Gigoux s'arrêta. Il semblait fatigué... Peut-être hésitait-il à en dire davantage. Ce vieil homme que j'avaisconnu toujours si sceptique dans la vie, si dépourvu de préjugés, sauf dans son art, qui faisait du cynisme une sorte de parure intellectuelle, et comme une loi morale de l'existence, était, devant moi, timide, incertain, pareil à un petit enfant pris en faute. Et maintenant, il détournait la tête, pour ne pas rencontrer mon regard... Je crus qu'il n'oserait plus, qu'il ne pourrait plus parler... Je lui sus gré de l'effort douloureux que, visiblement, il dut faire, afin de reprendre et achever son récit... Enfin, il se décida:
—À dix heures et demie du soir, exactement, on frappa deux coups violents à la porte de la chambre: «Madame!... Madame!...» Je reconnus la voix aigre, la voix glapissante de la garde... «Madame!... Madame!» répéta la voix... Et, quelques secondes après: «Venez, Madame... venez!... Monsieur passe!...» Puis encore deux coups, si rudement portés que je crus que la serrure avait cédé, et que la garde entrait dans la chambre... Nous nous étions dressés sur le lit... Et, le cou tendu, la bouche ouverte, immobiles, nous nous regardions, sans une parole... Vivement, elle avait glissé une jambe hors des draps, comme pour se lever: «Attendez!» fis-je, en la retenant, par les poignets... Pourquoi attendre?... attendre quoi?... J'avais murmuré cela, tout bas... machinalement, bêtement... sans que cela correspondît à aucune idée, à aucune intention de ma part... J'aurais pu aussi bien dire: «Dépêchez-vous!»... Mais la voix s'était tue... Il n'y avait plus personne derrière la porte. Et, déjà, j'entendais les deux savates s'éloigner, dans le couloir, en claquant... puis une porte, plus loin, s'ouvrir... une porte se refermer... puis le silence!... Ses cheveux libres couvraient son visage, comme un voile de crêpe, roulaient en ondes noires sur ses épaules, d'où la chemiseavait glissé... Elle chuchota enfin: «C'est stupide, c'est stupide... J'aurais dû répondre... que va-t-elle penser?... Non, vraiment, c'est trop bête!» Mais elle ne bougeait toujours pas, la jambe toujours hors des draps... Et elle répétait, d'une voix à peine perceptible: «C'est stupide... Pourquoi m'avez-vous empêchée, retenue?» Et moi, obstinément, je disais: «Attendez!... Elle reviendra.»—«Non... non... elle vous sait ici... J'aurais dû répondre... Et maintenant...»—«Elle reviendra... Attendez!»... En effet, au bout de dix minutes, qui nous parurent des heures et des heures et des siècles, la garde revint... Deux coups contre la porte, comme la première fois... Et: «Madame!... Madame!»... Puis: Monsieur a passé!...Monsieur est mort!»
Ici, le vieux peintre s'interrompit... et, hochant la tête:
—Laissez-moi, dit-il, vous confesser une chose inouïe... une chose inexplicable... Ce n'est pas pour m'excuser... pour me défendre... C'est... Enfin, voilà!... Je vous jure que ce: «Monsieur est mort!» n'évoqua en moi, tout d'abord, rien de précis... rien de formidable, surtout... Je n'y associai pas l'idée de Balzac... Je n'y vis pas se dresser, soudainement, la colossale figure de Balzac, les yeux clos, la bouche close, refroidie à jamais... Non... J'étais tellement hors de moi-même, hors de toute conscience... de toute vérité... j'étais noyé en de telles ténèbres morales, que cette nouvelle, criée derrière cette porte, et dont le monde entier, demain, allait retentir, ne m'impressionna pas plus que si j'eusse appris qu'un homme quelconque... un homme inconnu était mort... Je ne me dis pas: «Balzac est mort!...» Je me demandai plutôt: «Qui donc est mort?» Mieux, je ne me demandai rien du tout... Parun exceptionnel phénomène d'amnésie, j'oubliais réellement que j'étais, à l'instant même où il mourait... dans la maison, dans le lit, avec la femme de Balzac!... Comprenez-vous ça?...
