XII

Une branche de lierre n’est retenue au tronc d’un ormeau que par une multitude de petites racines dont aucune ne le mord profondément. On peut l’en séparer d’un léger effort : mais, à moins de la couper et de la détruire, on n’évitera pas que bientôt elle rejoigne le fût et de nouveau s’attache à sa rude écorce aussi étroitement que par le passé.

Cette aptitude particulière, cette vertu native, la souple plante la doit à sa faiblesse même.

Si banal que puisse être le rapprochement, entre elle et Denise Elpémor, il s’impose. Denise n’a pas la force de résister à la main malicieuse qui l’éloigne de Georges. Mais, de ce que ses fibres cèdent facilement, on concluerait à tort qu’elles sont brisées. Leur fragilité leur a permis de rester intactes. Elles n’aspirent qu’à reprendre leur adhérence.

La délaissée s’est crue maîtresse de régler sa vie, une fois la séparation consommée. L’inattendu, la précision, la violence du choc ont engourdi sur le moment ses nerfs délicats. Elle a pensé ne pas souffrir, souffrant une passion. Ses rapides préparatifs, sa descente vers Luynes, elle les a accomplis lucidement, comme un désespéré garnit son arme ou mesure sa corde. Et peut-être avec une sorte de volupté. L’évasion et le suicide poursuivent les même fins, celui-ci n’étant en somme, à l’usage des forts, que la forme complète de celle-là. La seconde où le tramway lui est apparu a été pour elle l’instant critique. Soudain, comme elle se raidissait, son enfant l’a fuie.

C’est alors qu’à une apathie presque totale a succédé la conscience la plus douloureuse. L’indiscrète attention des femmes de Luynes, ce qu’elle a cru deviner de leurs réflexions tandis que, rouge de honte, elle filait entre elles, ont achevé de l’éclairer sur son propre état. Elle s’est vue détachée et livrée aux vents. Le vertige de la solitude l’a saisie. Elle a couru au prêtre, à défaut d’une mère, à défaut d’une parente ou d’une amie, lorsque l’apparition des fins clochers d’Aix est venue lui rappeler que Dieu existait. Les radotages du confesseur l’ont d’abord déçue, et bientôt leurs prétentions et leur impuissance l’ont littéralement atterrée. Mais, à mesure que lui parlait la bouche inhumaine, elle sentait se faire en elle un grand apaisement, comparable à celui que procure la pluie à une blessure que cependant elle ne peut guérir. Elle est sortie soulagée du piteux colloque : de cette disposition plus favorable à la renaissance de l’espoir, son mol esprit pouvait passer sans nulle transition.

La route lui a semblé plus longue en rentrant. C’est qu’elle n’avait plus pour la faire cette fiévreuse ardeur qui l’empêchait, une heure plus tôt, de compter ses pas. Chacun d’eux la rapproche du sacrifice, de l’humiliation acceptée, mais combien pénible ! Elle revient en épouse chrétienne et en mère, convaincue de son rôle, de ses devoirs, et profondément persuadée que les grâces d’en haut seront à la mesure de son héroïsme. L’abbé Crémières le lui a dit, n’a dit que cela, et elle s’est figurée ne pas l’entendre. Mais l’appel adressé à une âme croyante, manquât-il de chaleur et d’imprévu, est enregistré automatiquement par celle-ci, comme une mélodie par le cerveau d’un compositeur qui l’a jugée sans intérêt et sans émotion. Elle en subit à son insu l’entière influence. Son trésor spirituel n’en est pas accru : grâce à lui, cependant, l’importance qu’elle lui prêtait devient plus sensible et l’éclat qu’il jette en elle se trouve avivé.

Denise a tressailli en voyant la Cagne, mais un peu à la façon des martyrs chrétiens quand se découvrait devant eux l’arène pleine de fauves. C’est là qu’elle va souffrir et qu’elle espère vaincre. A mesure qu’elle approche, son zèle grandit. Elle se rappelle avoir été la fillette mystique, la vierge passionnée, mais obéissante, qui n’envisageait que la règle et le renoncement au-delà du fiancé longtemps défendu ; qui, plus tard, devenue libre et l’ayant choisi, le conjurait de lui faire grâce des épreuves trop rudes avec la mauvaise foi d’une catéchumène exaltée. Elle aspirait, aspire encore à se dévouer toute et ne conçoit le dévouement qu’à l’excès cruel. Que le sien la déchire, elle s’en réjouira ! Ce qu’elle en possédait, elle l’a voué à Georges. Sa trahison lui donne un prix, sa folie le requiert, elle l’apporte. Tout son mérite est justement d’enfin mériter. Et puis, auprès de Georges, il y a son fils…

La voici à la lisière du carré de bois qui la masquait encore à la vieille maison. Canne-à-pêche bondit du seuil, vole à sa rencontre, s’escrime du museau contre son sac et sonne, par une fanfare d’aboiements joyeux, le hallali courant de sa dignité. Le rideau de la cuisine frémit par deux fois. Peu lui importe ! Elle se sent pleine de courage et va d’un pas ferme.

