Je viens de trouver à l’instant, dans un coin inculte de l’olivaie, un superbe pied de Loroglosse à odeur de bouc (Loroglossum hircinum), variété que, je ne sais pour quelle cause (peut-être est-elle extrêmement rare en Angleterre), Darwin n’a pas étudiée. C’est assurément de toutes nos Orchidées indigènes, la plus remarquable, la plus fantastique, la plus stupéfiante. Si elle avait la taille des Orchidées américaines, on pourrait affirmer qu’il n’existe pas de plante plus chimérique. Figurez-vous un thyrse, dans le genre de celui de la Jacinthe, mais un peu plus haut. Il est symétriquement garni de fleurs hargneuses, à trois cornes, d’un blanc verdâtre pointillé de violet pâle. Le pétale inférieur orné à sa naissance de caroncules bronzées, de moustaches mérovingiennes, et de bubons lilas de mauvais augure, s’allonge interminablement, follement, invraisemblablement, en forme de ruban tire-bouchonné, de la couleur que prennent les noyés après un mois de séjour dans la rivière. De l’ensemble, qui évoque l’idée des pires maladies et paraît s’épanouir dans on ne sait quel pays de cauchemars ironiques et de maléfices, se dégage une affreuse et puissante odeur de bouc empoisonné qui se répand au loin et décèle la présence du monstre. Je signale et décris ainsi cette nauséabonde Orchidée, parce qu’elle estassez commune en France, qu’on la reconnaît aisément et qu’elle se prête fort bien, en raison de sa taille et de la netteté de ses organes, aux expériences que l’on voudrait faire. Il suffit en effet d’introduire dans la fleur, en la poussant soigneusement jusqu’au fond du nectaire, la pointe d’une allumette, pour voir se succéder, à l’œil nu, toutes les péripéties de la fécondation. Frôlée au passage, la pochette ourostellums’abaisse, découvrant le petit disque visqueux (le Loroglosse n’en a qu’un) qui supporte les deux tiges à pollen. Aussitôt ce disque agrippe violemment le bout de bois, les deux loges qui renferment les boulettes de pollen s’ouvrent longitudinalement, et quand on retire l’allumette, son extrémité est solidement coiffée de deux cornes divergentes et rigides que terminent des boules d’or. Malheureusement, on ne jouit pas ici, comme dans l’expérience avec l’Orchis latifolia, du joli spectacle qu’offre l’inclination graduelle et précise des deux cornes.Pourquoi ne s’abaissent-elles point? Il suffit de pousser l’allumette coiffée dans un nectaire voisin pour constater que ce mouvement serait inutile, la fleur étant beaucoup plus grande que celle de l’Orchis maculataoulatifolia, et le cornet à nectar disposé de telle sorte que, lorsque l’insecte chargé des masses polliniques y pénètre, ces masses arrivent exactement à la hauteur du stigmate qu’il s’agit d’imprégner.
Ajoutons qu’il importe, pour que l’expérience réussisse, de choisir une fleur bien mûre. Nous ignorons quand elle l’est; mais l’insecte et la fleur le savent, car celle-ci n’invite ses hôtes nécessaires, en leur offrant une goutte de nectar, qu’au moment où tout son appareil est prêt à fonctionner.
Voilà le fond du système de fécondation adoptée par l’Orchidée de nos contrées.Mais chaque espèce, chaque famille en modifie, en perfectionne les détails selon son expérience, sa psychologie et ses convenances particulières. L’OrchisouAnacamptis pyramidalis, par exemple, une des plus intelligentes, a ajouté à sa lèvre inférieure oulabellum, deux petites crêtes qui guident la trompe de l’insecte vers le nectaire et la forcent d’accomplir exactement tout ce qu’on attend d’elle. Darwin compare très justement cet ingénieux accessoire à l’instrument dont on se sert parfois pour guider un fil dans le trou d’une aiguille. Autre amélioration intéressante: les deux petites boules qui portent les tiges à pollen et trempent dans la demi-vasque sont remplacées par un seul disque visqueux, en forme de selle. Si l’on introduit dans la fleur, en suivant le chemin que doit suivre la trompe de l’insecte, une pointe d’aiguille ou une soie de porc, on constate très nettement les avantages de ce dispositif plus simple et plus pratique. Dès que la soie a effleuré lademi-vasque, celle-ci se rompt suivant une ligne symétrique, découvrant le disque en forme de selle qui s’attache instantanément à la soie. Retirez vivement cette soie, et vous aurez tout juste le temps de surprendre le joli mouvement de la selle qui, assise sur la soie ou l’aiguille, replie ses deux ailes inférieures de façon à enlacer étroitement l’objet qui la soutient. Ce mouvement a pour but d’affermir l’adhérence de la selle, et surtout d’assurer avec plus de précision que chez l’Orchidée à larges feuilles, la divergence indispensable des tiges à pollen. Aussitôt que la selle a embrassé la soie, et que les tiges à pollen qui y sont implantées, entraînées par sa contraction, divergent forcément, commence le second mouvement des tiges qui s’inclinent vers le bout de la soie, de la même manière que dans l’Orchidée que nous avons précédemment étudiée. Ces deux mouvements combinés s’effectuent en trente ou trente-quatre secondes.
N’est-ce pas exactement ainsi, par des riens, par des reprises, des retouches successives que progressent les inventions humaines? Nous avons tous suivi, dans la plus récente de nos industries mécaniques, les perfectionnements minimes mais incessants de l’allumage, de la carburation, du débrayage, du changement de vitesse. On dirait vraiment que les idées viennent aux fleurs de la même façon qu’elles nous viennent. Elles tâtonnent dans la même nuit, elles rencontrent les mêmes obstacles, la même mauvaise volonté, dans le même inconnu. Elles connaissent les mêmes lois, les mêmes déceptions, les mêmes triomphes lents et difficiles. Il semble qu’elles ont notre patience, notre persévérance, notre amour-propre; la même intelligence nuancée et diverse, presque le même espoir et le mêmeidéal. Elles luttent comme nous, contre une grande force indifférente qui finit par les aider. Leur imagination inventive suit non seulement les mêmes méthodes prudentes et minutieuses, les mêmes petits sentiers fatigants, étroits et contournés, elle a aussi des bonds inattendus qui mettent tout à coup au point définitif, une trouvaille incertaine. C’est ainsi qu’une famille de grands inventeurs, parmi les Orchidées, une étrange et riche famille américaine, celle des Catasétidées, a, d’une pensée hardie, brusquement bouleversé un certain nombre d’habitudes qui lui semblaient sans doute trop primitives. D’abord, la séparation des sexes est absolue; chacun d’eux a sa fleur particulière. Ensuite, la pollinie ou, en d’autres termes, la masse ou le paquet de pollen, ne trempe plus sa tige dans une vasque pleine de gomme, y attendant, un peu inerte, et en tous cas privée d’initiative, le bon hasard qui doit la fixer sur la tête de l’insecte. Elle est repliée sur un puissant ressort, dans unesorte de loge. Rien n’attire spécialement l’insecte du côté de cette loge. Aussi bien les superbes Catasétidées n’ont-elles pas compté, comme les Orchidées vulgaires, sur tel ou tel mouvement du visiteur; mouvement dirigé et précis, si vous voulez, mais néanmoins aléatoire. Non, ce n’est plus seulement dans une fleur admirablement machinée, c’est dans une fleur animée et, au pied de la lettre, sensible, que pénètre l’insecte. A peine s’est-il posé sur le magnifique parvis de soie cuivrée, que de longues et nerveuses antennes qu’il doit forcément effleurer portent l’alarme dans tout l’édifice. Aussitôt se déchire la loge où est retenue captive, sur son pédicelle replié que soutient un gros disque visqueux, la masse de pollen, divisée en deux paquets. Brusquement dégagé, le pédicelle se détend comme un ressort, entraînant les deux paquets de pollen et le disque visqueux, qui sont violemment projetés au dehors. A la suite d’un curieux calcul balistique, le disque est toujours lancé enavant, et va frapper l’insecte auquel il adhère. Celui-ci, étourdi du choc, ne pense plus qu’à quitter au plus vite la corolle agressive et à se réfugier dans une fleur voisine. C’est tout ce que voulait l’Orchidée américaine.
