PREMIERE PARTIE

Haute justice, et vraiment juste, parce qu'elle est clairvoyante et tendre! Faible sur bien des points(Page)sans doute, ce livre est fort de tendresse et de foi. Il est un, constant et fidèle. Rien ne le fait dévier. Par-dessus la mort et son faux divorce, à travers la vie et ses masques qui déguisent l'unité, il vole, il aime à tire-d'aile, du nid au nid, de l'œuf à l'œuf, de l'amour à l'amour de Dieu.

À la Hève, près le Havre, 21 septembre 1855.

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La savante ignorance, le clairvoyant instinct de nos anciens, avait dit cet oracle: «Tout vient de l'œuf; c'est le berceau du monde.»

Même origine, mais la diversité de destinée tient surtout à la mère. Elle agit et prévoit, elle aime plus ou moins; elle est plus ou moins mère. Plus elle l'est, plus l'être monte; chaque degré dans l'existence dépend du degré de l'amour.

Que peut la mère dans l'existence mobile du poisson? Rien que confier son œuf à l'océan. Que peut-elle dans le monde des insectes, où généralement elle meurt quand elle a donné l'œuf? Lui trouver, avant de mourir, un lieu sûr pour éclore et vivre.

(Page)Même chez l'animal supérieur, le quadrupède, où la chaleur du sang semble devoir doubler l'amour, où la mère elle-même est si longtemps pour le petit son nid et sa douce maison, les soins de la maternité sont d'autant moindres. Il naît formé, vêtu, tout semblable à sa mère; un lait tout prêt l'attend. Et dans beaucoup d'espèces, l'éducation se fait sans que la mère s'en donne plus de soucis qu'elle n'en eut alors qu'il croissait dans son sein.

Autre est le destin de l'oiseau. Il mourrait, s'il n'était aimé.

Aimé? Toute mère aime, de l'Océan jusqu'aux étoiles. Mais je veux dire soigné, entouré d'amour infini, enveloppé de la chaleur, du magnétisme maternel.

Même dans l'œuf où vous le voyez garanti par cette coquille calcaire, il sent si vivement les atteintes de l'air, que tout point refroidi dans l'œuf coûte un membre au futur oiseau. De là, le long travail, si inquiet, de l'incubation, la captivité volontaire, l'immobilisation du plus mobile des êtres. Et tout cela très-douloureux! une pierre pressée si longtemps sur le cœur, sur la chair, souvent la chair vive!

Il naît, mais il est nu. Tandis que le petit quadrupède, habillé dès son premier jour, rampe,(Page)marche déjà, le jeune oiseau (surtout dans les espèces supérieures) gît sans duvet, immobile sur le dos. C'est non-seulement en le couvant, mais en le frottant soigneusement, que la mère entretient, suscite sa chaleur. Le poulain sait teter et se nourrit très-bien lui-même; le petit oiseau doit attendre que la mère cherche, choisisse, prépare la nourriture. Elle ne peut quitter. Le père y suppléera. Voilà la vraie famille, la fidélité dans l'amour, et la première lueur morale.

Je ne dirai rien ici d'une éducation prolongée, très-spéciale et très-hasardeuse, celle du vol. Encore moins de celle du chant, si délicate chez les oiseaux artistes. Le quadrupède sait bientôt ce qu'il saura; tel galope en naissant; et, s'il fait quelque chute, est-ce même chose, dites-moi, de tomber sans danger dans l'herbe, ou de se lancer dans les cieux?

Prenons l'œuf en nos mains. Cette forme elliptique, la plus compréhensive, la plus belle, celle(Page)qui offre le moins de prise à l'attaque extérieure, donne l'idée d'un petit nombre complet, d'une harmonie totale à laquelle on n'ôtera rien, on n'ajoutera rien. Les choses inorganiques n'affectent guère cette forme parfaite. Je pressens qu'il y a sous l'apparence inerte un haut mystère de vie et quelque œuvre accomplie de Dieu.

Quelle est-elle? et que doit-il sortir de là? Je ne le sais. Mais elle le sait bien, celle qui, les ailes épandues, frémissante, l'embrasse et le mûrit de sa chaleur; celle qui jusque-là, libre et reine de l'air, vivait à son caprice, et, tout à coup captive, s'est immobilisée sur cet objet muet qu'on dirait une pierre et que rien ne révèle encore.

Ne parlez pas d'instinct aveugle. On verra par des faits combien cet instinct clairvoyant se modifie selon les circonstances, en d'autres termes combien cette raison commencée diffère peu en nature de la haute raison humaine.

Oui, cette mère, par la pénétration, la clairvoyance de l'amour, sait, voit distinctement. À travers l'épaisse coquille calcaire où votre rude main ne sent rien, elle sent par un tact délicat l'être mystérieux qui s'y nourrit, s'y forme. C'est cette vue qui la soutient dans le dur labeur de l'incubation, dans sa captivité si longue. Elle le voit délicat et charmant dans son duvet d'enfance, et elle le prévoit,(Page)par l'espoir, tel qu'il sera, fort et hardi, quand, les ailes étendues, il regardera le soleil et volera contre les orages.

Profitons de ces jours. Ne hâtons rien. Contemplons à loisir cette image charmante de la rêverie maternelle, du second enfantement par lequel elle achève cet invisible objet d'amour, ce fils inconnu du désir.

Charmant spectacle, mais plus sublime encore. Soyons modestes ici. Chez nous la mère aime ce qui remue dans son sein, ce qu'elle touche, tient, enveloppe d'une possession certaine; elle aime la réalité sûre, agitée et mouvante qui répond à ses mouvements. Mais celle-ci aime l'avenir et l'inconnu; son cœur bat solitaire, et rien ne lui répond encore. Elle n'en aime pas moins, et se dévoue et souffre; elle souffrirait jusqu'à la mort pour son rêve et sa foi.

Foi puissante, efficace. Elle accomplit un monde, et le plus étonnant peut-être. Ne me parlez pas des(Page)soleils, de la chimie élémentaire des globes. La merveille d'un œuf d'oiseau-mouche vaut autant que la voie lactée.