L’après-midi se passa sans aucun contact. Georges était enfermé dans son cabinet, Lola dans sa chambre, avec Claude, et Denise, remontée chez elle directement, rétablissait un peu d’ordre dans ses tiroirs. De même qu’à la veille d’un engagement les adversaires, leurs positions prises, se recueillent, les principaux acteurs de ce drame intime mûrissaient dans le silence leurs résolutions.

Denise était nerveuse, mais à peine inquiète. Son activité la préservait de toute défaillance. Dès le repas du soir, qu’elle prit avec eux, un certain air buté chez son mari, chez Lola une parfaite liberté d’allures et plus d’insistance dans l’audace, la renseignèrent sur le gros de leur convention. Elle eut la certitude que le siège de Georges était fait et ressentit une gêne affreuse des encouragements que lui lançaient en sa présence des yeux effrontés. Mais il ne semblait pas s’y ouvrir sans peine : d’où elle inféra que sans doute il était conduit. Pleine d’illusions sur la nature de son caractère qu’elle n’avait jamais vu qu’impatient et vif, elle voulut se persuader qu’un instant viendrait où son esprit indépendant saurait s’affranchir. Cet espoir, joint au bonheur de retrouver Claude, lui permit de conserver le front d’étrangère que les circonstances l’obligeaient à montrer chez elle. La conversation se poursuivait à bâtons rompus. Quand elle quitta la table, elle n’avait pas dit une parole et s’étonnait d’avoir trouvé le repas si court.

Sa contenance inattendue fit effet sur Georges.

— Que pensez-vous qu’elle soit en train de nous ménager ? demanda-t-il à sa maîtresse, quelques heures plus tard, lorsqu’elle le rejoignit comme de coutume.

— Rien qui vaille qu’on s’en occupe ! répondit Lola. Parlons d’elle, je vous prie, le moins possible.

Mais l’inquiétude de son amant était manifeste. A certaines hésitations qu’il laissait paraître, elle comprit, cette nuit-là et les jours suivants, qu’un sourd travail de conscience se faisait en lui. La délicatesse héritée d’une lignée bourgeoise l’empêchait de se mouvoir avec insouciance dans les détours d’une situation scandaleuse. Il s’y trouvait à tout moment surpris et gêné. Le visage de Denise l’intimidait. Ses regards le surveillaient, le bravaient parfois, mais ne pouvaient en soutenir le constant reproche.

Lola sentit qu’il lui fallait redoubler d’audace pour conjurer par les effets de sa décision ceux qu’un si grand malaise pouvait engendrer. Perspective astreignante, qui pourtant lui plut. La force était vraiment son jeu naturel. Qu’elle l’exerçât par des moyens physiques ou moraux, son emploi la gonflait d’une sauvage ivresse, l’animait d’une confiance inébranlable. De plus, elle se flattait, dans cette conjoncture, si Georges, timoré, la secondait mal, qu’il ne désavouerait aucun de ses actes. Comme beaucoup de rêveurs, en souhaitant une fin, il reculait devant l’effort présumé trop rude. C’était à elle à l’engager sur la pente abrupte et à lui donner l’impulsion. A mesure que devant lui décroîtrait la cime, la hâte de découvrir l’horizon nouveau stimulerait les points critiques de son énergie. Peut-être alors devrait-elle même modérer son pas de crainte qu’il n’atteignît le sommet trop tôt.

Elle commença par exiger un labeur suivi. L’esprit de Georges avait besoin de cette discipline pour résister aux sollicitations pernicieuses. Une des meilleures manières de l’armer contre elles était de l’obliger, lorsqu’il était seul, à travailler à l’instrument de leur évasion. Mais autre chose était de le stimuler, autre chose d’obtenir son application sous l’empire des soucis qui le tourmentaient. A son ardeur exceptionnelle des dernières semaines venait de succéder une crise de paresse. Lola n’en doutait pas, bien qu’il n’en dît rien. Un matin, elle entra dans son cabinet et le trouva sur le divan, en train de fumer.

