De chez l’institutrice, des cris partaient. Denise, qui se dirigeait vers l’escalier, s’arrêta sur le bord de la première marche et prêta l’oreille, interdite.
— Il est à peine guéri, pensa-t-elle, et comme elle le bat !
L’indignation et la pitié lui serraient les tempes. Elle entendait les coups de pesantes lanières ravager la chair de son fils. Sur une cinglée plus forte, ce bruit cessa et les hurlements se changèrent en hoquets plaintifs.
Denise fit quelques pas dans le corridor. Claude devait, à cette minute, demander pardon. Elle se le figura, défait et meurtri, à genoux et les mains jointes devant l’étrangère que, sans doute, ses grimaces divertissaient. Des chuchotements piteux coupaient ses sanglots, eux-mêmes interrompus par la gouvernante qui exigeait de l’enfant qu’il retînt ses larmes.
Quelques coups encore retentirent, puis, après l’explosion qu’ils déterminèrent, ces mots articulés d’une voix impérieuse :
— Je vous défends d’avoir rien de caché pour moi ! Ou vous prendrez votre parti de vous montrer franc, ou je vous traiterai de telle façon que vous le deviendrez malgré vous !… Pourquoi ne m’avez-vous pas dit que votre maman était venue vous voir la nuit dernière ?
— Mademoiselle, murmura Claude, j’y ai bien pensé…
— Il ne suffisait pas d’y penser !
— J’ai voulu vous le dire, Mademoiselle…
— Je me moque absolument de vos intentions ! Si mon petit doigt ne m’avait pas rapporté la chose, je l’aurais toujours ignorée !
Le martinet dut se lever pour de nouveaux coups, car l’enfant s’écroula comme sous une menace, parut chercher à se soustraire à une main brutale et, soudain, s’écria terrorisé :
— Mais, Mademoiselle, quand maman a été partie, je suis allé dans votre chambre avec la veilleuse… Je suis monté sur votre lit… Vous n’y étiez pas !
Denise eut l’impression que des langues de feu se mettaient à sillonner le papier des murs. Renversée, le visage entre les mains, elle ouvrit la bouche, mais il n’en sortit aucun son. Alors, prenant sa course, elle descendit l’escalier en sautant des marches, traversa le salon, entra chez Georges et ne put que souffler, la poitrine battante, en se laissant tomber sur le divan :
— Qu’as-tu fait, malheureux !… Qu’as-tu donc fait !
Il était en train d’écrire et posa sa plume. L’accent de sa femme l’avait glacé. Un regard acheva de le renseigner sur la violence et la nature de son désarroi. Mais déjà, l’esprit tendu, étonnamment calme, il recherchait quel incident avait pu l’instruire.
— Je ne te comprends pas, répondit-il.
Denise vibra d’un rire aigre et déchirant, tandis que des épaules, de sa main secouée, elle l’invitait à lui faire grâce des impertinences qui, probablement, allaient suivre. Tant d’assurance dans sa conduite le déconcerta. Habitué à l’entendre surtout gémir, il hésitait sur la parade à lui opposer dans le jeu d’une accusation sans merci ; et, en même temps, de voir sa femme agressive et forte, il éprouvait sourdement un tel dépit qu’il était prêt pour la confondre à toutes les audaces.
— Donc, elle est ta maîtresse ! prononça-t-elle, avec un air si convaincu, un accent si ferme, que Georges eut de nouveau l’impression très nette qu’aucune dénégation ne lui servirait.
Il arrêta sur elle un regard pesant.
— Oui, dit-il, et après ?
— Après ?… Tu as raison, il n’y a rien !
Une chaise, derrière Denise, se renversa. La porte claqua sur sa fuite. Ces bruits tintaient encore à l’oreille de Georges que déjà, résolue à quitter la Cagne, à partir avec Claude le matin même, elle montait en hâte l’escalier. Son visage était en feu, ses yeux brillants et secs, ses mouvements rapides, mais sans nul désordre.
