Sa première anecdote sentimentale — et la plus importante, sous son air léger, puisque elle devait un jour fixer sa vie, — Elpémor la situait à Marseille, dans un salon cossu de la rue Saint-Jacques.
Il avait à cette époque environ treize ans. Sa mère, veuve depuis peu, l’emmenait à Bône, où elle allait rendre visite à un oncle infirme. De passage à Marseille, leur bateau ne partant que le jour suivant, ils avaient été les hôtes des Ricard, grands bourgeois enrichis par le commerce, amis des Elpémor et très lointainement leurs alliés.
La fille de ces bourgeois sortait du couvent. C’était une personne fraîche et pleine d’entrain. Elle faisait fête à Georges, l’accaparait, courait avec lui toute la ville sous la conduite d’une vieille servante qui soufflait à suivre, le fourrait de gâteaux, de chocolat, et ne le ramenait qu’à l’heure du dîner, saturé de fatigue et de friandises.
Le soir, dans le salon, elle s’asseyait auprès de lui sur le canapé, lui montrait des dessins et des gravures. M. Ricard était au cercle et les dames causaient. Le clair de lune blanchissait la maison d’en face. Dans la conversation, MmeElpémor demandait à MmeRicard si elle et son mari ne songeaient pas à l’établissement de Denise. La jeune fille se tournait alors vers l’enfant et, d’un geste répété de sa petite main, lui signifiait plaisamment : « Vous et moi ! »
Le jour suivant, il prenait le bateau pour Bône ; mais ce badinage l’avait frappé : il devait, par la suite, y penser souvent.
Des années passèrent. En sortant du collège, Georges entreprit de conquérir sa licence en droit, sans intention spéciale, et d’ailleurs sans goût, simplement parce que sa mère l’y poussait et que lui-même ne se sentait attiré vers aucune Ecole. Le jeu le captivait, les filles l’amusaient, il avait tout à fait oublié Denise, mais il aimait la poésie d’un amour ardent. Maître à vingt-et-un ans de son patrimoine, il le jugea trop mesquin pour pouvoir en vivre. A peine s’agissait-il de cent vingt mille francs, dont les trois quarts en terres qui rapportaient peu. Il ne mit pas quatre ans à en voir la fin. Un matin d’octobre, il se présenta chez sa mère et lui annonça paisiblement qu’il était ruiné.
Cette femme pleine d’expérience n’en fut pas surprise. De père en fils, tous les hommes de sa famille débutaient ainsi, et Georges, comparé aux plus intrépides, avait montré quelque mesure dans le gaspillage. Après la scène traditionnelle, et qu’elle abrégea, elle accepta les dettes courantes, promit une pension, mais imposa comme condition le choix d’une carrière. Georges lui demanda de l’y aider. Un mois après, M. Ricard, consulté par elle et qui goûtait à s’entremettre un bonheur naïf, appelait le jeune homme à Marseille chez un courtier maritime de ses amis.
La maison des Ricard lui étant ouverte, il y sonna le premier jour en enfant perdu. Quelle ne fut pas sa surprise de s’apercevoir que le cœur de Denise battait pour l’homme fait comme il avait battu pour le collégien ? Des présents lui parvinrent à son hôtel. Un mot, toujours signé, les accompagnait, et les cadeaux n’étaient que de sucreries, ce qui leur enlevait toute portée gênante. Denise, les premiers temps, les offrait sans trouble ; mais du jour où, par gaîté, Georges l’embrassa, elle se considéra comme sa fiancée.
Lui, pourtant, la voyait sans aucun amour. L’âge, en la mûrissant, l’avait affinée, elle était grave, adroite et fort jolie, mais il n’arrivait pas à priser une âme qui ne devait qu’à l’absence de tout relief sa considérable étendue. La charité, la douceur de Denise donnaient le même ennui qu’un jardin de roses. Sa patience était sans borne et toujours égale. Vers sa vingtième année, elle avait voulu entrer au couvent. Conjurée par son père d’y renoncer, elle avait abandonné ce fervent dessein à condition qu’on lui permît de demeurer fille. Tout en elle rappelait qu’elle l’avait formé. Sa passion de souffrir était si grande qu’elle allait au-devant du sacrifice comme autrefois les saintes vers les lions couchés.