Comprenez que ce petit point que vous trouvez imperceptible, c'est un océan tout entier, la mer de lait, où flotte en germe le bien-aimé du ciel. Il flotte, ne craignez le naufrage; les plus délicats ligaments le tiennent suspendu: les heurts, les chocs, lui sont sauvés. Il nage tout doucement dans ce tiède élément, comme il fera dans l'air. Sécurité profonde, état parfait au sein d'une habitation nourrissante! et combien supérieure à tout allaitement!

Mais voilà que, dans ce sommeil divin, il a senti sa mère, sa chaleur magnétique. Et lui aussi, il se met à rêver. Son rêve est mouvement; il l'imite, se conforme à elle; son premier acte, acte d'amour obscur, est de lui ressembler.

«Ne sais-tu que l'amour change en lui ce qu'il aime?»

Et dès qu'il lui ressemble, il veut aller à elle. Il incline, il appuie plus près de la coquille, qui seule dès lors le sépare de sa mère. Alors, elle l'écoute; parfois elle est assez heureuse pour entendre déjà son premierpipement. Il ne restera guère. Il s'enhardit, prend son parti. Il a un bec, et il s'en sert. Il frappe, il fêle, il fend le mur de sa prison. Il a des pieds et il s'en aide... Voilà le travail commencé...(Page)son salaire est la délivrance: il entre dans la liberté.

Dire le ravissement, l'agitation, la prodigieuse inquiétude, tous les soins maternels, c'est ce que nous ne ferons pas ici; déjà nous venons de dire les difficultés de l'éducation.

L'oiseau n'est initié que par le temps et la tendresse. Supérieur par le vol, il l'est beaucoup plus en ceci, qu'il a eu un foyer et qu'il a vécu par sa mère; alimenté par elle, et par son père émancipé, ce plus libre des êtres est le favori de l'amour.

Si l'on veut admirer la fécondité de la nature, la vigueur d'invention, la charmante richesse (effrayante, en un sens) qui d'une création identique tire par millions des miracles opposés, qu'on regarde cet œuf tout semblable à un autre, d'où pourtant jailliront les tribus infinies qui vont s'envoler par le monde.

De l'obscure unité, elle verse, elle épanche en rayons innombrables et prodigieusement divergents,(Page)ces flammes ailées que vous nommez oiseaux, flamboyants d'ardeur et de vie, de couleur et de chant. De la main brûlante de Dieu échappe incessamment cet éventail immense de diversité foudroyante, où tout brille, où tout chante, où tout m'inonde d'harmonie, de lumière... Ébloui, je baisse les yeux.

Mélodieuses étincelles du feu d'en haut, où n'atteignez-vous pas?... pour vous, ni hauteur, ni distance; le ciel, l'abîme, c'est tout un. Quelle nuée, et quelle eau profonde ne vous est accessible? La terre, dans sa vaste ceinture, tant qu'elle est grande, avec ses monts, ses mers et ses vallées, elle vous appartient. Je vous entends sous l'équateur, ardents comme les traits du soleil. Je vous entends au pôle dans l'éternel silence où la vie a cessé, où la dernière mousse a fini; l'ours lui-même regarde de loin et s'éloigne en grondant. Vous, vous restez encore, vous vivez, vous aimez, vous témoignez de Dieu, vous réchauffez la mort. Dans ces déserts terribles, vos touchantes amours innocentent ce que l'homme appelle la barbarie de la nature.

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La grande fée qui fait pour l'homme la plupart des biens et des maux, l'imagination, se joue à lui travestir de cent façons la nature. Dans tout ce qui passe ses forces ou blesse ses sensations, dans toutes les nécessités que commande l'harmonie du monde, il est tenté de voir et de maudire une volonté malveillante. Un écrivain a fait un livre contre les Alpes; un poëte a follement placé le trône du Mal sur ces bienfaisants glaciers, qui sont la réserve des eaux de l'Europe, qui lui versent ses fleuves et qui font sa fécondité. D'autres, plus insensés encore, ont maudit les glaces du(Page)pôle, méconnu la magnifique économie du globe, le balancement majestueux des courants alternatifs qui sont la vie de l'Océan. Ils ont vu la guerre et la haine, la méchanceté de la nature dans ses mouvements réguliers, profondément pacifiques, de la Mère universelle.

Voilà les rêves de l'homme. Les animaux ne partagent nullement ces antipathies, ces terreurs; un double attrait, au contraire, chaque année les fait affluer vers les pôles en innombrables légions.

Chaque année, oiseaux, poissons, gigantesques cétacés vont peupler les mers et les îles qui entourent le pôle austral. Mers admirables, fécondes, pleines et combles de vie commencée (à l'état de zoophytes) et de fermentation vivante, d'eaux gélatineuses, de frai, de germes surabondants.

Les deux pôles également sont pour ces foules innocentes, partout poursuivies, le grand, l'heureux rendez-vous de l'amour et de la paix. Le cétacé, pauvre poisson qui pourtant a, comme nous, le doux lait et le sang chaud, ce proscrit infortuné qui bientôt aura disparu, c'est là qu'il trouve encore abri, une halte pour le moment sacré de la maternité et de l'allaitement. Nulles races meilleures ni plus douces, nulles plus fraternelles pour les leurs, plus tendres pour leurs petits. Cruelle ignorance de l'homme! Comment le lamentin, le(Page)phoque, qui sont si rapprochés de lui, ont-ils été tués sans horreur?

L'homme géant du vieil Océan, la baleine, cet être aussi doux que l'homme nain est barbare, a sur lui cet avantage, d'accomplir, sur des espèces d'effrayante fécondité, le travail de destruction que commande la nature, sans leur infliger la douleur. Elle n'a ni dents, ni scie; nul de ces moyens de supplice dont les destructeurs du monde sont si abondamment pourvus. Absorbées subitement au fond de ce creuset mobile, elles se perdent et s'évanouissent, subissent instantanément les transformations de la grande chimie. La plupart des matières vivantes dont s'alimentent autour des pôles les habitants de ces mers, cétacés, poissons, oiseaux, n'ont pas d'organisme encore, ni de moyens de souffrir. Cela donne à ces tribus un caractère d'innocence qui nous touche infiniment, nous remplit de sympathie, d'envie aussi, s'il faut le dire. Trois fois heureux, trois fois béni, ce monde où la vie se répare sans qu'il en coûte la mort, ce monde qui généralement est affranchi de la douleur, qui dans ses eaux nourrissantes trouve toujours la mer de lait, n'a pas besoin de cruauté, et reste encore suspendu aux mamelles de la nature.