— Voilà donc, s’écria-t-elle, votre occupation ? Quelle tête stupide il faut avoir pour compter sur vous !

Il était gêné, mais sourit.

— Je n’ai guère de courage, murmura-t-il.

Elle lui jeta en s’asseyant un regard furieux. C’était la première fois qu’elle venait chez lui sans y être conduite soit par ses fonctions, soit par une circonstance vraiment importante.

S’emparant du manuscrit posé devant elle, elle commença d’en parcourir le chapitre en cours, comme elle aurait examiné un devoir de Claude. Le texte s’arrêtait au milieu d’une phrase. A cet endroit, les ratures étaient nombreuses. La dernière, plus épaisse, violemment tracée, n’avait été suivie d’aucune correction.

— Vous me faites penser, dit Lola, à un âne rétif, laissé libre une minute sur le chemin, et qui n’a rien de plus pressé, dès qu’il se voit seul, que de rompre ses brancards pour fuir dans la plaine.

Georges sourit une seconde fois, d’un air détaché.

— Votre comparaison n’a rien qui m’offusque : l’âne est un animal ombrageux et fier.

— Mais qui s’amende, répliqua-t-elle avec énergie, lorsqu’il sent derrière lui son conducteur !

Il inclina la tête à plusieurs reprises, dominé, comme toujours, par ce rude accent, en outre, intimidé par le choix des mots. Cet effet obtenu, elle s’adoucit. Commençant, d’une voix grave, à le questionner, le suivant dans ses retraites et l’en délogeant avec autant d’opiniâtre persévérance que de connaissance de ses ruses, elle entreprit méthodiquement d’arracher l’aveu qui fournirait à son attaque un terrain solide.

— Eh ! bien, soit ! finit-il par lui concéder, notre nouvel état m’est insupportable !

— Est-ce une raison, demanda-t-elle, pour ne plus rien faire ?

— C’en est une d’y penser très fréquemment. Quand je n’ai pas une complète liberté d’esprit, il m’est aussi impossible de travailler que si je souffrais par accès d’une blessure physique.

Elle se leva, lui prit la tête, la berça contre elle. Impitoyable à son amant lorsqu’il la bravait, capable alors, tant l’orgueil inspirait ses actes, de le sacrifier par dépit, elle lui rendait toute sa tendresse au moindre abandon. Les mots câlins qu’elle sut choisir coulèrent sur ses craintes. Ce qu’elle devinait d’inquiétant, de critique en lui, c’était la rupture d’un équilibre jusque-là maintenu par les circonstances. Georges s’en trouvait désemparé. Son égoïsme hésitait entre deux appuis, de nature toute différente, d’attrait inégal, mais de consistance, lui semblait-il, pareillement douteuse, incertain si le plus terne et le plus discret n’était pas en même temps le moins précaire.

— Lorsque j’étais petite, dit-elle enfin, je m’appliquais de mauvaise grâce et n’aimais qu’à jouer. Alors, pour que la tâche me parût moins lourde, on encadrait au crayon bleu le fragment de fable qu’il me fallait apprendre par cœur, et je l’étudiais facilement.

— Excellente précaution ! murmura-t-il.

Il taquinait un médaillon qu’elle portait au cou et la regardait sans comprendre.

Lui pinçant l’oreille, elle reprit :

— Tout aussi bonne pour les poètes que pour les enfants ! Si l’effort de chaque jour lui était dosé, le grand garçon que j’ai là s’en effraierait moins.

— Peut-être, accorda-t-il, mais le moyen manque…

— Dites plutôt qu’il vous déplaît de l’envisager ! Indépendant et capricieux comme je vous connais, vous redoutez de vous soumettre à une discipline. Cependant, mon amour, il vous en faut une : vous n’atteindrez le but que nous poursuivons qu’au prix d’un travail méthodique.

Georges poussa un long soupir et ouvrit les bras.

— Puisque, sous le rapport du caractère, vous m’êtes inférieur, continua-t-elle d’un air superbe et en s’animant, c’est à moi qu’il appartient d’en avoir pour vous. Désormais, tous les jours, sauf le dimanche, vous écrirez au moins trente lignes parfaites, et vous n’aurez le droit qu’ensuite de jouer au cerceau !

