V

Supposons qu’un miracle anime tout à coup ses yeux et ses oreilles, lui révèle, par la fenêtre ouverte au chevet de son lit, l’aurore sur la campagne, le chant des oiseaux dans les arbres, le murmure du vent dans les feuilles et de l’eau sur les rives, l’appel transparent des voix humaines parmi les collines matinales. Supposons encore que le même miracle, achevant son œuvre, lui donne l’usage de ses membres. Il se lève, il tend les bras à ce prodige qui pour lui n’a pas encore de vraisemblance ni de nom: la lumière! Il ouvre la porte, chancelle parmi les éblouissements et tout son corps se fond en toutes ces merveilles. Il entre dans une vie indicible, dans un ciel qu’aucun rêve n’avait su pressentir; et, par un caprice fort admissible en ces sortes de guérisons, la santé en l’introduisant dans cette existence inconcevable et inintelligible, efface en lui tout souvenir des jours passés.

Quel sera l’état de ce moi, de ce foyer central, réceptacle de toutes nos sensations, lieu où converge tout ce qui appartient en propre à notre vie, point suprême, point «égotique» de notre être, si l’on peuthasarder ce néologisme? La mémoire abolie, retrouvera-t-il en lui quelques traces de l’homme antérieur? Une force nouvelle, l’intelligence, s’éveillant et déployant soudain une activité inouïe, quel rapport cette intelligence gardera-t-elle avec le germe inerte et sombre d’où elle s’est élevée? A quels angles de son passé se raccrochera-t-il pour se continuer? Et cependant, ne subsistera-t-il pas en lui quelque sentiment ou quelque instinct, indépendant de la mémoire, de l’intelligence et de je ne sais quelles autres facultés, qui lui fera reconnaître que c’est bien en lui que vient d’éclater le miracle libérateur, que c’est bien sa vie et non celle de son voisin, transformée, méconnaissable, mais substantiellement identique, qui sortie des ténèbres et du silence, se prolonge dans la lumière et l’harmonie? Pouvons-nous imaginer le désarroi, les flux et reflux de cette conscience affolée? Savons-nous de quelle façon le moi d’hier s’unira au moi d’aujourd’hui, et comment le point «égotique»,le point sensible de la personnalité, le seul que nous tenions à conserver intact, se comportera dans ces délires et ces bouleversements?

Essayons d’abord de répondre avec une précision suffisante à cette question qui est du domaine de notre vie actuelle et visible; et si nous ne pouvons le faire, comment espérer de résoudre l’autre problème qui se dresse devant tout homme à l’instant de la mort?

Ce point sensible où se résume tout le problème, car il est le seul en question; et à la réserve de ce qui le concerne, l’immortalité est certaine, ce point mystérieux, auquel, en présence de la mort, nous attachons un tel prix, il est assez étrange que nous le perdions à tout moment dans la vie sans éprouver la moindre inquiétude. Non seulement chaque nuit il s’anéantit dans notre sommeil, mais même à l’état de veille, il est à la merci d’une foule d’accidents. Une blessure, un choc, une indisposition, quelques verres d’alcool, un peu d’opium, un peu de fumée suffit à l’effacer. Même quand rien ne l’altère, il n’est pas constamment sensible. Il faut souvent un effort, un retour sur nous-mêmes pour le ressaisir, pour prendre conscience que tel ou tel événement nous advient. A la moindre distraction, un bonheur passe à côté de nous, sans nous toucher, sans nous livrer le plaisir qu’il renferme. On dirait que les fonctions de cet organe par quoi nous goûtons la vie et la rapportons à nous-mêmes, sont intermittentes, et que la présence de notre moi, excepté dans la douleur, n’est qu’une suite rapide et perpétuelle de départs et de retours. Ce qui nous tranquillise, c’est qu’au réveil, après la blessure, le choc, la distraction, nous nous croyons sûrs de le retrouver intact, au lieu que nous nous persuadons, tant nous lesentons fragile, qu’il doit à jamais disparaître dans l’effroyable secousse qui sépare la vie de la mort.

