Le plus touchant dans ce tableau, c'est que la mère, dont sans doute l'estomac réclamait aussi, ne gardait rien pour elle et semblait heureuse du sacrifice. Sa préoccupation visible était d'amener sa famille à faire comme elle, à disparaître intrépidement sous l'eau pour saisir la proie. D'une voix presque douce, elle sollicitait cet acte de courage et de confiance. J'eus le bonheur de voir l'un après l'autre chacun des petits plonger, peut-être en frémissant, au fond du noir abîme. L'éducation venait d'être achevée.
(Page)Éducation fort simple, et d'un des métiers inférieurs. Resterait à parler de celle des arts, de l'art du vol, de l'art du chant, de l'art architectural. Rien de plus compliqué que l'éducation de certains oiseaux chanteurs. La persévérance du père, la docilité des petits, sont dignes de toute admiration.
Et cette éducation s'étend au delà de la famille. Les rossignols, les pinsons, jeunes encore ou moins habiles, savent écouter et profiter auprès de l'oiseau supérieur qu'on leur donne pour maître. Dans les palais de Russie où on a ce noble goût oriental pour le chant de Bulbul, on voit parfois de ces écoles. Le maître rossignol, dans sa cage suspendue au centre d'une salle, a autour de lui ses disciples dans leurs cages respectives. On paye tant par heure pour qu'ils viennent écouter et prendre leçon. Avant que le maître chante, ils jasent entre eux, gazouillent, se saluent et se reconnaissent. Mais dès que le puissant docteur, d'un impérieux coup de gosier, comme d'une fine cloche d'acier, a imposé le silence, vous les voyez écouter avec une déférence sensible, puis timidement répéter. Le maître, avec complaisance, revient aux principaux passages, corrige, rectifie doucement. Quelques-uns alors s'enhardissent et, par quelques accords heureux,(Page)essayent de s'harmoniser à cette mélodie supérieure.
Une éducation si délicate, si variée, si compliquée, est-elle d'une machine, d'une brute réduite à l'instinct? Qui peut y méconnaître une âme?
Ouvrons les yeux à l'évidence. Laissons là les préjugés, les choses apprises et convenues. De quelque idée préconçue, de quelque dogme qu'on parte, on ne peut pas offenser Dieu en rendant une âme à la bête. Combien n'est-il pas plus grand s'il a créé des personnes, des âmes et des volontés, que s'il a construit des machines!
Laissez l'orgueil, et convenez d'une parenté qui n'a rien dont rougisse une âme pieuse. Que sont ceux-ci? ce sont vos frères.
Que sont-ils? des âmes ébauchées, des âmes spécialisées encore dans telles fonctions de l'existence, des candidats à la vie plus générale et plus vastement harmonique où est arrivée l'âme humaine.
Y viendront-ils? et comment? Dieu s'est réservé ces mystères.
Ce qui est sûr, c'est qu'il les appelle, eux aussi, à monter plus haut.
Ceux-ci sont, sans métaphore, les petits enfants de la nature, nourrissons de la Providence, qui(Page)s'essayent à sa lumière pour agir, penser, qui tâtonnent, mais peu à peu iront plus loin.
ô pauvre enfantelet! du fil de tes penséesL'échevelet n'est encor débrouillé...
ô pauvre enfantelet! du fil de tes penséesL'échevelet n'est encor débrouillé...
Âmes d'enfants, en réalité; mais, bien plus que celles des enfants de l'homme, douces, résignées et patientes. Voyez dans quelle débonnaireté muette la plupart supportent (comme nos chevaux) les mauvais traitements, les coups, les blessures! Tous savent porter la maladie, tous la mort. Ils s'en vont à part, s'enveloppent de silence, se couchent et se cachent; cette douceur leur sert souvent des remèdes les plus efficaces. Sinon, ils acceptent leur sort, passent comme s'ils s'endormaient.
Aiment-ils autant que nous? Comment en douter, quand on voit les plus timides devenir tout à coup héroïques pour défendre leurs petits et leur famille? Le dévouement de l'homme qui brave la mort pour ses enfants, vous le retrouverez tous les jours chez le tyran, chez le martin, qui non-seulement résiste à l'aigle, mais le poursuit avec une fureur héroïque.
Voulez-vous voir deux choses étonnamment analogues? Regardez d'une part la femme au premier pas de l'enfant, et d'autre part l'hirondelle au premier vol du petit.
(Page)C'est la même inquiétude, les mêmes encouragements, les exemples et les avis, la sécurité affectée, au fond la peur, le tremblement... «Rassure-toi... rien n'est plus facile.» En réalité, les deux mères frémissent intérieurement.
Les leçons sont curieuses. La mère se lève sur ses ailes; il regarde attentivement et se soulève un peu aussi. Puis, vous la voyez voleter; il regarde, agite ses ailes... Tout cela va bien encore, cela se fait dans le nid... La difficulté commence pour se hasarder d'en sortir. Elle l'appelle, elle lui montre quelque petit gibier tentant, elle lui promet récompense, elle essaye de l'attirer par l'appât d'un moucheron.
Le petit hésite encore. Et mettez-vous à sa place. Il ne s'agit pas ici de faire un pas dans une chambre, entre la mère et la nourrice, pour tomber sur des coussins. Cette hirondelle d'église, qui professe au haut de sa tour la première leçon de vol, a peine à enhardir son fils, à s'enhardir peut-être elle-même à ce moment décisif. Tous deux, j'en suis sûr, du regard plus d'une fois mesurent l'abîme et regardent le pavé... Pour moi, je vous le déclare, le spectacle est grand, émouvant. Il fautqu'il croiesa mère, il fautqu'elle se fie à l'ailedu petit si novice encore... Des deux côtés, Dieu exige un acte de foi, de courage. Noble et sublime point(Page)de départ!... Mais il a cru, il est lancé, et il ne retombera pas. Tremblant, il nage soutenu du paternel souffle du ciel, des cris rassurants de sa mère... Tout est fini... Désormais, il volera indifférent par les vents et par les orages, fort de cette première épreuve où il a volé dans la foi.
(Page)
Le célèbre Pré-aux-Clercs, aujourd'hui marché Saint-Germain, est, comme on sait, le dimanche, le marché aux oiseaux de Paris. Lieu curieux à plus d'un titre. C'est une vaste ménagerie, fréquemment renouvelée, musée mobile et curieux de l'ornithologie française.
D'autre part, un tel encan d'êtres vivants, après tout, de captifs dont un grand nombre sentent vivement la captivité, d'esclaves que le marchand montre, vend et fait valoir plus ou moins adroitement, rappelle indirectement les marchés de l'Orient, les encans d'esclaves humains. Les esclaves ailés, sans savoir nos langues, n'expriment pas moins clairement la pensée de l'esclavage, les uns(Page)nés ainsi, résignés, ceux-là sombres et muets, rêvant toujours la liberté. Quelques-uns paraissent s'adresser à vous, vouloir arrêter le passant, ne demander qu'un bon maître. Que de fois nous vîmes un chardonneret intelligent, un aimable rouge-gorge, nous regarder tristement, mais d'un regard non équivoque qui disait: «achète-moi!»
Un dimanche de cet été, nous y fîmes une visite que nous n'oublierons jamais. Le marché n'était pas riche, encore moins harmonieux: les temps de mue et de silence avaient commencé. Nous n'en fûmes pas moins saisi et vivement intéressé de la naïve attitude de quelques individus. Le chant, le plumage, ces deux hauts attributs de l'oiseau, préoccupent ordinairement, et empêchent d'observer leur vive et originale pantomime. Un seul, le moqueur d'Amérique, a le génie du comédien, marquant tous ses chants d'une mimique strictement appropriée à leur caractère et souvent très-ironique. Nos oiseaux n'ont pas cet art singulier; mais, sans art et à leur insu, ils expriment, par des mouvements significatifs, souvent pathétiques, ce qui traverse leur esprit.