Elle disait à Georges :
— Plus tard, mon chéri, quand vous me ferez du chagrin, promettez-moi que vous ne resterez jamais plus de trois ou quatre jours sans rentrer !…
Elle se frottait contre sa joue pour sentir sa barbe et, quand il l’embrassait, elle soupirait.
Plusieurs mois s’écoulèrent sans qu’il prît parti. Sensible à cet amour qu’il voyait si fort, il se faisait difficilement à l’idée d’épouser une femme vers laquelle il ne se sentait pas attiré. Mais le bureau du courtier maritime absorbait son temps, et surtout ce qu’il y faisait l’ennuyait. Denise représentait l’indépendance. Georges était de ces hommes qui ne désirent qu’elle, persuadés que leur destin ne peut s’accomplir par les voies communes du travail. Ou la fortune la leur apporte, ou alors ils souffrent. La devoir à un effort leur paraît vulgaire, et aussi bien se figurent-ils que, faute d’aptitude, il n’est pas en leur pouvoir de la conquérir.
Le désir de la dot et d’une libre vie finit par balayer ses hésitations. Mais il avait compté sans M. Ricard. Le refus de celui-ci fut catégorique. Il sembla même que le projet formé l’offensait.
Denise, folle de chagrin, aurait suivi Georges, obtenu par le scandale en quarante-huit heures l’agrément refusé à ses pures instances. Encore eût-il fallu qu’il choisît une route et l’invitât avec les mots que les femmes comprennent à s’y engager sur ses pas. Piqué de la raison qu’il devinait (la différence de fortune laissée dans l’ombre et remplacée par une défaite assez peu sincère), il se serra sous son amour-propre humilié, ne lui demanda rien et disparut. M. Ricard mourut quatre mois après : alors elle lui fit signe et il l’épousa.
Le bonheur vint à lui naturellement.
Un poète en liberté de flatter ses rêves, disposant à Paris d’un pied-à-terre, dans une campagne privilégiée d’une demeure aimable, et assez riche pour y vivre selon ses goûts, ne s’occupe pas de l’accessoire, voit ses vœux comblés, jusqu’au jour où l’habitude fait renaître en lui l’ambition de satisfactions plus intimes.
Elpémor n’atteignit qu’après de longs mois le point vraiment critique de cette expérience.
L’affection de Denise, presque maternelle, suffit d’abord à l’empêcher de désirer mieux. Son égoïsme se plaisait à être entouré, cultivé comme un parterre exigeant des soins par un jardinier délicat, prévenu dans ses caprices et immédiatement satisfait. Le bien-être l’élevait à la pure sagesse, qui n’est que le mépris de l’inaccessible. La forme d’existence qu’il avait rêvée, — large et féconde, méditative et pleine d’harmonie, — il était reconnaissant à sa tendre femme de la lui avoir procurée, et le lui témoignait, à défaut d’amour, avec une sollicitude ingénieuse.
Mais lorsqu’elle fut enceinte il se lassa d’elle.
En proie aux accidents d’une grossesse pénible, Denise ne sut pas être de ces vaillantes qui mettent leur point d’honneur à n’en rien montrer. Les fréquents malaises qu’elle éprouvait, la solitude où la laissaient les absences de Georges, qu’elle ne pouvait accompagner comme elle l’eût voulu, accentuèrent dès le début jusqu’à la fadeur la sensibilité parfois maladroite de sa nature affectueuse et sans énergie. Il eût fallu la soutenir et la caresser : Georges l’abandonnait à sa dépression, ou l’exhortait nonchalamment, en cherchant une rime, quand sa mélancolie devenait trop sombre.
Occupé de ses travaux et de ses lectures, il ne supportait pas d’en être distrait ; en requérant de lui certaines complaisances, alors qu’elle lui devait la paix de l’esprit, elle lui semblait outrepasser le contrat tacite sur lequel ils avaient fondé leur union.
