VI

Après une éruption, un volcan s’apaise ; les laves qu’il a vomies se refroidissent, s’amalgament à la partie de la croûte terrestre dans les plis de laquelle elles ont coulé et finissent par former un nouveau sol où pourront être construites des demeures heureuses dont elles fourniront même les matériaux.

Dans l’esprit de Denise, par un phénomène comparable, le calme du désastre avait succédé aux effusions dévastatrices des premières semaines. La certitude qu’entre Lola et Georges il ne se tramait rien d’inavouable avait été pour elle un grand soulagement. L’ayant acquise, elle s’était replongée dans son seul chagrin avec un désespoir qu’elle croyait total, mais que tempérait cependant une satisfaction dont l’influence devait se faire sentir peu à peu. Après s’être imaginée qu’elle n’avait plus rien, avoir envisagé une catastrophe qui la dépouillait complètement, l’assurance que celle-ci était limitée l’avait, à son insu, quelque peu distraite de la part véritablement compromise. Si son enfant lui échappait, Georges lui restait : et n’était-ce pas, en somme, le principal, puisqu’il était le maître des circonstances et que sa volonté à tout instant pouvait tout changer ?

La mollesse aidant, elle était bientôt tombée dans une apathie qui lui rendait sa situation supportable. La violence même des procédés de l’institutrice, loin de l’en arracher, l’y enfonçait. Que pouvait-elle opposer à de telles attaques ? Elle en avait été comme étourdie et ne s’était relevée des derniers chocs que pour conclure à la folie de toute résistance. Ce découragement, cette résignation fataliste et pleine d’amertume, n’avait d’ailleurs été qu’un des fruits jumeaux de sa décevante rébellion. Le respect de la force était né en elle et ses sentiments envers Lola s’étaient amendés. Elle détestait toujours cette fille altière, mais avec moins d’emportement et de plénitude. De sang-froid, plus sincère vis-à-vis d’elle-même, elle se serait avoué que les surprenants résultats obtenus de Claude la flattaient dans son amour-propre de mère et lui faisaient reléguer au second plan les moyens par lesquels ils étaient acquis. Ceux-ci continuaient bien à la révolter, mais sa raison ne les réprouvait plus au même point.

A différentes reprises, elle avait vu la gouvernante récompenser Claude d’un effort, lui savoir gré d’un acte de soumission. De cette remarque à la notion que ses pires sévices pouvaient justement s’exercer, il n’y avait que l’épaisseur d’une pensée loyale. Ses facultés d’observation n’étaient pas si vives qu’elles lui permissent de raffiner sur les apparences et de distinguer une manœuvre sous la méthode. Elle se bornait à déplorer dans ses réflexions l’intransigeante nature de celle-ci et à nourrir l’espoir qu’un jour viendrait où la conduite et l’application de l’enfant n’offriraient plus à ses rigueurs le moindre prétexte.

Lola, de son côté, se montrait plus souple. Sa domination assurée, elle avait estimé sage d’adoucir aux angles une réserve qui touchait à l’impertinence. Au lieu de délaisser, de fuir Denise, elle acceptait les occasions de la rencontrer et s’appliquait alors à paraître aimable. Tourmenter et charmer à la perfection, telles étaient les deux forces de cette nature habile à en user alternativement et à équilibrer leurs actions contraires. Dans la minute où l’on pensait la haïr le mieux, on s’apercevait que sa grâce était sans limite. Dès lors, on hésitait à ne pas l’aimer. Ses attitudes déconcertaient comme la patte du chat, tour à tour griffe aiguë et soie caressante. La haine et la tendresse, la confiance et la crainte finissaient par se fondre en parties égales dans la curiosité qu’elle inspirait.

On la vit un soir, Claude couché, revenir sur la terrasse avec un ouvrage et s’installer sans aucune gêne en face de Denise. La température était accablante. Georges, qui fumait, se rapprocha et la conversation prit un tour aisé qu’elle n’avait pas ordinairement sous ces beaux ombrages. Sur une saillie pleine d’équivoque, mais placée à point, Denise, apprivoisée, se surprit à rire. C’était la première fois qu’elle s’abandonnait en présence de la gouvernante de son fils. Comme pour lui tenir compte de cette gaîté, il fut bientôt question des études de Claude et du programme que l’on suivait pour son instruction. Ses aptitudes furent confrontées avec ses points faibles. La jeune femme écoutait dans le ravissement.