Il se sentit rougir, la regarda et lut sur son visage une résolution que l’ironie du trait final détendait à peine.

— Trente lignes ! murmura-t-il.

— Oui, dit-elle. C’est peu !

L’assurance qu’elle montrait l’impatienta.

— Et vous croyez qu’il suffira que je veuille les faire ? Que mes soucis disparaîtront comme par enchantement parce que j’aurai promis d’écrire ces trente lignes ?

Lola haussa l’épaule.

— Vous voilà parti !… Je serai là, prononça-t-elle en le caressant, en se penchant pour appuyer sur sa joue brûlante la moelleuse fraîcheur de ses lèvres. Il ne faut pas considérer notre vie nouvelle du regard que, malgré nous, justifiait l’ancienne. Oublieriez-vous que désormais votre amie compte seule ? Sans provoquer ouvertement, ce qui serait sot, nous devons renoncer à l’hypocrisie. D’ailleurs, j’ai résolu d’y tenir la main. Bien que votre domaine particulier, ce cabinet n’est pas un lieu que l’on s’interdise et les domestiques ne sauraient trouver surprenant de m’y voir entrer. Vous y recevrez donc ma visite parfois. Et, tenez, je prendrai place dans ce fauteuil-ci ! Je viendrai vous réconforter, vous gronder, vous apporter une gourmandise ou changer les fleurs, rompre, en un mot, cette atmosphère un peu déprimante. Ce sera comme si déjà nous étions chez nous !…

Sa voix, pleine de nuances, s’exaltait, sombrait, se répandait en lentes coulées d’un beau métal grave, déployant pour tenter Georges et le persuader ses mille ressources délicates d’instrument subtil. Et cependant qu’il s’en laissait docilement bercer, ses yeux lisaient ou croyaient lire sur le fier visage le reflet de la tendresse qui dictait les mots. Toute la personne de la jeune femme dominait sur lui. Il n’était pas jusqu’à l’étreinte de ses mains nerveuses qui ne contribuât à l’incliner vers la soumission.

Un rayon de soleil en dora la chair.

— Eh ! bien, lui demanda-t-elle, est-ce promis ?

Il hésita quelques instants.

— J’essaierai ! dit-il.

Sur cette réponse, elle l’embrassa, puis elle le quitta.

Mais, dès le jour suivant, comme il travaillait, Georges la vit paraître au seuil de la pièce sans avoir pris, avant d’ouvrir, la peine de frapper. « Où se trouve mon amant, expliqua-t-elle, j’entre comme chez moi ! » Elle s’arrêta devant la glace, déplaça un siège, vint ensuite se pencher sur le manuscrit en appuyant sa tête à celle du jeune homme. Il tressaillit et naïvement se félicita de n’avoir pas été surpris en pleine inaction.

Lola, froide et subtile, plutôt cultivée, était, réserve faite de ses partis pris, un assez bon juge littéraire. Sans doute attachait-elle à la fable elle-même, et notamment dans les passages les plus audacieux, où celle-ci flattait ses passions, une importance par certains côtés excessive. Sans doute encore hésitait-elle en matière de style, se ralliant moins par goût que par raisonnement aux formes du langage les plus dépouillées. Mais elle avait, chose assez rare chez une très jeune femme, une remarquable connaissance de l’esprit humain. Ses réflexions, la plupart du temps, tombaient juste, et parfois, quand leur objet stimulait sa verve, rendaient, en s’égrenant, un son d’aphorismes.

Aussi réussit-elle, loin d’ennuyer Georges, à lui faire désirer ses fréquentes visites. L’intimité qu’elles resserrèrent, doublant celle du lit, où leurs conversations depuis longtemps l’avaient ébauchée, lui faisait apprécier plus rigoureusement, sans égard à l’excuse de facultés moindres et de circonstances différentes, la façon dont Denise autrefois comprenait son rôle. Dans cet esprit tout occupé de son propre éclat et pour lequel l’intelligence avait seule un prix, aucune note de la gamme des sentiments faibles n’avait une chance de retentir avec avantage. Tout au plus semblait-elle un léger grelot dont le son timide agaçait.

Georges se reprochait, se raillait surtout, d’y avoir, sous l’empire de certains scrupules, un instant prêté l’oreille avec indulgence. Etait-ce un bruit à dérouter un homme de sa force ? D’ailleurs, il finissait par ne plus l’entendre.