La pendule de sa chambre marquait neuf heures. Se disant qu’à midi elle serait loin, elle poussa les volets pour avoir du jour et commença sans tarder ses préparatifs. Jamais, bien que fiévreusement surexcitée, elle ne s’était senti la tête plus lucide. Le souci d’en finir l’accaparait toute, sans lui laisser le loisir d’une pensée profonde qui l’aurait sans doute étourdie. De la commode et des armoires prestement fouillées, son linge, disposé en pile, et ses robes, tous ses chapeaux, des colifichets, des écrins vinrent joncher les fauteuils et le lit défait. Elle procédait par gestes sûrs, comme une somnambule, et ne perdait de vue aucun détail.
Un peu d’hésitation ne naquit en elle qu’au moment de sonner la femme de chambre pour qu’elle lui fît descendre une malle du grenier. C’était donner à son départ une publicité contre laquelle la mit en garde un instinct confus. En même temps se posa la question de Claude qu’elle croyait bien avoir tranchée définitivement et s’étonna soudain de trouver entière. Sa volonté s’exerçait-elle seule sur l’enfant ? Où donc avait-elle pris qu’il lui appartînt au point qu’elle fût maîtresse de régler son sort sans avoir à tenir compte d’aucune prétention ? N’allait-elle pas, en jetant brusquement l’alarme, permettre aux deux amants de se concerter pour lui dérober la chère proie ? La jeune femme s’était assise et réfléchissait. Plutôt que d’engager une partie douteuse, il convenait de mettre au point un plan d’évasion qui ne comportât aucun risque et lui assurât le bénéfice d’une heure de répit. Le problème, assurément, était délicat, mais au lieu de s’affoler comme elle le faisait lorsqu’elle se trouvait en présence d’une difficulté, elle apportait de la sagesse et de la méthode à l’envisager fermement.
Le bruit d’un pas menu foulant le gravier lui signala la présence de Claude au jardin. C’était l’heure où Lola faisait sa toilette. L’opération prenait un certain temps et la coquette institutrice, pour avoir ses aises, se débarrassait de l’enfant en l’envoyant jouer, quand elle ne le consignait pas dans sa chambre avec une leçon. Denise le vit courir sous les acacias dont les troncs gris, intercalés de bouquets d’arbustes, limitaient l’éclaircie de la terrasse. Il s’enfonçait parfois d’un bond dans l’épais taillis peur reparaître un peu plus loin, traînant son cerceau. La jeune femme se tenait soigneusement cachée et il ne pouvait pas l’apercevoir.
Sa résolution fut bientôt prise. Avisant un sac de toile dont elle se servait quand elle allait à Luynes faire des emplettes, elle y jeta pêle-mêle tous ses bijoux, quelques photographies avec leurs cadres, et tout ce que son secrétaire renfermait d’argent. Comme elle visitait les tiroirs de ce dernier meuble, son regard s’arrêta sur un pistolet qui avait appartenu à son père. Elle le savait chargé, en médiocre état, et ne le déplaçait ordinairement qu’avec précaution. Par un mouvement irraisonné, elle glissa l’arme dans son sac comme une chose utile. Le contenu disparate de la vaste poche lui permettrait de subsister pendant plusieurs mois et cependant ne formait pas une masse encombrante au point d’attirer l’attention. Alors elle se coiffa et descendit.
Les persiennes du cabinet de Georges étaient closes et Lola, dans l’ignorance de la brusque scène où trois répliques avaient ruiné ses perfides manœuvres, n’avait aucune raison de se méfier d’elle. Pourtant elle prit grand soin, composant son pas, de donner à sa démarche un air nonchalant. Ce qu’elle accomplissait lui semblait si clair, d’une telle puissance de rayonnement au premier soupçon, que malgré les circonstances les plus rassurantes une extrême prudence s’imposait. La terrasse traversée, avant de s’engager dans l’allée couverte à l’extrémité de laquelle passait la route, la tentation lui vint de tourner la tête, de s’assurer par un coup d’œil à la blanche façade, que son départ n’avait pas été observé. Pour n’y point succomber, elle marcha plus vite. Claude bondissait sous la futaie à quelque distance. En apercevant sa mère, il courut à elle.
— Viens, mon chéri, lui dit Denise. Nous allons à Luynes. Armande a besoin d’œufs pour le déjeuner.
— Alors, et Mademoiselle ? demanda l’enfant.
Denise le caressa, lui prit la main et suspendit au dossier d’un banc son cerceau.