En montant se coucher, elle dit à Georges :

— J’ai peut-être été injuste envers Mademoiselle : sa sévérité me fait horreur, mais, à la réflexion, je la crois capable et je dois reconnaître qu’elle se dévoue.

— C’est trop de bienveillance ! répliqua-t-il.

Lola, le lendemain, ne descendit pas. Elle voulait être désirée, et elle pensa l’être, puisque Denise elle-même, le jour suivant, lui reprocha, par ces chaleurs, de rester chez elle, alors que la terrasse était délicieuse. Bientôt, toutes ses soirées se passèrent dehors, dans un commerce familier avec la jeune femme. Elles brodaient sous la lampe et causaient gaiement. Denise exagérait ses façons affables et recourait de temps à autre à d’innocentes ruses pour obtenir qu’il lui fût parlé de son fils.

Cette ambition, presque toujours, était satisfaite. Cependant, il suffisait que Georges intervînt pour que la confidence fût interrompue. Des exercices de Claude, de ses boutades, l’entretien passait bientôt à quelque sujet supérieur dont la stérilité surprenait Denise par rapport à celui qu’on abandonnait. Elle ne s’y mêlait pas, écoutait à peine, et quelquefois, levant la tête, les mains sur sa jupe, feignait de suivre au firmament le vol d’un oiseau. Mais, lorsque son regard rencontrait Lola, elle voyait la jeune fille transfigurée. Une animation exceptionnelle colorait son teint, sa ferveur était trahie par ses lèvres mêmes dont elle modifiait l’inflexion. Denise tombait alors dans une vague tristesse et, pour y échapper, fermait les yeux sur une image de son enfant évoquée sans joie.

Son grand étonnement était de voir Georges accepter peu à peu des controverses où il finissait par livrer le meilleur de lui. Rien qu’au son de sa voix, à ses manières, elle sentait bien qu’il le faisait avec complaisance. Lola, d’ailleurs, lui marquait-elle de la peine à suivre, semblait-elle hésiter sur un détail, aussitôt il abondait en explications, donnait à sa pensée un tour plus précis, la conformait, pour ainsi dire, à l’intelligence où son désir était de la sentir battre. Il suffisait qu’elle questionnât pour qu’il répondît. Son indifférence ordinaire aux questions pratiques tombait devant un geste de la jeune fille l’invitant à choisir, entre deux dessins, celui qu’elle broderait sur une nappe à thé.

Denise bénéficiait de cette indulgence, mais comme une humble amie d’un repas intime où elle est admise par surcroît. Nulle attention condescendante ne venait à elle qu’après avoir ému la préférée. Il lui fallait son cœur pour s’y tromper, et son ardent besoin de confiance aveugle pour concevoir de ces faveurs quelque gratitude.

La soirée, le plus souvent, se terminait tard. Une nuit de chaleur douce et de clair de lune, Georges proposa de la continuer au jardin. Denise prit une dentelle et ils partirent. A peu de distance de la maison, s’élevait, sur la gauche, un léger talus au-delà duquel des champs s’étendaient. Lola le gravit comme une chèvre. Elle le redescendit à moitié pour aider Denise qui se dirigeait difficilement entre les broussailles.

Le plateau était bordé d’un étroit sentier qu’ils suivirent en file indienne, Georges les menant, jusqu’à un bouquet d’arbres où ils pénétrèrent. On y voyait sous bois comme en plein jour. La clarté ruisselait sur les troncs obliques, les ombres étaient bleues et le sol brillant. Dans un quadrilatère de pins immobiles, une étendue baignée de lune, qu’ils eurent à franchir, semblait attendre un bal de farfadets. L’institutrice le fit remarquer à Georges. Ils continuèrent à marcher sur le même rang, suivis à quelques pas de la molle Denise soudain gonflée de jalousie et prête à pleurer.