Profonde était la paix de ces solitudes et de leurs(Page)peuples amphibies, avant l'arrivée de l'homme. Contre l'ours et le renard bleu, les deux tyrans de la contrée, ils trouvaient un facile abri dans le sein, toujours ouvert, de la mer, leur bonne nourrice. Quand les marins y abordèrent, leur seul embarras était de percer la foule des phoques bienveillants et curieux qui venaient les regarder. Les manchots des terres australes, les pingouins des terres boréales, pacifiques et plus ingambes, ne faisaient aucun mouvement. Les oies, dont le fin duvet, d'une incomparable douceur, fournit l'édredon, se laissaient sans difficulté approcher, prendre à la main.

L'attitude de ces êtres nouveaux fut pour nos navigateurs une cause de plaisantes méprises. Ceux qui, de loin, virent d'abord des îles couvertes de manchots, à leur tenue verticale, à leur robe blanche et noire, crurent voir des bandes nombreuses d'enfants en tabliers blancs. La roideur de leurs petits bras (à peine peut-on dire ailes pour ces oiseaux commencés), leur mauvaise grâce sur terre, leur difficulté à marcher, les adjuge à l'Océan où ils nagent à merveille, et qui est leur élément naturel et légitime; on dirait volontiers qu'ils en sont les premiers fils émancipés, des poissons ambitieux, candidats aux rôles d'oiseaux, qui déjà étaient parvenus à transformer leurs nageoires en ailerons écailleux. La métamorphose ne fut pas couronnée(Page)d'un plein succès: oiseaux impuissants, maladroits, ils restent poissons habiles.

Ou encore, à leurs larges pieds attachés de si près au corps, à leur cou court et posé sur un gros corps cylindrique, avec une tête aplatie, on les jugerait parents de leurs voisins les phoques, dont ils n'ont pas l'intelligence, mais du moins le bon naturel.

Ces fils aînés de la nature, confidents de ses vieux âges de transformation, parurent, aux premiers qui les virent, d'étranges hiéroglyphes. De leur œil doux, mais terne et pâle comme la face de l'océan, ils semblaient regarder l'homme, ce dernier né de la planète, du fond de leur antiquité.

Levaillant, non loin du cap de Bonne-Espérance, les trouva nombreux sur une île déserte où s'élevait le tombeau d'un pauvre marin danois, homme du pôle boréal, que le hasard avait amené là pour mourir aux terres australes, et qui se trouvait avoir l'épaisseur du globe entre lui et sa patrie... Phoques et manchots lui faisaient une nombreuse société: les premiers couchés, accroupis; les autres debout et montant avec dignité la garde autour du tombeau, tous plaintifs, et répondant aux plaintes de l'Océan, qu'on eût dit celle des morts.

Leur station d'hiver est le Cap. Dans ce tiède exil d'Afrique, ils s'habillent d'un bon et solide(Page)fourreau de graisse qui leur sera bien utile contre la faim et le froid. Dès que le printemps revient, une voix secrète leur dit que le tempétueux dégel a brisé, fondu les cristaux aigus des glaces, que les bienheureuses mers des pôles, leur patrie et leur berceau, leur doux paradis d'amour, sont ouvertes et les appellent. Ils s'élancent impatients, franchissent d'une rame rapide cinq ou six cents lieues de mer, sans repos que quelques glaces flottantes où, par instants, ils se posent. Ils arrivent, et tout est prêt. Un été de trente jours leur donne le moment du bonheur.

Bonheur sévère. Le besoin de trouver une profonde paix les éloigne de la mer où est leur seule nourriture. Le temps d'amour, d'incubation, est un temps de jeûne et d'inquiétude. Le renard bleu, leur ennemi, les poursuit dans le désert. Mais l'union fait la force. Les mères couvent toutes ensemble, et la légion des pères veille autour d'elles, prête à se dévouer. Éclose seulement le petit! et que le bataillon serré le mène jusqu'à la mer... il s'y jette, il est sauvé!

Sombres climats! Qui pourtant ne les aimerait, quand on y voit la nature si attendrissante, qui pare impartialement le foyer de l'homme, celui de l'oiseau, d'amour et de dévouement? Le foyer du Nord tient d'elle une grâce morale qu'a rarement celui(Page)du Midi: un soleil y luit, qui n'est pas le soleil de l'équateur, mais plus doux, celui de l'âme. Toute créature y est relevée par l'austérité même du climat ou du danger.

Le dernier effort en ce monde du Nord, qui n'est nullement celui de la beauté, c'est d'avoir trouvé le beau. Ce miracle sort du cœur des mères. La Laponie n'a qu'un art, qu'un objet d'art: le berceau. «C'est un objet charmant, dit une dame qui a visité ces contrées; élégant et gracieux comme un joli petit soulier garni de la fourrure légère du lièvre blanc, plus délicat que la plume du cygne. Autour de la capote où la tête de l'enfant est parfaitement garantie, chaudement, doucement abritée, sont suspendus des colliers de perles de couleur, et de petites chaînettes en cuivre ou argent qui sonnent sans cesse et dont le cliquetis fait rire le petit Lapon.»

Merveille de la maternité! Par elle, voilà la femme la plus rude qui devient inventive, artiste... Mais la femelle est héroïque. C'est le plus touchant des spectacles de voir l'oiseau de l'édredon, l'eider, s'arracher son duvet, pour coucher, couvrir son petit. Et quand l'homme a volé ce nid, la mère continue sur elle la cruelle opération. Et quand elle s'est plumée, n'a plus rien à arracher que la chair, le sang, le père lui succède et il s'arrache tout à son(Page)tour; de sorte que le petit est vêtu d'eux, de leur substance, de leur dévouement et de leur douleur.

Montaigne, en parlant d'un manteau dont s'était servi son père et que lui-même aimait à porter en mémoire de lui, dit ce mot touchant auquel ce pauvre nid me reporte: «Je m'enveloppais de mon père.»

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Des ailes! des ailes! pour volerPar montagne et par vallée!Des ailes pour bercer mon cœurSur le rayon de l'aurore!Des ailes pour planer sur la merDans la pourpre du matin!Des ailes au-dessus de la vie!Des ailes par delà la mort!

Des ailes! des ailes! pour volerPar montagne et par vallée!Des ailes pour bercer mon cœurSur le rayon de l'aurore!

