XXXV

Il n'est rien de tel que les contemplatifs, les irrésolus, s'ils sortent par hasard de l'hésitation et du rêve, pour aller jusqu'au bout de leurs folies, pour se lancer à fond dans les pires aventures. Je n'arrivai pourtant pas à ces extrémités sans quelques transitions d'inquiétude et de souffrance. Sans doute les premiers pas étaient faits depuis longtemps. Mon départ d'Argelès en désorientant ma vie, en m'enlevant la tutelle de l'habitude, m'avait mis hors d'état de lutter contre moi-même. La passion me tenait, je n'avais pas cessé de lui céder un peu chaque jour. Seule, la nécessité de sauver les apparences avait ralenti ma chute. En mentant aux autres, je me mentais un peu à moi-même, et, grâce à l'illusion de ce mensonge, certains restes de délicatesse, des retours intermittents de scrupules, enrayaient encore par moment la force supérieure dont je subissais l'impulsion.

Ce léger obstacle n'existait plus désormais. Pour la première fois, je me trouvais nu et désarmé en face de la passion. Ce tête-à-tête me déroutait quelque peu. Le cas était nouveau pour moi ; il m'obligeait à réfléchir. Je ne m'étais pas trop ressenti jusqu'à ce moment-là, dans la conduite de ma vie, de la banqueroute déjà ancienne de ma foi religieuse, ni de la pauvreté des idées philosophiques par où j'avais tenté d'y suppléer. A défaut de règles certaines, une sorte de correction naturelle m'avait préservé des écarts graves. Un caractère plutôt timide, un tempérament sans exigence avaient favorisé cet équilibre. Quoique tendre aux tentations, j'avais été un célibataire assez rangé en somme, et un mari irréprochable. Même dans l'aventure où je me trouvais actuellement engagé, malgré les imprudences déjà commises, je ne m'étais pas encore avancé au point de ne pouvoir pas battre en retraite.

Maintenant je touchais à la limite extrême. Un pas de plus, et je devenais un réfractaire, un irrégulier du monde et de la famille, je me déclassais. Terrible affaire pour un égoïste. J'hésitai. Ce n'était déjà plus l'honnête homme qui luttait en moi, c'était le civilisé. Toutes les forces de résistance accumulées par la tradition, par l'hérédité, se débattaient confusément, faisaient tête à la barbarie, au retour offensif de l'instinct. Avant de céder, avant d'agir, je voulus regarder jusqu'au fond de mon acte, l'examiner jusqu'aux dernières conséquences.

Je vous ai dit quels projets j'avais formés en choisissant mon nouveau domicile. L'image d'une Thérèse en délire, désertant le devoir pour se réfugier dans mes bras, m'avait entraîné. Et la tentation durait encore. Cependant il fallait prévoir les heures qui suivraient cette minute sublime. Avec un être de fierté et de droiture comme mon amie, je ne pouvais pas compter sur un de ces compromis qui mettent le respect humain d'accord avec le plaisir. Si Thérèse se donnait, elle se donnerait toute et je devrais, à mon tour, me donner tout à elle. C'était l'enlèvement, l'expatriation, l'exil. Grosse histoire! Ici la question morale se compliquait d'une question matérielle. Ce n'était pas tout de fuir ; il fallait vivre. Je ne pouvais pas m'en aller comme un voleur, les mains garnies des dépouilles de ma femme et de mon fils. Et alors, quel gagne-pain chercher, quel métier prendre? Avec ma pauvre tête de songe-creux, avec mon incapacité chronique de vouloir et d'agir, c'était la misère à bref délai. J'en serais réduit à me faire nourrir par ma maîtresse, à vivre de ses leçons. Belle perspective! Ah! oui, certes, il valait la peine d'y réfléchir.

Je me souviens encore du lieu et de l'heure de ma délibération. C'était le surlendemain de mon retour à Toulouse, après le premier repas pris dans mon nouveau logement. La tristesse des plats réchauffés qu'on m'avait portés du restaurant, l'hostilité de la fumée qu'exhalait à rebours la cheminée récalcitrante, et, plus persuasive encore, l'âme imprégnée aux étoffes, l'âme discordante et mélancolique des ménages illégitimes campés là avant moi, tout me conseillait le retour à Argelès, la reprise de la vie familiale. Il était temps encore. Thérèse m'avait délié, Cyprienne ne savait rien. J'étais libre. Mais, plus éloquente que la paresse, la passion parlait à son tour ; l'orgueil de la vie, la luxure, me tiraient en avant, vers l'accomplissement intégral de mon rêve. L'image de Thérèse m'appelait, ardente et douloureuse, et dans ses yeux meurtris, sur ses lèvres crispées, m'apparaissaient les stigmates du supplice qu'elle endurait à cause de moi, des tortures de l'absence! Sollicité en sens contraire par ces deux formes de mon égoïsme : la passion et la prudence, je ne savais à quoi me résoudre. Je sortis. Marcher soulage les indécis ; c'est comme un acte de volonté plus facile, en attendant l'autre.