Par la hauteur de ses futaies, par son air sauvage, le petit bois donnait l’impression d’être immense et l’on était tout étonné, la lisière atteinte, de l’avoir si vite parcouru. Bientôt, ils distinguèrent la route devant eux. Elle contournait le pied d’une ronde colline, flanquée d’habitations disséminées qu’un abondant feuillage masquait en partie, et menait à la plaine par une pente légère bordée sur un côté d’un mur en pierres sèches. Un pont de briques jeté aux piles d’un étroit barrage, permettait un peu plus loin de franchir le ru. Près de ce pont s’épanouissait un arbre isolé. La bouillonnante écume grondait sous ses branches, s’étalait hors de l’ombre en nappe brillante, couvrait plus loin de taches livides la fuite du courant écaillé de reflets par la lune oblique.

— Quel caractère a cet endroit ! murmura la jeune fille en s’accoudant au parapet et regardant l’eau.

Georges inclina la tête et s’assit près d’elle. On apercevait sur la droite quelques cyprès, sombres glaives poignardant la nuit transparente, puis un rideau de peupliers rebroussés d’argent par un effet de l’air câlin qui berçait leurs cimes. Des toits de tuile abandonnés luisaient comme des plaques. Aux lèvres de Lola, des mots chantèrent.

Sa voix ardente, pleine de noblesse, et qu’elle semblait porter sur ses deux mains jointes, s’accordait délicieusement au poème choisi. C’était une sorte d’hymne à la nuit antique, célébrée comme la mère des pensées du sage et la libérale inspiratrice du frappeur de lyre. Le murmure étouffé d’un flot paisible y alternait avec les sonnailles d’un troupeau. Denise, qui se tenait à côté de Georges et s’appuyait d’une main sur son épaule, sentait se fortifier en elle toutes ses craintes à le voir attentif et comme absorbé. Il contemplait la chute de l’eau avec insistance et n’avait pas frémi à son attouchement.

— De qui sont ces beaux vers ? demanda-t-elle, surprise du son navrant que rendait sa voix, lorsque la dernière strophe eut fondu dans l’ombre.

La récitante leva sur elle un regard stupide.

— De moi ! répondit Georges en serrant les dents.

Ils se remirent en marche, elle avec eux, d’un pas qu’elle s’efforçait d’accorder au leur, mais ayant peine à se mouvoir et plus ébranlée qu’après un coup reçu en pleine poitrine. Lola, de son côté, se sentait gênée. Elle avait vu se contracter les traits d’Elpémor et craignait qu’il ne la rendît responsable de la blessure causée à son amour-propre. Quelle serait sa conduite le jour suivant ? Chercherait-il à l’éviter, feindrait-il l’oubli, marquerait-il une allusion au sot épisode par ce sourire impertinent qu’elle lui connaissait ? Si son regard se détournait d’elle trop longtemps, il lui parut soudain qu’elle pourrait souffrir.

Un grand besoin de solitude les poussait au gîte. La maison les aspira dans sa profondeur comme des objets sans grâce qu’il faut cacher. Ils gravirent l’escalier, se suivant de loin, par crainte de rencontrer sur la rampe usée une main dont le contact leur aurait déplu. Leurs pas désassemblés sonnaient lourdement. Aussitôt sur le palier, ils se séparèrent.

Georges était sur le point de se mettre au lit lorsque Denise entra sans avoir frappé. Son visage exprimait la résolution. Elle s’appuya de la main au dossier d’une chaise et, sur un ton qu’elle s’efforçait de rendre énergique :

— Mon ami, dit-elle, je désire que tu signifies son congé à Mademoiselle Dimbre.

— N’es-tu pas folle ? demanda Georges en la regardant.

— Je pourrai le devenir, répondit Denise, mais je t’assure que pour l’instant je ne le suis pas.

Il haussa les épaules, se mit à siffloter un air de valse et continua paisiblement sa toilette de nuit.

— Tu ne te rends pas compte, reprit-elle en baissant la voix, du martyre que me fait endurer cette fille. Depuis qu’elle est ici, je ne vis plus ! Si tu as encore pour moi la moindre affection, tu la renverras demain matin et nous mettrons auprès de Claude une autre personne.

Un sourire plein d’ironie accueillit sa plainte.