Une première vérité, en en attendant d’autres que l’avenir dévoilera sans doute, c’est qu’en ces questions de vie et de mort, notre imagination est demeurée bien enfantine. Presque partout ailleurs, elle précède la raison; mais ici elle s’attarde encore aux jeux des premiers âges. Elle s’entoure des rêves et des désirs barbares dont elle berçait les craintes et les espérances de l’homme des cavernes. Elle demande des choses impossibles, parce qu’elles sont trop petites. Elle réclame des privilèges qui, obtenus, seraient plus redoutables que les plus énormes désastres dont nous menace le néant. Pouvons-nous penser sans frémir à une éternitéenfermée tout entière en notre infime conscience actuelle? Et voyez comme en tout ceci nous obéissons aux caprices illogiques de celle qu’on appelait autrefois la «folle du logis». Qui de nous, s’il s’endormait ce soir, avec la certitude scientifique et expérimentale de se réveiller dans cent ans, tel qu’il est aujourd’hui et dans son corps intact, même à la condition de perdre tout souvenir de sa vie antérieure (ces souvenirs ne seraient-ils pas inutiles?), qui de nous n’accueillerait ce sommeil séculaire avec la même confiance que le doux et bref sommeil de chaque nuit? Loin de la redouter, beaucoup n’accourraient-ils pas à cette épreuve avec une curiosité empressée? Ne verrait-on pas bien des hommes assaillir de leurs prières le dispensateur du sommeil féerique et implorer comme une grâce ce qu’ils croiraient un miraculeux prolongement de leur vie? Pourtant, durant ce sommeil, que resterait-il, et à leur réveil, que retrouveraient-ils d’eux-mêmes? Quel lien, au moment où ils fermentles yeux, les rattacherait à l’être qui doit se réveiller sans souvenirs, inconnu, dans un monde nouveau? Néanmoins, leur consentement et toutes leurs espérances à l’entrée de la longue nuit, dépendraient de ce lien qui n’existerait pas. Il n’y a, en effet, entre la mort véritable et ce sommeil que la différence de ce réveil retardé d’un siècle, réveil aussi étranger à celui qui s’était endormi que le serait la naissance d’un enfant posthume.

D’autre part, comment répondons-nous à la question quand il ne s’agit plus de nous, mais de ce qui respire avec nous sur la terre? Avons-nous souci, par exemple, de la survie des animaux? Le chien, le plus fidèle, le plus affectueux, le plus intelligent, dès qu’il est mort, n’est plus qu’un répugnant débris dont nous nous débarrassons au plus vite.Il ne nous paraît même pas possible de nous demander si quelque chose de la vie déjà spirituelle que nous avons aimée en lui subsiste ailleurs que dans notre souvenir, et s’il existe un autre monde pour les chiens. Il nous semblerait assez ridicule que le temps et l’espace conservassent précieusement, durant l’éternité, parmi les astres et dans les palais sans bornes de l’éther, l’âme d’un pauvre animal, faite de cinq ou six habitudes touchantes mais bien naïves, et du désir de boire, de manger, de dormir au chaud et de saluer ses pareils de la manière que l’on sait. Que resterait-il d’ailleurs de cette âme formée tout entière de quelques besoins d’un corps rudimentaire, lorsque ce corps ne serait plus? Mais de quel droit imaginons-nous, entre nous et l’animal, un abîme qui n’existe même pas du minéral au végétal, du végétal à l’animal? C’est ce droit à nous croire si loin, si différent de tout ce qui vit sur la terre; c’est cette prétention à nous mettre dans une catégorieet dans un règne où les dieux mêmes que nous avons créés n’auraient pas toujours accès, qu’il faudrait examiner tout d’abord.

On ne saurait exposer tous les paralogismes de notre imagination sur le point qui nous occupe. Ainsi, nous nous résignons assez facilement à la dissolution de notre corps dans le tombeau. Nous ne tenons nullement à ce qu’il nous accompagne dans l’infini des temps. A y réfléchir, nous serions même chagriné qu’il nous y escortât avec ses inévitables misères, ses tares, ses laideurs, et ses ridicules. Ce que nous entendons y conduire, c’est notre âme. Mais que répondrons-nous à qui nous demande s’il est possible de concevoir que cette âme soit autre chose que l’ensemble de nos facultés intellectuelles et morales, jointes, si l’on veut,pour faire pleine mesure, à toutes celles qui ressortissent à l’instinct, à l’inconscient, au subconscient? Or, lorsqu’aux approches de la vieillesse, nous voyons s’affaiblir, soit en nous, soit dans les autres, ces mêmes facultés, nous ne nous inquiétons, nous ne nous désespérons pas plus que nous ne nous inquiétons ou désespérons quand il s’agit de la lente décadence des forces corporelles. Nous gardons intact notre espoir confus de survie. Il nous semble tout naturel que l’état des unes dépende de l’état des autres. Lors même que les premières sont complètement abolies dans un être que nous aimons, nous ne croyons pas l’avoir perdu, ni qu’il ait, lui, perdu son moi, sa personnalité morale, dont cependant rien ne subsiste. Nous ne pleurerions pas sa perte, nous ne croirions pas qu’il n’est plus, si la mort conservait ces facultés dans leur état d’anéantissement. Mais si nous n’attachons pas une importance capitale à la dissolution de notre corps dans la tombe, ni à la dissolution de nos facultésintellectuelles durant la vie, que demandons-nous à la mort d’épargner; et de quel rêve irréalisable exigeons-nous la réalisation?