Des ailes pour planer sur la merDans la pourpre du matin!Des ailes au-dessus de la vie!Des ailes par delà la mort!

(Rückert.)

C'est le cri de la terre entière, du monde et de toute vie; c'est celui que toutes les espèces animales ou végétales poussent en cent langues diverses, la voix qui sort de la pierre même et du monde inorganique: «Des ailes! nous voulons des ailes, l'essor et le mouvement!»

Oui, les corps les plus inertes se précipitent avidement dans les transformations chimiques qui les(Page)font entrer au courant de la vie universelle, leur donnent les ailes du mouvement et de la fermentation.

Oui, les végétaux fixés sur leur racine immobile épandent leurs amours intérieurs vers une existence ailée, et se recommandent aux vents, aux flots, aux insectes, pour les faire vivre au dehors, leur donner le vol que leur refusa la nature.

Nous contemplons avec compassion ces ébauches animales, l'unau, l'aï, plaintives et souffrantes images de l'homme, qui ne peuvent faire un pas sans pousser un gémissement:paresseuxoutardigrades. Ces noms, que nous leur donnons, nous pouvions les garder pour nous. Si la lenteur est relative au désir du mouvement, à l'effort toujours trompé d'aller, d'avancer, d'agir, le vraitardigradec'est l'homme. La faculté de se traîner d'un point à l'autre de la terre, les ingénieux instruments qu'il a récemment inventés pour aider cette faculté, tout cela ne diminue pas son adhérence à la terre; il n'y reste pas moins collé par la tyrannie de la gravitation.

Je ne vois guère sur la terre qu'une classe d'êtres à qui il soit donné d'ignorer ou de tromper, par le mouvement libre et rapide, cette universelle tristesse de l'impuissante aspiration: c'est celui qui ne tient à la terre que du bout de l'aile, pour ainsi(Page)parler; celui que l'air lui-même berce et porte, le plus souvent sans qu'il ait à s'en mêler autrement que pour diriger à son besoin, à son caprice.

Vie facile et vie sublime! De quel œil le dernier oiseau doit regarder, mépriser le plus fort, le plus rapide des quadrupèdes, un tigre, un lion! Qu'il doit sourire de le voir dans son impuissance, collé, fixé à la terre, la faisant trembler d'inutiles et vains rugissements, des gémissements nocturnes qui témoignent des servitudes de ce faux roi des animaux, lié, comme nous sommes tous, dans l'existence inférieure que nous font également la faim et la gravitation!

Oh! la fatalité du ventre! la fatalité du mouvement qui nous fait traîner sur la terre! L'implacable pesanteur qui rappelle chacun de nos deux pieds à l'élément rude et lourd où la mort nous fera rentrer, et nous dit: «Fils de la terre, tu appartiens à la terre. Sorti un moment de son sein, tu y resteras bien longtemps.»

N'en querellons pas la nature, c'est le signe certainement que nous habitons un monde fort jeune encore, fort barbare; monde d'essai et d'apprentissage, dans la série des étoiles, une des haltes élémentaires de la grande initiation. Ce globe est un globe enfant. Et toi, tu es un enfant. De cette école inférieure, tu seras émancipé aussi, tu auras de(Page)belles et puissantes ailes. Tu gagnes et mérites ici, à la sueur de ton front, un degré dans la liberté.

Faisons une expérience. Demandons à l'oiseau encore dans l'œuf ce qu'il veut être, donnons-lui l'option. Veux-tu être homme, et partager cette royauté du globe que nous font l'art et le travail?

Il répondra non, à coup sûr. Sans calculer l'effort immense, la peine, la sueur et le souci, la vie d'esclave par laquelle nous achetons la royauté, il n'aura qu'un mot à dire: «Roi moi-même en naissant de l'espace et de la lumière, pourquoi abdiquerais-je, quand l'homme, en sa plus haute ambition, dans son suprême vœu de bonheur et de liberté, rêve de se faire oiseau et de prendre des ailes?

C'est dans son meilleur âge, dans sa première et plus riche existence, dans ses songes de jeunesse, que parfois l'homme a la bonne fortune d'oublier qu'il est homme, serf de la pesanteur et lié à la terre. Le voilà qui s'envole, il plane, il domine le monde, il nage dans un trait du soleil, il jouit du bonheur immense d'embrasser d'un regard l'infinité des choses qu'hier il voyait une à une. Obscure énigme de détail, tout à coup lumineuse pour qui en perçoit l'unité! Voir le monde sous soi, l'embrasser et l'aimer! quel divin et sublime songe!... Ne m'éveillez pas, je vous prie, ne m'éveillez jamais!...(Page)Mais quoi! Voici le jour, le bruit et le travail; le dur marteau de fer, la perçante cloche, de son timbre d'acier, me détrônent, me précipitent; mes ailes ont fondu. Terre lourde, je retombe à la terre; froissé, courbé, je reprends la charrue.

Quand, à la fin de l'autre siècle, l'homme eut l'idée hardie de se livrer au vent, de monter dans les airs, sans gouvernail, ni rame, ni moyen de direction, il proclama qu'enfin il avait pris des ailes, éludé la nature et vaincu la gravitation. De cruels et tragiques événements démentirent cette ambition. On étudia l'aile; on entreprit de l'imiter; on contrefit grossièrement l'inimitable mécanique. Nous vîmes avec effroi, d'une colonne de cent pieds, un pauvre oiseau humain, armé d'ailes immenses, s'élancer, s'agiter et se briser en pièces.

La triste et funeste machine, dans sa laborieuse complication, était bien loin de rappeler cet admirable bras (bien supérieur au bras humain), ce système de muscles qui coopèrent entre eux dans un si fort et si vif mouvement. Détendue et dégingandée, l'aile humaine manquait spécialement du muscle tout-puissant qui lie l'épaule à la poitrine (l'humérus au sternum), et donne le violent coup d'aile au vol foudroyant du faucon. L'instrument tient ici de si près au moteur, l'aviron au rameur, et fait si bien un avec lui, que le martinet, la frégate rament à(Page)quatre-vingts lieues par heure, cinq ou six fois plus vite que nos chemins de fer les plus rapides, dépassant l'ouragan, et sans nul rival que l'éclair.