Ce jour, la reine du marché était une fauvette à tête noire, oiseau artiste de grand prix, mis à part dans l'étalage, au-dessus des autres cages, et comme un bijou sans pair. Elle voletait, svelte et(Page)charmante; en elle tout était grâce. Formée à la captivité dans une longue éducation, elle semblait ne regretter rien, et ne pouvait donner à l'âme que des impressions douces, heureuses. C'était visiblement un être tout suave, et si harmonique de chant et de mouvement, qu'en la voyant se mouvoir, je croyais l'entendre chanter.
Plus bas, bien plus bas, dans une étroite cage, un oiseau un peu plus gros, fort inhumainement resserré, donnait une impression bizarre et toute contraire. C'était un pinson, et le premier que j'aie vu aveugle. Nul spectacle plus pénible. Il faut avoir une nature étrangère à toute harmonie, une âme barbare, pour acheter par une telle vue le chant de cette victime. Son attitude tourmentée, laborieuse, me rendait son chant douloureux. Le pis, c'est qu'elle était humaine: elle rappelait les tours de tête et d'épaules disgracieux que se donnent souvent les myopes ou les hommes devenus aveugles. Tel n'est jamais l'aveugle-né. Dans un effort violent, mais constant, devenu un tic, la tête inclinée à droite, de ses yeux vides, il cherchait la lumière. Le cou tendait à rentrer dans les épaules et se gonflait comme pour y prendre plus de force, cou tors, épaules un peu bossues. Ce malheureux virtuose, qui chantait quand même, contrefait et déformé, eût été une image basse des laideurs de(Page)l'esclave artiste, s'il n'eût été ennobli par cet indomptable effort de poursuivre la lumière, la cherchant toujours en haut, et puisant toujours son chant dans l'invisible soleil qu'il avait gardé dans l'esprit.
Médiocrement éducable, cet oiseau répète, d'un merveilleux timbre d'acier, la chanson de son bois natal, et de l'accent particulier du canton où il est né: autant de dialectes de pinsons que de cantons différents. Il se reste fidèle à lui-même; il ne chante que son berceau, et cela d'une même note, mais d'une âpre passion, d'une émulation extraordinaire. Mis en face d'un rival, il la redira huit cents fois de suite; parfois, il en meurt. Je ne m'étonne pas que les belges célèbrent avec passion les combats de ce héros du chant national, du chantre de leurs forêts d'Ardennes, décernent des prix, des couronnes, même des arcs de triomphe à ces dévouements suprêmes, qui donnent la vie pour la victoire.
Plus bas encore que le pinson, et dans une misérable cage fort petite, peuplée pêle-mêle d'une demi-douzaine d'oiseaux de tailles fort différentes, on me montra un prisonnier que je n'aurais pas distingué, un jeune rossignol pris le matin même. L'oiseleur, par un habile machiavélisme, avait mis le triste captif dans un monde de petits esclaves(Page)fort gais et déjà tout faits à la réclusion. C'étaient de jeunes troglodytes, nés en cage et récemment; il avait fort bien calculé que la vue des jeux de l'enfance innocente trompe parfois les grandes douleurs.
Grande évidemment, immense était celle-ci, plus frappante qu'aucune de celles que nous exprimons par les larmes. Douleur muette, enfermée en soi, qui ne voulait que ténèbres. Il était au plus loin reculé dans l'ombre, au fond de la cage, caché à demi au fond d'une petite mangeoire, se faisant gros et gonflé de ses plumes un peu hérissées, fermant les yeux, sans les ouvrir même quand il était heurté dans les jeux folâtres, indiscrets, de ces petits turbulents qui se poussaient souvent sur lui. Visiblement, il ne voulait ni voir, ni entendre, ni manger, ni se consoler. Ces ténèbres volontaires, je le sentais bien, étaient, dans sa cruelle douleur,un effort pour ne pas être, un suicide intentionnel. D'esprit, il embrassait la mort, et mourait, autant qu'il pouvait, par la suspension des sens et de toute activité extérieure.
Notez que, dans cette attitude, il n'y avait rien de haineux, rien d'amer, rien de colérique, rien de ce qui eût rappelé son voisin, l'âpre pinson, dans son attitude d'effort si violente et si tourmentée. Même l'indiscrétion des oiseaux enfants qui,(Page)sans souci ni respect, se jetaient par moments sur lui, ne tirait de lui aucune marque d'impatience. Il disait visiblement: «Qu'importe à celui qui n'est plus?» Quoique ses yeux fussent fermés, je n'en lisais pas moins en lui. Je sentais une âme d'artiste, toute douceur et toute lumière, sans fiel et sans dureté contre la barbarie du monde et la férocité du sort. Et c'est de cela qu'il vivait, c'est par là qu'il ne mourait pas, trouvant en lui, dans ce grand deuil, le tout-puissant cordial inhérent à sa nature:la lumière intérieure, le chant. Ces deux mots disent même chose en langue de rossignol.
Je compris qu'il ne mourait pas, parce qu'alors même, malgré lui, malgré ce goût de la mort, il ne laissait pas de chanter. Son cœur chantait le chant muet que j'entendais parfaitement:
Lascia che io pianga!La libertà...la liberté!... Laissez-moi, que je pleure!
Lascia che io pianga!La libertà...la liberté!... Laissez-moi, que je pleure!
Je ne m'étais pas attendu à retrouver là ce chant qui jadis, par une autre bouche (une bouche qui ne s'ouvrira plus), m'avait déjà mordu le cœur, et mis là une blessure que le temps n'effacera pas.
Je demandais à son geôlier si l'on pouvait l'acheter. Cet homme rusé me répondit qu'il était trop jeune pour être vendu, qu'il ne mangeait pas encore(Page)seul: chose fausse évidemment, car il n'était pas de l'année, mais il le gardait pour le vendre à l'hiver, lorsque la voix, revenue, lui donnerait un haut prix. Un tel rossignol né libre, qui seul est le vrai rossignol, a une bien autre valeur que celui qui naît en cage: il chante bien autrement, ayant connu la liberté, la nature et les regrettant. La meilleure part du génie du grand artiste est la douleur...
Artiste!J'ai dit ce mot, et je ne m'en dédis pas. Ce n'est pas une analogie, une comparaison de choses qui se ressemblent: non, c'est la chose elle-même.
Le rossignol, à mon sens, n'est pas le premier, mais le seul, dans le peuple ailé, à qui l'on doive ce nom.
Pourquoi? Seul il est créateur; seul il varie, enrichit, amplifie son chant, y ajoute des chants nouveaux. Seul, il est fécond et varié par lui-même; les autres le sont par l'enseignement et l'imitation. Seul, il les résume, les contient presque tous: chacun d'eux, des plus brillants, donne un couplet du rossignol.
Un seul oiseau avec lui, dans le naïf et le simple, atteint des effets sublimes: c'est l'alouette, fille du soleil. Et le rossignol aussi est inspiré de la lumière, tellement qu'en captivité, seul, privé d'amour,(Page)elle suffit pour le faire chanter. Tenu quelque temps dans l'ombre, puis tout à coup rendu au jour, il délire d'enthousiasme, il éclate en hymnes. Il y a, toutefois, cette différence: l'alouette ne chante pas la nuit; elle n'a pas la mélodie nocturne, l'entente des grands effets du soir, la profonde poésie des ténèbres, la solennité de minuit, les aspirations d'avant l'aube, enfin ce poëme si varié qui nous traduit, nous dévoile, en toutes ses péripéties, un grand cœur plein de tendresse. L'alouette a le génie lyrique; le rossignol a l'épopée, le drame, le combat intérieur: de là une lumière à part. En pleines ténèbres, il voit dans son âme et dans l'amour; par moments, au delà, ce semble, de l'amour individuel, dans l'océan de l'Amour infini.
Comment ne pas l'appeler artiste? Il en a le tempérament au degré suprême où l'homme l'a lui-même rarement. Tout ce qui y tient, qualités, défauts, en lui surabonde. Il est sauvage et craintif, défiant, mais point du tout rusé. Il ne consulte point sa sûreté et ne voyage que seul. Il est ardemment jaloux, en émulation égal au pinson. «Il se crèverait à chanter,» dit un de ses historiens. Il s'écoute, il s'établit surtout où il y a écho, pour entendre et répondre. Nerveux à l'excès, on le voit, en captivité, tantôt dormir longtemps(Page)le jour avec des rêves agités, parfois se débattre, veiller et se démener. Il est sujet aux attaques de nerfs, à l'épilepsie.