— Mademoiselle est en train de faire sa toilette : nous serons certainement de retour quand elle descendra.
Il la suivit de mauvaise grâce, contractant ses muscles, les yeux braqués sur la fenêtre aux volets mi-clos où il craignait que n’apparût l’impérieux visage. Des défenses de toute nature qui lui étaient faites, celle de sortir avec sa mère était la plus stricte. Et il venait de recevoir une telle correction qu’il en avait encore la chair toute brûlante. Denise, que déchirait le violent combat qui se livrait à cet instant dans l’âme de son fils, essaya par des promesses d’en briser l’action.
— Nous passerons devant la boutique aux sucres d’orge et je t’achèterai le plus joli ! dit-elle en s’efforçant d’assurer sa voix qu’une poignante émotion faisait trembler.
Il secoua la tête et repartit :
— Pourvu que Mademoiselle ne me cherche pas !
— Tu as donc bien peur d’elle ?
— Oh ! oui, dit Claude.
La grande route piquait droit, blanche de soleil, vers les premières maisons du village de Luynes en-deçà desquelles une arche de briques l’enjambait. Une voie étroite et poussiéreuse courait sur sa gauche. C’était celle du tramway d’Aix à Marseille. De l’embouchure du sentier qu’ils avaient suivi, la station n’était guère éloignée que de cinq cents mètres. Denise fut prise de peur, au sortir de l’ombre, en s’engageant sur cette route nue, complètement déserte, où elle était facile à voir et à rattraper. Le sac de toile, que cependant elle emportait toujours dans ses courses, lui semblait un indice compromettant. Et maintenant qu’elle se croyait à demi sauvée, elle n’avait plus sur ses nerfs assez d’empire pour modérer son impatience et régler son pas. Obligé pour la suivre de courir presque, Claude levait parfois vers elle des yeux étonnés et toujours la surprenait le visage tendu. Sa main gauche lui faisait mal tant elle la serrait. Comme aspiré par le sillage du corps impétueux, il cédait au vertige de cette vitesse que l’humeur despotique de sa gouvernante l’avait habitué à subir quand elle le ramenait à la maison mécontente de lui, mais ne pouvait comprendre et n’admettait pas qu’il lui fût imposé par sa mère.
Dans la rue du village, devant une boutique, il essaya de ralentir la marche irritante.
— Maman, souffla-t-il, mon sucre d’orge…
— Tout à l’heure ! dit Denise en l’entraînant.
Des commères jacassaient sur le seuil des portes. Connue de la plupart, saluée par toutes, la jeune femme se rendit compte, passé les premières, qu’elle allait éveiller la curiosité. Elle craignit les questions de cet intérêt qui sert de masque à l’indiscrétion villageoise et s’imposa de modérer sa trop vive allure. Claude en profita pour réfléchir. Les maisons du mercier, de l’épicier, des autres fournisseurs de moindre importance chez lesquels on l’avait quelquefois conduit, ne semblaient pas l’une plus que l’autre attirer sa mère. Elle lui avait parlé d’une emplette d’œufs et s’éloignait de l’endroit où il s’en vendait. Où donc allait enfin s’arrêter cette course ? L’extrémité du village était atteinte, et pourtant le grand pas s’allongeait toujours, le visage continuait à l’intimider par son expression résolue. Lorsqu’il se vit assis, sur un banc grossier, dans la petite gare peinte en brun qui se dressait, tendue d’affiches, sur le bord des rails, son malaise se compliqua d’une appréhension.
— Maman, demanda-t-il, où allons-nous ?
— A Marseille, mon chéri, répondit Denise.
— Pour quoi faire, à Marseille ?
— Tu le verras !
Il leva brusquement sa face inquiète et fixa sur sa mère un regard si dur qu’elle détourna les yeux et faillit pleurer.
— Et Mademoiselle ? interrogea-t-il de nouveau, mais sur un ton presque indigné, gonflé de rancune, où le dépit de voir braver cette puissante figure l’emportait manifestement sur la crainte.
— Ne t’occupe pas de Mademoiselle, tu es avec moi.
— Je ne veux pas que tu m’emmènes sans sa permission !