Il eut un sourire amer, un geste presque comique, qui exprimait l'étonnement de «n'avoir pas compris ça», et il continua:
—Au cri de «Monsieur est mort!», elle s'était levée, d'un bond, et s'était mise à courir dans la chambre, pieds nus, sans savoir, elle aussi, ce qu'elle faisait, et où véritablement elle était... «Mon Dieu!... Mon Dieu! gémissait-elle... c'est de votre faute!... c'est de votre faute!»... Elle allait d'un fauteuil à l'autre, d'un meuble à l'autre, soulevait et rejetait mes vêtements épars, les siens tombés sur le tapis, culbutait une chaise, se cognait à une table, où l'on n'avait pas enlevé la desserte du dîner... Et les glaces multipliaient son image affolée, de seconde en seconde plus nue... Les coups redoublaient, plus sourds, la voix appelait plus glapissante: «Madame!... Madame!... Hé! Madame!...» Je vis qu'elle allait sortir dans cet état de presque complète nudité... Je criai: «Où allez-vous?... Habillez-vous un peu, au moins. Et puis, calmez-vous!» Je me levai, l'obligeai à mettre ses bas, à revêtir une sorte de peignoir blanc, très sale, que j'avais trouvé dans le cabinet de toilette... Comme elle voulait sortir encore: «Et tes cheveux?... voyons... arrange tes cheveux!» Elle sanglotait, se lamentait: «Ah! pourquoi l'ai-je suivi?... Je ne voulais pas... je ne voulais pas... C'est lui... tu le sais bien... Et toi... Pourquoi es-tu venu, aujourd'hui?... C'est de ta faute... Et cette vieille-là?... Que va-t-elle croire?... Mon Dieu!... Mon Dieu!... Et ma fille?... ma pauvre enfant!... C'est horrible!... Je ne pourrai jamais...» Pourtant, elle ramena ses cheveux,les tordit, les fixa, sur la nuque, en un gros paquet, d'où de longues mèches s'échappaient... «Non... non... je ne veux pas... je ne veux pas y aller... je ne veux pas le voir... Emmène-moi en Russie... tout de suite... tout de suite... emmène-moi, dis?»... Et, sur de nouveaux coups frappés à la porte, sur de nouveaux appels, presque injurieux, le peignoir mal agrafé, la tête tout ébouriffée, sans pantoufles aux pieds, elle se précipita, en criant: «Oui... oui... c'est moi... je viens... je viens...» Je me recouchai... Allongé sur la couverture, les jambes nues, le poitrail à l'air, les bras remontés et ramenés sous la nuque, sans songer à rien... sans l'émotion de ce qui venait de se passer, sans la terreur de ce voisinage de la mort, longtemps, je considérai mes orteils, à qui j'imprimais des mouvements désordonnés et des gestes de marionnettes... Le silence de la maison avait je ne sais quoi de si lourd, de si peu habité, qu'il ne me semblait pas réel... Avec cela, m'arrivaient aux narines, des odeurs d'amour, d'écœurantes odeurs de nourriture aussi, et de boisson, que la chaleur aigrissait... Mes vêtements, des jupons, tramaient sur les fauteuils, pendaient des meubles, jonchaient le tapis, en un désordre tel et si ignoble, que, n'eût été la splendeur royale du lit, n'eussent été les cuivres étincelants de la psyché, je me serais cru échoué, après boire, au hasard d'une rencontre nocturne, chez une racoleuse d'amour... Pour compléter l'illusion, à ma gauche, par la porte du cabinet de toilette, j'apercevais une bouilloire qui chauffait sur une petite lampe... Je restai ainsi cinq heures, durant lesquelles, pour me prouver que tout n'était pas mort dans la maison, je cherchais à percevoir, çà et là, dans un demi-assoupissement, le bruit de chuchotements, d'allées et venues, le long du couloir. Cela n'était pas gai, certes; cela n'était pasnon plus très pénible... Au fond, je n'étais pas fâché d'être libre, je jouissais presque d'être seul. Quand Mme de Balzac rentra, j'avais donné un peu d'air à la chambre et m'étais rhabillé... Elle était extrêmement pâle, défaite... Ses paupières gonflées et très rouges montraient qu'elle avait dû beaucoup pleurer: «C'est fini, dit-elle... Il est mort... il est bien mort!» Elle se laissa tomber sur le bord du lit, se couvrit la figure de ses mains, soupira: «C'est effrayant!» Et, toute secouée par un long frisson, elle répéta: «C'est effrayant!... c'est effrayant ce qu'il sent mauvais!»... Elle ne me donna aucun détail... À toutes mes questions elle ne répondit que par des plaintes... des plaintes brèves, agacées... Elle avait un pli amer, presque méchant, au coin de la bouche. Et la bouche, d'un dessin si joliment sensuel, prenait alors une expression vulgaire, basse, qui avait quelque chose de répugnant... Je lui demandai si elle avait fait prévenir la famille; «Demain... demain..., dit-elle... À cette heure, comment voulez-vous?» Sa voix, toute changée, sans cet accent chantant qui me plaisait en elle... devenait agressive... En me regardant, en regardant le lit, le désordre de la chambre, elle eut comme un haut-le-cœur... Je crus qu'elle allait éclater en larmes, ou en fureur... Je l'aidai à s'étendre sur le lit... «Vous aurez demain une journée fatigante... beaucoup de monde... beaucoup à faire... Reposez-vous... Tâchez de dormir»—«Oui... oui... fit-elle... je suis brisée...» Il était quatre heures du matin; le petit jour allait paraître... Doucement, tendrement, je lui dis: «Vous ne m'en voudrez pas de vous quitter... Soyez gentille... Il le faut... Ce ne serait pas convenable qu'on me vit chez vous à pareille heure!» Je m'attendais à une scène, à des larmes... Elle ne protesta pas... ne chercha pas à meretenir...