Il est bon, il est féroce. Je m'explique. Son cœur est tendre pour les faibles et les petits; donnez-lui des orphelins, il s'en charge, les prend à cœur; mâle et vieux, il les nourrit, les soigne attentivement, comme ferait une femelle. D'autre part il est extrêmement âpre à la proie, engloutissant et avide; la flamme qui brûle en lui et le tient presque toujours maigre lui fait constamment sentir le besoin du renouvellement: et c'est aussi une des raisons qui font qu'on le prend si aisément. Il suffit de tendre au matin, en avril et mai surtout, quand il s'épuise à chanter dans toute la longueur des nuits. À l'aurore, exténué, faible, avide, il se jette à l'aveugle sur l'appât. Il est d'ailleurs fort curieux; et, pour voir des objets nouveaux, il vient également se faire prendre.
Une fois pris, si l'on n'avait soin de lier ses ailes, ou plutôt de couvrir à l'intérieur et de matelasser le haut de sa cage, il se tuerait par sa violence effarée et ses mouvements.
Cette violence est extérieure. Au fond, il est doux et docile: c'est là ce qui le met si haut et le fait vraiment artiste. Il est non-seulement le plus inspiré,(Page)mais le plus éducable, le plus civilisable, le plus laborieux.
C'est un spectacle de voir les petits autour du père, écouter attentivement, profiter, se former la voix, corriger peu à peu leurs fautes, leur rudesse de novices, assouplir leurs jeunes organes.
Mais combien plus curieux est-il de le voir se former lui-même, se juger, se perfectionner, s'écouter sur de nouveaux thèmes! Cette persévérance, ce sérieux, qui vient du respect de son art et d'une religion intérieure, c'est la moralité de l'artiste, son sacre divin, qui le met à part, ne permettant pas de le confondre avec le vain improvisateur, dont le babil sans conscience est un simple écho de la nature.
Ainsi l'amour et la lumière sont sans doute son point de départ; mais l'art même, l'amour du beau, confusément entrevus et très-vivement sentis, sont un second aliment qui soutient son cœur et lui donne un souffle nouveau. Et cela est sans limites, un jour ouvert sur l'infini.
La vraie grandeur de l'artiste, c'est de dépasser son objet, et de faire plus qu'il ne veut, et tout autre chose, de passer par-dessus le but, de traverser le possible, et de voir encore au delà.
De là de grandes tristesses, une source intarissable(Page)de mélancolie; de là le ridicule sublime de pleurer les malheurs qu'il n'a jamais eus. Les autres oiseaux s'en étonnent et lui demandent parfois ce qu'il a, ce qu'il regrette. Heureux, libre en sa forêt, il ne leur répond pas moins par ce que, dans son silence, chantait mon captif:
Lascia ch' io pianga!
Lascia ch' io pianga!
(Page)
Les temps de silence ne sont pas stériles pour le rossignol: il se recueille et réfléchit; il couve les chants qu'il entendit ou qu'il essaya lui-même; il les modifie et les améliore avec un goût, un tact parfait. Aux fausses notes d'un maître ignorant, il substitue des variantes harmoniques, ingénieuses. L'air imparfait qu'on lui apprit, et qu'il n'avait pas répété, il le reproduit alors; mais vraiment sien, approprié à son génie et devenu une mélodie de rossignol.
«Ne vous découragez pas, dit un vieil et naïf auteur, si le jeune oiseau ne veut pas répéter votre leçon et continue à gazouiller; bientôt il vous fera voir qu'il n'a pas perdu la mémoire des leçons reçues(Page)pendant l'automne et l'hiver,temps propre à méditer, par la longueur des nuits; il les redira au printemps.»
Il est fort intéressant de suivre pendant l'hiver les pensées du rossignol dans la cage obscure, enveloppée de drap vert qui trompe un peu son regard et lui rappelle sa forêt. Dès décembre, il commence à rêver tout haut, à discourir, à décrire en notes émues ce qui se passe devant son esprit, les objets absents, aimés. Peut-être oublie-t-il alors qu'il n'a pas pu émigrer, et se croit-il arrivé en Afrique ou en Syrie, aux contrées d'un meilleur soleil. Peut-être il le voit, ce soleil; il voit refleurir la rose, il recommence pour elle, au dire des poëtes de la Perse, son hymne de l'impossible amour (Ô soleil, ô mer, ô rose!...Rückert).
Moi, je croirai simplement que ce chant noble et pathétique, d'un accent si élevé, n'est autre chose que lui-même, sa vie d'amour et de combat, son drame de rossignol. Il voit les bois, l'objet aimé qui les transfigure; il voit sa vivacité tendre, et mille grâces de la vie ailée, que la nôtre ne peut percevoir. Il lui parle, elle lui répond; il se charge de deux rôles, à la grande voix mâle et sonore, réplique par de doux petits cris. Quoi encore? Je ne fais nul doute que déjà ne lui apparaisse le ravissement(Page)de sa vie, la tendre intimité du nid, la pauvre petite maison qui aurait été son ciel... Il s'y croit, il ferme les yeux, complète cette illusion. L'œuf est éclos, le miracle de son Noël en est sorti, son fils, le futur rossignol, déjà grand et mélodieux; il écoute avec extase, dans la nuit de sa cage sombre, la future chanson de son fils.
Tout cela, bien entendu, dans une confusion poétique, où les obstacles, les combats coupent et troublent la fête d'amour. Nul bonheur ici-bas n'est pur: un tiers survient; le captif tout seul s'anime et s'irrite; il lutte manifestement contre l'adversaire invisible,l'autre, l'indigne rival qui est présent à son esprit.
La scène se passe en lui, comme elle aurait lieu au printemps, quand les mâles reviennent, vers mars ou avril, avant le retour des femelles, décidés à régler entre eux leur grand duel de jalousie. Dès qu'elles seront revenues, tout doit être calme et tranquille, rien qu'amour, douceur et paix. Ce combat dure quinze jours; et si elles reviennent plus tôt, mortel est l'effort; l'histoire de Roland se réalise à la lettre: il sonna de son cor d'ivoire jusqu'à extinction de force et de vie. Eux aussi, ils chantent jusqu'au dernier souffle, à mort; ils veulent l'emporter ou mourir.
S'il est vrai, comme on assure, que les amants(Page)soient deux fois, trois fois plus nombreux que les amantes, on conçoit la violence de cette brûlante émulation: c'est là la première étincelle, peut-être, et le secret de leur génie.
Le sort du vaincu est affreux, pire que la mort. Il faut qu'il fuie, qu'il quitte le canton, le pays, qu'il aille se faire commensal des tribus d'oiseaux inférieurs, que du chant il tombe au patois, qu'il s'oublie et se dégrade, vulgarisé chez ce peuple vulgaire, peu à peu ne sachant plus ni sa langue ni la leur, nulle langue. On trouve parfois de ces exilés qui n'ont plus que figure de rossignol.
Le rival chassé, rien n'est fait. Il faut plaire, il faut la fléchir. Beau moment, douce inspiration du nouveau chant qui touchera ce petit cœur fier et sauvage, et lui fera pour l'amour abandonner la liberté! L'épreuve que, dans d'autres espèces, la femelle impose, c'est d'aider à creuser ou bâtir le nid, de montrer qu'on est habile, qu'on prendra la famille à cœur. L'effet est parfois admirable. Le pic, comme nous avons vu, d'ouvrier devient artiste, et de charpentier sculpteur. Mais hélas! Le rossignol n'a pas cette adresse, il ne sait rien faire. Le moindre des petits oiseaux est cent fois plus adroit que lui du bec, de l'aile et de la patte; il n'a que la voix, qu'il s'en serve: là va éclater sa puissance, là il sera irrésistible; d'autres pourront(Page)montrer leurs œuvres, mais son œuvre à lui, c'est lui-même: il se montre, il se révèle; il apparaît grand et sublime.