En vérité, nous ne pouvons, du moins pour l’instant, imaginer une réponse acceptable à la question de l’immortalité. Pourquoi s’en étonner? Voici ma lampe sur ma table. Elle ne renferme aucun mystère; c’est l’objet le plus ancien, le plus connu et le plus familier de la maison. J’y vois de l’huile, une mèche, une cheminée de verre; et tout cela forme de la lumière. L’énigme ne commence qu’au moment où je me demande ce qu’est cette lumière, d’où elle vient quand je l’appelle, où elle va quand je l’éteins. Et tout de suite, autour de ce petit objet que je soulève, que je démonte et que je pourrais avoir façonné de mes mains,l’énigme est insondable. Assemblez autour de ma table tous les hommes qui vivent sur cette terre, pas un seul ne pourra nous dire ce qu’est en soi cette flamme légère qu’à mon gré je fais naître ou mourir. Et si l’un d’eux hasarde une de ces définitions appelées scientifiques, chacun des mots de la définition multipliera l’inconnu et ouvrira de toutes parts des portes imprévues sur la nuit infinie. Si nous ignorons tout de l’essence, du destin, de la vie d’un peu de clarté familière dont tous les éléments furent créés par nous, dont la source, les causes prochaines et les effets tiennent dans une coupe de porcelaine, comment espérer de pénétrer l’incompris d’une vie dont les éléments les plus simples sont situés à des millions d’années, à des milliards de lieues de notre intelligence?

Depuis qu’elle existe, l’humanité n’a pas avancé d’un pas sur la route du mystère que nous méditons. Toute question que nous nous posons à son sujet, ne touche plus, par aucun côté, semble-t-il, à la sphère dans laquelle notre intelligence s’est formée et se meut. Il n’y a peut-être aucun rapport possible ou imaginable entre l’organe qui pose la question et la réalité qui devrait y répondre. Les plus actives et les plus rigoureuses recherches de ces dernières années ne nous ont rien appris. De savantes et consciencieuses sociétés psychiques, notamment en Angleterre, ont réuni un imposant ensemble de faits qui tendent à prouver que la vie de l’être spirituel ou nerveux peut continuer pendant un certain temps après la mort de l’être matériel. Admettons que ces faits soient incontestables et scientifiquement établis; ils déplaceraient simplement de quelques lignes, de quelques heures, le commencement du mystère. Si le fantôme d’une personne aimée, reconnaissable et apparemment si vivant que je lui adresse la parole, entre ce soir dans ma chambre à la minute même où la vie se sépare du corps qui gît à mille lieues de l’endroit où je me trouve, cela, sans doute, est bien étrange dans un monde dont nous ne comprenons pas le premier mot; mais cela montre au plus que l’âme, l’esprit, le souffle, la force nerveuse et insaisissable de la partie la plus subtile de notre matière, peut se détacher de celle-ci et lui survivre un instant, comme la flamme d’une lampe qu’on éteint se détache parfois de la mèche et flotte un moment dans la nuit. Certes, le phénomène est étonnant; mais étant donnée la nature de cette force spirituelle, il devrait nous étonner bien davantage qu’il ne se produise pas fréquemment et à notre gré, dans la plénitude de la vie. En tout cas, il n’éclairenullement la question. Jamais un seul de ces phantasmes n’a paru avoir la moindre conscience d’une vie nouvelle, d’une vie supra-terrestre et différente de celle que venait de quitter le corps dont il émanait. Au contraire, leur vie spirituelle à tous, à ce moment où elle devrait être pure puisqu’elle est débarrassée de la matière, semble fort inférieure à ce qu’elle était lorsque la matière l’enveloppait. La plupart poursuivent machinalement, dans une sorte d’hébétude somnambulique, les plus insignifiantes de leurs préoccupations habituelles. L’un cherche son chapeau oublié sur un meuble, l’autre s’inquiète d’une petite dette ou s’informe de l’heure. Et tous, peu après, alors que devrait commencer la survie véritable, s’évaporent et disparaissent à jamais. J’en conviens, cela ne prouve rien ni pour ni contre la survie possible. Nous ne savons si ces brèves apparitions sont les premières lueurs d’une autre existence ou les dernières de celle-ci. Peut-être que les morts usent etprofitent ainsi, faute de mieux, du dernier lien qui les unit et les rend encore sensibles à nos sens. Peut-être qu’ensuite ils continuent de vivre autour de nous, mais ne parviennent plus, malgré tous leurs efforts, à se faire reconnaître, ni à nous donner une idée de leur présence, parce que nous n’avons pas l’organe nécessaire pour les percevoir; de même que tous nos efforts ne réussiraient pas à donner à un aveugle-né la moindre notion de la lumière ou des couleurs. En tous cas, il est certain que les enquêtes et les travaux de cette science nouvelle du «Borderland», comme l’appellent les Anglais, ont laissé le problème exactement au point où il se trouvait depuis les origines de la conscience humaine.