A la rancune de sa quiétude dérangée, vint bientôt se joindre un dégoût physique de cette femme que son état exceptionnel privait de toute grâce et qui s’alanguissait sur son épaule comme une petite fille. Il ne pardonnait pas le ridicule et lui en trouvait, appréciait dans l’amour un jeu brillant, une passe étourdissante entre des corps prompts, et leurs rapprochements lui semblaient ignobles. Pour être supportable à sa vue blessée, elle aurait dû se renfermer avec componction dans la dignité des matrones. Mais elle n’y pensait pas et ne l’aurait pu. Le sentiment de sa faiblesse et la peur de vivre, les aspirations mal définies et pleines d’amertume qui lui avaient fait autrefois désirer le voile, la jetaient dans les bras de son mari comme ils l’auraient précipitée aux pieds de Jésus. Lorsqu’il faisait mine de s’éloigner, elle lui reprochait sa froideur d’une voix chagrine, ou avec un accent de résignation qui le détournait d’elle davantage.
L’enfant parut devoir les réunir. Elpémor était vain que ce fût un fils. Denise le crut gagné à sa propre cause lorsqu’elle le vit s’intéresser avec bonhomie à ce petit être insensible. Il l’élevait entre ses mains, le portait au jour, essayait de le distraire ou de l’endormir et revenait en souriant embrasser sa femme. Mais, bien qu’il s’y méprît, c’était sans tendresse : il n’aimait que son orgueil à travers son fils et remerciait en elle une servante adroite.
Denise l’aurait compris, se serait méfiée, si l’instinct maternel, dès les premières heures, ne l’avait placée hors du monde. Un peu de réflexion, le souci élémentaire de son intérêt lui auraient fait choisir une nourrice pour Claude. Elpémor ne pouvait voir avec bienveillance qu’elle en remplît elle-même les fonctions. Mais elle ne pensa pas à le consulter et sacrifia son sein naturellement. Lorsque la vie de son enfant aspirait la sienne, une telle félicité gonflait son cœur qu’elle aurait regardé comme une folie de se mettre en peine d’aucune autre, celle-ci lui paraissant les résumer toutes.
Ainsi acheva-t-elle d’indisposer Georges. Elle le laissa se détacher et s’éloigner d’elle, alors que, plus adroite, elle l’aurait gardé. Ou l’inspiration lui fit défaut, ou simplement, par nonchalance et confiance aveugle, elle en négligea les conseils, au sein d’un bonheur sûr comme une rade profonde environnée de paysages assez captivants pour ne jamais faire désirer l’au-delà des caps. Peut-être un signe de Georges aurait-il suffi à la faire réfléchir et à l’éclairer : mais il n’en donna point, il semblait heureux, et elle s’en réjouit innocemment, sans s’aviser du grand malheur qu’il le fût sans elle.
Car, à la vérité, rien ne lui manquait, et il pouvait sonder sa félicité sans y découvrir aucun vide. Denise, dans les besoins de son existence, n’avait jamais compté que comme un moyen. Assurément, elle l’avait impatienté, mais beaucoup plus par sa prétention d’être une fin que par ce que la vie courante, depuis leur union, lui avait révélé en elle d’inférieur.
Il ne s’était jamais flatté qu’elle pût le comprendre, ni figuré qu’un jour il dût l’aimer. Pourvu qu’elle assumât son étroite mission, eût l’œil à l’office comme à la table, ordonnât le bien-être avec méthode, elle tenait toute sa place, jouait tout son rôle. Exiger plus eût été la mesurer plus mal.
Georges avait l’humeur sombre et le cœur sec, mais il était surtout un ardent rêveur. Goûtant dans la pensée des joies exaltantes, pliant ses impressions au jeu des rythmes et les logeant ensuite dans des manuscrits comme on étend des anémones aux planches d’un herbier, il s’absorbait dans les images et les inductions ainsi qu’un collectionneur dans ses fiches et se montrait presque insensible à toute conjoncture qui ne le frappait pas de l’émoi lyrique. Accusé de se mal conduire envers Denise, il aurait sans doute protesté et demandé innocemment, sur une insistance, quelle sorte de grief elle pouvait avoir contre lui.