Je ne l'ai jamais entendu dans ce moment solennel sans croire que non-seulement il devait la toucher au cœur, mais qu'il pouvait la transformer, l'ennoblir et l'élever, lui transmettre un haut idéal, mettre en elle le rêve enchanté d'un sublime rossignol qui naîtrait de leurs amours.
C'est son incubation, à lui; il couve le génie de l'amante, la féconde de poésie, l'aide à se créer en pensée celui qu'elle va concevoir. Tout germe est une idée d'abord.
Résumons. Jusqu'ici, nous avons pu compter trois chants:
Le drame du chant de combat, avec ses alternatives de dépit, d'orgueil, de bravade, d'âpres et jalouses fureurs.
Le chant de sollicitation, de tendre et douce prière, mais mêlé de fiers mouvements d'impatience presque impérieuse, où visiblement le génie s'étonne d'être encore méconnu, s'irrite et gémit du retard, en revenant vite pourtant à la plainte respectueuse.
Enfin, vient le chant du triomphe:Je suis vainqueur, je suis aimé, le roi, le Dieu, et le seul... Créateur...Dans ce dernier mot est l'intensité de la(Page)vie et de l'amour; car c'est surtout elle qu'il crée, y mirant et réfléchissant son génie, et la transformant, de sorte qu'il n'y ait plus en elle un mouvement, un trouble, un frémissement d'aile qui ne soit sa mélodie, à lui, devenue visible dans cette grâce enchantée.
De là le nid, l'œuf et l'enfant. Tout cela, c'est la chanson réalisée et vivante. Et voilà pourquoi il ne s'éloigne pas d'un moment pendant le travail sacré de l'incubation. Il ne se tient pas dans le nid, mais sur une branche voisine, un peu plus élevée. Il sait à merveille que la voix agit bien plus à distance. De ce poste supérieur, le tout-puissant magicien continue de fasciner et de féconder le nid, il coopère au grand mystère, et du chant, du cœur, du souffle, de tendresse et de volonté, il engendre encore.
C'est alors qu'il faut l'entendre, l'entendre dans sa forêt, participer aux émotions de cette puissance fécondante, la plus propre à révéler peut-être, à faire saisir ici-bas le grand Dieu caché qui nous fuit. Il recule à chaque pas devant nous, et la science ne fait que mettre un peu plus loin le voile où il se dérobe. «Le voici, disait Moïse, qui passe, je l'ai vu par derrière.»—«N'est-ce pas lui, disait Linné, qui passe? je l'ai vu de profil.» Et moi, je ferme les yeux; je le sens d'un cœur ému, je le(Page)sens qui glisse en moi dans une nuit enchantée par la voix du rossignol.
Rapprochez-vous, c'est un amant; mais éloignez-vous, c'est un dieu. La mélodie ici vibrante et d'un brûlant appel aux sens, là-bas grandit et s'amplifie par les effets de la brise; c'est un chant religieux qui emplit toute la forêt. De près, il s'agissait du nid, de l'amante, du fils qui doit naître; mais, de loin, autre est cette amante, autre est le fils; c'est la Nature, mère et fille, amante éternelle, qui se chante et se célèbre; c'est l'infini de l'Amour qui aime en tous et chante en tous; ce sont les attendrissements, les cantiques, les remercîments, qui s'échangent de la terre au ciel.
«Enfant, j'avais senti cela dans nos campagnes du midi, dans les belles nuits étoilées, près de la maison de mon père. Plus tard, je le sentis mieux, spécialement près de Nantes, dans ce verger solitaire dont on a parlé plus haut. Les nuits, moins étincelantes, étaient légèrement gazées d'une brume tiède, à travers laquelle les étoiles discrètement envoyaient de doux regards. Un rossignol nichait à terre, dans un lieu bien peu caché, sous mon cèdre, parmi des pervenches. Il commençait vers minuit, et continuait jusqu'à l'aube, heureux, visiblement fier, de veiller seul, de remplir(Page)de sa voix ce grand silence. Personne ne l'interrompait, sauf, vers le matin, le coq, être d'un monde différent, étranger aux chants des esprits, mais exacte sentinelle, qui se sentait obligée, pour avertir le travailleur, de chanter l'heure en conscience.
«L'autre persistait quelque temps, semblant dire, comme Juliette à Roméo: «Non, ce n'est pas l'aube encore.»
«Son établissement près de nous montrait qu'il ne nous craignait guère, qu'il avait un sentiment de la sécurité profonde qu'il pouvait avoir à côté de deux ermites du travail, très-occupés, très-bienveillants, et, non moins que l'ermite ailé, pleins de leur chant et de leur rêve. Nous pouvions le voir à notre aise, ou voleter en famille, ou soutenir des duels de chant avec un orgueilleux voisin, qui parfois venait le braver. À la longue, nous lui devenions, je crois, plutôt agréables, comme auditeurs assidus, amateurs, connaisseurs peut-être. Le rossignol a besoin d'être apprécié, applaudi; il estime visiblement l'oreille attentive de l'homme, et comprend très-bien son admiration.
«Je le vois encore près de moi, à dix ou quinze pas au plus, sautillant et avançant à mesure que je marchais, observant la même distance, de manière(Page)à rester hors de portée, mais à même d'être entendu et admiré.
«Le costume qu'ils vous voient n'est nullement indifférent. J'ai remarqué qu'en général les oiseaux n'aiment pas le noir, et qu'ils en ont peur. J'étais vêtue à sa guise, de blanc nuancé de lilas, avec un chapeau de paille orné de quelques bluets. Par minute, je le voyais fixer sur moi son œil noir, d'une vivacité singulière, farouche et doux, quelque peu fier, qui disait visiblement: «Je suis libre et j'ai des ailes; contre moi tu ne peux rien. Mais je veux bien chanter pour toi.»
«Nous eûmes de très-grands orages au temps des couvées, et, dans l'un, la foudre tomba près de nous. Nulle scène plus émouvante que l'approche de ces moments: l'air manque; les poissons remontent pour respirer quelque peu; la fleur se courbe languissante: tout souffre, et les larmes viennent. Je voyais bien que lui aussi il était à l'unisson. De sa poitrine oppressée, autant que l'était la mienne, une sorte de rauque soupir s'arrachait comme un cri sauvage.
«Mais le vent, tout à coup levé, vint s'engouffrer dans nos bois; les plus grands arbres pliaient, et le cèdre même. Des torrents fondirent, tout nagea. Que devint le pauvre nid, ouvert, à terre, sans abri que la feuille de pervenche. Il échappa;(Page)car je vis, avec le soleil reparu, dans l'air épuré, mon oiseau plus gai que jamais, qui volait le cœur plein de chant. Tout le peuple ailé chantait la lumière, mais lui bien plus que les autres. Sa voix de clairon était revenue. Je le voyais sous mes fenêtres, l'œil en feu et le sein gonflé, s'enivrant du même bonheur qui faisait palpiter le mien.
«Douce alliance des âmes, comment n'est-elle pas partout, entre nous et nos frères ailés, entre l'homme et l'universalité de la nature vivante?»
(Page)
Au moment où j'allais écrire la conclusion de ce livre, notre illustre maître arrive de ses grandes chasses d'automne. Toussenel m'apporte un rossignol.
Je lui avais demandé de m'aider de ses conseils, de me guider dans le choix d'un rossignol chanteur. Il n'écrit pas, mais il vient; il ne conseille pas, il cherche, trouve, donne, réalise mon rêve... À coup sûr, voilà l'amitié.
Bienvenu sois-tu, oiseau, et pour la chère main qui t'apporte, et pour toi-même, pour ta muse sacrée, le génie qui réside en toi!
Voudrais-tu bien chanter pour moi, et, par ta puissance d'amour et de paix, harmoniser un cœur troublé de la cruelle histoire des hommes?