Signalerai-je aussi les simplifications curieuses et pratiques qu’apporte au système général une autre famille d’Orchidées exotiques, les Cypripédiées? Rappelons-nous toujours les circonvolutions des inventions humaines; nous en avons ici une contre-épreuve amusante. A l’atelier, un ajusteur, au laboratoire, un préparateur, un élève, dit un jour au patron: «Si nous essayions de faire tout le contraire?—Si nous renversions le mouvement?—Si nous intervertissions le mélange des liquides?»—On tente l’expérience; et de l’inattendu sorttout à coup de l’inconnu. On croirait volontiers que les Cypripédiées ont tenu entre elles des propos analogues. Nous connaissons tous leCypripediumou Sabot de Vénus; c’est, avec son énorme menton en galoche, son air hargneux et venimeux, la fleur la plus caractéristique de nos serres, celle qui nous semble l’Orchidée-type, pour ainsi dire. LeCypripediuma bravement supprimé tout l’appareil compliqué et délicat des paquets de pollen à ressort, des tiges divergentes, des disques visqueux, des gommes savantes, etc. Son menton en sabot et une anthère stérile en forme de bouclier barrent l’entrée de manière à forcer l’insecte de passer sa trompe sur deux petits tas de pollen. Mais là n’est pas le point important; ce qui est tout à fait inattendu et anormal, c’est qu’au rebours de ce que nous avons constaté chez toutes les autres espèces, ce n’est plus le stigmate, l’organe femelle qui est visqueux; mais le pollen lui-même, dont les grains, au lieu d’être pulvérulents, sontrevêtus d’un enduit si gluant qu’on peut l’étirer et l’allonger en fils. Quels sont les avantages et les inconvénients de cette disposition nouvelle?—Il est à craindre que le pollen transporté par l’insecte ne s’attache à tout autre objet que le stigmate; par contre, le stigmate est dispensé de sécréter le fluide destiné à stériliser tout pollen étranger. En tout cas, ce problème demanderait une étude particulière. Il y a ainsi des brevets dont on ne saisit pas immédiatement l’utilité.
Pour en finir avec cette étrange tribu des Orchidées, il nous reste à dire quelques mots d’un organe auxiliaire qui met en branle toute la mécanique: le nectaire. Il a d’ailleurs été, de la part du génie de l’espèce, l’objet de recherches, de tentatives, d’expériences aussi intelligentes, aussi variées que celles qui modifient sans cesse l’économie des organes essentiels.
Le nectaire, nous l’avons vu, est en principe, une sorte de long éperon, de long cornet pointu qui s’ouvre tout au fond de la fleur, à côté du pédoncule, et fait plus ou moins contrepoids à la corolle. Il contient un liquide sucré, le nectar, dont se nourrissent les papillons, les coléoptères et d’autres insectes, et que l’abeille transforme en miel.
Il est donc chargé d’attirer les hôtes indispensables. Il s’est conformé à leur taille, à leurs habitudes, à leurs goûts: il est toujours disposé de telle sorte qu’ils ne puissent y introduire et en retirer leur trompe qu’après avoir scrupuleusement et successivement accompli tous les rites prescrits par les lois organiques de la fleur.
Nous connaissons déjà suffisamment le caractère et l’imagination fantasques des Orchidées, pour prévoir qu’ici, comme ailleurs, et même plus qu’ailleurs, car l’organe plus souple s’y prêtait davantage, leur esprit inventif, pratique, observateur et tâtillon, se donne libre cours. L’une d’elles par exemple, leSarcanthus teretifolius, ne parvenant probablement pas à élaborer, pour coller le paquet de pollen sur la tête de l’insecte, un liquide visqueux qui durcît assez vite, a tourné la difficulté, en s’appliquant à retarder autant que possible la trompe du visiteur dans les étroits passages qui mènent au nectar. Le labyrinthe qu’elle a tracé est tellement compliqué, que Bauer, l’habile dessinateur de Darwin, dut s’avouer vaincu et renonça à le reproduire.
Il en est qui, partant de l’excellent principe, que toute simplification est perfectionnement, ont bravement supprimé le cornet à nectar. Elles l’ont remplacé par certaines excroissances charnues, bizarres et évidemment succulentes, que rongent les insectes. Est-il besoin d’ajouter que ces excroissances sont toujours disposées de telle sorte quel’hôte qui s’en régale doit nécessairement mettre en branle toute la mécanique à pollen?
Mais, sans nous attarder à mille petites ruses très variées, terminons ces contes de fées par l’étude des appâts duCoryanthes macrantha. En vérité, nous ne savons plus exactement à quelle sorte d’être nous avons affaire. La stupéfiante Orchidée a imaginé ceci: sa lèvre inférieure oulabellumforme une espèce de grand godet dans lequel des gouttes d’une eau presque pure, sécrétée par deux cornets situés au-dessus, tombent continuellement; quand ce godet est à demi plein, l’eau s’écoule d’un côté par une gouttière. Toute cette installation hydraulique est déjà fort remarquable; mais voici où commence le côté inquiétant, je dirai presque diabolique de la combinaison. Leliquide que sécrètent les cornets et qui s’accumule dans la vasque de satin, n’est pas du nectar, et n’est nullement destiné à attirer les insectes; il a une mission bien plus délicate, dans le plan réellement machiavélique de l’étrange fleur. Les insectes naïfs sont invités par les parfums sucrés que répandent les excroissances charnues dont nous avons parlé plus haut, à prendre place dans le piège. Ces excroissances se trouvent au-dessus du godet, en une sorte de chambre où donnent accès deux ouvertures latérales. La grosse abeille visiteuse,—la fleur étant énorme ne séduit guère que les plus lourds hyménoptères, comme si les autres éprouvaient quelque honte à pénétrer en d’aussi vastes et somptueux salons,—la grosse abeille se met à ronger les savoureuses caroncules. Si elle était seule, son repas terminé, elle s’en irait tranquillement, sans même effleurer le godet plein d’eau, le stigmate et le pollen: et rien n’arriverait de ce qui est requis. Mais la sage Orchidée aobservé la vie qui s’agite autour d’elle. Elle sait que les abeilles forment un peuple innombrable, avide et affairé, qu’elles sortent par milliers aux heures ensoleillées, qu’il suffit qu’un parfum vibre comme un baiser au seuil d’une fleur qui s’ouvre, pour qu’elles accourent en foule au festin préparé sous la tente nuptiale. Voici donc deux ou trois butineuses dans la chambre sucrée; le lieu est exigu, les parois sont glissantes, les invitées brutales. Elles se pressent, se bousculent, si bien que l’une d’elles finit toujours par choir dans le godet qui l’attend sous le repas perfide. Elle y trouve un bain inattendu; y mouille consciencieusement ses belles ailes diaphanes, et malgré d’immenses efforts, ne parvient plus à reprendre son vol. C’est bien là que la guette la fleur astucieuse. Il n’existe, pour sortir du godet magique, qu’une seule ouverture, la gouttière qui déverse au dehors le trop-plein du réservoir. Elle est tout juste assez large pour livrer passage à l’insecte dont le dos touched’abord la surface gluante du stigmate, puis les glandes visqueuses des masses de pollen qui l’attendent le long de la voûte. Il s’échappe ainsi, chargé de la poudre adhésive, entre dans une fleur voisine, où recommence le drame du repas, de la bousculade, de la chute, de la baignade et de l’évasion, qui met forcément en contact avec l’avide stigmate le pollen importé.
