Thérèse m'avait quitté ; j'étais seul sur le banc ; je songeais. Et j'étais étonné, presque honteux, de ce que je trouvais au fond de ma pensée. Les amoureux, quels égoïstes! après tout, je n'étais pas mécontent de ma journée. L'intervention de Marc m'avait obtenu ce que je n'aurais jamais osé solliciter : l'aveu formel de Thérèse. Chez une jeune fille sage, réservée, d'une honnêteté scrupuleuse, cet aveu, même avec toutes les restrictions dont il avait été suivi, révélait un état d'âme que je n'aurais jamais soupçonné. Il fallait que la passion eût déjà profondément entamé les énergies de cet être délicat et fier pour que même dans le trouble d'un orage qui l'avait jeté hors de ses limites, elle eût répudié l'équivoque où sa pudeur s'abritait. Que de luttes elle avait dû soutenir, que de triomphes partiels j'avais dû remporter à mon insu avant qu'elle en fût arrivée là! Et cette victoire ne serait pas la dernière. L'antagonisme déclaré de Marc avait fait taire mes scrupules. Puisqu'il m'accusait, puisqu'il suspectait ma loyauté, à quoi me servirait de ne pas user de mes avantages? Il avait tenté de mettre l'ami à la porte ; tant pis pour lui, si l'amoureux rentrait par la fenêtre!
J'avais promis à Thérèse de ne plus lui parler de ma passion, je ne m'étais pas engagé à ne pas lui écrire. Aussitôt rentré chez moi, je me mis à l'œuvre : Pardonnez-moi, l'implorai-je, avec l'inconsciente rouerie habituelle aux amoureux, pardonnez-moi de m'adresser une dernière fois à vous. Le trouble où j'étais ce matin, l'égarement où m'avait jeté le spectacle d'une douleur dont je me reprochais d'être la cause, m'avaient ôté ma liberté d'esprit. L'excès de ma sensibilité a dû vous laisser croire que j'étais insensible. Vous pleuriez! Ah, qu'ai-je fait, malheureux et que ferai-je maintenant pour expier ces larmes? Hélas! je ne peux rien, et cette impuissance à vous consoler est mon plus cruel châtiment. Oh! pourquoi vous a-t-on bouleversée ainsi? de quel droit a-t-on essayé de désunir deux cœurs qui ne peuvent pas vivre l'un sans l'autre? Nous séparer? Mais la persécution est un lien de plus entre nous. Que nous importent les mauvais propos des indifférents, les calomnies des envieux, les sévérités des pédants et des cuistres? N'avons-nous pas pour nous le témoignage de notre conscience? Courage donc, chère amie, ne vous laissez pas abattre par l'épreuve. Les préventions injustes s'effaceront, vous retrouverez le calme et la dignité de votre vie. Celui qui vous a offensée est déjà prêt à vous demander pardon de son erreur. Marc me déteste ; mais il a intérêt à vous ménager. Marc est votre ami, et moi je suis votre esclave. Qu'avez-vous à craindre? L'excès seul de mon amour pourrait être un danger pour vous ; mais si je m'oubliais, un signe de vous, une parole suffiraient pour me rendre la raison. Je vous en prie, ma chère Thérèse, revenez à vous, ne vous tourmentez pas d'un incident où il n'y a de grave que votre souffrance. Faites-moi cette grâce de me laisser voir de nouveau sur vos lèvres ce sourire qui est devenu nécessaire à ma vie!
A ce soir, Thérèse! à demain! à toujours!
La lettre composée, je m'ingéniai à la copier en tout petits caractères sur un papier assez mince pour qu'il me fût possible de le glisser dans la main de Thérèse.
Je n'étais pas tout à fait novice dans cette manœuvre ; mais je redoutais l'ingénuité de ma complice. Comment l'avertir, ou, si je ne l'avertissais pas, comment éviter l'explosion de sa surprise?
La nécessité de me tenir prêt à ce geste menu et redoutable, m'empêcha, le soir venu, de sentir la gêne de me retrouver en présence de Marc chez les Romée. Marc était d'ailleurs plus troublé que moi. Le pauvre garçon était encore tout endolori du coup qu'il avait été contraint de porter à Thérèse. Et vraiment, elle était ce soir-là pâle et défaite à un point qui aurait dû m'apitoyer sur elle, me faire renoncer à mes mauvais desseins. Mais cette pensée ne me vint même pas. Mon cœur était fermé ; mes facultés, mes sens étaient tendus uniquement vers l'action. Je ne voyais de Thérèse que la main qui devait prendre le billet. Le reste n'existait pas.