Rien ne lui plaisait comme le silence, ni ne lui semblait plus légitime que son isolement. N’était-il pas indispensable au succès d’une œuvre qui lui apparaissait comme sa principale raison d’être au monde ? Cet ombrageux, certain d’avoir du génie, possédait la vertu qui manque à beaucoup de n’être pas impatient de le révéler. D’un recueil publié dans l’adolescence, il avait retenu juste le titre, évitait de parler et détestait qu’en sa présence on dît un seul mot. Son regret n’était pas qu’il fût médiocre, mais, le sachant, de ne pouvoir en anéantir les quelques douzaines d’exemplaires donnés ou vendus. Car alors son talent n’était pas formé. Il s’en était rendu compte avec le temps, lorsqu’au lieu d’écrire vite, sur tous sujets, grisé d’une abondance forcément impure, il n’avait plus trouvé de parfait plaisir qu’à composer avec lenteur des poèmes subtils dont la plupart, une fois finis, étaient déchirés, après des jours passés dans la réflexion. Scrupuleux à l’excès, il produisait peu ; indifférent aux arrêts d’une critique jalouse, il n’était pas pressé de les provoquer. Tout au plus s’accordait-il, et de loin en loin, la satisfaction de publier dans une grosse revue quelque suite de sonnets ou des strophes choisies ; il n’en tirait qu’une faible notoriété, mais trouvait dans l’accueil qui lui était fait de quoi se fortifier dans sa propre estime.
L’ambition était sans prise sur cette âme distante à qui son orgueil suffisait. Toute tentative humaine y était mesurée au compas de l’esprit et de la noblesse. Qu’elle fût intéressante, bonne en elle-même, qu’elle dût être féconde en résultats, productrice de richesse ou de bien-être, ce n’étaient là que des considérations secondaires qui ne pouvaient entraîner le jugement.
La perfection de l’ouvrage importait seule. Le premier soin de Georges en voyant son fils avait été de l’examiner physiquement et sans plus d’indulgence qu’il n’en mettait à juger un poème fraîchement écrit. Il l’avait trouvé sain, harmonieux, s’était plu presque aussitôt à rêver sur lui, à situer sous le front vaste, aux cheveux légers, un dépôt de ses propres aspirations. La naissance d’un avorton l’aurait humilié ; son cœur se fût empli d’un ressentiment qui n’aurait laissé de place à aucune tendresse.
Ce fut pour lui une déception, quand l’enfant grandit, que de lui voir prendre avec sa mère une ressemblance qui ne se limitait pas au physique. Si sa petite intelligence donnait des promesses, elle se révélait peu curieuse, et autant l’étourderie paraissait son fait, autant son caractère était timide. Il avait peur des bêtes, peur de l’orage, peur de l’obscurité, où on ne pouvait le laisser un instant seul sans qu’il poussât des hurlements presque convulsifs, aimait les jeux tranquilles et pleurait souvent. Denise, qui l’adorait, le lui montrait trop. Elle l’habillait comme une poupée, le coiffait comme une fille, l’entourait de précautions qui l’affaiblissaient et le bourrait de friandises, soi-disant toniques, qui lui fatiguaient l’estomac.
Georges désapprouvait de pareilles façons, mais s’abstenait par indolence de les critiquer. La paix dont il jouissait lui semblait sans prix. Denise, heureuse, ne respirait qu’il n’eût toutes ses aises, et se contentait en échange d’attentions moyennes. S’étant séparé d’elle pendant sa grossesse, il avait, l’habitude prise, conservé sa chambre et elle s’en était arrangée. Son cabinet était un lieu où elle venait peu. Sa vie paraissait s’être équilibrée entre les exigences du but poursuivi et les moyens qu’il s’était donnés pour l’atteindre.
Tout à coup la guerre éclatait. Elle surprenait Georges à Paris, prêt à boucler ses malles pour la Provence, et le consternait d’autant plus qu’il s’était refusé par principe à la croire possible. Un grand frisson d’horreur le parcourut, puis une révolte l’agita de se voir saisi, obligé de se joindre aux Français dociles qui déferlaient en troupeaux hurlants vers les gares. D’après l’ordre inséré dans son livret, il devait partir le 4 août. Il passa les deux jours qui l’en séparaient dans une exaltation continuelle, ne pouvant reposer, ni se nourrir, se refusant à croire, malgré les faits, à un effondrement total de l’intelligence, espérant que les faubourgs allaient se lever, les syndicats s’unir et s’insurger, les hordes libertaires envahir la rue, détruire les voies ferrées et les ouvrages d’art, toute la raison, tous les nerfs de Paris s’opposer à la mobilisation monstrueuse, toutes les femmes se dresser contre tous les hommes. Le troisième jour, il embrassa sa mère et Denise, serra sur sa poitrine le petit Claude, et se mit en route, les yeux secs, à jamais dégoûté du bétail humain et ennemi mortel de ses toucheurs.