(Page)Ce fut un événement de famille, et nous établîmes le pauvre artiste prisonnier dans une embrasure de fenêtre, mais enveloppé d'un rideau: de sorte que, tout à la fois seul et en société, il s'habituât tout doucement à ses nouveaux hôtes, reconnût les lieux, vît bien qu'il était dans une maison sûre, bienveillante et pacifique.
Nul autre oiseau dans ce salon. Malheureusement mon rouge-gorge familier, qui vole libre dans mon cabinet, pénétra dans cette pièce. On s'en inquiéta d'autant moins qu'il voit toute la journée, sans s'en émouvoir, d'autres oiseaux, serins, bouvreuils, chardonnerets; mais la vue du rossignol le jeta dans un incroyable accès de fureur. Colérique et intrépide, sans regarder si l'objet de sa haine n'est pas deux fois plus gros que lui, il fond sur la cage du bec et des griffes; il eût voulu l'assassiner. Cependant le rossignol poussait des cris de terreur; d'une voix lamentable et rauque, il appelait au secours. L'autre, arrêté par les barreaux, mais fixé des griffes tout près sur le cadre d'un tableau, grinçait, sifflait,petillait(ce mot populaire rend seul l'âcre petit cri), en le perçant de son regard. Il disait ceci mot à mot:
«Roi du chant, que viens-tu faire?... N'est-ce pas assez que dans les bois ta voix, impérieuse et(Page)absorbante, fasse taire toutes nos chansons, supprime nos airs à demi-voix, et seule emplisse le désert?... Tu viens encore me prendre ici cette nouvelle existence que je me suis faite, ce bocage artificiel où je perche tout l'hiver, bocage dont les rameaux sont des planches de bibliothèque, dont les livres sont les feuilles!... Tu viens partager, usurper l'attention dont j'étais l'objet, la rêverie de mon maître et le sourire de ma maîtresse!... Malheur à moi! j'étais aimé!»
Le rouge-gorge, en réalité, arrive à un haut degré d'intimité avec l'homme. L'habitude d'un long hiver me prouve qu'il préfère de beaucoup la société humaine à celle de son espèce. Il participe en notre absence au petit bavardage des oiseaux de volière; mais, dès que nous arrivons, il les quitte, et curieusement revient se placer devant nous, reste avec nous, semble dire: «Vous voilà donc! Mais où avez-vous été?... Et pourquoi donc si longtemps délaissez-vous la maison?»
L'invasion du rouge-gorge, que nous oubliâmes bientôt, n'était pas oubliée, ce semble, de sa craintive victime. Le malheureux rossignol voletait toujours d'un air d'effroi, et rien ne le rassurait.
On avait soin cependant que personne n'en approchât. Sa maîtresse avait pris sur elle les soins(Page)nécessaires. La mixture particulière qui peut seule alimenter ce brûlant foyer de vie (le sang, le chanvre et le pavot) fut faite consciencieusement. Sang et chair, c'est la substance; le chanvre est l'herbe de l'ivresse; mais le pavot la neutralise. Le rossignol est le seul être à qui il faille incessamment verser le sommeil et les songes.
Mais tout cela était inutile. Deux jours ou trois se passèrent dans une violente agitation et une abstinence de désespoir. J'étais triste et plein de remords. Moi, ami de la liberté, j'avais pourtant un prisonnier, un prisonnier inconsolable!... Ce n'était pas sans scrupule que j'avais eu l'idée d'avoir à moi un rossignol, jamais, pour le simple plaisir, je ne m'y serais décidé. Je savais bien que la vue seule d'un tel captif, profondément sensible à la captivité, était un sujet permanent de mélancolie. Mais comment le délivrer? la question de l'esclavage est de toutes la plus difficile; le tyran en est puni par l'impossibilité d'y porter remède. Mon captif, qui, avant de venir chez moi, avait déjà deux ans de cage, n'a plus l'aile, ni l'industrie de chercher sa nourriture; l'eût-il, il ne pourrait plus revenir chez les oiseaux libres. Dans leur fière république, quiconque a été esclave, quiconque a été en cage et n'est pas mort de douleur, est impitoyablement condamné et exécuté.
(Page)Nous ne serions pas sortis aisément de cet état, si le chant n'était venu à notre secours. Un chant doux, peu varié, chanté à distance, surtout un peu avant le soir, parut le prendre et le gagner. Quand seulement on le regardait, il écoutait moins, s'agitait; mais quand on ne regardait pas, il venait au bord de la cage, tendait son long cou de biche (d'un charmant gris de souris), dressait par moments la tête, le corps restant immobile, avec un œil vif, curieux. Visiblement avide, il dégustait, savourait cette douceur inattendue avec recueillement, avec une attention délicate et sentie.
Cette même avidité, il l'eut un moment après pour les aliments. Il voulut vivre, dévora le pavot, l'oubli...
Les chants de femme, Toussenel l'avait dit, sont ce qui les attache le plus, non pas l'ariette légère d'une fillette étourdie, mais une mélodie douce et triste. Lasérénadede Schubart a particulièrement effet sur celui-ci. Il semble s'être senti et reconnu dans cette âme allemande aussi tendre que profonde.
La voix cependant ne lui revient pas. Il avait commencé son chant de décembre, quand il a été transporté ici. Les émotions du transport, le changement de lieu, de personne, l'inquiétude où il a été(Page)de sa nouvelle condition, surtout le salut féroce, l'attentat du rouge-gorge, l'ont trop profondément ému. Il se calme, ne nous en veut plus, mais la muse, si violemment interrompue, se tait encore; elle ne s'éveillera qu'au printemps.
Maintenant il sait certainement que la personne qui chante est loin de lui vouloir du mal; il l'accepte, apparemment comme un rossignol d'autre forme. Elle peut sans difficulté approcher, et même mettre la main dans la cage. Il regarde attentivement ce qu'elle veut, mais ne remue pas.
La question curieuse pour moi, qui n'ai pas fait avec lui d'alliance musicale, était de savoir s'il m'accepterait aussi. Je ne montrai nul empressement indiscret, sachant que le regard seul, dans certains moments, le trouble. Je restais donc de longs jours attentif sur les vieux livres ou papiers duXIVesiècle, sans le regarder. Mais lui, il me regardait très-curieusement lorsque j'étais seul. Bien entendu que, sa maîtresse présente, il m'oubliait entièrement, j'étais annulé.
Il s'habituait ainsi à me voir sans inquiétude, comme un être inoffensif, pacifique, de peu de mouvement et de peu de bruit. Le feu dans l'âtre, et, près du feu, ce lecteur paisible, c'étaient, dans les absences de la personne préférée, dans les heures(Page)silencieuses, quasi solitaires, l'objet de sa contemplation.
Je me hasardai hier, étant seul, d'approcher de lui, de lui parler comme je fais au rouge-gorge, et il ne s'agita pas, il ne parut pas troublé; il attendit paisiblement, avec un œil plein de douceur. Je vis que la paix était faite, et que j'étais accepté.
Ce matin, j'ai de ma main mis le pavot dans la cage, et il ne s'est point effrayé. On dira: «Qui donne, est le bienvenu.» Mais je tiens à constater que notre traité est d'hier, avant que j'eusse donné rien encore, et parfaitement désintéressé.
Voilà donc qu'en moins d'un mois, le plus nerveux des artistes, le plus craintif et le plus défiant des êtres, s'est réconcilié avec l'espèce humaine.
Preuve curieuse de l'union naturelle, du traité préexistant qui est entre nous et ces êtres instinctifs, que nous appelons inférieurs.
Ce traité, ce pacte éternel, que notre brutalité, nos inintelligences violentes n'ont pas pu déchirer encore, auquel ces pauvres petits reviennent si facilement, auquel nous reviendrons nous-mêmes,(Page)lorsque nous serons vraiment hommes, c'est justement la conclusion où tout ce livre tendait et celle que j'allais écrire, quand le rossignol est entré, et le père au rossignol.
L'oiseau a été lui-même, dans cette amnistie facile qu'il nous donne à nous, ses tyrans, ma conclusion vivante.