—«Oui, vous avez raison, approuva-t-elle sur un petit ton sec... C'est mieux ainsi... Allez-vous-en!...» Et, comme je ne partais pas encore, cherchant je ne sais quoi, dans la chambre: «Allez-vous-en!... Eh bien?... Allez-vous-en!» répéta-t-elle d'une voix plus dure, en se tournant du côté du mur, avec une affectation qui m'étonna... Elle refusa mon baiser: «C'est bien...c'est bien...laissez-moi... je vous en prie.» Était-ce la fatigue?... Était-ce le dégoût?... Ou bien quoi?... Je dis: «Alors... à bientôt!»—«Comme vous voudrez!», fit-elle... Je sortis... Personne dans le couloir... Aucun bruit dans la maison... Une lampe achevait de brûler sur une petite table. Sa lueur tremblante faisait mouvoir de grandes ombres sur les murs. En passant devant la chambre de Balzac, je faillis me heurter à une chaise sur laquelle la garde avait empilé des paquets de linges souillés, qui dégageaient une abominable odeur de pourriture... Je m'arrêtai pourtant... j'écoutai... Rien... Un craquement de meuble... ce fut tout!... J'eus une secousse au cœur, et comme un étranglement dans la gorge... Un instant, je songeai à entrer; je n'osai pas... Je songeai aussi à aller chercher ma boîte de couleurs, et à faire une rapide esquisse du grand homme, sur son lit de mort... Cette idée me parut impossible et folle... «Non... non... pas moi..., me dis-je... Ce serait une trop sale blague.» Alors, je descendis l'escalier lentement, sur la pointe du pied... En bas, c'était la cuisine... Elle était entr'ouverte, éclairée. Des bruits de voix en venaient: la voix de la garde, la voix du vieux valet de chambre... Ils soupaient, gaiement, ma foi!... En m'approchant, j'eusse pu entendre ce qu'ils disaient. Je n'osai pas, non plus, dans la crainte qu'ils ne parlassent de moi... de nous... Les autres domestiques étaient rentrés chez eux, sans doute, et dormaient...Là-haut, Balzac était seul, tout seul!... Une fois dans la rue, je poussai un long soupir de délivrance, j'aspirai l'air frais du matin, avec délices, et j'allumai un cigare.
Se levant tout à coup, Jean Gigoux marcha dans l'atelier, la tête basse, les mains derrière le dos... marcha longtemps dans l'atelier... Et, s'arrêtant devant moi, il me dit:
—Et voilà comment Balzac est mort... Balzac!... vous entendez?... Balzac!... Voilà comment il est mort!...
Puis il se remit à marcher... Après un court silence:
—C'est drôle! fit-il... Je ne suis pourtant pas un méchant homme... je ne suis pas une canaille... une crapule... Mon Dieu!... je suis comme tout le monde... Eh bien... je n'ai vraiment compris que plus tard... beaucoup plus tard... Certes, cette journée-là... cette nuit-là... j'ai eu de la gêne... de l'embêtement... je ne sais pas... du dégoût... Je sentais que ça n'était pas bien... Oui, mais ça?... ça?... l'ignominie?... Non... Je vous donne ma parole d'honneur... ce n'est que plus tard... Qu'est-ce que voulez?... on aime une femme... on se laisse aller... et c'est toujours, toujours, de la saleté!... Ah!... et puis, est-ce que vraiment je l'aimais?...
Il écarta les bras, les ramena vivement le long de son corps, en faisant claquer ses mains sur ses cuisses:
—Ma foi!... Je n'en sais plus rien...
Haussant les épaules, il ajouta:
—L'homme est un sale cochon... voilà ce que je sais... un sale cochon!
Il tourna, quelque temps, dans l'atelier, tapotant les meubles, dérangeant les sièges, grommelant:
—Balzac!... Balzac!... Un Balzac!
Puis il revint s'asseoir, brusquement, sur le fauteuil, en face de moi...
—Quant à Mme de Balzac...
Il appuya sur chaque mot, avec une ironie pesante, qui me choqua un peu...
—Quant à Mme de Balzac, répéta-t-il... le lendemain, elle s'était reprise... oh! tout à fait... Elle fut très digne... très noble... très douloureuse... très littéraire... Épatante, mon cher... Andromaque elle-même, quand elle perdit Hector... Elle émerveilla et toucha tout le monde par la correction tragique, par la beauté de son attitude. Quelle ligne!... Ah! quelle ligne pour un Prix de Rome!... On l'entoura, on la plaignit... vous pensez?... Le plus comique, c'est, je crois bien, qu'elle fut sincère dans sa comédie... La considération, les respects, les hommages, lui redonnaient de la douleur et de l'amour. Je n'en revenais pas, moi, pourtant revenu de tant de choses, déjà!... Ah! ces obsèques!...
Il eut un sourire presque gai:
—Mon cher... figurez-vous... le ministre Baroche, qui représentait le gouvernement et cheminait, dans le convoi, près de Victor Hugo, lui dit: «Au fond, ce monsieur de Balzac était, n'est-ce pas?... un homme assez distingué.» Hugo regarda ce ministre,—qui a une si belle presse dansLes Châtiments,—il le regarda, ahuri, scandalisé, et répondit: «C'était un génie, monsieur, le plus grand génie de ce temps.» Et il lui tourna le dos... Hugo a raconté cela quelque part... Rien n'est plus vrai... Je me trouvais à côté de lui, quand cette petite énorme scène se passa... Mais ce que Hugo ne sut peut-être jamais, c'est que le ministre Baroche, s'adressant à son autre voisin qui avait, je me rappelle, de très beaux favoris... lui dit, tout bas, à l'oreille: «Ce monsieur Hugo est encore plus fou qu'on ne pense...»