Mon habitation touchait presque au sommet du coteau qui fait un premier socle à la Colonne. De là-haut, la vue s'amplifiait tout à coup, embrassait une étendue immense. Au delà de Toulouse, au delà des faubourgs et des banlieues, les campagnes s'étalaient en un ordonnance panoramique ; une rivière, un canal, un fleuve les sillonnaient ; les rubans blancs des routes, la ligne inflexible desrailways, le linéament imperceptible des chemins, emmaillaient de leurs réseaux la monotonie verte des emblavures. Des îlots de maisons, des silhouettes de clochers désignaient les hameaux et les villages. Des départements, des provinces tenaient dans le vague fourmillement de l'horizon. Et c'était tout un royaume étranger qu'appelait, dressée comme sur des fumées de songes, la barre tumultueuse des Pyrénées.

Je regardais, et l'écrasement de la comparaison ramenait à de plus justes limites mon être que la passion avait enflé et dilaté outre mesure. La large tranche d'humanité en spectacle devant mes yeux, et l'humanité morte, en recul, évoquée par les monuments de l'autrefois, tout ce grouillement d'existences, rapetissait l'importance de ma destinée, épave après tant d'autres, emportée dans la course de ce flot sans rivages. L'exemple des violences pour toujours refroidies, m'invitait, par la certitude de l'inévitable apaisement final, à modérer l'exaltation de mes sentiments actuels. L'à quoi bon de la souffrance et du bonheur et de tout, se posait en face du nivellement universel, et la leçon devenait plus éloquente encore, administrée par les cyprès et les marbres du cimetière étagé près de moi sur la pente de la colline : ville du sommeil tassée et silencieuse, opposée à la cité vivante qui étalait au-dessous l'orgueil de ses clochers, la rumeur de ses carrefours.

C'était une après-midi de février presque tiède avec des percées d'un soleil languissant dans un ciel laiteux, fumant de vapeurs et de brumes. Les souffles espacés de l'autan me portaient par bouffées les voix éparses de Toulouse : roulement des voitures, grondement des chaussées lointaines. Un merle près de moi s'était mis à chanter ; ce n'était pas encore sa chanson de printemps, le son de flûte ardent et velouté qui dit si bien l'ivresse de la saison amoureuse, mais un appel timide, un balbutiement d'une tendresse ingénue, jeté peureusement à la lisière d'un bosquet. Un air de danse sortait en même temps d'une guinguette voisine où festoyait une noce pauvre ; des couples d'invités s'ébattaient au jardin dans les entr'actes du quadrille ; on entendait le grincement d'une balançoire, le choc des palets de bronze dégringolant dans les trappes d'un jeu de tonneau. Puis ce fut, autour de l'obélisque de brique, la promenade à pas distraits, ignorants de l'histoire, de quelques fantassins désœuvrés. La claquette d'un marchand de plaisirs résonna un moment en appel, et s'éloigna presque aussitôt comme effrayée de la solitude environnante ; le violon de la noce grinça ensuite en mesure le long de la rue penchante et disparut avec le mince cortège à l'entrée du faubourg.

Et la vie humaine fit silence.

Le soir tombait. Les cloches parlèrent à leur tour. Par-dessus la houle des maisons naufragées dans l'obscur, les églises entrèrent en colloque. Pareils à des oiseaux nocturnes, les carillons prirent leur essor, planèrent un moment sur la ville. Bientôt leurs voix se mêlèrent ; le gazouillement fêlé des cloches de couvent sonneuses de cantiques s'éparpilla en bruine, traversé par les lentes, les graves prières, que versaient à larges ondes les basiliques énormes agenouillées dans la paix crépusculaire : Saint-Étienne, Saint-Sernin. Et ces bouches l'une après l'autre se fermèrent. Les cloches se turent ayant annoncé le mystère. Et le mystère commença.

Très vite, les lointains s'effacèrent ; les linéaments des choses s'anéantirent de proche en proche, se perdirent en de vagues fumées. La ville et la campagne, la colline et la plaine se fondirent en l'unité abstraite de l'espace. Seul, un moment, dans cette déroute universelle de la vie, le cimetière garda sa figure. Plus rigides maintenant, plus expressifs, sur la lividité du ciel, les cyprès s'érigeaient, noire armée, gardienne des blancs sépulcres. Un versant de la colline funèbre me regardait, penchait vers moi ses sillons de verdure et de pierre. C'était une enclave nouvellement ajoutée au grand enclos ; les tombes neuves se pressaient, s'étouffaient, appuyées l'une à l'autre comme une foule attentive.

Et voilà que cette vision commençait à me troubler. Ma méditation finissait en angoisse. La solitude nocturne me serrait le cœur. Et tout mon effort de la journée vers la retraite et vers la sagesse se résolvait en un appel impérieux à la vie, en un recours immédiat à l'amour. De cet abîme de la douleur humaine sur lequel je venais de me pencher, une seule douleur me revenait et c'était la mienne ; de tous les souvenirs, de toutes les images évoquées, je n'avais plus dans la pensée, devant les yeux, que le souvenir, que l'image de Thérèse. Ce fut une subite, une inarrêtable déroute. Les objections fuyaient, les résistances s'effondraient sous l'assaut des regrets et des désirs. Qu'avais-je à calculer? Thérèse était là, à quelques pas de moi, et je délibérais! Oh! la voir, la voir d'abord! Après il serait temps de prendre un parti.


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