Les voyageurs qui les premiers ont abordé dans des pays nouveaux où l'homme n'était jamais venu, rapportent unanimement que tous les animaux, mammifères, amphibies, oiseaux, ne fuyaient point, au contraire venaient plutôt les regarder avec un air de curiosité bienveillante, à quoi ils répondaient à coups de fusil.
Même aujourd'hui que l'homme les a si cruellement traités, les animaux, dans leurs périls, n'hésitent nullement à se rapprocher de lui.
L'ennemi antique et naturel de l'oiseau, c'est le serpent: pour les quadrupèdes, c'est le tigre. Et leur protecteur, c'est l'homme.
Du plus loin que le chien sauvage odore le tigre ou le lion, il vient se serrer près de nous.
De même l'oiseau, dans l'horreur que lui inspire(Page)le serpent, quand il menace surtout sa couvée encore sans ailes, trouve le langage le plus expressif pour implorer l'homme, et pour le remercier s'il tue son ennemi.
Voilà pourquoi le colibri aime à nicher près de l'homme. Et c'est très-probablement pour le même motif que les hirondelles et les cigognes, dans les âges féconds en reptiles, ont pris l'habitude de loger chez nous.
Observation essentielle. On prend souvent pour défiance la fuite de l'oiseau et la crainte qu'il a de la main de l'homme. Cette crainte ne serait que trop juste. Mais lors même qu'elle n'existe pas, l'oiseau est un être infiniment nerveux, délicat, qui souffre à être touché.
Mon rouge-gorge, qui appartient à une espèce d'oiseau très-robuste et très-familière, qui approche sans cesse de nous, le plus près qu'il peut, et qui certes n'a aucune crainte de sa maîtresse, frémit de tomber sous la main. Le frôlement de ses plumes, le dérangement de son duvet, tout hérissé quand on l'a pris, lui est très-antipathique. La vue surtout de cette main qui avance et va le saisir, le(Page)fait reculer instinctivement et sans qu'il en soit le maître.
Quand il s'attarde le soir, qu'il ne rentre pas dans sa cage, il ne refuse pas d'y être remis; mais plutôt que de se voir prendre, il tourne le dos, se cache dans un rideau ou dans un pli de la robe où il sait bien qu'on va le prendre infailliblement.
Tout cela n'est pas défiance.
L'art de la domestication n'irait pas loin, s'il n'était préoccupé que des utilités dont les animaux apprivoisés seront à l'homme.
Il doit sortir principalement de la considération de l'utilité dont l'homme peut être aux animaux;
De son devoir d'initier tous les hôtes de ce globe à une société plus douce, pacifique et supérieure.
Dans la barbarie où nous sommes encore, nous ne connaissons guère que deux états pour l'animal,(Page)la liberté absolue ou l'esclavage absolu; mais il est des formes très-variées de demi-servage que les animaux d'eux-mêmes acceptent très-volontiers.
Le petit faucon du Chili (cernicula), par exemple, aime à demeurer chez son maître. Il va tout seul à la chasse, et, fidèle, revient chaque soir rapporter ce qu'il a pris et le manger en famille. Il a besoin d'être loué du père, flatté de la dame, caressé surtout des enfants.
L'homme, protégé jadis par les animaux, tant qu'il était si mal armé, s'est mis peu à peu en état de devenir leur protecteur, surtout depuis qu'il a la poudre et qu'il foudroie à distance les plus redoutés des êtres. Il a rendu aux oiseaux le service essentiel de diminuer infiniment le nombre des brigands de l'air.
Il peut leur en rendre un autre, non moins grand, celui d'abriter, la nuit, les espèces innocentes. La nuit! le sommeil! l'abandon complet aux chances les plus affreuses! Ô dureté de la Nature!... Mais elle s'est justifiée en mettant aussi ici-bas l'être prévoyant et industrieux qui, de plus(Page)en plus, sera pour les autres une seconde providence.
Je sais une maison sur l'Indre, dit Toussenel, où les serres, ouvertes le soir, reçoivent tout honnête oiseau qui vient y chercher asile contre les dangers de la nuit, où celui qui s'est attardé frappe du bec en confiance. Contents d'être enfermés la nuit, sûrs de la loyauté de l'homme, ils s'envolent heureux au matin, et payent son hospitalité du spectacle de leur joie et de leurs libres chansons.
Je me garderai bien de parler de la domestication, lorsque mon ami, M. Isidore Geoffroy-Saint-Hilaire, rouvre d'une manière si louable cette voie longtemps oubliée.
Un rapprochement suffit. L'antiquité nous a légué en ce genre le patrimoine admirable dont a vécu le genre humain: la domestication du chien, du cheval et de l'âne, du chameau, de l'éléphant, du bœuf, du mouton et de la chèvre, des gallinacées.
Quel progrès dans les deux mille ans qui viennent de s'écouler? Quelle acquisition nouvelle?
(Page)Deux seulement, et légères à coup sûr: l'importation du dindon et du faisan de la Chine!
Nul effort direct de l'homme n'a agi pour le bien du globe autant que l'humble travail des modestes auxiliaires de la vie humaine.
Pour descendre à ce qu'on méprise si sottement, à la basse-cour, quand on voit les milliards d'œufs que font éclore les fours d'Égypte, ou dont notre Normandie charge des vaisseaux, des flottes, qui chaque année passent la Manche, on apprend à apprécier comment les petits moyens de l'économie domestique produisent les plus grands résultats.
Si la France n'avait pas le cheval, et que quelqu'un le lui donnât, une telle conquête serait pour elle plus que la conquête du Rhin, de la Belgique, de la Savoie; le cheval seul vaut trois royaumes.
Maintenant voici un animal qui représente à lui seul le cheval, l'âne, la vache, la chèvre, qui a toutes leurs utilités, et qui donne par-dessus une incomparable laine; animal dur et robuste, qui supporte le froid à merveille. On entend bien que je parle du lama, que M. Isidore Geoffroy-Saint-Hilaire(Page)s'efforce d'introduire ici avec une si louable persévérance. Tout semble se liguer à l'encontre: le beau troupeau de Versailles a péri par la malveillance; celui du Jardin des Plantes périra par l'étroitesse du local et l'humidité.
La conquête du lama est dix fois plus importante que la conquête de Crimée.
Mais, encore une fois, il faut à ce genre de transplantation une générosité de moyens, un ensemble de précautions, disons-le, une tendresse d'éducation, qui se trouvent réunies rarement.
Un mot ici, un petit fait, dont la portée n'est pas petite.
Un grand écrivain, qui ne fut point un savant, Bernardin de Saint-Pierre, avait dit qu'on ne réussirait pas à transplanter l'animal, si on n'importait à côté de lui le végétal auquel il est particulièrement sympathique. Ce mot passa comme tant d'autres vues qui font sourire les savants, et qu'ils appellentpoésie.
Mais il n'a pas passé en vain pour un amateur(Page)éclairé qui s'est fait ici, à Paris, une collection d'oiseaux vivants. Quelque soin qu'il prît, une perruche fort rare, qu'il avait acquise, restait obstinément stérile. Il s'informa du végétal dans lequel elle fait son nid, et donna commission au Havre pour qu'il lui fût apporté. Il ne put l'avoir vivant; il l'eut sans feuille, sans branche; un simple tronc mort. N'importe, l'oiseau, dans ce tronc creux, retrouva sa place ordinaire, ne manqua pas d'y faire son nid. Il aima et prit famille; il eut des œufs, il les couva, et maintenant il a des petits.
Recréer les circonstances d'habitation, de nourriture, l'entourage végétal, les harmonies de toute espèce, qui pourront tromper l'exilé et faire oublier la patrie, c'est chose non-seulement de science, mais d'ingénieuse invention.
Déterminer la mesure de liberté, de servage, d'alliance et de collaboration avec nous, dont chaque être est susceptible, c'est un des plus graves sujets qui puissent occuper.
Art nouveau, où l'on ne pénétrera pas sans un approfondissement moral, un affinement, une délicatesse(Page)d'appréciation, qui commence à peine, et qui n'existera peut-être que quand la femme entrera dans la science, dont elle est exclue jusqu'ici.