Et Gigoux se mit à rire franchement, d'un de ces rires comme il en avait, même très vieux, de si sonores. Il ajouta:
—Aussi, plus tard, il en a pris pour son grade... Il ne l'a pas volé, hein?...
Il dit encore:
—Ah!... savez-vous ce détail?... Quand, le lendemain de la mort, les mouleurs vinrent pour mouler le visage de Balzac, ils furent obligés de s'en retourner... bredouille, mon cher... La décomposition avait été si rapide que les chairs de la face étaient toutes rongées... Le nez avait entièrement coulé sur le drap...
Les femmes allemandes et M. Paul Bourget.
Ce même soir, von B... nous emmena souper chez un riche industriel de ses amis... Ce n'était point une réception priée. Il n'y avait là que des intimes, six ménages qui avaient l'habitude de se réunir tous les soirs. Les hommes, un peu lourds de manières, peut-être, mais fort intelligents et accueillants; les femmes, pas très jolies, pas très élégantes, mais toutes charmantes, non point à la façon des femmes de Paris, mais charmantes, d'un charme plus sérieux, plus profond, et plus lent, qui ne vient point de leurs toilettes, ni de leur coquetterie, qui vient d'elles-mêmes, de leur naturel et de leur esprit.
La maison est fort joliment arrangée, un peu comme un intérieur anglais, où le luxe, le confort correspondent si bien aux besoins de la vie quotidienne... Les meubles, quelques-uns trop massifs, d'autres trop étriqués, nesatisfaisaient pas toujours mon goût de la sobriété et de la ligne. Je dois dire pourtant qu'ils étaient réduits au minimum de laideur que comporte le modern-style... Ce ne fut qu'une impression momentanée, car les meubles ont ce mystère familier, qu'ils prennent très vite le visage et l'âme de leurs propriétaires. Par exemple, je fus ravi de ne voir aux murs que des tableaux français, choisis avec une décision d'art très hardie et très sûre: de très beaux paysages de Claude Monet, de puissantes natures mortes de Cézanne, les plus admirables nus de Renoir. La salle à manger est ornée d'exquis panneaux de Vuillard. Dans le cabinet de travail, des décorations de Pierre Bonnard, sobres, substantielles, harmonieuses, avec ce goût si aigu, si incisif, de l'observation des formes en mouvement, et cette qualité de matière, cette richesse de couleur, qui n'appartiennent qu'à lui. Çà et là, des van Gogh, des Vallotton, extraordinairement expressifs, des Roussel, légers, fluides, dignes de Corot et de Poussin. Un grand Courbet—paysage de roches jurassiennes—occupe magnifiquement la place d'honneur, dans le salon. Toute une suite de pastels de Lautrec, quelques-uns très libres, des aquarelles, des dessins de Guys et de Forain, égaient le lumineux escalier, ainsi que le palier du premier étage. Sur des colonnes et des socles, sur les cheminées et les meubles, des marbres et des bronzes de Rodin, de délicieux bois de Maillol. Je vis que ce choix, ni le snobisme, ni la mode, ni le désir d'étonner ne l'avaient imposé, mais une préférence esthétique très raisonnée, très intelligemment expliquée, surtout par les femmes... Il fallait donc que je vinsse en Allemagne, pour avoir la joie de voir, ainsi compris, ainsi fêté, ce que j'aimais, et, pour toute une soirée, sentir ce plaisir si rare, même en France, d'êtreen communion de goûts et de pensées avec les êtres qui vous entourent...
Comme je m'attardais à regarder une très importante toile de Vallotton: desFemmes au Bain, notre hôtesse me dit:
—Je suis choquée de voir que M. Vallotton n'a pas encore conquis, chez vous, la situation qu'il mérite et qu'il commence à avoir en Allemagne. Ici, nous l'aimons beaucoup; nous le tenons pour un des artistes les plus personnels de sa génération. C'est vraiment un maître, si ce mot a encore un sens, aujourd'hui. Son art, très réfléchi, très volontaire, très savant, un peu farouche, ne tend pas à nous émouvoir par les petits moyens sentimentaux. On le sent à l'étroit, et comme mal à l'aise, dans les sujets intimes. Mais comme il se développe, comme il s'amplifie dans les grands! Ce qui me plaît si fort en lui, c'est cette constante et claire recherche de la ligne, des combinaisons synthétiques de la forme, par où il atteint très souvent à la grande expression décorative. Je trouve qu'il y a, en lui, la force sévère, la tenue puissante des grands classiques. Sa sécheresse linéaire, qu'on lui reproche si injustement, à mon sens, est, peut-être, ce qui m'impressionne le plus, dans son œuvre... Elle a quelque chose de mural... Pourquoi ne lui donne-t-on pas, chez vous, à exécuter de vastes fresques? Aucun autre artiste n'y réussirait davantage... Mais c'est un art perdu, aujourd'hui, je sais bien... Il ne s'accorde plus à notre civilisation bibelotière et compliquée.