Mais nos pauvres imitateurs eussent-ils vraiment imité l'aile, rien n'était fait. On copiait la forme, mais non la structure intérieure; on croyait que l'oiseau avait dans le vol seul sa force d'ascension, ignorant le secret auxiliaire que la nature cache en sa plume et ses os. Le mystère, la merveille, c'est la faculté qu'elle lui donne de se faire, comme il veut, léger ou lourd, en admettant plus ou moins d'air dans ces réservoirs ménagés exprès. Pour devenir léger, il enfle son volume, donc diminue sa pesanteur relative; dès lors il monte de lui-même dans un milieu plus lourd que lui. Pour descendre ou tomber, il se refait petit, étroit, en chassant l'air qui le gonflait, donc plus pesant, aussi pesant qu'il veut. Voilà ce qui trompait, ce qui faisait la fatale ignorance. On savait que l'oiseau est un vaisseau, non qu'il fût un ballon. On n'imitait que l'aile; l'aile bien imitée, si l'on n'y joint cette force intérieure, n'est qu'un sûr moyen de périr.

Mais cette faculté, ce jeu rapide de prendre ou chasser l'air, de nager sous un lest variable à volonté, à quoi cela même tient-il? à une puissance unique, inouïe, de respiration. L'homme qui recevrait autant d'air à la fois serait tout d'abord étouffé.(Page)Le poumon de l'oiseau, élastique et puissant, s'en empreint, s'en emplit, s'en enivre avec force et délice, le verse à flots aux os, aux cellules aériennes. Aspiration, rénovation de rapidité foudroyante de seconde en seconde. Le sang, vivifié sans cesse d'un air nouveau, fournit à chaque muscle cette inépuisable vigueur, qui n'est à nul autre être, et n'appartient qu'aux éléments.

La lourde image d'Antée touchant à la Terre, sa mère, et y puisant des forces, rend faiblement, grossièrement, quelque idée de cette réalité. L'oiseau n'a pas à chercher l'air pour le toucher et s'y renouveler; l'air le cherche et afflue en lui; il lui rallume incessamment le brûlant foyer de la vie.

Voilà ce qui est prodigieux, et non pas l'aile. Ayez l'aile du condor et suivez-le, quand du sommet des Andes, et de leurs glaciers sibériques, il fond, il tombe au rivage brûlant du Pérou, traversant en une minute toutes les températures, tous les climats du globe, aspirant d'une haleine l'effrayante masse d'air, brûlée, glacée, n'importe!... Vous arriveriez foudroyé!

Le plus petit oiseau fait honte ici au plus fort quadrupède. Prenez-moi un lion enchaîné dans un ballon (dit Toussenel), son sourd rugissement se perdra dans l'espace. Bien autrement puissante de(Page)voix et de respiration, la petite alouette monte en filant son chant, et on l'entend encore quand on ne la voit plus. Sa chanson gaie, légère, sans fatigue, qui n'a rien coûté, semble la joie d'un invisible esprit qui voudrait consoler la terre.

La force fait la joie. Le plus joyeux des êtres, c'est l'oiseau, parce qu'il se sent fort au delà de son action, parce que, bercé, soulevé de l'haleine du ciel, il nage, il monte sans effort, comme en rêve. La force illimitée, la faculté sublime, obscure chez les êtres inférieurs, chez l'oiseau claire et vive, de prendre à volonté sa force au foyer maternel, d'aspirer la vie à torrent, c'est un enivrement divin.

La tendance toute naturelle, non orgueilleuse, non impie, de chaque être, est de vouloir ressembler à la grande Mère, de se faire à son image, de participer aux ailes infatigables dont l'Amour éternel couve le monde.

La tradition humaine est fixée là-dessus. L'homme ne veut pas être homme, mais ange, un Dieu ailé. Les génies ailés de la Perse font les chérubins de Judée. La Grèce donne des ailes à sa Psyché, à l'âme, et elle trouve le vrai nom de l'âme, l'aspirationασθμα. L'âme a gardé ses ailes; elle passe à tire-d'aile dans le ténébreux moyen âge, et va croissant d'aspiration. Plus net et plus ardent se formule ce vœu, échappé du plus profond de sa(Page)nature et de ses ardeurs prophétiques: «Oh! si j'étais oiseau!» dit l'homme. La femme n'a nul doute que l'enfant ne devienne un ange.

Elle l'a vu ainsi dans ses songes.

Songes ou réalités?... Rêves ailés, ravissement des nuits, que nous pleurons tant au matin, si vous étiez partout! Si vraiment vous viviez! Si nous n'avions perdu rien de ce qui fait notre deuil! si, d'étoiles en étoiles, réunis, élancés dans un vol éternel, nous suivions tous ensemble un doux pèlerinage à travers la bonté immense!...

On le croit par moments. Quelque chose nous dit que ces rêves ne sont pas des rêves, mais des échappées du vrai monde, des lumières entrevues derrière le brouillard d'ici-bas, des promesses certaines, et que le prétendu réel serait plutôt le mauvais songe.

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Il n'est point d'homme illettré, ignorant, point d'esprit blasé, insensible, qui puisse se défendre d'une émotion de respect, je dirai presque de terreur, en entrant dans les salles de notre Musée d'histoire naturelle.

Nulle collection étrangère, à notre connaissance, ne produit cette impression.

D'autres, sans doute, comme celle du splendide musée de Leyde, sont plus riches en tel genre; non plus complètes, non plus harmoniques. Cette grandiose harmonie se sent instinctivement, elle impose et saisit. Le voyageur inattentif, visiteur fortuit, est pris sans s'y attendre; il s'arrête et il songe. En face de cette énorme énigme, de cet immense hiéroglyphe(Page)qui pour la première fois se pose devant lui, il se tiendrait heureux s'il pouvait lire un caractère, épeler une lettre. Que de fois des gens du peuple, surpris et tourmentés de telle forme bizarre, nous en ont demandé le sens! Un mot les mettait sur la voie, une simple indication les charmait; ils partaient contents, et se promettaient de revenir. Au contraire, ceux qui traversaient cet océan d'objets inconnus, incompris, s'en allaient fatigués et tristes.

Formons le vœu qu'une administration si éclairée, si haut placée dans la science, revienne à la constitution primitive du Muséum, qui créait desgardiens démonstrateurs, et n'admettait comme surveillants de ce trésor que ceux qui pouvaient le comprendre, et par moments l'interpréter.