Peut-être s’en fût-il autrement soucié si Denise, par sa conduite et son attitude, l’y avait rendu plus sensible. Mais celle-ci laissait voir une résignation peu propre à susciter, faute de pathétique, les remords d’un cœur endurci. Comme si l’acte de fuir, trop grand, trop lourd, avait brisé en elle tout ressort physique, elle subissait le complément de sa déchéance sans aucune révolte appréciable. Chaque journée lui paraissait un nouveau calvaire. De la minute de son réveil, toujours écrasant, à celle où la fatigue lui fermait les yeux, le sentiment de son malheur ne la quittait pas. A table, cependant, un prodigieux effort de volonté lui permettait d’adresser la parole à Georges. De même elle s’acquittait de toutes ses fonctions. A la vérité, comme une machine. Mais cette activité lui était prescrite par le plan d’existence qu’elle s’était tracé.

Elle n’avait de sincère que ses nuits terribles. Alors, serrant les dents, le visage enfoncé dans son oreiller qu’elle étreignait silencieusement et baignait de larmes, la pensée tendue vers le couple, elle concentrait sur les figures s’animant en elle toutes ses facultés délirantes. Leurs attitudes et leurs regards, leurs paroles et leurs gestes, leurs intentions réelles ou supposées, les subterfuges dont leur malice leur soufflait l’emploi et les derniers affronts qu’elle avait subis se présentaient successivement dans sa tête en feu. C’était comme une revue d’instruments cruels passée par la victime qu’ils ont déchirée. Le timbre grêle de la pendule annonçait les heures, mesurait la fuite de la nuit, sans suggérer à son esprit, affolé d’images, la nécessité du repos. Tant qu’elle pouvait penser, elle se consumait.

Cependant les sentiments les plus excessifs battaient dans son cœur leurs coups sombres. Tantôt la honte, tantôt l’horreur, tantôt la crainte, tantôt un tel dégoût que, se redressant, il lui semblait soudain qu’elle allait vomir. Mais elle n’avait vraiment de haine que pour sa rivale. Tempéré, à son insu, par l’immense amour, de certaine façon maternel, écartelé comme une croix sur sa jeunesse et à la base duquel elle avait placé l’indulgence, ce que, sous ce même nom, elle vouait à Georges ressemblait bien plutôt à de la pitié. Avant de l’accuser et de le maudire, elle le plaignait d’être tombé dans les mains d’une fille. Son mari ne l’aimait plus, certes elle le savait ! L’ignominie de sa conduite depuis plusieurs mois, la monstrueuse persévérance dont il témoignait après un aveu révoltant, avaient détruit à cet égard toutes ses illusions. Jamais, pourtant, de propos ferme et délibéré, il n’aurait aggravé jusqu’au désastre ce qui n’était pour eux qu’un état critique. Tout le mal était l’ouvrage de cette intrigante. Et la malheureuse femme gémissait en mordant ses draps :

— Mais en quoi m’est-elle supérieure ?

Car elle avait parfois des instants lucides. Alors, faisant effort pour être impartiale, évoquant l’étrangère auprès d’elle-même, elle s’imposait de procéder entre leurs personnes à un parallèle minutieux. Si sa sincérité eût été complète, le résultat l’en aurait sans doute confondue. Mais elle mêlait naturellement à cet examen des arguments et des réflexions d’un tel ordre qu’il finissait presque toujours par la rassurer. « Certes, se disait-elle, ses yeux sont beaux. Les miens, tout aussi purs, brillent d’un éclat moindre. Mais dans l’expression, quelle différence ! Même quand elle veut intéresser et qu’elle se surveille, son regard a quelque chose de vraiment horrible ! C’est comme cette taille avantageuse dont elle est si fière : une coquine n’en jouerait pas avec plus d’audace ! »

La comparaison se poursuivait dans le même esprit et Denise, pour qui la chair et ses choix aveugles restaient un mystère insondable, en tirait, avec l’ardeur des désespérés, de réconfortantes conclusions. Il lui semblait qu’un jour fatalement viendrait où Georges, à son tour, serait frappé, où les défauts de sa maîtresse l’aigriraient contre elle. C’était aussi à la faveur de ces accalmies qu’elle révisait et raisonnait pour s’y fortifier les résolutions relatives à son attitude. Son amour pour son fils les commandait toutes. Tant que la situation n’aurait pas changé, ses efforts devaient tendre, au mépris d’elle-même, à ce qu’il n’en souffrît que le moins possible. Or, elle craignait, en se livrant à quelque violence, de provoquer chez Georges un accès d’humeur, de l’inciter, par désir d’une solution nette, à les abandonner, elle et Claude. Perspective qui suffisait à l’épouvanter. D’avoir failli réaliser une rupture si grave, il lui restait comme le vertige du gouffre entrevu. Elle en avait mesuré la profondeur. Une circonstance indépendante de sa volonté l’avait empêchée d’y tomber, mais plutôt que d’en courir de nouveau le risque elle était déterminée à subir sans plainte les capitulations les plus dégradantes.