Voilà donc une fleur qui connaît et exploite les passions des insectes. On ne saurait prétendre que tout ceci n’est qu’interprétations plus ou moins romanesques; non, les faits sont d’observation précise et scientifique, et il est impossible d’expliquer d’autre façon l’utilité et la disposition des divers organes de la fleur. Il faut accepter l’évidence. Cette ruse incroyable et efficace est d’autant plus surprenante, qu’elle ne tend pas à satisfaire ici le besoin de manger, immédiat et urgent, qui aiguise les plus obtuses intelligences: elle n’a en vue qu’un idéal lointain: la propagation de l’espèce.
Mais pourquoi, dira-t-on, ces complications fantastiques qui n’aboutissent qu’à grandir les dangers du hasard? Ne nous hâtons pas de juger et de répondre. Nous ignorons tout des raisons de la plante. Savons-nous les obstacles qu’elle rencontre du côté de la logique et de la simplicité? Connaissons-nous, au fond, une seule des lois organiques de son existence et de sa croissance? Quelqu’un qui nous verrait du haut de Mars ou de Vénus nous évertuer à la conquête de l’air, se demanderait de même: pourquoi ces appareils informes et monstrueux, ces ballons, ces aéroplanes, ces parachutes, quand il serait si simple d’imiter les oiseaux et de munir les bras d’une paire d’ailes suffisantes?
A ces preuves d’intelligence, la vanité un peu puérile de l’homme oppose l’objectiontraditionnelle: oui, elles créent des merveilles, mais ces merveilles demeurent éternellement les mêmes. Chaque espèce, chaque variété a son système, et, de générations en générations, n’y apporte nulle amélioration sensible. Il est certain que depuis que nous les observons, c’est-à-dire depuis une cinquantaine d’années, nous n’avons pas vu leCoryanthes macranthaou lesCatasétidéesperfectionner leur piège; c’est tout ce que nous pouvons affirmer, et c’est vraiment insuffisant. Avons-nous seulement tenté les expériences les plus élémentaires, et savons-nous ce que feraient au bout d’un siècle les générations successives de notre étonnante Orchidée baigneuse placées dans un milieu différent, parmi des insectes insolites? Du reste, les noms que nous donnons aux genres, espèces et variétés finissent par nous tromper nous-mêmes, et nous créons ainsi d’imaginaires types que nous croyons fixés, alors qu’ils ne sont probablement que les représentants d’une même fleur qui continuede modifier lentement ses organes selon de lentes circonstances.
Les fleurs précédèrent les insectes sur notre terre; elles durent donc, quand ceux-ci apparurent, adapter aux mœurs de ces collaborateurs imprévus toute une machinerie nouvelle. Ce fait seul, géologiquement incontestable, parmi tout ce que nous ignorons, suffit à établir l’évolution, et ce mot un peu vague ne signifie-t-il pas, en dernière analyse, adaptation, modification, progrès intelligent?
Du reste, pour ne pas recourir à cet événement préhistorique, il serait facile de grouper un grand nombre de faits qui démontreraient que la faculté d’adaptation et de progrès intelligents n’est pas exclusivement réservée à l’espèce humaine. Sans revenir sur les chapitres détaillés que j’ai consacrés à ce sujet dansLa Vie des Abeilles, je rappellerai simplement deux ou trois détails topiques qui s’y trouvent cités. Les abeilles, par exemple, ont inventé la ruche. A l’état sauvage et primitif et dans leur pays d’origine, elles travaillent à l’air libre. C’est l’incertitude, l’inclémence de nos saisons septentrionales qui leur donna l’idée de chercher un abri dans le creux des rochers ou des arbres. Cette idée de génie rendit au butinage et aux soins du «couvain» les milliers d’ouvrières autrefois immobilisées autour des rayons afin d’y maintenir la chaleur nécessaire. Il n’est pas rare, surtout dans le Midi, que durant les étés exceptionnellement doux, elles retournent à ces mœurs tropicales de leurs ancêtres[E].
Autre fait: transportée en Australie ou en Californie, notre abeille noire change complètement ses habitudes. Dès la seconde ou la troisième année, ayant constaté que l’été est perpétuel, que les fleurs ne font jamais défaut, elle vit au jour le jour, se contente de récolter le miel et le pollen indispensables à la consommation quotidienne, et son observation récente et raisonnée l’emportant sur l’expérience héréditaire, elle ne fait plus de provisions. Dans le même ordre d’idées, Büchner mentionne un trait qui prouve également l’adaptation aux circonstances, non pas lente, séculaire, inconsciente et fatale, mais immédiate et intelligente: à la Barbade, au milieu des raffineries où pendanttoute l’année elles trouvent le sucre en abondance, elles cessent complètement de visiter les fleurs.
Rappelons enfin l’amusant démenti qu’elles donnèrent à deux savants entomologistes anglais: Kirby et Spence. «Montrez-nous, disaient-ils, un seul cas où, pressées par les circonstances, elles aient eu l’idée de substituer l’argile ou le mortier à la cire et à la propolis, et nous conviendrons qu’elles sont capables de raisonner.»
A peine avaient-ils exprimé ce désir assez arbitraire, qu’un autre naturaliste, André Knight, ayant enduit d’une espèce de ciment fait de cire et de térébenthine l’écorce de certains arbres, observa que ses abeilles renonçaient entièrement à récolter la propolis et n’usaient plus que de cette substance nouvelle et inconnue qu’elles trouvaient toute préparée et en abondance aux environs de leur logis. Au surplus, dans la pratique apicole, quand il y a disette de pollen, il suffit de mettre à leur disposition quelquespincées de farine, pour qu’elles comprennent immédiatement que celle-ci peut leur rendre les mêmes services et être employée aux mêmes usages que la poussière des anthères, bien que la saveur, l’odeur et la couleur soient absolument différentes.
Ce que je viens de rappeler au sujet des abeilles, pourrait, je pense,mutatis mutandis, se vérifier dans le royaume des fleurs. Il suffirait probablement que l’admirable effort évolutif des nombreuses variétés de la Sauge, par exemple, fût soumis à quelques expériences et étudié plus méthodiquement que n’est capable de le faire le profane que je suis. En attendant, parmi bien d’autres indices qu’il serait facile de réunir, une curieuse étude de Babinet sur les céréales nous apprend que certaines plantes, transportées loin de leur climat habituel, observent les circonstances nouvelles et en tirent parti, exactement comme font les abeilles. Ainsi, dans les régions les plus chaudes de l’Asie, de l’Afrique et de l’Amérique, où l’hiver ne le tue pas annuellement, notre blé redevient ce qu’il devait être à l’origine; une plante vivace comme le gazon. Il y demeure toujours vert, s’y multiplie par la racine et n’y porte plus d’épis ni de graines. Quand, de sa patrie tropicale et primitive, il est venu s’acclimater dans nos contrées glacées, il lui a donc fallu bouleverser ses habitudes et inventer un nouveau mode de multiplication. Comme le dit excellemment Babinet, «l’organisme de la plante, par un inconcevable miracle, a semblé pressentir la nécessité de passer par l’état de graine, pour ne pas périr complètement pendant la saison rigoureuse».
