Et ce fut une suite de journées pareilles : des matinées lentes de rêvasserie sous les couvertures, des après-midi d'attente, traînés comme un boulet au pied, usés tant bien que mal en des flâneries maussades, en des visites minutieuses et indifférentes à mon jardin, en d'interminables étapes sur les grand'routes, vers quelque auberge de village. Comme les voleurs ou les gens de mauvaise vie, j'épiais avidement la tombée de l'ombre, le retour du crépuscule. Je descendais alors vers l'embuscade. Thérèse allait venir. Sur les légers indices rapportés de ma rencontre de la veille, sur les menus changements que j'avais cru saisir dans sa démarche, dans son attitude, j'avais, pendant mes insomnies de la nuit, pendant mes demi-sommeils de la journée, imaginé des états d'âme, supposé une progression d'abattement, de désespoir, que j'avais hâte de vérifier, de soumettre à un nouveau contrôle. Quand je verrais mon amie à bout de forces, prête à succomber, j'interviendrais, je lui tendrais la main. Mais l'heure tardait. Après quelques semaines d'enquête, il me sembla même, un certain soir, que les mauvais symptômes s'atténuaient au lieu de s'aggraver. Il y avait moins d'inharmonie dans les mouvements, moins de disgrâce ou de lassitude dans la démarche de Thérèse. Je la suivis, et m'étonnai de la voir s'arrêter un moment devant un étalage de modiste. Plus loin ce fut une autre surprise. Au lieu de rentrer au plus court par la rue, elle alla devant elle jusqu'au Pont-de-Pierre, et tourna vers le quai. Un reste de crépuscule flottait au couchant sur les ramiers, — les plantations de peupliers, — qui bordent la Garonne. Il faisait doux ; un souffle presque tiède agitait la flamme des becs de gaz dont la clarté se prolongeait, reflétée au fil de l'eau. Les ateliers de la manufacture de tabac se vidaient, jetaient sur le quai des troupes bavardantes de cigarières, et, dans les saules, au bord du fleuve, une chouette chantait. Il y avait quelque chose de mystérieux en l'air, un frisson précurseur de la saison nouvelle. Et il me semblait que Thérèse, en arrêt devant l'horizon du fleuve, écoutait ces conseils chuchotés à voix basse, cette invitation à revivre, à se préparer à la fête de l'imminent avril.
Elle m'oubliait déjà peut-être. Et n'était-ce pas ce qui pouvait arriver de mieux dans l'intérêt de notre avenir à tous les deux? N'était-ce pas ce que j'aurais dû souhaiter? Oui, sans doute, mais c'était aussi le triomphe de Marc ; et c'est à quoi ma jalousie ne pouvait pas se résoudre. Je consentais bien à rendre Thérèse à elle-même ; la rendre à Marc, jamais!
Jugez de mon saisissement quand je le vis arriver par le quai et aborder mon amie. L'attendait-elle? J'eus un tel coup au cœur que je faillis me trahir. Ils étaient tout près de moi, mais si animés à leur colloque, qu'ils ne se doutèrent pas de ma présence. Leurs voix presque mêlées m'arrivaient ensemble ; mon trouble seul m'empêcha de saisir le sens de leurs paroles. Ils remontaient le quai. Je les suivis. Une ou deux fois, je vis Marc se pencher vers Thérèse ; leurs têtes se touchaient. Que lui disait-il? C'était comme un débat entre eux ; Thérèse avait des hochements de refus, Marc des gestes d'impatience. Au coin de la rue du Pont-de-Tounis, Thérèse tendit la main à Marc qui revint sur ses pas, me croisa sans me voir. Et moi, sans me donner le temps de réfléchir, je me jetai à la poursuite de Thérèse.
Qu'allais-je lui dire? Je n'en savais rien, mais il fallait que je lui parle.
— Vous? dit-elle en m'apercevant ; et elle se reculait, tremblante.
— Oui, c'est moi, lui dis-je. Est-ce que je vous ferais peur maintenant?
Et elle :
— Malheureux! Pourquoi êtes-vous revenu? Que voulez-vous de moi? Thérèse est morte.
— Morte pour moi, lui répondis-je, mais pas pour Marc. Il me semble que vous étiez assez vivante avec lui, tout à l'heure. Je vous dérange, n'est-ce pas?
— Taisez-vous! taisez-vous! me commanda Thérèse. Mon Dieu! est-ce vous qui me parlez ainsi?
Elle marchait en me répondant, elle essayait de fuir, d'échapper à mes mains tendues vers elle. L'obscurité me cachait son visage ; je ne la voyais pas, je l'entendais ; et cette voix me bouleversait comme une voix d'outre-tombe.
— Thérèse, lui disais-je, Thérèse, pardonnez-moi ; mais j'ai cru mourir en vous rencontrant avec Marc! Pardonnez-moi ; je me suis trompé, ce n'est pas vrai, n'est-ce pas, que vous me trahissiez? Vous m'aimez encore? Oh! dites-le-moi, je vous en prie, parlez si vous voulez que je vous quitte!
Elle ne me répondait pas. Elle s'obstinait à passer, à m'écarter de son chemin.
— Pardonnez-moi! insistai-je ; j'ai manqué de parole ; j'ai eu tort, je n'aurais pas dû revenir. Je n'ai pas pu m'en empêcher. Depuis quinze jours je vous suis, je vous guette, je suis là dans la rue quand vous passez, le soir quand vous faites de la musique, je suis là encore. Pardonnez-moi, Thérèse, ne me renvoyez pas, je vous en supplie. Un mot, que j'entende encore votre voix. Après je m'en irai.
— Mais c'est odieux, ce que vous faites, me dit-elle ; on peut nous voir ; partez! Ne vous acharnez pas après moi, c'est inutile ; tout est fini entre nous.
— Ne me dénoncez pas au moins ; jurez-moi de ne dire à personne que vous m'avez rencontré. Je ne vous tourmenterai plus, je n'essaierai pas de vous revoir, je vous le promets.
— Soit ; mais partez, dit-elle.
Des gens venaient vers nous. Je la quittai, je disparus dans la nuit.