On l’oublia dix mois dans un dépôt, où il avait réussi à se rendre utile dès le surlendemain de son arrivée. Un inspecteur passa et il dut partir. Ce fut le régiment, la tranchée, la boue, les marches torturantes, les veilles sans espoir, l’avilissante obligation des dangers courus en compagnie d’esclaves fouettés d’alcool. Rien, à ses yeux, n’auréolait ces sublimes misères. Il vécut là deux ans, simple soldat, féru d’une telle haine contre sa patrie qu’il lui souhaitait à chaque épreuve des maux plus cruels et en aurait avec passion consommé la ruine si, à ce prix, il avait pu rétablir la paix.
Enfin, à Foucaucourt, en 1916, alors qu’on le poussait à une contre-attaque, une balle lui brisait la main gauche. Il traînait quatre jours à peine pansé, couchait sans couverture, à même le sol, dans une ambulance de fortune, participait avec mille autres à l’assaut d’un train et finissait par échouer dans un hôpital où un major intelligent visitait sa plaie. Ce praticien, contre l’avis d’un chef excité, déclarait possible un traitement, obtenait que l’on sursît à l’amputation. Un mois après, la main était sauvée ; mais ce n’était qu’au mois de janvier suivant qu’Elpémor, présenté à une Commission, était reconnu définitivement invalide.
L’opulence et la gloire, lui venant d’un coup, lui auraient causé moins grande joie. Il n’était plus, assurément, qu’un homme diminué, mais il était enfin redevenu homme. Toute la vie, de nouveau, lui était ouverte : le fléau pouvait durer, redoubler d’horreur, il avait acquis le droit de s’en désintéresser totalement.
Il trouvait à son retour Denise toute changée. Les angoisses traversées l’avaient mûrie. N’avait-elle pas passé ces deux longues années, où pas un jour ne s’écoulait qu’elle ne le crût mort, à se reprocher comme un crime, avec des sanglots, les maladresses de son amour, cependant immense ? Elle l’accueillit comme une servante visitée d’un dieu. Tout son cœur éclata dans l’aveu contrit, dans la promesse d’amendement à tournure mystique qu’elle lui fit le soir même, en joignant les mains. Georges, meurtri, avait besoin d’un peu de tendresse : il se laissa aimer quelques semaines, puis il reprit ses habitudes et s’éloigna d’elle.
En concentrant son attention sur sa vie refaite afin d’en vérifier l’ordre et l’éclat, il la reconnut telle qu’il l’avait goûtée, mais s’aperçut qu’une ombre y était jetée par son fils. Claude atteignait alors sa huitième année. Sa mère n’avait trouvé, dans son désespoir, que cet enfant idolâtré à chérir plus fort. Mais, le voulant heureux surnaturellement, elle l’avait rendu despotique. On ne pouvait lui refuser une satisfaction, le contrarier dans ses penchants ou dans ses caprices, sans le révolter, l’indigner, le jeter tout aussitôt dans de vives colères. Il savait à peine lire, écrivait mal, ne connaissait un peu que le catéchisme, enseigné mot à mot, comme une prière, et retenu machinalement sans y rien comprendre : tout effort, au demeurant, le trouvait rebelle et il ne montrait de curiosité d’aucune sorte.
Quand Georges proposa de le mettre au collège, il pensa que sa femme allait défaillir. Elle ne lui fit aucun reproche, mais elle devint pâle et, arrêtant sur lui un regard de victime, lui demanda avec douceur s’il voulait la tuer.
Il eut alors l’idée d’une institutrice. Quelque fille énergique, persévérante, de bonnes manières et suffisamment diplômée, assouplirait ce caractère raidi dans l’orgueil, cultiverait cette intelligence paresseuse. Denise, toute au désir de garder son fils, convint qu’il lui fallait une direction ferme et accepta la solution qui le lui laissait. Mais lorsqu’il fut question de l’appliquer, elle ne s’y employa qu’avec nonchalance. Tout un trimestre fut perdu en hésitations. Elle ne pouvait se décider à partager Claude malgré certains soucis qu’il lui donnait, les discussions fréquentes dont il était cause et son impuissance établie à le gouverner.
Georges s’impatienta et chercha lui-même. Dix jours après MlleDimbre arrivait à Aix.