En tous cas, pour détruire l’objection dont nous parlions plus haut et qui nous a fait faire ce long détour, il suffirait que l’acte de progrès intelligent fût constaté, neserait-ce qu’une seule fois hors de l’humanité. Mais à part le plaisir qu’on éprouve à réfuter un argument trop vaniteux et périmé, que cette question de l’intelligence personnelle des fleurs, des insectes ou des oiseaux a donc, au fond, peu d’importance! Que l’on dise, à propos de l’Orchidée comme de l’abeille, que c’est la Nature et non point la plante ou la mouche qui calcule, combine, orne, invente et raisonne, quel intérêt cette distinction peut-elle avoir pour nous? Une question bien plus haute et plus digne de notre attention passionnée domine ces détails. Il s’agit de saisir le caractère, la qualité, les habitudes et peut-être le but de l’intelligence générale d’où émanent tous les actes intelligents qui s’accomplissent sur cette terre. C’est à ce point de vue que l’étude des êtres,—les fourmis et les abeilles entre autres,—où se manifestent le plus nettement, hors de la forme humaine, les procédés et l’idéal de ce génie, est une des plus curieuses que l’on puisse entreprendre.Il semble, après tout ce que nous venons de constater, que ces tendances, ces méthodes intellectuelles soient au moins aussi complexes, aussi avancées, aussi saisissantes chez les Orchidées que chez les Hyménoptères sociaux. Ajoutons qu’un grand nombre de mobiles, qu’une partie de la logique de ces insectes agités et d’observation difficile, nous échappent encore, au lieu que nous saisissons sans peine tous les motifs silencieux, tous les raisonnements stables et sages de la paisible fleur.
Or qu’observons-nous, en surprenant à l’œuvre la Nature, l’Intelligence générale, ou le Génie universel (le nom n’importe guère) dans le monde des fleurs? Bien des choses, et, pour n’en parler qu’en passant, car le sujet prêterait à une longue étude, nous constatons tout d’abord que son idéede beauté, d’allégresse, que ses moyens de séduction, ses goûts esthétiques, sont très proches des nôtres. Mais sans doute serait-il plus exact d’affirmer que les nôtres sont conformes aux siens. Il est en effet bien incertain que nous ayons inventé une beauté qui nous soit propre. Tous nos motifs architecturaux, musicaux, toutes nos harmonies de couleur et de lumière, etc., sont directement empruntés à la Nature. Sans évoquer la mer, la montagne, les ciels, la nuit, les crépuscules, que ne pourrait-on dire, par exemple, sur la beauté des arbres? Je parle non seulement de l’arbre considéré dans la forêt, qui est une des puissances de la terre, peut-être la principale source de nos instincts, de notre sentiment de l’univers, mais de l’arbre en soi, de l’arbre solitaire, dont la verte vieillesse est chargée d’un millier de saisons. Parmi ces impressions qui, sans que nous le sachions, forment le creux limpide et peut-être le tréfonds de bonheur et de calme de toute notre existence, qui de nous negarde la mémoire de quelques beaux arbres? Quand on a dépassé le milieu de la vie, quand on arrive au bout de la période émerveillée, qu’on a épuisé à peu près tous les spectacles que peuvent offrir l’art, le génie et le luxe des siècles et des hommes, après avoir éprouvé et comparé bien des choses, on en revient à de très simples souvenirs. Ils dressent à l’horizon purifié, deux ou trois images innocentes, invariables et fraîches, qu’on voudrait emporter dans le dernier sommeil, s’il est vrai qu’une image puisse passer le seuil qui sépare nos deux mondes. Pour moi, je n’imagine pas de paradis, ni de vie d’outre-tombe si splendide qu’elle devienne, où ne serait point à sa place tel magnifique Hêtre de la Sainte-Baume, tel Cyprès ou tel Pin-parasol de Florence ou d’un humble ermitage voisin de ma maison, qui donnent au passant le modèle de tous les grands mouvements de résistance nécessaire, de courage paisible, d’élan, de gravité, de victoire silencieuse et de persévérance.
Mais je m’éloigne trop; j’entendais simplement remarquer, à propos de la fleur, que la Nature, lorsqu’elle veut être belle, plaire, réjouir et se montrer heureuse, fait à peu près ce que nous ferions si nous disposions de ses trésors. Je sais qu’en parlant ainsi, je parle un peu comme cet évêque qui admirait que la Providence fît toujours passer les grands fleuves à proximité des grandes villes; mais il est difficile d’envisager ces choses d’un autre point de vue que l’humain. Or donc, de ce point de vue, considérons que nous connaîtrions bien peu de signes, bien peu d’expressions de bonheur si nous ne connaissions pas la fleur. Pour bien juger de sa puissance d’allégresse et de beauté, il faut habiter un pays où elle règne sans partage, comme le coin de Provence, entre la Siagneet le Loup, où j’écris ces lignes. Ici, vraiment elle est l’unique souveraine des vallées et des collines. Les paysans y ont perdu l’habitude de cultiver le blé, comme s’ils n’avaient plus qu’à pourvoir aux besoins d’une humanité plus subtile qui se nourrirait d’odeurs suaves et d’ambroisie. Les champs ne forment qu’un bouquet qui se renouvelle sans cesse, et les parfums qui se succèdent semblent danser la ronde tout autour de l’année azurée. Les Anémones, les Giroflées, les Mimosas, les Violettes, les Œillets, les Narcisses, les Jacinthes, les Jonquilles, les Résédas, les Jasmins, les Tubéreuses envahissent les jours et les nuits, les mois d’hiver, d’été, de printemps et d’automne. Mais l’heure magnifique appartient aux Roses de Mai. Alors, à perte de vue, du penchant des coteaux aux creux des plaines, entre des digues de vignes et d’oliviers, elles coulent de toutes parts comme un fleuve de pétales d’où émergent les maisons et les arbres, un fleuve de la couleur que nous donnons à lajeunesse, à la santé et à la joie. L’arome à la fois chaud et frais, mais surtout spacieux qui entr’ouvre le ciel, émane, croirait-on, directement des sources de la béatitude. Les routes, les sentiers sont taillés dans la pulpe de la fleur, dans la substance même des Paradis. Il semble que, pour la première fois de sa vie, on ait une vision satisfaisante du bonheur.
Toujours de notre point de vue humain, et pour persévérer dans l’illusion nécessaire, à la première remarque ajoutons-en une autre un peu plus étendue, un peu moins hasardeuse, et peut-être lourde de conséquences: à savoir que le Génie de la Terre, qui est probablement celui du monde entier, agit, dans la lutte vitale, exactement comme agirait un homme. Il use des mêmes méthodes, de la même logique. Il atteint au but par les moyens que nous emploierions, il tâtonne, il hésite, il s’y reprend à plusieurs fois, il ajoute, il élimine, il reconnaît et redresse ses erreurs comme nous le ferions à sa place. Il s’évertue, il invente péniblement et petit à petit, à la façon des ouvriers et des ingénieurs de nos ateliers. Il lutte, ainsi que nous, contre la masse pesante, énorme et obscure de son être. Il ne sait pas plus que nous où il va; il se cherche, se découvre peu à peu. Il a un idéal souvent confus, mais où l’on distingue néanmoins une foule de grandes lignes qui s’élèvent vers une vie plus ardente, plus complexe, plus nerveuse, plus spirituelle. Matériellement, il dispose de ressources infinies, il connaît le secret de prodigieuses forces que nous ignorons; mais intellectuellement, il paraît strictement occuper notre sphère, nous ne constatons pas, jusqu’ici, qu’il outrepasse ses limites; et s’il ne va rien puiser par delà, n’est-ce pas à dire qu’il n’y a rien hors de cette sphère?N’est-ce pas à dire que les méthodes de l’esprit humain sont les seules possibles, que l’homme ne s’est pas trompé, qu’il n’est ni une exception ni un monstre, mais l’être par qui passent, en qui se manifestent le plus intensément les grandes volontés, les grands désirs de l’Univers?