Où puiser la constance et l’énergie ? Sa faiblesse avait besoin d’un encouragement. Le chrétien qui fait vœu de se mortifier jette au pied de la Croix toutes ses souffrances. Ce n’est qu’à se convaincre de leur misère, du peu qu’elles représentent par rapport à la somme de sacrifices que justifie Dieu, qu’il gagne assez de force et de volonté pour s’en imposer de nouvelles. Ainsi, la malheureuse, se tournant vers Claude, demandait à son fils l’appui moral faute duquel elle aurait sans doute renoncé. Elle le trouvait dans un sourire, dans un épanchement, dans un reflet rapide, aussitôt saisi, de sa petite âme lumineuse. A mesure que Lola, occupée de Georges, multipliait les moyens de se l’asservir, elle se donnait plus fiévreusement à cette entreprise et se souciait moins de l’enfant. Sans qu’elle s’en rendît compte ou qu’elle y prît garde, dans l’audacieux dispositif qu’elle mettait en œuvre, il s’était produit une fissure. Denise essaya d’en profiter. Mais au lieu d’aborder cette brèche ouverte avec une ardeur étourdie, elle ne s’en approcha que prudemment, n’hésitant pas à rompre et à s’éloigner dès qu’elle craignait d’attirer sur elle l’attention.

Les entrevues des amants la favorisèrent. Elles lui fournirent des occasions d’embrasser son fils. C’était lui procurer un bonheur profond. Si bien que, s’épuisant à les détester, elle les désira néanmoins, et bientôt les attendit, à sa confusion, avec une amère impatience. L’institutrice n’avait pas pénétré chez Georges, que déjà, recherchant où se trouvait Claude, elle abandonnait toute besogne et, sans affectation, le rejoignait. L’enfant la voyait venir la tête basse, mais avec le frais sourire qu’elle gardait pour lui jusque dans les tourments de ses pires épreuves. Un instant, par contenance, elle suivait ses jeux. Et soudain, le prenant, le serrant contre elle, elle l’entraînait dans une allée ou derrière un arbre et le caressait furieusement.

Il lui semblait se délecter d’un fruit défendu. Ses doigts, sans se lasser, parcouraient la face, s’enfonçaient dans les cheveux du bambin distrait. Sa bouche avide, en le baisant, lui pinçait la peau. Et tandis que ses regards s’emplissaient de lui, son esprit, excité par ces délices même, lui présentait l’image du couple impudent. Elle serrait alors les dents pour ne pas crier. Des larmes, quelquefois, lui troublaient la vue : elle-même n’aurait pu dire avec certitude si elles étaient causées par le chagrin ou par la tendresse.

Autant que la crainte d’être surprise, la nécessité de recourir à des expédients pour se livrer à ces rapides et piteuses débauches lui façonnait à son insu une âme subalterne. Elle rougit de plaisir et d’émotion en recevant un soir de l’institutrice la permission d’aller à sa place coucher Claude. Les soirées se passaient chez son mari. Elle y avait suivi, comme à l’ordinaire, les amants, auprès desquels, par dignité, elle faisait figure jusqu’à ce que les domestiques eussent gagné leurs chambres. Lola se plaignait d’une migraine. Lorsque neuf heures sonnèrent, elle dit à l’enfant :

— Allumez votre bougie et débrouillez-vous : ce serait, en vérité, un supplice pour moi que de monter vous déshabiller aujourd’hui.

— Ne vous dérangez pas, dit Denise, j’y vais !

Elle s’attendait à ce que, par protestation, la gouvernante se ressaisît et fît son office. Mais celle-ci dédaigna même de tourner les yeux.

— Comme vous voudrez, Madame ! répondit-elle.