Dans l’ignorance invincible où nous sommes, notre imagination a donc le choixde nos destinées éternelles. Or, en examinant les possibilités diverses, on est forcé de reconnaître que les plus belles ne sont pas les moins vraisemblables. Une première hypothèse à écarter d’emblée, sans discussion, nous l’avons vu, est celle de l’anéantissement absolu. Une deuxième hypothèse, ardemment caressée par nos instincts aveugles, nous promet la conservation plus ou moins intégrale, à travers l’infini des temps, de notre conscience ou de notre moi actuel. Nous avons également étudié cette hypothèse, un peu plus plausible que la première, mais au fond si étroite, si naïve et si puérile, qu’on ne voit guère, non plus pour l’homme que pour les plantes et les animaux, le moyen de la situer raisonnablement dans l’espace sans bornes et le temps sans limites. Ajoutons que de toutes nos destinées possibles, elle serait la seule vraiment redoutable et que l’anéantissement pur et simple lui serait mille fois préférable.

Reste la double hypothèse d’une surviesans conscience, ou avec une conscience élargie et transformée, dont celle que nous possédons aujourd’hui ne nous peut donner aucune idée, qu’elle nous empêche plutôt de concevoir, de même que notre œil imparfait nous empêche de concevoir une autre lumière que celle qui va de l’infra-rouge à l’ultra-violet; alors qu’il est certain que ces lumières, probablement prodigieuses, éblouiraient de toutes parts, dans la nuit la plus noire, une prunelle autrement façonnée que la nôtre.

Bien que double au premier abord, l’hypothèse se ramène à la simple question de conscience. Dire, par exemple, comme nous sommes tentés de le faire, qu’une survie sans conscience équivaut à l’anéantissement, c’est tranchera prioriet sans réflexion ce problème de la conscience, le principal et le plus obscur de tous ceux qui nous intéressent.

Il est, comme l’ont proclamé toutes les métaphysiques, le plus difficile qui soit,attendu que l’objet de la connaissance est cela même qui voudrait connaître. Que peut donc ce miroir toujours en face de lui-même, sinon se refléter indéfiniment et inutilement? Pourtant, en ce reflet impuissant à sortir de sa propre multiplication, dort le seul rayon capable d’éclairer tout le reste. Que faire? Il n’est d’autre moyen de s’évader de sa conscience que de la nier, de la considérer comme une maladie organique de l’intelligence terrestre, maladie qu’il faut essayer de guérir par un acte qui doit nous paraître un acte de folie violente ou volontaire; mais qui, de l’autre côté de nos apparences, est probablement un acte de santé.