Les points de repère de notre connaissance émergent lentement, parcimonieusement. Peut-être l’image fameuse de Platon, la caverne aux murs de laquelle se reflètent des ombres inexpliquées, n’est-elle plus suffisante; mais, si l’on voulait lui substituer une image nouvelle et plus exacte, elle ne serait guère plus consolante. Imaginez cette caverne agrandie. Jamais n’y pénétrerait un rayon de clarté. Excepté la lumière et le feu, on l’aurait soigneusementpourvue de tout ce que comporte notre civilisation; et des hommes s’y trouveraient prisonniers depuis leur naissance. Ils ne regretteraient point la lumière, ne l’ayant jamais vue; ils ne seraient pas aveugles, leurs yeux ne seraient pas morts, mais n’ayant rien à regarder, deviendraient probablement l’organe le plus sensible du toucher.
Afin de nous reconnaître en leurs gestes, représentons-nous ces malheureux dans leurs ténèbres, au milieu de la multitude d’objets inconnus qui les entourent. Que de bizarres méprises, de déviations incroyables, d’interprétations imprévues! Mais qu’il paraîtrait touchant et souvent ingénieux le parti qu’ils auraient tiré de choses qui n’avaient pas été créées pour la nuit!... Combien de fois auraient-ils rencontré juste, et quelle ne serait pas leur stupéfaction, si tout à coup, à la clarté du jour, ils découvraient la nature et la destination véritables d’outils et d’appareils qu’ils auraient de leur mieux appropriés aux incertitudes de l’ombre?...
Pourtant, au regard de la nôtre, leur situation semble simple et facile. Le mystère où ils rampent est borné. Ils ne sont privés que d’un sens, au lieu qu’il est impossible d’estimer le nombre de ceux qui nous manquent. La cause de leurs erreurs est unique et l’on ne peut compter celles des nôtres.
Puisque nous vivons dans une caverne de ce genre, n’est-il pas intéressant de constater que la puissance qui nous y a mis, agit souvent et sur quelques points importants, comme nous agissons nous-mêmes? Ce sont des lueurs dans notre souterrain qui nous montrent que nous ne nous sommes pas trompés sur l’usage de tous les objets qui s’y trouvent; et quelques-unes de ces lueurs nous y sont apportées par les insectes et les fleurs.
Nous avons mis longtemps un assez sot orgueil à nous croire des êtres miraculeux, uniques et merveilleusement fortuits, probablement tombés d’un autre monde, sans attaches certaines avec le reste de la vie, et, en tout cas, doués d’une faculté insolite, incomparable, monstrueuse. Il est bien préférable de n’être point si prodigieux, car nous avons appris que les prodiges ne tardent pas à disparaître dans l’évolution normale de la nature. Il est bien plus consolant d’observer que nous suivons la même route que l’âme de ce grand monde, que nous avons mêmes idées, mêmes espérances, mêmes épreuves et presque,—n’était notre rêve spécifique de justice et de pitié,—mêmes sentiments. Il est bien plus tranquillisant de s’assurer que nous employons, pour améliorer notresort, pour utiliser les forces, les occasions, les lois de la matière, des moyens exactement pareils à ceux dont elle use pour éclairer et ordonner ses régions insoumises et inconscientes; qu’il n’y en pas d’autres, que nous sommes dans la vérité, que nous sommes bien à notre place et chez nous dans cet univers pétri de substances inconnues, mais dont la pensée est non pas impénétrable et hostile, mais analogue ou conforme à la nôtre.
Si la nature savait tout, si elle ne se trompait jamais, si partout, en toutes ses entreprises, elle se montrait d’emblée parfaite et infaillible, si elle révélait en toutes choses une intelligence incommensurablement supérieure à la nôtre, c’est alors qu’il y aurait lieu de craindre et de perdre courage. Nous nous sentirions la victime et la proie d’une puissance étrangère, que nous n’aurions aucun espoir de connaître ou de mesurer. Il est bien préférable de se convaincre que cette puissance, tout au moinsau point de vue intellectuel, est étroitement parente de la nôtre. Notre esprit puise aux mêmes réservoirs que le sien. Nous sommes du même monde, presque entre égaux. Nous ne frayons plus avec des dieux inaccessibles, mais avec des volontés voilées et fraternelles, qu’il s’agit de surprendre et de diriger.
Il ne serait pas, j’imagine, très téméraire de soutenir qu’il n’y a pas d’êtres plus ou moins intelligents, mais une intelligence éparse, générale, une sorte de fluide universel qui pénètre diversement, selon qu’ils sont bons ou mauvais conducteurs de l’esprit, les organismes qu’il rencontre. L’homme serait, jusqu’ici, sur cette terre, le mode de vie qui offrirait la moindre résistance à ce fluide que les religions appelèrent divin. Nos nerfs seraient les fils où se répandrait cette électricité plus subtile. Les circonvolutions de notre cerveau formeraient en quelque sorte le bobine d’induction où se multiplierait la force du courant, mais ce courant ne serait pas d’une autre nature, ne proviendrait pas d’une autre source que celui qui passe dans la pierre, dans l’astre, dans la fleur ou l’animal.
Mais voilà des mystères qu’il assez oiseux d’interroger; attendu que nous ne possédons pas encore l’organe qui puisse recueillir leur réponse. Contentons-nous d’avoir observé, hors de nous, certaines manifestations de cette intelligence. Tout ce que nous observons en nous-mêmes est à bon droit suspect; nous sommes à la fois juge et partie, et nous avons trop d’intérêt à peupler notre monde d’illusions et d’espérances magnifiques. Mais que le moindre indice extérieur nous soit cher et précieux. Ceux que les fleurs viennent de nous offrir sont probablement bien minimes, au regard de ce que nous diraient les montagnes, lamer et les étoiles, si nous surprenions les secrets de leur vie. Ils nous permettent néanmoins de présumer avec plus d’assurance que l’esprit qui anime toutes choses ou se dégage d’elles est de la même essence que celui qui anime notre corps. S’il nous ressemble, si nous lui ressemblons ainsi, si tout ce qui se trouve en lui, se retrouve en nous-mêmes, s’il emploie nos méthodes, s’il a nos habitudes, nos préoccupations, nos tendances, nos désirs vers le mieux, est-il illogique d’espérer tout ce que nous espérons instinctivement, invinciblement, puisqu’il est presque certain qu’il l’espère aussi? Est-il vraisemblable, quand nous trouvons éparse dans la vie une telle somme d’intelligence, que cette vie ne fasse pas œuvre d’intelligence, c’est-à-dire ne poursuive une fin de bonheur, de perfection, de victoire sur ce que nous appelons le mal, la mort, les ténèbres, le néant, qui n’est probablement que l’ombre de sa face ou son propre sommeil?