— Georges, supplia Denise, réponds-moi !

Il prononça d’un air excédé :

— J’ai déjà eu l’occasion de répondre un jour : je n’ai pas à revenir sur ce que j’ai dit.

Ayant allumé une cigarette, il se dirigea vers une étagère chargée de livres et parut s’appliquer à en choisir un. Sa femme, déconcertée, le regardait faire. Elle n’avait pas prévu cette indifférence et l’interpréta comme le signe d’une passion secrète contre laquelle tous ses efforts viendraient se briser. Brusquement, se laissant tomber sur une chaise, elle fondit en larmes.

— Que tu es insupportable ! s’écria Georges.

Il se mit à parcourir la chambre à grands pas, faisant claquer derrière son dos ses doigts énervés. Rien ne l’impatientait comme les scènes touchantes. Les paroles que balbutiait Denise en pleurant se morcelaient au rythme de ses sanglots comme un paquet d’étoupe ou de joncs fauchés aux flots bondissants d’une cascade. Dans un désordre, une confusion qui parurent à Georges écœurants, tant de griefs accumulés lui montaient aux lèvres qu’elle semblait en passe d’étouffer. Elle reprochait à la fois à l’institutrice l’ascendant qu’elle avait su prendre sur Claude et les moyens par lesquels elle l’avait acquis, sa dissimulation et son impudence, son indifférence et son zèle, les airs qu’elle se donnait, les corsages qu’elle portait et jusqu’aux expressions dont elle se servait.

— Maintenant, c’est toi qu’elle veut ! gémit-elle soudain en se cachant la figure dans ses mains tremblantes.

Georges s’arrêta net et pâlit un peu.

— Déraisonne à ton aise, dit-il d’une voix sèche, mais dispense-toi de me mêler à tes inventions !

Elle craignit sa colère et s’expliqua. Les intentions de l’étrangère étaient seules en cause. La loyauté de son mari, ses sentiments même ne faisaient pour elle aucun doute, mais les assauts qu’on leur livrait lui semblaient certains. Elle n’en voulait pour preuve que cette excursion, où l’intrigante, le talonnant dès les premiers pas, avait bientôt fini par l’accaparer, et cette récitation au bord du ruisseau destinée à le flatter dans son amour-propre.

— Tu ne te rends pas compte ! soupira-t-elle. Des sommets où tu vis, bien des choses t’échappent. Les femmes sont malicieuses, mon pauvre chéri, et, lorsqu’elles ont un but, elles sont tenaces. Le malheur, avec cette fille, est entré chez nous. Je n’ai peut-être pas son intelligence, mais je comprends avec mon cœur ce qu’elle se propose. Les traits qu’elle te destine, c’est en moi qu’ils frappent. Si je n’avais pas peur de t’ennuyer, je pourrais te retracer presque jour par jour les efforts qu’elle a faits pour te séduire et sur lesquels je me suis tue jusqu’à cette minute, espérant toujours me tromper. N’étions-nous pas heureux avant qu’elle vînt ? Loin de toi par l’esprit, n’étais-je pas sûre de posséder une place dans ton cœur et demandais-je autre chose pour t’adorer ? Aujourd’hui, je t’aime autant et je ne sais plus. Tu te retires à nous sans le vouloir. Je te sens te détacher insensiblement sous une influence qui me ruine. Tu n’es certes pas à cette méchante ! Mais, réfléchis à l’avantage qu’elle prendrait sur nous le jour maudit où tu n’appartiendrais plus à personne…

— J’ai envie de dormir, interrompit Georges. Tu me ferais plaisir en rentrant chez toi.

Elle se jeta à ses genoux et lui prit les mains. La face collée contre elles, se désespérant, invoquant tour à tour sa haine et leur fils, elle poussait de longs soupirs et pleurait tout haut, insensible aux railleries dont il l’accablait, mais souffrant dans sa peine de cette voix tranchante qui y pénétrait comme une lame. Dans les courts intervalles des lamentations, Georges prêtait l’oreille aux bruits extérieurs. Il lui semblait qu’il allait surprendre un pas. Soudain, haussant l’épaule et tournant la tête, il se dégagea brusquement.


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