Cet art suppose une tendresse infinie dans la justice et la sagesse.
(Page)
Le principal éclaircissement pour un livre est incontestablement la formule qui le résume. La voici en peu de mots:
Ce livre a considéré l'oiseauen lui-même, et peu par rapport à l'homme.
L'oiseau, né plus bas que l'homme (ovipare, comme le reptile), a sur l'homme trois avantages qui sont sa mission spéciale:
I.L'aile, le vol,puissance unique, qui est le rêve de l'homme. Toute autre créature est lente. Près du faucon, de l'hirondelle, le cheval arabe est un limaçon.
II. Le vol même ne tient pas seulement à l'aile, mais à une puissance incomparable derespiration(Page)et de vision. L'oiseau est proprement le fils de l'air et de la lumière.
III. Être essentiellement électrique, l'oiseau voit, sait et prévoit la terre et le ciel, les temps, les saisons. Soit par un rapport intime avec le globe, soit par une prodigieuse mémoire des localités, des routes, il est toujours orienté et toujours sait son chemin.
Il plane, il pénètre, il atteint ce que n'atteindrait jamais l'homme. Cela est sensible, surtout dans sa merveilleuse guerre contre le reptile et l'insecte.
Ajoutez le travail immense d'épuration continuelle que font certaines espèces de toute chose dangereuse, immonde. Si cette guerre et ce travail cessaient un seul jour, l'homme disparaîtrait de la terre.
Cette victoire de chaque jour du fils aimé de la lumière sur la mort, sur la vie meurtrière et ténébreuse, c'est le juste sujet duchant, de cet hymne de joie immense dont l'oiseau salue chaque aurore.
Mais avec le chant, l'oiseau a beaucoup d'autres langages. Comme l'homme, il jase, prononce, dialogue. Il est avec nous le seul être qui ait vraiment une langue. L'homme et l'oiseau sont le verbe du monde.
(Page)L'oiseau, qui est un augure, se rapproche toujours de l'homme, qui toujours lui fait du mal. Il le devine et le pressent tel sans doute qu'il sera un jour, quand il sortira de la barbarie où nous le voyons encore.
Il reconnaît en lui la créature unique, sanctifiée et bénie, qui doit être l'arbitre de toutes, qui doit accomplir le destin de ce globe par un suprême bienfait:Le ralliement de toute vie et la conciliation des êtres.
Ce ralliement pacifique doit s'opérer à la longue par un grand art d'éducation et d'initiation, que l'homme commence à entrevoir.
Page 5.Éducation du vol, etpage 26.—Est-ce à tort que l'homme, en ses rêveries, pour se faire croire à lui-même qu'il sera plus qu'homme un jour, s'attribue des ailes? rêve ou pressentiment, n'importe.
Il est sûr que le vol, tel que le possède l'oiseau, est vraiment unsixième sens. Il serait stupide de n'y voir qu'une dépendance du tact. (Voyez, entre autres ouvrages, Huber,Vol des oiseaux de proie, 1784.)
L'aile n'est si rapide et si infaillible que parce(Page)qu'elle est aidée d'une puissance visuelle qui ne se retrouve non plus dans toute la création.
L'oiseau, il faut en convenir, est tout dans l'air, dans la lumière. S'il est une vie sublime, une vie de feu, c'est celle-là.
Qui embrasse et perçoit toute la terre? Qui la mesure du regard et de l'aile? Qui en sait toutes les routes? et non pas sur ligne tracée, mais à la fois dans tous les sens: car, qui n'est route pour l'oiseau?
Ses rapports avec la chaleur, l'électricité et le magnétisme, toutes les forces impondérables, nous sont à peine connus; on les entrevoit pourtant dans sa singulière prescience météorologique.
Si nous l'avions sérieusement étudié, nous aurions eu le ballon depuis des milliers d'années; mais avec le ballon même, et le ballondirigé, nous serons encore énormément loin d'être oiseaux. En imiter les appareils et les reproduire un à un, ce n'est nullement en avoir l'accord, l'ensemble, l'unité d'action, qui meut le tout dans cette aisance et cette vélocité terrible.
Renonçons, pour cette vie du moins, à ces dons supérieurs, et bornons-nous à regarder les deux machines, la nôtre et la sienne, en ce qu'elles ont de moins différent.
Celle de l'homme est supérieure, en ce qu'elle(Page)est moins spéciale, susceptible de se plier à des emplois plus divers, et surtout en ce qu'elle a l'omnipuissance de la main.
En revanche, elle est bien moins unifiée et centralisée. Nos membres inférieurs, cuisses et jambes, qui sont fort longs, traînent excentriques loin du foyer de l'action. La circulation y est plus lente; chose sensible aux dernières heures, où l'homme est mort des pieds longtemps avant que le cœur ait cessé de battre.
L'oiseau, presque tout sphérique, est certainement le sommet, sublime et divin, de centralisation vivante. On ne peut ni voir, ni imaginer même un plus haut degré d'unité. Excès de concentration qui fait la grande force personnelle de l'oiseau, mais qui implique son extrême individualité, son isolement, sa faiblesse sociale.
La solidarité profonde, merveilleuse, qui existe dans les insectes supérieurs (abeilles, fourmis, etc.), ne se trouve point chez les oiseaux. Les bandes y sont communes, mais les vraies républiques, rares.
La famille y est très-forte, la maternité, l'amour. La fraternité, la sympathie d'espèces, les secours mutuels entre oiseaux même d'espèces diverses, ne leur sont pas inconnus. Pourtant, la fraternité y est fort en seconde ligne. Le cœur tout entier de l'oiseau est dans l'amour, est dans le nid.
(Page)Là est son isolement, sa faiblesse et sa dépendance; là aussi la tentation de se créer un protecteur.
Le plus sublime des êtres n'en est pas moins un de ceux qui demandent le plus la protection.
Page 8.Sur la vie de l'oiseau dans l'œuf.—Je tire ces détails du très-exact M.Duvernoy. L'ovologie, de nos jours, est devenue une science. Cependant, sur l'œuf de l'oiseau en particulier, je ne connais que peu d'ouvrages. Le plus ancien est d'un abbéManesse, du dernier siècle, très-verbeux et peu instructif (manuscrit de la bibliothèque du Muséum). La même bibliothèque possède l'ouvrage allemand deWirfing et Gunther, sur les nids et les œufs, et un autre, allemand aussi, dont les planches me semblent meilleures, quoique défectueuses encore. J'ai vu une livraison d'une nouvelle collection de gravures, beaucoup plus soignée.
Page 14.Mers gélatineuses, nourrissantes.—M. de Humboldt, dans l'un de ses premiers ouvrages (Scènes des tropiques), a le premier, je crois, constaté ce fait. Il l'attribue à la prodigieuse quantité(Page)de méduses et autres êtres analogues qui sont en décomposition dans ces eaux. Si pourtant une telle dissolution cadavéreuse y dominait, ne rendrait-elle pas les eaux funestes au poisson, bien loin de le nourrir? Peut-être ce phénomène doit-il être attribué moins aux vies éteintes qu'aux vies commencées, à une première fermentation vivante où se forment les premières organisations microscopiques.
C'est particulièrement dans les mers des pôles, en apparence si sauvages et si désolées, qu'on observe ce caractère. La vie y surabonde tellement que la couleur des eaux en est entièrement changée. Elles sont vert-olive foncé, épaisses de matière vivante et de nourriture.
Page 34.Notre Muséum.—En parlant de ses collections, je ne puis oublier sa précieuse bibliothèque qui a reçu celle de Cuvier, et qui s'est enrichie des dons de tous les savants de l'Europe. J'ai eu infiniment à me louer de l'obligeance du conservateur, M. Desnoyers, et de M. le docteur Lemercier, qui a bien voulu aussi me communiquer nombre de brochures et mémoires curieux de sa collection personnelle.