La jeune femme fit semblant de ne pas entendre. A ce moment apparaissait, débouchant de Luynes, la lourde voiture jaune, grondante et sonnante, instrument sans éclat qu’elle avait choisi pour sa misérable évasion. L’enfant la regardait venir, le front bas : et soudain, comme elle allait s’arrêter près d’eux, arrachant sa petite main de celle de sa mère, il s’enfuit à toutes jambes, vers le village.
— Claude ! appela Denise.
Il courut plus vite. Le conducteur avait louché sur cette femme bizarre qui paraissait ignorer ce qu’elle devait faire, patiemment attendu quelques instants, puis donné le signal de remise en marche. Seule devant la station, entre cette voiture qui s’éloignait et son fils qui déjà n’était plus qu’un point, un si terrible désespoir se leva en elle qu’elle porta ses deux mains sur sa poitrine comme si elle avait craint d’en être étouffée. Le paysage, devant ses yeux, dansait comme une flamme. Un instant, elle hésita, tel, dans une bourrasque, un duvet sollicité par des vents contraires. Puis il sembla qu’un des courants l’emportait sur l’autre et elle reprit en sanglotant le chemin du bourg.
La fine silhouette de Claude ne s’y voyait plus. Mais elle comprit, en remontant la file des commères, que tout Luynes, intrigué, observait ses gestes. Instinctivement, les yeux baissés, elle pressa le pas pour échapper à cette curiosité accablante. Lorsqu’elle n’eut plus devant elle que la route d’Aix, il lui sembla qu’elle venait d’accomplir un immense effort. Son regard, avidement, l’explora. Claude avait pu se repentir de l’avoir quittée. N’allait-elle pas l’apercevoir au pied d’un talus, peut-être encore inquiet, mais moins ombrageux, accessible aux arguments qu’elle saurait trouver pour lui justifier sa conduite ? Elle le ressaisirait par de douces paroles. Au lieu de le surprendre et de l’effarer, elle essaierait de l’emmener en le persuadant. L’esprit tout occupé de cette intention, elle gravit, la tête en feu, la large côte droite à mi-hauteur de laquelle se dressait la pierre qui marquait l’entrée du domaine. Lorsque celle-ci lui apparut, elle marcha moins vite. Il lui fallut, l’ayant atteinte, toute son énergie pour supporter la déception de scruter l’allée sans y voir se dessiner la figure de Claude.
L’impression d’isolement, d’abandon total, qu’elle avait déjà si douloureusement ressentie devant la station, se réveilla en elle avec la même force. Qu’allait-elle devenir ? Quel parti prendre ? Lorsqu’elle avait osé combiner sa fuite, il était sous-entendu dans sa décision que Claude y serait associé. L’enfant se dérobant, le plan s’effondrait, car elle ne pouvait concevoir d’exister sans lui ? Et, d’autre part, à la pensée de rentrer chez elle, de se retrouver dans sa maison en présence du couple, un tel flot de dégoût balayait son cœur que l’humiliation, que la souffrance même s’y noyaient. Sa répulsion avait quelque chose d’épidermique : comme lorsqu’on pose le pied sur une bête immonde ou que l’on envisage de quitter l’air pur pour s’établir dans un milieu de pestiférés.
Certaine de n’avoir plus à compter sur rien, elle avait, au bout d’un instant, repris sa marche et continuait machinalement à gravir la côte, par besoin d’appuyer d’un effort physique le cours désordonné de ses réflexions. Un tramway la dépassa sans qu’elle y prît garde. Soudain, à l’extrémité d’une longue rampe, calme et pimpante sous le soleil qui brûlait ses toits, apparut à sa gauche la cité d’Aix. Ses églises dormaient en elle comme des brebis noires dans un troupeau plus clair d’agneaux étendus. A un élan mystique qu’elle sentit monter, la vue de tel clocher, reconnu entre autres, associa le souvenir de l’abbé Crémières. Il était son confesseur depuis dix années. Jamais, sans doute, faute d’y penser au moment voulu et peut-être, en somme, d’occasion, elle n’avait eu recours à ses conseils dans une circonstance délicate. Mais il était parfois venu la voir à la Cagne, notamment lorsque Georges était aux armées, et ces visites de convenance ou d’encouragement avaient créé entre eux un lien plus intime que celui qui se noue au confessionnal. L’abbé l’exhorterait, la soutiendrait, lui tracerait énergiquement une ligne de conduite, lui rendrait peut-être l’espoir. N’avait-il pas cette expérience que donne un grand âge au solitaire assez prudent parmi les passions pour n’avoir jamais fait que les observer, et cette inspiration, ces avis célestes qui lui permettent de démêler au profit des faibles l’humble écheveau de leur bonheur brouillé par les forts ?