Mais il est impossible de s’évader; et nous revenons fatalement rôder autour de notre conscience fondée sur notre mémoire, la plusprécaire de nos facultés. Étant évident, disons-nous, que rien ne peut périr, nous avons nécessairement vécu avant notre vie actuelle. Mais puisque nous ne pouvons rattacher cette existence antérieure à notre vie présente, cette certitude nous est aussi indifférente, passe aussi loin de nous, que toutes les certitudes de l’existence postérieure. Et voilà, avant la vie comme après la mort, l’apparition du moi mnémonique, dont il convient, une fois de plus, de se demander si ce qu’il fait durant les quelques jours de son activité est vraiment assez important pour décider ainsi, à son seul égard, du problème de l’immortalité. De ce que nous jouissons de notre moi sous une forme exclusive, si spéciale, si imparfaite, si fragile, si éphémère, s’ensuit-il qu’il n’y ait nul autre mode de conscience et nul autre moyen de jouir de la vie? Un peuple d’aveugles-nés, pour revenir à la comparaison qui s’impose puisqu’elle résume le mieux notre situation parmi la nuit des mondes, unpeuple d’aveugles-nés, à qui un unique voyant révèlerait les allégresses de la lumière, nierait non seulement que celle-ci soit possible, mais même imaginable. Pour nous, n’est-il pas à peu près certain qu’il nous manque ici-bas, entre mille autres sens, un sens supérieur à celui de notre conscience mnémonique, pour jouir plus amplement et plus sûrement de notre moi? Ne pourrait-on pas dire que nous saisissons parfois des traces obscures ou des velléités de ce sens en germe ou atrophié, en tout cas opprimé et presque supprimé par le régime de notre vie terrestre qui centralise toutes les évolutions de notre existence sur le même point sensible? N’y a-t-il pas certains moments confus, où, si impitoyablement, si scientifiquement que l’on fasse la part de l’égoïsme recherché jusqu’en ses plus lointaines et secrètes sources, il demeure en nous quelque chose d’absolument désintéressé qui goûte le bonheur d’autrui? N’est-il pas également possible que les joies sans but de l’art, lasatisfaction calme et pleine où nous plonge la contemplation d’une belle statue, d’un monument parfait, qui ne nous appartient pas, que nous ne reverrons jamais, qui n’excite aucun désir sensuel, qui ne peut nous être d’aucune utilité; n’est-il pas possible que cette satisfaction soit la pâle lueur d’une conscience différente qui filtre à travers une fissure de notre conscience mnémonique? Si nous ne pouvons imaginer cette conscience différente, ce n’est pas une raison pour la nier. Je crois même qu’il serait plus sage d’affirmer que c’est un motif de l’admettre. Toute notre vie se passerait au milieu de choses que nous n’aurions pu imaginer si nos sens, au lieu de nous être donnés tous ensemble, nous étaient accordés un à un et d’année en année. Au reste, un de ces sens, le sens génésique, qui ne s’éveille qu’aux approches de la puberté, nous montre que la découverte d’un monde imprévu, le déplacement de tous les axes de notre vie, dépend d’un accident de notre organisme. Durantl’enfance, nous ne soupçonnions point l’existence de tout un univers de passions, d’ivresses et de douleurs qui agitent «les grandes personnes». Si d’aventure, quelque écho mutilé de ces bruits arrivait à nos innocentes et curieuses oreilles, nous ne parvenions pas à comprendre quelle espèce de frénésie ou de folie s’emparait ainsi de nos aînés; et nous nous promettions, le moment venu, d’être plus raisonnables, jusqu’au jour où l’amour brusquement apparu dérangeait le centre de gravité de tous nos sentiments et de la plupart de nos idées. On voit donc que concevoir ou ne pas concevoir, tient à trop peu de chose pour que nous ayons le droit de douter de la possibilité de ce que nous ne pouvons imaginer.

Ce qui nous interdit et nous interdira longtemps encore les trésors de l’univers,c’est la résignation héréditaire avec laquelle nous séjournons dans la morne prison de nos sens. Notre imagination, telle que nous la menons aujourd’hui, s’accommode trop aisément de cette captivité. Il est vrai qu’elle est la fille esclave de ces sens qui l’alimentent seuls. Mais elle ne cultive pas assez en elle les intuitions et les pressentiments qui lui disent qu’elle est absurdement prisonnière et qu’elle doit chercher des issues par delà même les cercles les plus grandioses et les plus infinis qu’elle se représente. Il importe qu’elle se dise de plus en plus sérieusement que le monde réel commence à des milliards de lieues plus loin que ses songes les plus ambitieux et les plus téméraires. Elle n’eut jamais le droit ni le devoir d’être plus follement audacieuse. Tout ce qu’elle réussit à bâtir et multiplier dans l’espace et le temps les plus énormes qu’elle soit capable de concevoir, n’est rien au regard de ce qui existe. Les plus petites révélations de la science dans l’humble vie quotidienne luiapprennent déjà que même en ce modeste milieu elle ne peut tenir tête à la réalité, qu’elle est constamment débordée, déconcertée, éblouie par tout ce qui se cache d’inattendu dans une pierre, un sel, un verre d’eau, une plante, un insecte. C’est déjà quelque chose que d’en être convaincu, puisque cela met dans un état d’esprit qui guette toutes les occasions de rompre le cercle magique de notre aveuglement; puisque cela persuade qu’il ne faut espérer dans ce cercle nulle vérité définitive; et que toutes sont situées plus outre. L’homme, pour garder le sens des proportions, a besoin de se dire à tous moments que, placé tout à coup au milieu des réalités de l’univers, il serait exactement comparable à une fourmi qui, ne connaissant que les étroits sentiers, les trous minimes, les abords et les horizons de sa fourmilière, se trouverait soudain sur un fétu de paille au milieu de l’Atlantique. En attendant que nous soyons sortis d’une prison qui nous empêche de prendre contact avec les réalités d’outre-imagination, il y a bien plus de chance d’atteindre par hasard un fragment de vérité en imaginant les choses les plus inimaginables, qu’en s’évertuant à conduire parmi l’éternité, entre les digues de la logique et des possibilités actuelles, les songes de cette imagination. Efforçons-nous donc d’écarter de nos yeux, chaque fois qu’un nouveau rêve se présente, le bandeau de notre vie terrestre. Disons-nous que parmi toutes les possibilités que nous cache encore l’univers, une des plus faciles à réaliser, des plus probables, des moins ambitieuses et des moins déconcertantes, est certes la possibilité d’un mode de jouir de l’être, plus haut, plus large, plus parfait, plus durable et plus sûr que celui qui nous est offert par notre conscience actuelle. Cette possibilité admise, et il en est peu d’aussi vraisemblables, le problème de notre immortalité est, en principe, résolu. Il s’agit maintenant d’en saisir ou d’en prévoir les modes;et parmi les circonstances qui nous intéressent le plus, de connaître la part de nos acquisitions intellectuelles et morales qui passera dans notre vie éternelle et universelle. Ce n’est point l’œuvre d’aujourd’hui ni de demain; mais celle d’un autre jour...