Les femmes cultivées, les femmes dites intellectuelles, sont assommantes. Je les fuis comme la peste. Rien ne m'est plus odieux que leur bavardage, où s'étale, bouffonne et dindonne, une prétention à l'esprit, au savoir, à l'originalité de la pensée, qui n'est le plussouvent que l'apanage des ignorants et des sots. Elles ne peuvent avoir de l'intelligence avec simplicité. Le talent n'est, chez elles, que l'aggravation de la sottise... Nous avons en France, une femme, une poétesse, qui a des dons merveilleux, une sensibilité abondante et neuve, un jaillissement de source, qui a même un peu de génie... Comme nous serions fiers d'elle!... Comme elle serait émouvante, adorable, si elle pouvait rester une simple femme, et ne point accepter ce rôle burlesque d'idole que lui font jouer tant et de si insupportables petites perruches de salon! Tenez! la voici chez elle, toute blanche, toute vaporeuse, orientale, étendue nonchalamment sur des coussins... Des amies, j'allais dire des prêtresses, l'entourent, extasiées de la regarder et de lui parler.
L'une dit, en balançant une fleur à longue tige:
—Vous êtes plus sublime que Lamartine!
—Oh!... oh!... fait la dame, avec de petits cris d'oiseau effarouché... Lamartine!... C'est trop!... C'est trop!
—Plus triste que Vigny!
—Oh! chérie!... chérie!... Vigny!... Est-ce possible?
—Plus barbare que Leconte de l'Isle... plus mystérieuse que Mæterlinck!
—Taisez-vous!... Taisez-vous!
—Plus universelle que Hugo!
—Hugo!... Hugo!... Hugo!... Ne dites pas ça!... C'est le ciel!... c'est le ciel!
—Plus divine que Beethoven!...
—Non... non... pas Beethoven... Beethoven!... Ah! je vais mourir!
Et, presque pâmée, elle passe ses doigts longs, mols, onduleux, dans la chevelure de la prêtresse qui continue ses litanies, éperdue d'adoration.
—Encore! encore!... Dites encore!
Ces façons sont inconnues de la femme allemande. Chez elle, on sent que la culture n'est pas une chose exceptionnelle, ni de métier, qu'elle n'est pas une aventure, une religion, et—qu'on me permette ce mot peu galant—une blague. La femme allemande ne cherche pas à nous étonner, à nous éblouir; elle cherche à s'instruire un peu plus, à comprendre un peu plus, au contact des autres. Elle a de la sincérité, du naturel, de la passion, dans l'intelligence,—ce qui est une grande séduction,—et, comme elle appartient à une race, douée au plus haut point de l'esprit critique, il arrive que, sans le vouloir, elle nous embarrasse souvent, jusque dans les choses que nous croyons le mieux connaître. Ce que j'apprécie surtout, en Allemagne, ce que je considère comme la plus précieuse de toutes les élégances féminines, c'est que la femme la plus solidement instruite sait rester femme, n'être jamais pédante. Ses devoirs d'épouse, de mère, de maîtresse de maison, ne l'humilient pas, ne lui causent ni gêne, ni ennui, ni dégoût. Elle les concilie très bien avec ses désirs, sa passion de culture intellectuelle. J'ai même remarqué qu'elle met à remplir ses devoirs plus d'honnêteté, de rigueur, plus de joie, parce qu'elle en comprend mieux le sens supérieur; plus de grâce aussi, parce qu'elle en sent davantage la beauté pénétrante et forte. Je n'ai jamais aussi bien compris qu'une femme intelligente, qui sait être intelligente, n'est jamais laide. Et je crois bien que c'est ici que j'ai contracté cette sorte de haine, ou de pitié, je ne sais, pour la très belle femme qui s'obstine à ne vouloir nous charmer que par sa beauté inutile, et par ses robes de Doucet, et par ses chapeaux de Reboux.
Cette soirée, dans cette maison, nous fut un délice.Les femmes savaient tout, parlaient de tout,—même des choses françaises, frivoles ou sérieuses,—avec une précision, une justesse, et des détails qui allèrent jusqu'à nous stupéfier. Comme j'étais encore tout frissonnant de mes souvenirs sur Balzac, je mis la conversation, le plus naturellement du monde, et avec l'espoir, sans doute, d'un petit succès, sur notre grand romancier. Oh! ma surprise, et—pourquoi ne pas l'avouer?—ma déception de voir qu'elles le connaissaient aussi bien, sinon mieux que moi!... Pas dans sa vie, peut-être, mais dans son œuvre. Aucun des personnages deLa Comédie humainene leur était étranger... Elles en commentaient la signification, le caractère, la portée sociale, avec un sens très averti des passions humaines, et sans la moindre pruderie.