Un autre vœu que nous osons former, c'est qu'à côté des grands naturalistes on place les images des courageux navigateurs, des voyageurs persévérants, qui, par leurs travaux, leurs périls, en hasardant cent fois leur vie, nous ont rapporté ces trésors. S'ils valent en eux-mêmes, ils valent peut-être plus encore par l'héroïsme et la grandeur de cœur de ceux qui nous les ont gagnés. Ce charmant colibri, madame, saphir ailé où vous verriez un futile objet de parure, savez-vous bien qu'un Azara, un Lesson, vous l'a rapporté des forêts meurtrières où l'on ne respire que la mort? Ce tigre magnifique dont vous(Page)admirez le pelage, sachez que, pour le mettre ici, il a fallu que, dans les jongles, il fût cherché, rencontré face à face, tiré, frappé au front par l'intrépide Levaillant? Ces voyageurs illustres, amants ardents de la nature, souvent sans moyens, sans secours, l'ont suivie aux déserts, observée et surprise dans ses mystérieuses retraites, s'imposant la soif et la faim, d'incroyables fatigues, ne se plaignant jamais, se croyant trop récompensés, pleins d'amour, de reconnaissance à chaque découverte, ne regrettant rien à ce prix, non pas même la mort de Lapeyrouse ou de Mungo Park, la mort dans les naufrages, la mort chez les barbares.

Qu'ils revivent ici au milieu de nous! Si leur vie solitaire s'écoula loin de l'Europe pour la servir, que leurs images soient placées au milieu de la foule reconnaissante, avec la brève indication de leurs heureuses découvertes, de leurs souffrances et de leur grand courage. Plus d'un jeune homme se sentira ému d'avoir vu ces héros et reviendra rêveur et tenté de les imiter.

C'est la double grandeur de ce lieu. Des héros envoyèrent ces choses, et elles furent recueillies, classées, harmonisées par des grands hommes, à qui tout affluait comme à un centre légitime, et que leur position autant que leur génie mit à même d'opérer ici la centralisation de la nature.

(Page)Au dernier siècle, le grand mouvement des sciences convergeait autour d'un homme de génie, important par le rang, les entourages et la fortune, M. le comte de Buffon; tous les dons des savants, des voyageurs, des rois, venaient à lui, par lui se classaient au Musée. De nos jours un plus grand spectacle a fixé sur ce lieu l'attention émue de toutes les nations du monde, quand deux hommes immenses (plus que deux hommes, deux méthodes), Cuvier, Geoffroy y combattirent. Tous s'y intéressèrent ou pour l'un ou pour l'autre, tous prirent parti, envoyèrent pour ou contre des preuves au Muséum, tel des livres, tel des animaux ou des faits inconnus. De sorte que ces collections qu'on croirait mortes sont vivantes; elles palpitent encore de cette lutte, animées par les grands esprits qui ont appelé tous ces êtres en témoignage dans leur combat fécond.

Ce n'est pas là un dépôt fortuit. Ce sont des séries très-suivies, formées et composées systématiquement par de profonds penseurs. Les espèces qui forment les plus curieuses transitions entre les genres y sont richement représentées. C'est là qu'on voit bien mieux qu'ailleurs ce qu'ont dit Linné et Lamark: qu'à mesure que nos musées s'enrichiraient, deviendraient plus complets, auraient moins de lacunes, on avouerait que la nature ne fait rien(Page)brusquement, mais par transitions douces et insensibles. Où nous croyons voir dans ses œuvres un saut, un vide, un passage brusque et inharmonique, accusons-nous nous-mêmes; cette lacune, c'est notre ignorance.

Arrêtons-nous quelques moments aux solennels passages où la vie incertaine semble osciller encore, où la nature paraît s'interroger elle-même, tâter sa volonté.Serai-je poisson ou mammifère?se dit l'être; il hésite, et reste poisson à sang chaud; c'est la bonne et douce tribu des lamentins, des phoques.Serai-je oiseau ou quadrupède?Grande question, hésitation perplexe, long combat et varié. Toutes les péripéties en sont racontées, les solutions diverses des problèmes naïvement posées, réalisées, par des êtres bizarres, comme l'ornithorynque, qui n'aura d'oiseau que le bec, comme la pauvre chauve-souris, être innocent et tendre dans son nid de famille, dont la forme indécise fait la laideur et l'infortune. En elle, on voit que la nature cherche l'aile, et ne trouve encore qu'une membrane velue, hideuse, qui toutefois en fait déjà la fonction.

Je suis oiseau; voyez mes ailes.

Je suis oiseau; voyez mes ailes.

Mais l'aile même ne fait pas l'oiseau.

Placez-vous vers le centre du musée, et tout près de l'horloge. Là, vous apercevez, à gauche, le premier(Page)rudiment de l'aile dans le manchot du pôle austral, et dans son frère le pingouin boréal, plus développé d'un degré. Ailerons écailleux, dont les pennes luisantes rappellent le poisson bien mieux que l'oiseau. Sur terre, c'est un infirme; la terre est difficile pour lui, l'air impossible. Ne le plaignez pas trop. Sa prévoyante mère le destine aux mers des pôles, où il n'aura guère à marcher. Elle l'habille soigneusement d'un beau fourreau de graisse et d'une imperméable robe. Elle veut qu'il ait chaud dans les glaces. Quel en est le meilleur moyen? Il semble qu'elle ait hésité, tâtonné; à côté du manchot, on voit avec surprise un essai d'un tout autre genre, mais non pas moins frappant comme précaution maternelle: c'est un gorfou très-rare, que je n'ai vu dans nul autre musée, habillé d'une rude fourrure de quadrupède, comme d'une sorte de poil de chèvre, mais plus luisant peut-être dans l'animal vivant, et certainement impénétrable à l'eau.

Pour mettre ensemble les oiseaux qui ne volent pas, il nous faudrait rapprocher de ceux-ci le navigateur du désert, l'oiseau-chameau, l'autruche analogue au chameau même par la structure intérieure. Du moins, si son aile ébauchée ne peut l'enlever de terre, elle l'aide puissamment à marcher, lui donne une extrême vitesse; c'est sa voile pour traverser son aride océan d'Afrique.