Je guettais l'occasion, je préparais le piège, et, chaque fois, Thérèse déjouait innocemment mes stratagèmes. Je ne parvins à glisser le papier dans ses doigts qu'en lui donnant la poignée de mains du départ. Et peu s'en fallut qu'on ne nous prît. Elle hésitait ; je dus y revenir à deux fois pour l'obliger à garder mon écriture.
Marc avait pris congé une minute avant. Je le rejoignis dans la rue. Je tenais à fixer nos nouveaux rapports, à les ramener au pied de paix autant qu'il me serait possible.
Je m'excusai d'abord de la façon dont je l'avais accueilli le matin. La communication qu'il venait me faire était de celles qu'un honnête homme ne peut pas écouter de sang-froid. Plus tard, cependant, à la réflexion, j'avais mieux jugé son initiative, et MlleRomée, avec qui j'en avais causé ensuite, avait achevé de me convertir. L'honneur de notre amie devait passer avant tout. Je ne me défendais certes pas de l'aimer ; elle-même, depuis que Marc lui avait ouvert les yeux, n'ignorait pas la nature du sentiment que j'avais pour elle. Mais ce sentiment était assez désintéressé, assez pur, pour se soumettre à toutes les convenances, à tous les sacrifices. Je n'avais pas la prétention de supplanter Marc auprès de MlleRomée ; je ne réclamais qu'un droit égal au sien à me dévouer pour elle.
Marc m'avait écouté jusqu'au bout sans objection, mais sans enthousiasme. Ma soumission trop prompte, trop complète peut-être à son gré, le laissait méfiant. La transaction qu'il n'avait pas osé refuser aux larmes de Thérèse, n'était pas de son goût. Il ne se donna pas la peine de me le cacher.
— Vous dévouer à MlleRomée? me dit-il, mais il me semble que vous ne vous appartenez pas tout à fait. Non, tout cela est faux, convenez-en, tout cela est absurde. Il aurait mieux valu que vous partiez. Pour MlleRomée comme pour vous, c'était la solution la plus digne, j'ajouterai que c'était la seule efficace. En restant à Toulouse, en revoyant tous les jours celle que vous aimez, vous vous exposez et vous l'exposez du même coup à de nouveaux périls. Je n'ai pas autant d'expérience que vous de l'amour ; j'en ai vu assez cependant pour savoir qu'il est, de sa nature, irréductible. Je crois à la sincérité de vos résolutions, à la loyauté de votre parole ; mais devant l'entraînement de la passion, que peuvent ces obstacles? Mes conseils vous sont suspects, je le sais ; c'est un rival qui vous les donne, je n'en disconviens pas ; pourtant ce rival est un honnête homme ; son bonheur fût-il au bout d'un mensonge, il est incapable de mentir. J'ai peur de vous, c'est vrai, mais j'ai peur pour vous aussi.
Marc réfléchit un moment ; puis, se tournant vers moi :
— Avez-vous la foi, monsieur Lavernose? me demanda-t-il.
— Je l'ai eue, lui dis-je.
— C'est un grand malheur que vous ne l'ayez plus, me répondit-il. La religion est la force des faibles. Si je n'avais pas confiance en moi, si je ne croyais pas à l'efficacité de mes principes, je n'hésiterais pas à recourir à la discipline catholique. Allez voir les prêtres, monsieur Lavernose, agenouillez-vous dans un confessionnal, prosternez-vous au pied d'un autel. La foi vous reviendra peut-être. Essayez!
— Vous vous exagérez le danger, cher monsieur, répliquai-je. Pourquoi serais-je plus tendre à la tentation aujourd'hui qu'hier? Il y a amour et amour. Le mien n'est peut-être pas tel que vous l'imaginez. Rassurez-vous donc et comptez sur moi. Le jour où je m'apercevrais d'un danger à courir pour MlleRomée, je n'hésiterais pas une minute ; je partirais sans retourner la tête, je prononcerais contre moi-même la sentence d'exil.
— A la bonne heure, répondit Marc. Seulement, dans le cas où votre illusionnisme chronique troublerait la netteté de votre jugement, permettez-moi d'ajouter ma clairvoyance à la vôtre. Ce sera peut-être plus sûr.
Je ne jugeai pas à propos de relever la menace.