La possibilité de souffrir moins, surtout de se livrer à une compassion, de se démettre entre des mains puissantes et discrètes du soin de diriger ses actions futures, souleva la malheureuse, en se précisant, d’une sorte d’amère allégresse. Elle n’avait plus d’autre désir que d’arriver vite. La longue route diminua, quelques maisons parurent, puis une fontaine, elle s’engagea, sous des platanes, dans une vaste allée, et la quitta pour un dédale de petites rues grises. Sa crainte était d’apprendre, en touchant au but, que justement l’abbé Crémières n’était pas chez lui. Mais, par bonheur, cette déception lui fut épargnée. Introduite aussitôt par la servante, elle le trouva dans un parloir sévèrement meublé où la chaise basse qu’il occupait, raide et sans confort, semblait avoir été choisie parmi toutes les autres comme la plus propre à recevoir sa chétive personne.
Denise pensait attendre au moins un instant. Elle aurait eu le loisir de chercher une phrase, de conformer son attitude, encore égarée, au caractère de l’interlocuteur et du lieu. L’aspect du long visage incliné vers elle, l’expression stupéfaite qu’elle y surprit, la jeta subitement dans un trouble extrême en la fixant sur l’évidence de son désarroi. Impuissante à comprimer une minute de plus son ardent besoin d’épanchement, elle s’abîma en sanglotant aux genoux du prêtre.
— Mon père, s’écria-t-elle, je n’espère qu’en vous !
L’abbé la releva et la fit asseoir.
— Calmez-vous, mon enfant ! prononça-t-il. Quelle que soit l’étendue de votre faute, l’indulgence et le pardon vous sont assurés si vous la déplorez sincèrement.
Un air de foi mélancolique flottait sur ses traits. Denise le regarda sans d’abord comprendre. Et soudain, la cinglant au plus pur d’elle-même, la naïve injustice de cette parole fit éclater avec l’accent de l’indignation sa protestation d’innocence. Mais déjà le désespoir reprenait en elle son terrible avantage un instant perdu. Hoquetante et volubile, remontant à l’arrivée de la gouvernante et rapprochant ses perfidies d’aspirante maîtresse de ses méfaits d’éducatrice violente et jalouse, elle dépeignit le lent travail qu’elle avait conduit pour s’emparer de la confiance et du cœur de Georges. Aucun détail ne lui semblait assez peu frappant pour pouvoir être négligé par l’esprit du prêtre. Toutes ses transes, tous les soupçons qu’elle avait conçus et qu’avaient successivement ébranlés, détruits, les plus hypocrites précautions, furent exposés par elle d’une voix qui tremblait. Lorsqu’enfin elle arriva à la scène atroce où Georges, démasqué, surtout las de feindre, avait cyniquement avoué sa faute, ses sanglots éclatèrent avec tant de force que ses paroles ne rendirent plus qu’un bruit indistinct.
Le prêtre avait baissé la tête sous cette explosion ; il la secouait à petits coups qui marquaient son trouble et ne la relevait que de loin en loin pour murmurer douloureusement entre deux soupirs :
— Je vous plains, ma chère fille !… Ah ! comme je vous plains !
— Maintenant, que dois-je faire ? questionna Denise provoquant avec une sorte d’avidité la réponse qui allait sortir de cette bouche.
L’honnête regard embarrassé de l’abbé Crémières implora le crucifix suspendu au mur.
— Vous résigner, mon enfant ! dit-il enfin. Il faut vous résigner et prier beaucoup ! Vous vous devez en premier lieu à votre cher fils, ensuite et malgré tout à votre mari recommandé à votre cœur par ses erreurs mêmes.