Après avoir assez longuement parlé de l’intelligence des fleurs, il semblera naturel que nous disions un mot de leur âme qui est leur parfum. Malheureusement ici, de même que pour l’âme de l’homme, parfum d’une autre sphère où baigne la raison, nous touchons tout de suite à l’inconnaissable. Nous ignorons à peu près entièrement l’intention de cette zone d’air férié et invisiblement magnifique que les corolles répandent autour d’elles. Il est en effet fort douteux qu’elle serve principalement à attirer les insectes.D’abord, beaucoup de fleurs, parmi les plus odorantes, n’admettent pas la fécondation croisée, de sorte que la visite de l’abeille ou du papillon leur est indifférente ou importune. Ensuite, ce qui appelle les insectes, c’est uniquement le pollen et le nectar, qui généralement, n’ont pas d’odeur sensible. Aussi les voyons-nous négliger les fleurs les plus délicieusement parfumées, telles que la Rose et l’Œillet, pour assiéger en foule celles de l’Érable ou du Coudrier, dont l’arome est pour ainsi dire nul.
Avouons donc que nous ne savons pas encore en quoi les parfums sont utiles à la fleur, de même que nous ignorons pourquoi nous les percevons. L’odorat est effectivement le plus inexpliqué de nos sens. Il est évident que la vue, l’ouïe, le toucher et le goût sont indispensables à notre vie animale. Seule, une longue éducation nous apprend à jouir avec désintéressement des formes, des couleurs et des sons. Du reste, notre odorat exerce aussi d’importantesfonctions serviles. Il est le gardien de l’air que nous respirons, il est l’hygiéniste et le chimiste qui veille soigneusement sur la qualité des aliments offerts, toute émanation désagréable décelant la présence de germes suspects ou dangereux. Mais, à côté de cette mission pratique, il en a une autre qui ne répond apparemment à rien. Les parfums sont en tout point inutiles à notre vie physique. Trop violents, trop permanents, ils peuvent même lui devenir hostiles. Néanmoins, nous possédons une faculté qui s’en réjouit et nous en apporte la bonne nouvelle avec autant d’enthousiasme et de conviction que s’il s’agissait de la découverte d’un fruit ou d’un breuvage délicieux. Cette inutilité mérite notre attention. Elle doit cacher un beau secret. Voici la seule occurrence où la nature nous procure un plaisir gratuit, une satisfaction qui n’orne pas un piège de la nécessité. L’odorat est l’unique sens de luxe qu’elle nous ait octroyé. Aussi bien semble-t-il presque étranger à notre corps, ne pastenir fort étroitement à notre organisme. Est-ce un appareil qui se développe ou s’atrophie, une faculté qui s’endort ou s’éveille? Tout porte à croire qu’il évolue de pair avec notre civilisation. Les anciens ne s’occupaient guère que des bonnes odeurs les plus brutales, les plus lourdes, les plus solides, pour ainsi dire, musc, benjoin, myrrhe, encens, etc., et l’arome des fleurs est bien rarement mentionné dans les poèmes grecs et latins et dans la littérature hébraïque. Aujourd’hui, voyons-nous nos paysans, même dans leurs plus longs loisirs, songer à respirer une Violette ou une Rose? N’est-ce pas, au contraire, le premier geste de l’habitant des grandes villes qui découvre une fleur? Il y a donc quelque sujet d’admettre que l’odorat soit le dernier né de nos sens, le seul peut-être, qui ne soit pas «en voie de régression», comme disent pesamment les biologistes. C’est une raison pour nous y attacher, l’interroger et cultiver ses possibilités. Qui dira les surprisesqu’il nous réserverait s’il égalait, par exemple, la perfection de l’œil, comme il fait chez le chien qui vit autant par le nez que par les yeux?
Il y a là un monde inexploré. Ce sens mystérieux qui, au premier abord, paraît presque étranger à notre organisme, à le mieux considérer est peut-être celui qui le pénètre le plus intimement. Ne sommes-nous pas, avant tout, des êtres aériens? L’air ne nous est-il pas l’élément le plus absolument et le plus promptement indispensable, et l’odorat n’est-il pas justement l’unique sens qui en perçoive quelques parties? Les parfums qui sont les joyaux de cet air qui nous fait vivre, ne l’ornent pas sans raison. Il ne serait pas surprenant que ce luxe incompris répondît à quelque chose de très profond et de très essentiel, et plutôt, comme nous venons de le voir, à quelque chose qui n’est pas encore, qu’à quelque chose qui n’est plus. Il est fort possible que ce sens, le seul qui soit tourné vers l’avenir,saisisse déjà les manifestations les plus frappantes d’une forme ou d’un état heureux et salutaire de la matière qui nous réserve bien des surprises.
En attendant, il en est encore aux perceptions les plus violentes, les moins subtiles. C’est à peine s’il soupçonne, en s’aidant de l’imagination, les profonds et harmonieux effluves qui enveloppent évidemment les grands spectacles de l’atmosphère et de la lumière. Comme nous sommes sur le point de saisir ceux de la pluie ou du crépuscule, pourquoi n’arriverions-nous pas à démêler et à fixer le parfum de la neige, de la glace, de la rosée du matin, des prémices de l’aube, du scintillement des étoiles? Tout doit avoir son parfum, encore inconcevable, dans l’espace, même un rayon de lune, un murmure de l’eau, un nuage qui plane, un sourire de l’azur...
Le hasard, ou plutôt le choix de la vie, m’a ramené ces temps-ci aux lieux où naissent et s’élaborent presque tous les parfums de l’Europe. En effet, comme chacun sait, c’est sur la bande de terre lumineuse qui s’étend de Cannes à Nice, que les dernières collines et les dernières vallées de fleurs vivantes et sincères soutiennent une héroïque lutte contre les grossières odeurs chimiques d’Allemagne, lesquelles sont exactement aux parfums naturels ce que sont aux futaies et aux plaines de la vraie campagne, les futaies et les plaines peintes d’une salle de spectacle.
Le travail du paysan y est réglé sur une sorte de calendrier uniquement floral, où dominent, en mai et en juillet, deux adorables reines: la Rose et le Jasmin. Autour de ces deux souveraines de l’année, l’une couleur d’aurore, l’autre vêtue d’étoiles blanches, défilent, de janvier à décembre, lesinnombrables et promptes Violettes, les tumultueuses Jonquilles, les Narcisses naïfs, à l’œil émerveillé, les Mimosas énormes, le Réséda, l’Œillet chargé de précieuses épices, le Géranium impérieux, la fleur d’Oranger tyranniquement virginale, la Lavande, le Genêt d’Espagne, la trop puissante Tubéreuse et la Cassie qui est une espèce d’Acacia et porte une fleur pareille à une chenille orangée.
Il est d’abord assez déconcertant de voir les grands rustres épais et balourds, que la dure nécessité détourne partout ailleurs des sourires de la vie, prendre ainsi les fleurs au sérieux, manier soigneusement ces fragiles ornements de la terre, accomplir une besogne d’abeille ou de princesse et ployer sous le faix des Violettes ou des Jonquilles. Mais l’impression la plus frappante est celle de certains soirs ou de certains matins de la saison des Roses ou du Jasmin. On croirait que l’atmosphère de la terre vient de subitement changer, qu’elle a fait place à celled’une planète infiniment heureuse, où le parfum n’est plus, comme ici-bas, fugitif, imprécis et précaire, mais stable, vaste, plein, permanent, généreux, normal, inaliénable.