FIN

B—6920.—Impr.MotterozetMartinet, 7, rue Saint-Benoît, Paris.

NOTES:[A]Rapprochons de ceci l’acte d’intelligence d’une autre racine dont Brandis (Uber Leben und Polaritat) nous rapporte les exploits. Elle avait, en s’enfonçant dans la terre, rencontré une vieille semelle de botte; pour traverser cet obstacle qu’elle était apparemment la première de son espèce à trouver sur sa route, elle se subdivisa en autant de parties qu’il y avait de trous laissés par les points de couture, puis, l’obstacle franchi, elle réunit et ressouda toutes ses radicelles divisées, de manière à reformer un pivot unique et homogène.[B]Parmi les plantes qui ne se défendent plus, le cas le plus frappant est celui de la Laitue. «A l’état sauvage, comme le fait remarquer l’auteur cité plus haut, si l’on casse une tige ou une feuille, on en voit sortir un suc blanc, un latex, corps formé de matières diverses qui défend vigoureusement la plante contre les atteintes des limaces. Au contraire, dans l’espèce cultivée qui dérive de la précédente, le latex fait presque défaut; aussi la plante, au grand désespoir des jardiniers, n’est-elle plus capable de lutter et se laisse-t-elle manger par les limaces.» Il conviendrait cependant d’ajouter que ce latex ne manque guère que chez les jeunes plantes, au lieu qu’il redevient fort abondant quand la Laitue se met à «pommer» et quand elle monte en graine. Or c’est au début de sa vie, au moment de ses premières et tendres feuilles, qu’elle aurait surtout besoin de se défendre. On dirait que la plante cultivée perd un peu la tête, si l’on peut s’exprimer ainsi, et qu’elle ne sait plus au juste où elle en est.[C]Au début de cette étude qui pourrait devenir le livre d’or des noces de la fleur (dont je laisse le soin à plus savant que moi), il n’est peut-être pas inutile d’appeler l’attention du lecteur sur la terminologie défectueuse, déconcertante, dont on use en Botanique pour désigner les organes reproducteurs de la plante. Dans l’organe femelle, le pistil, qui comprend l’ovaire, le style et le stigmate qui le couronne, tout est du genre masculin et tout semble viril. Par contre, les organes mâles, les étamines, que surmontent les anthères, ont un nom de jeune fille. Il est bon de se pénétrer une fois pour toutes de cette antonymie.[D]Je poursuis depuis quelques années une série d’expériences sur l’hybridation des Sauges, fécondant artificiellement, après les précautions d’usage pour écarter toute intervention du vent et des insectes, une variété dont le mécanisme floral est très perfectionné, avec le pollen d’une variété très arriérée et inversement. Mes observations ne sont pas encore suffisamment nombreuses pour que j’en puisse donner ici le détail. Néanmoins il semble qu’une loi générale commence déjà de s’en dégager, à savoir que la Sauge arriérée adopte volontiers les perfectionnements de la Sauge avancée, au lieu que celle-ci prend rarement les défauts de la première. Il y aurait là une assez curieuse échappée sur les procédés, les habitudes, les préférences, le goût du mieux de la Nature. Mais ce sont des expériences qui sont forcément lentes et longues, à cause du temps perdu à réunir les variétés diverses, des épreuves et contre-épreuves nécessaires, etc. Il serait donc prématuré d’en tirer la moindre conclusion.[E]Je venais d’écrire ces lignes, quand M. E.-L. Bouvier fit à l’Académie des Sciences (Compte rendu du 7 mai 1906) une communication au sujet de deux nidifications en plein air constatées à Paris, l’une sur unSophora Japonica, l’autre sur un Marronnier d’Inde. Cette dernière, suspendue à une petite branche munie de deux bifurcations assez voisines, était la plus remarquable, à cause de l’adaptation évidente et intelligente à des circonstances particulièrement difficiles. «Les abeilles (je cite le résumé de M. de Parville dans la Revue des Sciences desDébats, 31 mai 1906) établirent des piliers de consolidation et eurent recours à des artifices vraiment remarquables de protection et finirent par transformer en un plafond solide la double fourche du Marronnier. Un homme ingénieux eût sans doute fait moins bien.»«Pour se défendre contre la pluie, elles avaient installé des clôtures, des épaississements, et des stores contre le soleil. On ne peut se faire une idée de la perfection de l’industrie des abeilles qu’en voyant de près l’architecture des deux nidifications qui sont aujourd’hui au Muséum.»