L'une dit:
—Bien qu'il y ait, dans ses livres, un fatras mélodramatique qui me fatigue quelquefois, et qu'il peigne des mœurs—les mœurs parisiennes—qui ne nous sont pas toujours très familières, Balzac est, de tous vos écrivains—de tous les écrivains, je pense—celui qui me semble avoir exprimé la vie—non pas seulement individuelle, mais la vie universelle—avec le plus de vérité et le plus de puissance... Gœthe me paraît tout petit, tout menu, à côté de ce géant. Certes son intelligence est incomparable. Mais qu'est l'intelligence de Gœthe, auprès de cette intuition prodigieuse, par laquelle Balzac peut recréer tout un monde et le monde?... Il est un peu désespérant... La vie, non plus, n'est guère belle, même chez nous, où l'hypocrisie nous tient lieu de vertu... C'est pour cela qu'on ne le comprend pas toujours très bien en Allemagne... Nous nous vantons de n'aimer que les méthodes expérimentales, mais nous sommes, plus qu'on ne croit, encore asservisaux dogmes du vieux romantisme de Schelling... Malgré nos savants, toute métaphysique n'est pas morte, chez nous... Quoiqu'on dise, croyez-moi, la vie nouvelle qu'apporta Nietzsche, n'a pas germé, partout, sur la terre allemande.
Puis, ce fut le tour de Renan, de Taine, de Zola, de Flaubert... de tous, et même—dégringolade!—de M. Paul Bourget.
Elles étaient curieuses—comme d'un petit jeu de société, j'imagine—de savoir ce que je pensais de M. Paul Bourget... Est-ce que, vraiment, je pensais quelque chose de M. Paul Bourget? Bah!
Je répondis:
—J'ai connu Bourget autrefois... Je l'ai beaucoup connu... Nous étions fort amis. Cela me gêne un peu, pour en parler... Et puis, il a pris par un chemin... moi par un autre... Mais il y a si longtemps de cela qu'il me semble bien qu'il est mort...
Je mis un temps, comme à la Comédie, et:
—C'était un garçon intelligent... déclarai-je, sur un ton d'oraison funèbre.
Elles se récrièrent... J'insistai bravement:
—Je vous assure... intelligent... très intelligent... Tenez, c'est peut-être Bourget qui a le mieux senti Balzac... qui en a le mieux parlé... Il était très jeune, alors... et charmant... Il avait une certaine générosité d'esprit... sauf que, déjà, il n'aimait pas les pauvres... Oh! il avait les pauvres en horreur... Il ne les trouvait pas dignes de la littérature... ni de l'humanité... Étant plus jeune que moi, il me protégeait, m'éduquait, me tenait en garde contre ce qu'il appelait les emballements un peu trop naïfs, un peu trop grossiers aussi de ma nature... Un jour que nous remontions les Champs-Élysées, il me dit: «Laissez donc les pauvres...ils sont inesthétiques... ils ne mènent à rien.» Et, me montrant les beaux hôtels qui, de chaque côté, bordent l'avenue: «Voilà, cher ami... C'est là!...» Ah! si j'avais su profiter de ses leçons... Enfin, il était charmant... Depuis, la vie, n'est-ce pas?... toutes sortes d'ambitions...
—Il est si ennuyeux!... s'écria une dame, avec une conviction qui nous fit tous éclater de rire...
—Enfin, comment est-il?... demanda une autre dame... Est-il vrai que les femmes françaises raffolent de lui? Je ne puis le croire...
—Mon Dieu!... elles ont peut-être raffolé de lui, autrefois. Oh! autrefois... Tout est possible. Il le croyait, d'ailleurs... Mais Bourget a cru à tant de choses... auxquelles il ne croyait pas!... Maintenant, il est gras, un peu bouffi, et il est très, très vieux... Il ne flirte plus guère qu'avec Joseph de Maistre M. de Donald, la monarchie, le pape...
—Pauvre garçon!... gémit la dame, avec une voix et une mine également compatissantes.
—Ne le plaignez pas... Il y a là aussi des dessous à chiffonner... Il est vrai que ce ne sont plus ceux de la dame au corset noir.
Un souvenir, alors, me revint:
—Le vieux père Augier, qui était un bourgeois impénitent, m'a fait, sur Bourget, un mot qui le biographie assez bien... Il est pittoresque, mais un peu vulgaire... Je n'ose...
—Dites... dites!...
—Eh bien, Augier m'a dit... il me l'a même dit en vers: «Votre Bourget, mon cher, mais c'est un cochon triste!...» Je rapportai le mot à Bourget... Il s'en montra ravi...
—À cause de «triste»? .. sans doute...
—Non... à cause de «cochon»... C'était bien plus avantageux pour un romancier psychologue...
—Cela est très drôle... Mais vous ne nous avez toujours pas dit comment il est?...