(Page)Revenons au manchot, véritable point de départ de la série, au manchot dont l'aile vraiment rudimentaire ne sert point comme voile, n'aide point à la marche, n'est qu'une indication comme un souvenir de la nature.

Elle s'en détache, se soulève péniblement dans un premier essai de vol par deux figures étranges, qui nous semblent grotesques et prétentieuses. Le manchot ne l'est pas: honnête et simple créature, on voit qu'il n'eut jamais l'ambition du vol. Mais en voici qui s'émancipent, qui semblent chercher la parure, ou la grâce du mouvement. Le gorfou paraît être un manchot décidé à quitter sa condition; il prend une aigrette coquette qui met en relief sa laideur. L'informe macareux, qui semble la caricature d'une caricature, le perroquet lui ressemble par un gros bec, mal dégrossi, mais sans tranchant ni force, sans queue et mal équilibré, il peut toujours être emporté par le poids de sa grosse tête. Il se hasarde à voleter pourtant au risque des culbutes. Il plane noblement tout près de terre et fait l'envie peut-être des manchots et des phoques. Parfois il se hasarde en mer; malencontreux vaisseau, le moindre vent fait son naufrage.

On ne peut le nier pourtant, l'essor est pris. Des oiseaux de diverses sortes continuent plus heureusement. Le genre si riche des plongeons, dans ses(Page)espèces très-diverses, relie les voiliers aux nageurs: telles, d'une aile accomplie, d'un vol hardi et sûr, font les plus grands voyages: telles, encore revêtues des pennes luisantes du manchot, frétillent et jouent au fond des mers; les nageoires seules leur manquent et la respiration pour être des poissons parfaits; ils alternent, ils sont maîtres de l'un et de l'autre élément.

(Page)

LA FRÉGATE.

N'essayons pas d'énumérer tous les intermédiaires. Passons à l'oiseau blanc que je vois là-haut dans les nues, oiseau qu'on voit partout, sur l'eau, sur terre, sur les écueils couverts et découverts des flots, oiseau qu'on aime à voir, familier et glouton, et qu'on peut appeler petit vautour des mers. Je parle de ces myriades de goëlands ou de mouettes, dont toute côte répète les cris. Trouvez-moi des êtres plus libres. Jour et nuit, midi ou nord, mer ou plage, proie morte ou vivante, tout leur est un. Usant de tout, chez eux partout, ils promènent vaguement des flots au ciel leur blanche(Page)voile; le vent nouveau qui tourne et change, c'est toujours le bon vent qui va où ils voulaient aller.

Sont-ils autre chose que l'air, la mer, les éléments qui ont pris aile et volent? Je n'en sais rien: à voir leur œil gris, terne et froid (qu'on n'imite nullement dans nos musées), on croit voir la mer grise, l'indifférente mer du Nord, dans sa glaciale impersonnalité. Que dis-je? cette mer est plus émue. Parfois phosphorescente, électrique, il lui arrive de s'animer bien plus. Le vieux père Océan, sournois, colère, souvent sous sa face pâle roule bien des pensées. Ses fils, les goëlands, semblent moins animaux que lui. Ils volent de leurs yeux morts cherchant quelque proie morte, s'attroupant, hâtant en famille la destruction des grands cadavres qui pour eux flottent sur la mer. Point féroces d'aspect, égayant le navigateur par leurs jeux, par l'apparition fréquente de leurs blanches ailes, ils lui parlent des terres lointaines, des rives qu'il quitte ou qu'il va voir, des amis absents, espérés. Et ils le servent aussi à l'approche des orages, qu'ils annoncent et prédisent. Souvent leur voile éployée lui conseille de serrer les siennes.

Car ne supposez pas que, l'orage venu, ils daigneront plier les ailes. Tout au contraire, ils partent. L'orage est leur récolte; plus la mer est terrible, moins le poisson peut se soustraire à ces hardis(Page)pêcheurs. Dans la baie de Biscaye, où la houle, poussée du nord-ouest, traversant l'Atlantique, arrive entassée, exhaussée à des hauteurs énormes, avec des chocs épouvantables, les goëlands placides travaillent imperturbablement. «Je les voyais, dit M. de Quatrefages, décrire en l'air mille courbes, plonger entre deux vagues, reparaître avec un poisson. Plus rapides quand ils suivaient le vent, plus lents quand ils restaient en face, ils planaient cependant avec la même aisance, sans paraître donner un coup d'aile de plus que dans les plus beaux jours. Et cependant les flots remontaient les talus, comme des cataractes à l'envers, aussi haut que la plate-forme de Notre-Dame, et l'écume plus haut que Montmartre. Ils n'en semblaient pas plus émus.»

L'homme n'a pas leur philosophie. Les matelots sont fort émus lorsque, le jour baissant, une subite nuit se faisant sur les mers, ils voient autour du navire voler une sinistre petite figure, un funèbre oiseau noir. Noir n'est pas le mot propre, le noir serait plus gai; la vraie nuance est celle d'un brun fumeux qu'on ne définit pas. Ombre d'enfer, ou mauvais songe, qui marche sur les eaux, se promène à travers la vague, foule aux pieds la tempête. Ce pétrel (ou Saint-Pierre) est l'horreur du marin, qui croit y voir une malédiction vivante. D'où(Page)vient-il? D'où peut-il surgir, à des distances énormes de toute terre? que veut-il? que vient-il chercher, si ce n'est le naufrage? Il voltige impatient, et déjà choisit les cadavres que lui va livrer sa complice, l'atroce et méchante mer.

Voilà les fictions de la peur. Des esprits moins effrayés verraient dans le pauvre oiseau un autre navire en détresse, un navigateur imprudent qui, lui aussi, a été surpris loin de la côte et sans abri. Ce vaisseau est pour lui une île, où il voudrait bien reposer. Le sillage seul du navire qui coupe et le flot et le vent, c'est déjà un refuge, un secours contre la fatigue. Sans cesse, d'un vol agile, il met le rempart du vaisseau entre lui et la tempête. Timide et myope, on ne le voit guère que quand elle fait la nuit. Il nous ressemble, il craint l'orage, il a peur, ne veut pas périr, et dit comme vous, marins: «Que deviendraient mes petits?»

Mais le temps noir se dissipe, le jour reparaît, je vois un petit point bleu au ciel. Heureuse et sereine région qui gardait la paix par-dessus l'orage. Dans ce point bleu, royalement, un petit oiseau d'aile immense nage à dix mille pieds de haut. Goëland? non: l'aile est noire. Aigle? non, l'oiseau est petit.