NOTES:

[A]Rapprochons de ceci l’acte d’intelligence d’une autre racine dont Brandis (Uber Leben und Polaritat) nous rapporte les exploits. Elle avait, en s’enfonçant dans la terre, rencontré une vieille semelle de botte; pour traverser cet obstacle qu’elle était apparemment la première de son espèce à trouver sur sa route, elle se subdivisa en autant de parties qu’il y avait de trous laissés par les points de couture, puis, l’obstacle franchi, elle réunit et ressouda toutes ses radicelles divisées, de manière à reformer un pivot unique et homogène.

[A]Rapprochons de ceci l’acte d’intelligence d’une autre racine dont Brandis (Uber Leben und Polaritat) nous rapporte les exploits. Elle avait, en s’enfonçant dans la terre, rencontré une vieille semelle de botte; pour traverser cet obstacle qu’elle était apparemment la première de son espèce à trouver sur sa route, elle se subdivisa en autant de parties qu’il y avait de trous laissés par les points de couture, puis, l’obstacle franchi, elle réunit et ressouda toutes ses radicelles divisées, de manière à reformer un pivot unique et homogène.

[B]Parmi les plantes qui ne se défendent plus, le cas le plus frappant est celui de la Laitue. «A l’état sauvage, comme le fait remarquer l’auteur cité plus haut, si l’on casse une tige ou une feuille, on en voit sortir un suc blanc, un latex, corps formé de matières diverses qui défend vigoureusement la plante contre les atteintes des limaces. Au contraire, dans l’espèce cultivée qui dérive de la précédente, le latex fait presque défaut; aussi la plante, au grand désespoir des jardiniers, n’est-elle plus capable de lutter et se laisse-t-elle manger par les limaces.» Il conviendrait cependant d’ajouter que ce latex ne manque guère que chez les jeunes plantes, au lieu qu’il redevient fort abondant quand la Laitue se met à «pommer» et quand elle monte en graine. Or c’est au début de sa vie, au moment de ses premières et tendres feuilles, qu’elle aurait surtout besoin de se défendre. On dirait que la plante cultivée perd un peu la tête, si l’on peut s’exprimer ainsi, et qu’elle ne sait plus au juste où elle en est.

[B]Parmi les plantes qui ne se défendent plus, le cas le plus frappant est celui de la Laitue. «A l’état sauvage, comme le fait remarquer l’auteur cité plus haut, si l’on casse une tige ou une feuille, on en voit sortir un suc blanc, un latex, corps formé de matières diverses qui défend vigoureusement la plante contre les atteintes des limaces. Au contraire, dans l’espèce cultivée qui dérive de la précédente, le latex fait presque défaut; aussi la plante, au grand désespoir des jardiniers, n’est-elle plus capable de lutter et se laisse-t-elle manger par les limaces.» Il conviendrait cependant d’ajouter que ce latex ne manque guère que chez les jeunes plantes, au lieu qu’il redevient fort abondant quand la Laitue se met à «pommer» et quand elle monte en graine. Or c’est au début de sa vie, au moment de ses premières et tendres feuilles, qu’elle aurait surtout besoin de se défendre. On dirait que la plante cultivée perd un peu la tête, si l’on peut s’exprimer ainsi, et qu’elle ne sait plus au juste où elle en est.

[C]Au début de cette étude qui pourrait devenir le livre d’or des noces de la fleur (dont je laisse le soin à plus savant que moi), il n’est peut-être pas inutile d’appeler l’attention du lecteur sur la terminologie défectueuse, déconcertante, dont on use en Botanique pour désigner les organes reproducteurs de la plante. Dans l’organe femelle, le pistil, qui comprend l’ovaire, le style et le stigmate qui le couronne, tout est du genre masculin et tout semble viril. Par contre, les organes mâles, les étamines, que surmontent les anthères, ont un nom de jeune fille. Il est bon de se pénétrer une fois pour toutes de cette antonymie.