—Je vais, si vous le permettez, vous raconter encore une histoire... La dernière fois que je vis Bourget, c'était à Cannes, comme vous devez le penser... Maupassant nous avait invités à déjeuner sur son yacht... En me voyant, attendant, moi aussi, sur la jetée, le canot du Bel Ami, Bourget ouvrit les bras, s'exclama: «Vous?... Ah! que je suis heureux!... Il y a tellement longtemps!.. Cela méfait une telle joie de vous revoir!... Toute ma jeunesse!»... Et il m'embrassa, le cher Bourget... Après quoi: «Vous savez?... Vous allez être très étonné... Vous verrez un Maupassant transformé... oh! transformé!» L'orgueil riait par tous les plis de sa face... Il me confia: «Vous savez?... Je l'ai enfin amené à la psychologie, oui, mon cher, à la psychologie!»... C'était, en effet, l'année où le pauvre Maupassant écrivaitNotre Cœur, hélas!... Bourget remarqua mon peu d'enthousiasme... Il me le reprocha: «Comment? fit-il... ce n'est donc pas une chose énorme... énorme?»—«Si... si... dis-je... oh! si!»—«Mais c'est le plus grand événement de ce temps... Quel malheur que Taine soit mort! Comme il eût aimé cela!» Il ajouta: «Ç'a été dur!... Maintenant, Dieu merci, c'est fait!...» Sur leBel Ami, nous trouvâmes M. Jacques Normand, M. Henry Baüer, M. Valentin Simond, alors directeur deL'Écho de Paris, et ce bon docteur Cazalis, qui songeait déjà à guérir les rhumatismes aixois par la méthode préraphaélite... Le déjeuner fut morne, morne... Maupassant ne disait pas un mot... Il était si affreusement triste, il nous regardait avec des regards si étranges, si étrangement lointains, que je nepus m'empêcher de lui demander: «Qu'est-ce que tu as?... Es-tu malade?»... Il se décida enfin à répondre: «Non... Je ne suis pas malade... seulement... voilà... tu comprends?... Hier... tiens!... à la place où tu es, il y avait la princesse de Sagan... là, où est Baüer, la comtesse de Pourtalès... Qu'est-ce que tu veux?» J'étais, en effet, très étonné... mais pas de cet étonnement admiratif que m'avait promis Bourget... Maupassant avait levé ses bras vers le plafond d'acajou verni, puis les avait laissé retomber, avec accablement... Maintenant, le coude sur la table, la tête appuyée sur sa paume, l'œil cerclé de rouge, et déjà tout brouillé par la buée trouble de cette folie qui devait bientôt l'emporter, il répéta, en bredouillant: «Qu'est-ce que tu veux?... qu'est-ce que tu veux?»... Puis: «Ces femmes-là... je les adore... parce que, mon vieux, vois-tu?... elles ont quelque chose que les autres n'ont pas, et qu'avaient nos aïeules... nos chères aïeules... l'amour de l'amour!» Tous, nous avions le cœur serré, sauf Bourget qui, s'adressant à Maupassant, lui demanda: «EtNotre Cœur?... Où en êtes-vous?» Et comme Maupassant ne répondait pas, faisait un geste vague: «Quel beau titre!» s'écria Bourget, qui nous prit à témoins... Vous verrez... ce sera le plus merveilleux livre!... Un livre extraordinaire!» Il eut le courage ou l'inconscience d'appuyer plus lourdement encore: «Il me le doit... car c'est moi qui l'ai amené à la psychologie... N'est-ce pas, Maupassant?... c'est moi? Dites que c'est moi?» Alors, Maupassant hocha la tête, et il se mit à rire, d'un rire pénible qui me lit l'effet d'une sonnerie électrique qui se déclenche... Jamais, rien de si douloureux, de si funèbre... Voilà donc où il en était, ce rude garçon, que, tant de fois, sur les berges de la Seine, bras nus, maillot collant, j'avais vumanier l'aviron avec un si bel entrain de joyeux canotier!... Ce furent d'atroces moments... Je fis tout pour abréger cette angoissante visite. On nous débarqua à Antibes... Bourget voulut, à toutes forces, me reconduire jusqu'au train qui me ramenait à Nice... Comme nous nous quittions, je lui frappai sur l'épaule, et je lui dis: «Ah! oui!... vous l'avez amené à la psychologie... Il y est, le pauvre bougre... il y est en plein!... Mes compliments, mon cher Bourget...» Depuis, je ne l'appelle plus «mon cher Bourget», ni même «Bourget», je ne l'appelle plus du tout... Car je ne l'ai jamais revu... C'est le général Mercier qui l'a revu...
Nos colonies.
Le lendemain, von B... rentrait à Berlin par le chemin de fer; sa Mercédès aussi... Nous, nous filions sur Mayence...
À Mayence, nous avons rencontré un certain docteur Herrergerschmidt, le vieil Allemand classique, comme il s'en trouve encore, dans les stations de la Suisse, l'Allemand à longue redingote, à barbe broussailleuse, et à lunettes rondes. Mais je constate que la race s'en perd, de plus en plus.
Épigraphiste de son métier, le docteur a rapporté de Tunisie de très belles pierres puniques, à moins qu'elles ne fussent phéniciennes—il n'est pas encore fixé—et qui offrent, pour l'Histoire, un intérêt capital, en ce sens qu'elles sont absolument indéchiffrables...
—Indéchiffrables, répète-t-il, avec admiration... C'est là le plus beau!
Il en a fait don au musée de Francfort, qui les a refusées...
—Oui, monsieur, refusées... Ce sont des ânes!...
Il consent à me les céder pour pas très cher... pour presque rien...
—De si belles inscriptions!... Syriaques, qui sait?... ou, peut-être, persanes?... Pour quelques marks!...
Mais je refuse, moi aussi... Le docteur n'insiste pas davantage, hausse les épaules, et:
—Bêtise!... fait-il simplement... Bêtise!