On a plus d’une fois tracé—du moins je l’imagine—en parlant de Grasse et de ses alentours, le tableau de cette industrie presque féerique qui occupe toute une ville laborieuse, posée au flanc d’une montagne, comme une ruche ensoleillée. On doit avoir dit les magnifiques charretées de Roses roses déversées au seuil des fumantes usines, les vastes salles où les trieuses nagent littéralement dans le flot des pétales, l’arrivée moins encombrante mais plus précieuse des Violettes, des Tubéreuses, de la Cassie, du Jasmin, en de larges corbeilles que les paysannes portent noblement sur la tête. On doit avoir décrit les procédés divers parlesquels on arrache aux fleurs, selon leur caractère, pour les fixer dans le cristal, les secrets merveilleux de leur cœur. On sait que les unes, les Roses par exemple, sont pleines de complaisances et de bonne volonté et livrent leur arôme avec simplicité. On les entasse en d’énormes chaudières, aussi hautes que celles de nos locomotives, où passe de la vapeur d’eau. Peu à peu leur huile essentielle, plus coûteuse qu’une gelée de perles, suinte goutte à goutte en un tube de verre étroit comme une plume d’oie, au bas de l’alambic pareil à quelque monstre qui donnerait péniblement naissance à une larme d’ambre.
Mais la plupart des fleurs laissent moins facilement emprisonner leur âme. Je ne parlerai pas ici de toutes les tortures infiniment variées qu’on leur inflige pour les forcer d’abandonner enfin le trésor qu’elles cachent désespérément au fond de leur corolle. Il suffira, pour donner une idée de la ruse du bourreau et de l’obstination de certaines victimes, de rappeler le supplice de l’enfleurage à froid que subissent, avant de rompre le silence, la Jonquille, le Réséda, la Tubéreuse et le Jasmin.—Remarquons en passant que le parfum du Jasmin est le seul qui soit inimitable, le seul qu’on ne puisse obtenir par le savant mélange d’autres odeurs.
On étale donc un lit de graisse épais de deux doigts sur de grandes plaques de verre, et le tout est abondamment recouvert de fleurs. A la suite de quelles papelardes manœuvres, de quelles onctueuses promesses, la graisse obtient-elle d’irrévocables confidences? Toujours est-il que bientôt les pauvres fleurs trop confiantes n’ont plus rien à perdre. Chaque matin on les enlève, on les jette aux débris, et une nouvelle jonchée d’ingénues les remplace sur la couche insidieuse. Elles cèdent à leur tour, souffrent le même sort, d’autres et d’autres les suivent. Ce n’est qu’au bout de trois mois, c’est-à-dire après avoir dévoré quatre-vingt-dixgénérations de fleurs, que la graisse avide et captieuse, saturée d’abandons et d’aveux embaumés, refuse de dépouiller de nouvelles victimes.
La Violette, elle, résiste aux instances de la graisse froide; il faut qu’on y joigne le supplice du feu. On chauffe donc le saindoux au bain-marie. A la suite de ce barbare traitement, l’humble et suave fleur des routes printanières perd peu à peu la force qui gardait son secret. Elle se rend, elle se donne; et son bourreau liquide, avant d’être repu, absorbe quatre fois son poids de pétales, ce qui fait que l’ignoble torture se prolonge durant toute la saison où les Violettes s’épanouissent sous les Oliviers.
Mais le drame n’est pas terminé. Il s’agit maintenant, qu’elle soit chaude ou froide, de faire rendre gorge à cette graisse avare qui entend retenir, de toutes ses énergies informes et évasives, le trésor absorbé. On y réussit non sans peine. Elle a des passions basses qui la perdent. On l’abreuve d’alcool, onl’enivre, elle finit par lâcher prise. A présent c’est l’alcool qui possède le mystère. A peine le détient-il qu’il prétend, lui aussi, n’en faire part à personne, le garder pour soi seul. On l’attaque à son tour, on le réduit, on l’évapore, on le condense; et la perle liquide, après tant d’aventures, pure, essentielle, inépuisable et presque impérissable, est enfin recueillie dans une ampoule de cristal.
Je n’énumérerai pas les procédés chimiques d’extraction: aux éthers de pétrole, au sulfure de carbone, etc. Les grands parfumeurs de Grasse, fidèles aux traditions, répugnent à ces méthodes artificielles et presque déloyales, qui ne donnent que d’acres arômes et froissent l’âme de la fleur.
L’été est la saison du bonheur. Quand reviennent parmi les arbres, dans la montagne ou sur les plages, les belles heures de l’année; celles qu’on attend et qu’on espère du fond de l’hiver, celles qui nous ouvrent enfin les portes dorées du loisir, apprenons à en jouir pleinement, longuement, voluptueusement. Ayons pour ces heures privilégiées une mesure plus noble que celle où nous répandons les heures ordinaires. Recueillons leurs éblouissantes minutes dans des urnes inaccoutumées, glorieuses, transparentes et faitesde la lumière même qu’elles doivent contenir; comme on verse un vin précieux non dans les verreries vulgaires de la table quotidienne, mais dans la plus pure coupe de cristal et d’argent que recèle le dressoir des grandes fêtes.
Mesurer le temps! Nous sommes ainsi faits que nous ne prenons conscience de celui-ci et ne pouvons nous pénétrer de ses tristesses ou de ses félicités qu’à la condition de le compter, de le peser comme une monnaie que nous ne verrions point. Il ne prend corps, il n’acquiert sa substance et sa valeur que dans les appareils compliqués que nous avons imaginés pour le rendre visible, et, n’existant pas en soi, il emprunte le goût, le parfum et la forme de l’instrument qui le détermine. C’est ainsi que la minute déchiquetée par nos petites montres n’a pas mêmevisage que celle que prolonge la grande aiguille de l’horloge du beffroi ou de la cathédrale. Il convient donc de n’être pas indifférent à la naissance de nos heures. De même que nous avons des verres dont la forme, la nuance et l’éclat varient selon qu’ils sont appelés à offrir à nos lèvres le bordeaux léger, le bourgogne opulent, le rhin frais, le porto lourd ou l’allégresse du champagne, pourquoi nos minutes ne seraient-elles pas dénombrées selon des modes appropriés à leur mélancolie, à leur inertie, à leur joie? Il sied, par exemple, que nos mois laborieux et nos jours d’hiver, jours de tracas, d’affaires, de hâte, d’inquiétude, soient strictement, méthodiquement, âprement divisés et enregistrés par les rouages, les aiguilles d’acier, les disques émaillés de nos pendules de cheminée, de nos cadrans électriques ou pneumatiques et de nos minuscules montres de poche. Ici, le temps majestueux, maître des hommes et des dieux, le temps, immense forme humaine de l’éternité, n’est plus qu’un insecte opiniâtre qui ronge mécaniquement une vie sans horizon, sans ciel et sans repos. Tout au plus, aux moments de détente, le soir, sous la lampe, durant la trop brève veillée dérobée aux soucis de la faim ou de la vanité, sera-t-il permis au large balancier de cuivre de l’horloge cauchoise ou flamande d’alentir et de solenniser les secondes qui précèdent les pas de la nuit grave qui s’avance.