C'est le petit aigle de mer, le premier de la race ailée, l'audacieux navigateur qui ne ploie jamais la(Page)voile, le prince de la tempête, contempteur de tous les dangers: le guerrier ou la frégate.

Nous avons atteint le terme de la série commencée par l'oiseau sans aile. Voici l'oiseau qui n'est plus qu'aile. Plus de corps: celui du coq à peine, avec des ailes prodigieuses qui vont jusqu'à quatorze pieds. Le grand problème du vol est résolu et dépassé, car le vol semble inutile. Un tel oiseau, naturellement soutenu par de tels appuis, n'a qu'à se laisser porter. L'orage vient? Il monte à de telles hauteurs qu'il y trouve la sérénité. La métaphore poétique, fausse de tout autre oiseau, n'est point figure pour celui-ci: à la lettre il dort sur l'orage.

S'il veut ramer sérieusement, toute distance disparaît. Il déjeune au Sénégal, dîne en Amérique.

Ou, s'il veut mettre plus de temps, s'amuser en route, il le peut; il continuera dans la nuit indéfiniment, sûr de se reposer... sur quoi? sur sa grande aile immobile, qu'il lui suffit de déployer sur l'air, qui se charge seul de la fatigue du voyage, sur le vent, son serviteur, qui s'empresse à le bercer.

Notez que cet être étrange a de plus cette royauté de ne rien craindre en ce monde. Petit, mais fort, intrépide, il brave tous les tyrans de l'air; il mépriserait au besoin le pycargue et le condor; ces énormes et lourdes bêtes s'ébranleraient à grand'peine qu'il serait déjà à dix lieues.

(Page)Oh! C'est là que l'envie nous prend, lorsque dans l'azur ardent des tropiques nous voyons passer en triomphe, à des hauteurs incroyables, presque imperceptible par la distance, l'oiseau noir dans la solitude, unique dans le désert du ciel. Tout au plus, un peu plus bas, le croise dans sa grâce légère un blanc voilier, le paille-en-queue.

Que ne me prends-tu sur ton aile, roi de l'air, sans peur, sans fatigue, maître de l'espace, dont le vol si rapide supprime le temps? Qui plus que toi est détaché des basses fatalités de l'être?

Une chose pourtant m'étonnait: c'était qu'envisagé de près, ce premier du royaume ailé n'a rien de la sérénité que promet une vie libre. Son œil est cruellement dur, âpre, mobile, inquiet. Son attitude tourmentée est celle d'une vigie malheureuse qui doit, sous peine de mort, veiller sur l'infini des mers. Celui-ci visiblement fait effort pour voir au loin. Et si sa vue ne le sert, l'arrêt est sur son noir visage; la nature le condamne, il meurt.

En y regardant de près, on le voit, il n'a pas de pieds. Fort courts du moins et palmés, ils ne peuvent marcher, percher. Avec un bec formidable, il n'a pas les griffes du véritable aigle de mer. Faux aigle, et supérieur au vrai par l'audace comme par le vol, il n'a pourtant pas sa force, il n'a pas ses prises invincibles. Il frappe et tue; peut-il saisir?

(Page)De là sa vie tout incertaine, de hasards, vie de corsaire, de pirate, plus que de marin, et la question permanente qu'on lit trop bien sur son visage: «Dînerai-je?... aurai-je ce soir de quoi donner à mes petits?»

L'immense et superbe appareil de ses ailes devient à terre un danger, un embarras. Il lui faut, pour s'enlever, beaucoup de vent ou un lieu élevé, une pointe, un roc. Surprise sur un sable plat, sur les bancs, les bas écueils où elle s'arrête souvent, la frégate est sans défense; elle a beau menacer, frapper, elle est assommée à coups de bâton.

Sur mer, ces ailes immenses, admirables quand elles s'élèvent, sont peu propres à raser l'eau. Mouillées, elles peuvent s'alourdir, enfoncer. Et dès lors malheur à l'oiseau! il appartient aux poissons, il nourrit les basses tribus dont il comptait se nourrir: le gibier mange le chasseur, le preneur est pris.

Et cependant comment faire? Sa nourriture est dans les eaux. Il faut toujours qu'il s'en rapproche, qu'il y retourne, qu'il rase sans cesse l'odieuse et féconde mer qui menace de l'engloutir.

Donc cet être si bien armé, ailé, supérieur à tous par la vue, le vol, l'audace, n'a qu'une vie tremblante et précaire. Il mourrait de faim s'il n'avait l'industrie de se créer un pourvoyeur auquel il escroque(Page)sa nourriture. Sa ressource, hélas! ignoble, c'est d'attaquer un oiseau lourd et peureux, le fou, excellent pêcheur. La frégate, qui n'est pas plus grosse, le poursuit, le frappe du bec sur le cou, lui fait rendre gorge. Tout cela se passe dans l'air; avant que le poisson ne tombe, elle le happe au passage.

Si cette ressource manque, elle ne craint pas d'attaquer l'homme: «En débarquant à l'Ascension, dit un voyageur, nous fûmes assaillis des frégates. L'une voulait m'arracher un poisson de la main même. D'autres voltigeaient sur la chaudière où cuisait la viande pour l'enlever, sans tenir compte des matelots qui étaient autour.»

Dampier en vit de malades, de vieilles ou estropiées, se tenant sur les écueils qui semblaient leurs Invalides, levant des contributions sur les jeunes fous, leurs vassaux, et se nourrissant de leur pêche. Mais, dans leur état de force, elles ne posent guère à terre, vivant comme les nuages, flottant de leurs grandes ailes constamment d'un monde à l'autre, attendant leur aventure, et perçant l'infini du ciel, l'infini des eaux, d'un implacable regard.

Le premier de la gent ailée est celui qui ne pose pas. Le premier des navigateurs est celui qui n'arrive pas. La terre, la mer, lui sont presque également interdites. Et c'est l'éternel exilé.

(Page)N'envions rien. Nulle existence n'est vraiment libre ici-bas, nulle carrière n'est assez vaste, nul vol assez grand, nulle aile ne suffit. La plus puissante est un asservissement. Il en faut d'autres que l'âme attend, demande et espère:


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