[C]Au début de cette étude qui pourrait devenir le livre d’or des noces de la fleur (dont je laisse le soin à plus savant que moi), il n’est peut-être pas inutile d’appeler l’attention du lecteur sur la terminologie défectueuse, déconcertante, dont on use en Botanique pour désigner les organes reproducteurs de la plante. Dans l’organe femelle, le pistil, qui comprend l’ovaire, le style et le stigmate qui le couronne, tout est du genre masculin et tout semble viril. Par contre, les organes mâles, les étamines, que surmontent les anthères, ont un nom de jeune fille. Il est bon de se pénétrer une fois pour toutes de cette antonymie.

[D]Je poursuis depuis quelques années une série d’expériences sur l’hybridation des Sauges, fécondant artificiellement, après les précautions d’usage pour écarter toute intervention du vent et des insectes, une variété dont le mécanisme floral est très perfectionné, avec le pollen d’une variété très arriérée et inversement. Mes observations ne sont pas encore suffisamment nombreuses pour que j’en puisse donner ici le détail. Néanmoins il semble qu’une loi générale commence déjà de s’en dégager, à savoir que la Sauge arriérée adopte volontiers les perfectionnements de la Sauge avancée, au lieu que celle-ci prend rarement les défauts de la première. Il y aurait là une assez curieuse échappée sur les procédés, les habitudes, les préférences, le goût du mieux de la Nature. Mais ce sont des expériences qui sont forcément lentes et longues, à cause du temps perdu à réunir les variétés diverses, des épreuves et contre-épreuves nécessaires, etc. Il serait donc prématuré d’en tirer la moindre conclusion.

[D]Je poursuis depuis quelques années une série d’expériences sur l’hybridation des Sauges, fécondant artificiellement, après les précautions d’usage pour écarter toute intervention du vent et des insectes, une variété dont le mécanisme floral est très perfectionné, avec le pollen d’une variété très arriérée et inversement. Mes observations ne sont pas encore suffisamment nombreuses pour que j’en puisse donner ici le détail. Néanmoins il semble qu’une loi générale commence déjà de s’en dégager, à savoir que la Sauge arriérée adopte volontiers les perfectionnements de la Sauge avancée, au lieu que celle-ci prend rarement les défauts de la première. Il y aurait là une assez curieuse échappée sur les procédés, les habitudes, les préférences, le goût du mieux de la Nature. Mais ce sont des expériences qui sont forcément lentes et longues, à cause du temps perdu à réunir les variétés diverses, des épreuves et contre-épreuves nécessaires, etc. Il serait donc prématuré d’en tirer la moindre conclusion.

[E]Je venais d’écrire ces lignes, quand M. E.-L. Bouvier fit à l’Académie des Sciences (Compte rendu du 7 mai 1906) une communication au sujet de deux nidifications en plein air constatées à Paris, l’une sur unSophora Japonica, l’autre sur un Marronnier d’Inde. Cette dernière, suspendue à une petite branche munie de deux bifurcations assez voisines, était la plus remarquable, à cause de l’adaptation évidente et intelligente à des circonstances particulièrement difficiles. «Les abeilles (je cite le résumé de M. de Parville dans la Revue des Sciences desDébats, 31 mai 1906) établirent des piliers de consolidation et eurent recours à des artifices vraiment remarquables de protection et finirent par transformer en un plafond solide la double fourche du Marronnier. Un homme ingénieux eût sans doute fait moins bien.»«Pour se défendre contre la pluie, elles avaient installé des clôtures, des épaississements, et des stores contre le soleil. On ne peut se faire une idée de la perfection de l’industrie des abeilles qu’en voyant de près l’architecture des deux nidifications qui sont aujourd’hui au Muséum.»

[E]Je venais d’écrire ces lignes, quand M. E.-L. Bouvier fit à l’Académie des Sciences (Compte rendu du 7 mai 1906) une communication au sujet de deux nidifications en plein air constatées à Paris, l’une sur unSophora Japonica, l’autre sur un Marronnier d’Inde. Cette dernière, suspendue à une petite branche munie de deux bifurcations assez voisines, était la plus remarquable, à cause de l’adaptation évidente et intelligente à des circonstances particulièrement difficiles. «Les abeilles (je cite le résumé de M. de Parville dans la Revue des Sciences desDébats, 31 mai 1906) établirent des piliers de consolidation et eurent recours à des artifices vraiment remarquables de protection et finirent par transformer en un plafond solide la double fourche du Marronnier. Un homme ingénieux eût sans doute fait moins bien.»

«Pour se défendre contre la pluie, elles avaient installé des clôtures, des épaississements, et des stores contre le soleil. On ne peut se faire une idée de la perfection de l’industrie des abeilles qu’en voyant de près l’architecture des deux nidifications qui sont aujourd’hui au Muséum.»


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