Sa contenance, le ton de cette réplique dénotaient une indifférence si complète que Denise, abusée, toute frémissante, entrevit un avenir abrité d’ailes d’or où sa sollicitude pourrait librement s’exercer. Quand elle redescendit, un instant après, elle ne se sentait plus la même femme. Elle aurait au besoin, remercié Lola. Une vivifiante compensation lui semblait possible entre le ravage momentané causé dans sa vie par cette fille et le bonheur qu’elle pourrait lui devoir un jour.

Ce premier succès l’enhardit. S’en étant exaltée jusqu’au sommeil, elle s’éveilla, le lendemain, presque reposée et résolue à profiter, pour ressaisir Claude, de toutes les défaillances de l’institutrice. Celles-ci, assurément, n’étaient pas fréquentes. Un observateur indifférent les aurait comptées, puis, rebuté par un total à peine appréciable, négligées comme n’autorisant nul espoir. Mais Denise possédait cette patience du cœur qui se félicite, s’alimente et se fortifie du moindre avantage obtenu. En outre, elle inclinait, par tempérament, à s’exagérer les plus humbles. Quelques-uns lui semblaient définitifs. Et lorsque leur insignifiance lui apparaissait, l’illusion, caressée avec ferveur, avait laissé dans son esprit une trace assez pure pour qu’elle trouvât quelque plaisir à l’y rencontrer.

Ce fut donc sans amertume, ni découragement, qu’elle entreprit de recueillir, comme une maigre manne, les bonheurs que Lola lui abandonnait. Tantôt elle faisait goûter Claude, tantôt, le voyant seul à l’heure du dîner, elle le menait à sa toilette se laver les mains. Plus les soins qu’il réclamait étaient familiers, plus ils la replaçaient dans son rôle de mère, et plus, par conséquent, elle se réjouissait. L’enfant s’était, les premiers jours, dérobé par crainte. Devant l’insistance qu’elle témoignait, encouragé, d’autre part, à y céder par de timides expériences restées impunies, il avait fini peu à peu par s’apprivoiser. A présent, du plus loin qu’il l’apercevait, c’était lui, le plus souvent, qui courait à elle. Pour provoquer dans son cœur rien de comparable à l’émotion que lui causaient de pareils élans, Denise, de qui la joue en tremblait encore, devait se rappeler un Claude minuscule lui prodiguant maladroitement ses premières caresses.

Elle le découvrit, un matin, qui fondait en larmes, immobile au milieu d’une étroite pelouse que les averses de la nuit avaient détrempée.

— Qu’y a-t-il, mon chéri ? lui demanda-t-elle.

Hoquetant, il répondit qu’il était tombé et désigna son tablier tout couvert de boue.

— Voilà vraiment de quoi se désespérer ! s’écria la jeune femme en l’embrassant. Je vais t’en mettre un autre, et tout sera dit.

Le petit garçon pleura plus fort.

— Il était justement propre de tout à l’heure ! réussit-il à faire entendre entre deux sanglots. Et Mademoiselle m’a défendu de courir dans l’herbe !… Comme elle va me punir quand elle le verra !

Denise réfléchit quelques instants.

— Viens ! dit-elle.

Elle l’entraîna d’un pas rapide jusque dans sa chambre, choisit dans la commode un tablier frais et le fit passer au bambin.

— Maintenant, va t’amuser ! Je réponds du reste.

Quelques minutes plus tard, retirée chez elle, elle lavait dans sa cuvette le petit sarrau, le mettait à sécher devant un grand feu. L’après-midi, elle prit un fer et le repassa. Puis, se postant à la fenêtre et prêtant l’oreille, elle profita d’une entrée de Lola chez Georges pour faire signe à Claude de monter et lui montra le tablier sur la pile des autres.

— Oh ! Maman, lui dit-il, que tu es bonne !

Denise, en souriant, lui tendit les bras : elle le sentit se blottir contre sa poitrine, comme autrefois, alors qu’il marchait à peine et qu’il suffisait pour l’y jeter de la moindre alerte.

Ce lui devint, dès lors, un constant souci que d’épargner, lorsqu’elle le pouvait, à son fils les brutales punitions qui suivaient ses fautes. Malheureusement, nulle entreprise n’était plus ingrate. L’institutrice, à qui rien n’échappait du manège dirigé timidement contre elle, trouvait parfois à le subir des commodités, mais ne s’embarrassait d’aucun ménagement pour couper court à son action dès qu’il la gênait. Claude ne jouissait qu’en apparence de quelque répit. Elle s’était engagée à l’instruire et tenait parole ; à l’élever, et elle continuait, inflexible, à exiger qu’il obéît, toute affaire cessante, à ses plus frivoles commandements. Peu lui importait, après cela, qu’il suivît sa mère, répondît à ses avances et à ses caresses quand elle lui laissait, par aventure, la bride sur le cou. Un regard l’arrêtait, le ramenait. Il n’y avait plus de ce côté nul danger pour elle.