D’autre part, pour nos heures non plus indifférentes mais réellement sombres, pour nos heures de découragement, de renoncement, de maladie et de souffrances, pour les minutes mortes de notre vie, regrettons l’antique, le morne et silencieux sablier de nos ancêtres. Il n’est plus aujourd’hui qu’un inactif symbole sur nos tombes ou sur les tentures funéraires de nos églises; à moinsque, pitoyablement déchu, on ne le retrouve qui préside encore, dans quelque cuisine de province, à la cuisson méticuleuse de nos œufs à la coque. Il ne subsiste plus comme instrument du temps, bien qu’il figure encore, à côté de la faux, dans ses armoiries surannées. Pourtant il avait ses mérites et ses raisons d’être. Aux jours attristés de la pensée humaine, dans les cloîtres bâtis autour de la demeure des trépassés, dans les couvents qui n’entr’ouvraient leurs portes et leurs fenêtres que sur les lueurs indécises d’un autre monde, plus redoutable que le nôtre, il était, pour les heures dépouillées de leurs joies, de leurs sourires, de leurs surprises heureuses et de leurs ornements, une mesure que nulle autre n’aurait pu remplacer sans disgrâce. Il ne précisait pas le temps, il l’étouffait dans la poudre. Il était fait pour compter un à un les grains de la prière, de l’attente, de l’épouvante et de l’ennui. Les minutes y coulaient en poussière, isolées de la vie ambiante du ciel, dujardin, de l’espace, recluses dans l’ampoule de verre comme le moine était reclus dans sa cellule, ne marquant, ne nommant aucune heure, les ensevelissant toutes dans le sable funèbre, tandis que les pensées désœuvrées qui veillaient sur leur chute incessante et muette s’en allaient avec elles s’ajouter à la cendre des morts.
Entre les magnifiques rives de l’été de flamme, il semble meilleur de goûter l’ardente succession des heures dans l’ordre où les marque l’astre même qui les épanche sur nos loisirs. En ces jours plus larges, plus ouverts, plus épars, je n’ai foi et ne m’attache qu’aux grandes divisions de la lumière que le soleil me nomme à l’aide de l’ombre chaude de l’un de ses rayons sur le cadran de marbre qui là, dans le jardin, près de la pièce d’eau, reflète et inscrit ensilence, comme s’il faisait une chose insignifiante, le parcours de nos mondes dans l’espace planétaire. A cette transcription immédiate et seule authentique des volontés du temps qui dirige les astres, notre pauvre heure humaine, qui règle nos repas et les petits mouvements de notre petite vie, acquiert une noblesse, une odeur d’infini impérieuse et directe qui rend plus vastes et plus salutaires les matinées éblouissantes de rosée et les après-midi presque immobiles du bel été sans tache.
Malheureusement, le cadran solaire qui seul savait noblement suivre la marche grave et lumineuse des heures immaculées, se fait rare et disparaît de nos jardins. On ne le rencontre plus guère que dans la cour d’honneur, aux terrasses de pierre, sur le mail, aux quinconces de quelque vieille ville, de quelque vieux château, de quelque ancien palais, où ses chiffres dorés, son disque et son style s’effacent sous la main du dieu même dont ils devaient perpétuer le culte.Néanmoins, la Provence, certaines bourgades italiennes sont demeurées fidèles à la céleste horloge. On y voit fréquemment s’épanouir, au pignon ensoleillé de la bastide la plus allègrement délabrée, le cercle peint à la fresque où les rayons mesurent soigneusement leur marche féerique. Et des devises profondes ou naïves, mais toujours significatives par la place qu’elles occupent et la part qu’elles prennent à une énorme vie, s’efforcent de mêler l’âme humaine à d’incompréhensibles phénomènes. «L’heure de la justice ne sonne pas aux cadrans de ce monde», dit l’inscription solaire de l’église de Tourette-sur-Loup, l’extraordinaire petit village presque africain, voisin de ma demeure, et qui semble, parmi l’éboulement des rocs et l’escalade des agaves et des figuiers de barbarie, une Tolède en miniature, réduite aux os par le soleil. «A lumine motus.» «Je suis mue par la lumière», proclame fièrement une autre horloge rayonnante.Amyddst ye flowres, I tell ye houres!«Je compte lesheures parmi les fleurs», répète une antique table de marbre au fond d’un vieux jardin. Mais l’une des plus belles exergues est certes celle que découvrit un jour aux environs de Venise, Hazlitt, un essayiste anglais du commencement de l’autre siècle: «Horas non numero nisi serenas.» «Je ne compte que les heures claires». «Quel sentiment destructeur des soucis! Toutes les ombres s’effacent au cadran quand le soleil se voile, et le temps n’est plus qu’un grand vide, à moins que son progrès ne soit marqué par ce qui est joyeux, tandis que tout ce qui n’est pas heureux descend dans l’oubli! Et la belle parole qui nous apprend à ne compter les heures que par leurs bienfaits, à n’attacher d’importance qu’aux sourires et à négliger les rigueurs du destin, à composer notre existence des moments brillants et amènes, nous tournant toujours vers le côté ensoleillé des choses et laissant passer tout le reste à travers notre imagination oublieuse ou inattentive!»
La pendule, le sablier, la clepsydre perdue donnent des heures abstraites, sans forme et sans visage. Ce sont les instruments du temps anémié de nos chambres, du temps esclave et prisonnier; mais le cadran solaire nous révèle l’ombre réelle et palpitante de l’aile du grand dieu qui plane dans l’azur. Autour du plateau de marbre qui orne la terrasse ou le carrefour des larges avenues et qui s’harmonise si bien aux escaliers majestueux, aux balustrades éployées, aux murailles de verdure des charmilles profondes, nous jouissons de la présence fugitive mais irrécusable des heures radieuses. Qui sut apprendre à les discerner dans l’espace, les verra tour à tour toucher terre et se pencher sur l’autel mystérieux pour faire un sacrifice au dieu que l’homme honore mais ne peut pas connaître. Il les verras’avancer en robes diverses et changeantes, couronnées de fruits, de fleurs ou de rosée: d’abord celles encore diaphanes et à peine visibles de l’aube; puis leurs sœurs de midi, ardentes, cruelles, resplendissantes, presque implacables, et enfin les dernières du crépuscule, lentes et somptueuses, que retarde, dans leur marche vers la nuit qui s’approche, l’ombre empourprée des arbres.
Seul il est digne de mesurer la splendeur des mois verts et dorés. De même que le bonheur profond, il ne parle point. Sur lui, le temps marche en silence, comme il passe en silence sur les sphères de l’espace; mais l’église du village voisin lui prête par moments sa voix de bronze, et rien n’est harmonieux comme le son de la cloche qui s’accorde au geste muet de son ombre marquant midi dans l’océan d’azur. Il donne uncentre et des noms successifs à la béatitude éparse et anonyme. Toute la poésie, toutes les délices des environs, tous les mystères du firmament, toutes les pensées confuses de la futaie qui garde la fraîcheur que lui confia la nuit comme un trésor sacré, toute l’intensité bienheureuse et tremblante des champs de froment, des plaines, des collines livrées sans défense à la dévorante magnificence de la lumière, toute l’indolence du ruisseau qui coule entre ses rives tendres, et le sommeil de l’étang qui se couvre des gouttes de sueur que forment les lentilles d’eau, et la satisfaction de la maison qui ouvre en sa façade blanche ses fenêtres avides d’aspirer l’horizon, et le parfum des fleurs qui se hâtent de finir une journée de beauté embrasée, et les oiseaux qui chantent selon l’ordre des heures pour leur tresser des guirlandes d’allégresse dans le ciel,—tout cela, avec des milliers de choses et des milliers de vies qui ne sont pas visibles, se donne rendez-vous et prend conscience de sa durée autourde ce miroir du temps où le soleil, qui n’est qu’un des rouages de l’immense machine qui subdivise en vain l’éternité, vient marquer d’un rayon complaisant le trajet que la terre, et tout ce qu’elle porte, accomplit chaque jour sur la route des étoiles.