependant je suis déjà à moitié notaire. Avec quelques mois de stage chez un confrère et quelques inscriptions de plus à Toulouse, afin d'avoir un diplôme, je serai prêt à exercer.
— A Toulouse! s'exclamait Cyprienne. Alors me voilà veuve et vous voilà étudiant!
Je rassurai Cyprienne. J'expliquai qu'on m'autoriserait à préparer mes examens à Argelès. J'en serais quitte avec deux on trois voyages. Peu de chose en somme pour un résultat de cette importance. Et comme je les jugeai un peu ébranlées, la fille et la mère, je ne poussai pas plus loin ce premier avantage.
— Réfléchissez, leur dis-je, rien ne presse. Ce que j'en ferais, ce serait autant pour vous que pour moi, pour Jacques surtout dont l'éducation, si nous voulons la pousser un peu loin, sera une charge un peu lourde.
Ces dames y pensèrent si bien que ce fut ma belle-mère qui m'en reparla la première.
— Si ça ne devait pas vous éloigner trop souvent de nous, me dit-elle, et s'il y avait une étude à acheter à Argelès, on pourrait voir.
Justement il y avait une étude à acheter. Notre voisin, M. Dartigue, pensait à prendre sa retraite. Il m'en avait encore parlé la veille au Cercle. L'étude n'était pas des plus importantes, mais si peu que l'on continuât à bâtir près de la gare, et à spéculer sur les terrains, il y aurait des actes fructueux à passer.
Ma belle-mère était amorcée. Cyprienne résistait encore. Cette perspective de changement la déroutait. Elle se préoccupait de ce qu'on en penserait en ville. Il lui en coûtait de renoncer à notre façon de vivre, fermée et obscure, pour prendre un train de cérémonies et de visites.
Je lui laissai le temps de s'accoutumer à cette idée. Je feignais d'hésiter moi-même ; je poussais l'hypocrisie jusqu'à me plaindre des ennuis que me donneraient mes déplacements obligés à Toulouse. Je déplorais le supplice des restaurants, la tristesse de la chambre d'hôtel. Et j'invitais ces dames à m'accompagner, sachant bien qu'elles se refuseraient à ce supplément de dépenses. Une catastrophe imprévue, un trou de quelques milliers de francs creusé tout à coup dans les finances de ma belle-mère, trop crédule aux valeurs à gros intérêts, précipita la crise. Le notariat seul pouvait réparer la brèche. Il fut convenu que j'irais à Toulouse m'entendre avec ces messieurs de la Faculté pour mes examens. Après quoi, l'on ferait des ouvertures à MeDartigue.
La Toussaint approchait et l'hiver. Ces dames m'engagèrent à presser mon départ. Une fois entrées dans la combinaison, elles pointaient en avant, s'animaient à décréter l'avenir ; et, tout en calculant et en projetant, elles travaillaient à la réfection de ma garde-robe, elles inspectaient soigneusement le linge et les habits destinés au voyage. On m'avait donné des commissions pour Thérèse. On avait préparé des cadeaux. Il y avait entre autres souvenirs indigènes un pot de miel de Marsous et une provision de farine de blé noir pour faire des crêpes. J'y avais joint en mon nom une clarine de vache de fabrication ancienne et encore une de ces quenouilles en bois de frêne que les pâtres pyrénéens décorent de dessins rose vif et bleu pâle dans le goût arabe le plus pur.
Tout était prêt. C'était moi maintenant qui retardais le départ. Tant qu'il s'était agi de machiner ou de manœuvrer le piège où devaient tomber ma femme et ma belle-mère, mon ardeur scélérate ne s'était pas démentie. Mais aussitôt le succès de ma mauvaise action assuré, le remords m'était venu, le dégoût de ce que j'avais fait, la peur de ce que j'allais faire. J'avais pitié des innocents que je sacrifiais : pitié de Jacques, pitié de Cyprienne. Pauvre femme! Tous mes griefs contre elle, si légers d'ailleurs, ne m'étaient plus rien ; je ne voyais que ses qualités d'ordre, de fidélité, de dévouement. Ce lien entre nous, que je croyais si relâché, me tirait à elle au moment où je me décidais à le rompre.
Dix fois je fus au moment de renoncer à mon projet, de demander pardon à ma dupe. Je m'y serais décidé peut-être si mon secret n'eût appartenu qu'à moi seul. Chaque marque d'affection — même la plus insignifiante — que je recevais de Cyprienne, chacune des recommandations puériles et touchantes qu'elle me prodiguait au sujet de mon voyage me mettait le rouge à la figure. Je me détournais d'elle et de mon fils ; je n'osais pas les regarder en face.
Puis venait un nouvel assaut de l'Image et mes remords disparaissaient ; je ne pensais plus qu'au départ.
Je me souviens de la dernière journée.
C'était au commencement de novembre, un après-midi triste et doux infiniment. Jacques était là, en congé du jeudi. Il me donnait ses commissions pour Toulouse.
— Vous embrasserez Thérèse pour moi! me recommandait-il.
Cyprienne souriait. C'était affreux. Peut-être ne les reverrai-je jamais, pensais-je. Qui sait à quel désastre je cours. Et je me figurais ce qui se passerait après la catastrophe, la maison sans moi, sans rien qui rappelât que j'avais existé, sans un portrait au mur, sans un mot de souvenir sur les lèvres. Mon cœur se serrait. L'intimité des choses autour de moi, la cordialité des meubles, faisaient la désertion plus coupable, la séparation plus cruelle. Ils disaient, ces meubles choisis par moi, ces papiers aux couleurs déjà flétries, ils disaient l'illusion de l'entrée en ménage, le château de bonheur, le château fragile construit hier et sitôt détruit de mes propres mains. Un rayon du soleil couchant, un rayon jaune caressait les lilas déjà dépouillés de la terrasse ; par la porte à vitres, entr'ouverte, l'odeur de la saison nous arrivait, une odeur de feuilles mortes et de fleurs mourantes.
Quelque chose aussi se mourait en moi. Mes yeux se mouillèrent. Et, ce n'était pas seulement mon bonheur conjugal que je pleurais, mais encore mon amour pour Thérèse, ou du moins la première fleur de cet amour, le fantôme léger de la jeune étrangère, une Thérèse déjà disparue avec la tendresse voilée, la pudeur aurorale de ma passion naissante.
L'ombre du soir cachait mon trouble.
L'omnibus était là ; j'abrégeai les adieux.
— Télégraphie-nous en arrivant, recommanda Cyprienne. Et Jacques :
— N'oublie pas que tu m'a promis une arbalète.
Mon Jacques! ma Cyprienne!
Je partais et un Argelès crépusculaire défilait devant moi, un Argelès déformé par l'émotion de l'adieu ; les maisons, les jardins, la montagne au-dessus, m'apparaissaient avec les raccourcis ou les prolongements du souvenir, l'Argelès d'autrefois mêlé à l'Argelès d'aujourd'hui : une chose illimitée, vacillante dans le trouble et dans le rêve.
Mais une autre vision bientôt s'interposait, comme jalouse. Et, aussitôt revenue, elle me reprenait, me remplissait tout entier. Calculs, hésitations, regrets, s'évanouirent encore une fois. Triste jouet de la force imprudemment appelée par l'incantation de mon désir, frénétique et passif, je me laissai porter vers l'Image.