(Page)Page 38.Buffon.—Je trouve qu'aujourd'hui on oublie trop que ce grand généralisateur n'en a pas moins reçu, enregistré nombre d'observations très-exactes, que lui transmettaient des hommes spéciaux, officiers de vénerie, gardes-chasse, marins et gens de tous métiers.
Page 40.Le pingouin.—Frère du manchot, mais plus dégrossi, il porte ses ailes comme un véritable oiseau; ce ne sont plus des membranes flottantes sur une poitrine évidée. L'air plus raréfié de notre pôle boréal, où il vit, a déjà dilaté ses poumons, et le sternum veut faire saillie. Les jambes, plus dégagées du corps, gardent mieux l'équilibre, et le port gagne en assurance. Il y a une différence notable entre les produits analogues des deux hémisphères.
Page 47.Le pétrel, effroi du marin.—La légende du pétrel marchant sur les eaux, autour du vaisseau qu'il semble mener à la perdition, est originairement(Page)hollandaise. Cela devait être ainsi. Les hollandais, qui naviguent en famille et emmènent leurs femmes, leurs enfants, jusqu'aux animaux domestiques, ont été plus impressionnés du sinistre présage que les autres navigateurs. Les plus hardis de tous peut-être, vrais amphibies, ils n'en ont pas moins été soucieux et imaginatifs, ne risquant pas seulement leurs corps, mais leurs affections, livrant aux hasards fantasques de la mer le cher foyer, un monde de tendresse. Ce gros petit bateau lourd, qui est plutôt une maison flottante, va pourtant toujours roulant à travers les mers du Nord, le grand océan Boréal et la sauvage Baltique, faisant sans cesse les traversées les plus dangereuses, comme celle d'Amsterdam à Cronstadt. On rit de ces massives embarcations d'une forme surannée; mais celui qui les sent si heureusement combinées pour le double aménagement de la cargaison et de la famille, ne peut les voir dans les ports de Hollande sans s'y intéresser et sans les combler de vœux.
Page 59.Épiornis.—Voir au Muséum les restes de ce gigantesque oiseau et son œuf énorme. On(Page)a calculé qu'il devait être cinq fois plus gros que l'autruche.
Combien il est regrettable que notre riche collection de fossiles reste enterrée, en majeure partie, dans les tiroirs du Muséum, faute de place. Pour trente ou quarante mille francs on élèverait une galerie de bois où l'on pourrait tout étaler.
En attendant, l'on raisonne comme si ces vastes études, qui commencent, étaient déjà épuisées. Qui ne sait que l'homme a à peine vu l'entrée du prodigieux monde des morts! Il a gratté à peine la surface du globe. L'exploration plus profonde où le conduisent mille nécessités nouvelles d'art et d'industrie (celle par exemple de percer les Alpes pour le nouveau chemin de fer) pourra ouvrir à la science des perspectives inattendues. La paléontologie est bâtie jusqu'ici sur la base étroite d'un nombre minime de faits. Si l'on songe que les morts (de tant de milliers d'années que ce globe a déjà vécu) sont énormément plus nombreux que les vivants, on trouve bien audacieuse cette manière de raisonner sur quelques spécimens. Il y a cent, mille à parier contre un, que tant de millions de morts, une fois déterrés, nous convaincront d'avoir erré au moins parénumération incomplète.
(Page)
Page 60.L'homme eût péri cent fois.—C'est là une des causes premières de l'étroite fédération où furent originairement l'homme et l'animal, pacte oublié par notre orgueil ingrat, et sans lequel pourtant l'homme n'était pas possible.
Quand les oiseaux gigantesques dont nous voyons les débris lui eurent préparé le globe, subordonné la vie grouillante et rampante qui dominait; quand l'homme arriva sur la terre, en face de ce qui restait des reptiles, en face des nouveaux hôtes du globe, non moins redoutables, les tigres et les lions, il trouva l'oiseau, le chien, l'éléphant à côté de lui.
On montra à Alexandre les rares et derniers individus de ces chiens géants, qui pouvaient étrangler un lion. Ce ne fut pas par terreur que ces animaux formidables se mirent avec l'homme, mais par sympathie naturelle, et par l'horreur très-spéciale qu'ils ont pour l'espèce féline, pour le chat géant (tigre ou lion).
Sans l'alliance du chien contre les bêtes féroces et celle de l'oiseau contre les serpents et les crocodiles (que l'oiseau tue dans l'œuf même), l'homme à coup sûr était perdu.
L'utile amitié du cheval lui vint de même. On la devine à l'horreur inexprimable et convulsive que tout jeune cheval éprouve à la seule odeur du lion; il se serre et se livre à l'homme.
(Page)S'il n'avait eu le cheval, le bœuf, le chameau, s'il eût tiré de son cou et de son échine les fardeaux énormes dont ils lui sauvent la charge, il serait resté le serf misérable de sa faible organisation. Dominé par la disproportion habituelle des poids et des forces, ou il aurait renoncé au travail, eût vécu de proie fortuite, sans art ni progrès, ou bien il aurait été l'éternel portefaix, courbé, traînant et tirant, tête basse, sans regarder le ciel, sans penser, sans s'élever jamais à l'invention.
Page 79.Sur la puissance des insectes.—Ce n'est pas seulement sous les tropiques qu'ils sont redoutables. Au commencement du dernier siècle, la moitié de la Hollande faillit périr, parce que les pilotis de ses digues s'étaient rompus à la fois, invisiblement minés par le ver qu'on nommetaret.
Ce redoutable rongeur, qui a souvent un pied de long, ne se trahit nullement; il ne travaille qu'au dedans. Un matin, la poutre se brise, le pilotis cède, le navire dévoré sombre dans les flots.
(Page)Comment l'atteindre et le trouver? Un oiseau le sait, le vanneau: c'est le gardien de la Hollande! Et c'est aussi une insigne imprudence de détruire, comme on fait, ses œufs. (Quatrefages,Souvenirs d'un naturaliste.)
La France, depuis près d'un siècle, a subi l'importation d'un monstre non moins à craindre, letermite, qui dévore le bois sec, comme le taret le bois mouillé. L'unique femelle de chaque essaim a l'horrible fécondité de pondre, par jour, 80 000 œufs. La Rochelle commence à craindre le sort de cette ville d'Amérique qui est suspendue en l'air, les termites ayant dévoré toutes les substructions et creusé dessous d'immenses catacombes.
À la Guyane, les demeures de termites sont d'énormes monticules de quinze pieds de haut, qu'on n'ose attaquer que de loin et avec la poudre. Qu'on juge de l'importance du fourmilier (ailé ou à quatre pattes) qui ose entrer dans ce gouffre, et chercher l'horrible femelle d'où sort ce torrent maudit. (Smeathmann,Mémoire sur les termites.)
Le climat nous sauve-t-il? Les termites prospèrent en France. Le hanneton y prospère; jusque sur les pentes septentrionales des Alpes, sous le souffle des glaciers, il dévore la végétation. En présence d'un tel ennemi, tout oiseau insectivore devrait être(Page)respecté. Tout au moins le canton de Vaud vient-il de mettre l'hirondelle sous la protection de la loi. (Voy. l'ouvrage deTschudi.)
Page 81.Vous y sentez fréquemment une forte odeur de musc.—La plaine de Cumana, dit M. de Humboldt, présente, après de fortes ondées, un phénomène extraordinaire. La terre, humectée et réchauffée par les rayons du soleil, répand cette odeur de musc qui, sous la zone torride, est commune à des animaux de classes très-différentes, au jaguar, aux petites espèces de chat-tigre, au cabiaï, au vautour galinazo, au crocodile, aux vipères, au serpent à sonnettes. Les émanations gazeuses qui sont les véhicules de cet arome ne semblent se dégager qu'à mesure que le terreau renfermant les dépouilles d'une innombrable quantité de reptiles, de vers et d'insectes, commence à s'imprégner d'eau. Partout où l'on remue le sol, on est frappé de la masse de substances organiques qui tour à tour se développent, se transforment ou se décomposent. La nature, dans ces climats, paraît plus active, plus féconde, on dirait plus prodigue de la vie.