Le principal, à cette heure de son existence, était d’asseoir si fortement son empire sur Georges qu’il le subît d’un cœur égal et sans discussion. Tel acte malicieux que repousse un faible, contre lequel spontanément s’élève sa conscience, lui paraît excusable ou naturel, imposé par une volonté supérieure. Il suffit qu’on le conduise à raisonner faux. Déjà l’autorité lui déroute l’esprit : que se mêle à son influence, par surcroît, l’étourdissant effet d’une passion violente, et il n’est pas de paradoxe ou de mauvaise cause qui n’ait une chance de le rallier à sa turpitude.

Ce dont Lola se prévalait particulièrement, c’était, tombée à point dans une solitude où se consumait sans profit un cerveau d’élite, de l’avoir obligé à chercher sa voie. Attaquant Georges à la fois dans son orgueil et dans son indifférence pour sa femme, elle l’invitait à comparer ce qu’il pouvait être avec ce que, sans elle, il serait resté. Les chapitres terminés de l’ouvrage en cours lui servaient à fonder sa démonstration. Et l’enthousiasme qu’elle montrait n’était point factice. Elpémor n’écrivait rien qui ne la ravît, tant par la vigueur même de la pensée que par la concision, la clarté d’un style dont le goût lui venait à l’approfondir. Mais elle avait, en décernant le plus mince éloge, une façon de le tourner qui doublait son prix, et ne perdait surtout aucune occasion de rapprocher la tâche féconde inspirée par elle des stériles besognes antérieures. Ainsi provoquait-elle l’ambition chez Georges. Elle lui soufflait de son mérite une idée puissante et l’incitait à regretter le temps gaspillé. Brodant ensuite sur le vieux thème que l’on n’a qu’une vie, qu’un âge vient où l’esprit s’ouvre avec stupeur à la vanité des raisons qu’il s’est données pour contrarier ou détruire ses inclinations, elle le conjurait de servir ardemment les siennes, de tenir pour sacrées leurs exigences, d’employer sans remords toutes ses ressources à l’accomplissement intégral de sa destinée, plutôt que de céder, par faiblesse de cœur, à des considérations accessoires dont la plus grave n’avait d’autre consistance que celle que son imagination lui prêtait.

Il l’écoutait et se laissait docilement convaincre. Sa conduite, quelquefois, lui semblait indigne, mais la raison, pensait-il lorsqu’il hésitait, lui parlait par la bouche de sa maîtresse. Aussi bien ne pouvait-il exprimer un doute sans qu’aussitôt elle substituât à la persuasion les moyens de le réduire qu’elle y savait propres. Sa chambre se fermait pour deux ou trois nuits. Elle ne lui montrait entre temps qu’un visage glacé, abrégeait ses visites, les espaçait, et quelquefois même l’en privait. Lui adressait-elle la parole, c’était pour lui jeter, avec une voix dure, un ordre si sévère dans sa concision qu’il le faisait désespérer de rentrer en grâce. Le poids de cette colère, un instant bravé, ne tardait pas, s’alourdissant, à accabler Georges. En même temps le désir le tourmentait. Il ne connaissait plus ni repos, ni trêve, qu’à force de constance et d’humilité il n’eût obtenu son pardon.

Alors, aussi déconcertante en ses sautes d’humeur que certaines successions d’ombre et de soleil, Lola lui revenait, familière et gaie, moralement et physiquement d’autant plus précieuse qu’il l’avait davantage attendue. Lui reprochant l’insolence de sa conduite, elle l’obligeait à lui faire des remerciements pour l’indulgence qu’elle avait mise à la réprimer. Puis la besogne était reprise sous sa direction. De nouveau, ses visites réconfortaient Georges. Et parfois elle lui disait, lui montrant Denise qu’à travers les rideaux on apercevait trop heureuse de surveiller son fils au jardin :

— Je suis contente que son service commence à lui plaire. Encore quelques semaines d’assouplissement, et elle viendra me demander, le matin, mes ordres !


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