— Il va peut-être me quitter, emmenant cette fille ! s’écria Denise en pleurant.
— La chose n’est pas certaine, mais son aveu doit l’y pousser, la passion l’aveugle, et elle est, hélas ! fort possible. Qui sait, d’ailleurs, si cette pensée justifie vos larmes ? Dieu n’éprouve à demi que les âmes communes. C’est à ses coups profonds que celles qu’il distingue ont l’infini bonheur de se reconnaître. Même si votre mari quittait sa maison, votre devoir serait de remercier Dieu et d’attendre avec confiance l’heure fixée par lui pour seconder les intentions de sa Providence.
— Je n’ai pas, soupira-t-elle, assez de vertu ! Vous m’estimez, mon père, plus que je ne vaux !
— Il ne faut pas, ma fille, parler ainsi ! La véritable humilité se remet à Dieu, sachant combien ses propres vues sont sans profondeur. Quoi ! vous préjugeriez votre faiblesse, vous vous déroberiez au fardeau, par crainte, quand les trésors de la Grâce vous sont ouverts ? repartit l’ecclésiastique en s’animant. Qui de nous ose se flatter de résister seul ? Dieu mesure son secours à la tentation et ne permet celle-ci que pour mous combler. Si vous subissez l’abandon, il vous soutiendra. Si, au contraire, il vous ordonne de vivre en chrétienne dans une demeure souillée par les pires excès, soyez certaine que sa bonté, décuplant vos forces, vous rendra la tâche supportable.
— Et je serais à la merci de cette intrigante ? Et je continuerais à voir mon mari entourer sa maîtresse de prévenances sans compter à ses yeux plus qu’une domestique ? s’écria Denise pleine d’horreur. Ah ! je ne me sens pas cet affreux courage !
Son accent se haussait à l’indignation. Sa couleur, ses regards et son attitude trahissaient la révolte de sa fierté. Le spectacle émouvant de cette femme fragile essayant d’échapper au sacrifice comme l’oiseau sans défense à la serre de l’aigle déconcerta l’abbé Crémières plus que ses sanglots.
— Chacun de nous, balbutia-t-il, a sa part d’épreuves : pensez à nos soldats, ma pauvre et chère fille !
— Nos soldats ? fit Denise interloquée… Ah ! oui !… corrigea-t-elle presque aussitôt avec l’accent d’une écolière un instant distraite.
La guerre durait, assurément, mais c’était si loin ! Georges ayant interdit, depuis son retour, que l’on reçût à la Cagne aucun journal, à peine en avait-elle une notion confuse, savait-elle par ouï-dire ce qui s’y passait. Puis, quel rapport entre les maux endurés là-bas et les tourments qui déchiraient son cœur misérable ? Sa détresse était-elle si peu touchante que pour un homme depuis dix ans penché sur sa vie, dépositaire de ses secrets les plus humiliants, une souffrance anonyme s’y pût comparer ? Et soudain lui apparut, dans toute sa rigueur, l’irrémissible pauvreté des propos du prêtre. Rien d’humain n’avait vibré sous les froides syllabes. Elle espérait la compassion d’un esprit sensible, les conseils d’une sagesse longtemps mûrie, et se trouvait, avec l’appoint d’une homélie fade, exactement aussi dénuée de secours moral, de moyens pratiques de combat, qu’en pénétrant dans ce salon aux murs nus et tristes. Le confesseur avait parlé, mais l’homme s’était tu : et qui sait si, du reste, il avait une voix ?
Elle attendit encore quelques instants, se disant que peut-être il réfléchissait, lui accordant au fond d’elle-même un dernier crédit. Puis elle jugea sans intérêt, devant son silence, de prolonger une entrevue déjà mortifiante qui tournait doublement à sa confusion.
— C’est bien, dit-elle, mon père. J’obéirai !
Il la reconduisit d’un petit pas mol. Ses mains sèches se frottaient l’une contre l’autre en déplaçant à chaque retour la chaîne de sa montre. Un lent dodelinement de sa tête penchée faisait indolemment onduler ses boucles.
Sur le seuil du parloir, il l’arrêta.
— Je ne veux pas, dit-il, que vous vous éloigniez d’ici, ma chère fille, sans emporter au moins ma bénédiction…