Il connaît beaucoup le Maroc, pour avoir placé à Tanger, et même, à Fez, assure-t-il, un lot important de machines à coudre et à écrire... «pas puniques, pas phéniciennes... non... allemandes, monsieur... Ah! ah! ah!... De la bonne fabrication allemande!...» Il s'écrie:
—Très beau, le Maroc!... Un pays, très beau... Et les Marocains, de très braves gens, monsieur... de si excellentes gens!... Ah! les braves gens!...
Nous parlons de la toute récente frasque de l'empereur Guillaume, son débarquement à Tanger... Le docteur dit:
—À quoi bon faire des choses si inutiles?... Toutes ces démonstrations bruyantes... théâtrales... Ah! je n'aime pas ça... Oui... je sais, l'honneur national?... Mais l'honneur national, monsieur, c'est le commerce... Et le commerce allemand va très bien au Maroc... Il va très bien, très bien... parce que nous avons, au Maroc, des agents admirables... admirables... oui, monsieur... les meilleurs agents du monde... les Français!...
Un rire agite, dans tous les sens, tous les longs poils de sa barbe... Et il reprend sur un ton où l'ironie est restée...
—J'aime beaucoup les Français... Vous autres Français... vous avez de grandes... grandes qualités... des qualités brillantes... énormes... vous êtes... vous êtes...
Il cherche à définir ce que nous sommes, nous autres Français... à citer des exemples caractéristiques de nos si brillantes qualités; et, ne trouvant ni définition ni exemples, il s'en tient, décidément, à sa première affirmation, si vague:
—Enfin... vous avez de grandes qualités, ah!... Mais, excusez-moi... vous n'êtes pas toujours faciles à vivre... Autoritaires en diable... tracassiers, agressifs, chercheurs de noises et de querelles... un peu pillards... hé!... hé!... et même cruels...—je parle, dans vos colonies, vos protectorats... partout, où vous avez un établissement, une influence quelconque...—est-ce vrai?... Enfin, on vous déteste... on vous a en horreur!... Hein?... Vous en convenez?... C'est très triste...
Voyant que je ne réponds pas, il va, il va, le bon docteur.
—Alors, les indigènes ne pensent qu'à se soustraire à votre autorité... à ruiner, s'ils le peuvent, votre influence... Et s'ils trouvent une bonne occasion—on trouve toujours une bonne occasion—de vous embêter, de vous massacrer, de vous supprimer... Dame! écoutez donc?... Ne vous fâchez pas, monsieur... Nous causons, n'est-ce pas?... Je fais de l'histoire... Je fais votre histoire... votre histoire coloniale... et même votre histoire nationale... Si elle a été souvent glorieuse—mais qu'est-ce que la gloire, mon Dieu?—elle n'a pas été toujours bien généreuse... Toutes ces querelles... toutes ces guerres... tout ce sang...au long des siècles!... Enfin, n'importe... J'aime beaucoup les Français... Nous leur devons la grandeur allemande... On ne peut pas oublierça!... Ah! ah!... Et tenez... je suppose... au Maroc... parfaitement... au Maroc, il y a aussi des Allemands... Les Allemands sont lourds, bêtes, ridicules... Ils boivent de la bière et mangent des saucisses fumées... Je sais... je sais bien... Mais ils sont gentils avec le Marocain... Ils respectent ses mœurs, ses coutumes, sa religion, son droit à rester un être humain... Ils l'aident, à l'occasion, et, au besoin, le défendent, sans l'exciter ostensiblement contre les autres... Ils lui donnent confiance... Et, comme il y a toujours quelque chose à faire, au Maroc, quelque chose à y vendre... hé, mon Dieu, c'est l'Allemand qui profite tout naturellement des bonnes dispositions de l'indigène, et de sa haine contre les Français... Voyez-vous... ça n'est pas plus compliqué que ça!... La diplomatie, monsieur... quelle sottise!... Moi, j'aurais été l'Empereur, je ne me serais mêlé de rien. J'aurais dit, en fumant tranquillement, ma bonne pipe de porcelaine: «Laissons faire les Français... Ils travaillent pour nous...» Et, là-dessus, j'aurais pris un grand verre de cette bière excellente, qui nous rend stupides et si lourds...
Tout à coup, il embrouille encore plus sa barbe, dont les mèches dorées se projettent de tous les côtés.
—Tenez! propose-t-il... Nous allons faire un pari... c'est cela... un petit pari... Nous allons parier mes très belles pierres puniques contre ce que vous voudrez... ce que vous voudrez, ah!... Nous allons parier que, si les Français quittaient le Maroc, et qu'il ne restât plus, au Maroc, avec les Marocains, que des Allemands... il n'y aurait plus d'embêtements... plus de grabuges, d'anarchie, de guerres, de massacres... plus rien... Le Maroc redeviendrait, subitement, une sorte de Paradis terrestre... Vous ne voulez pas?... Non? Vous avez raison...
Puis, après un petit silence:
—Vous ne voulez pas non plus, décidément, de mes inscriptions puniques, phéniciennes, syriaques ou persanes?... Allons, monsieur, cent marks?... Non plus?... Dommage... dommage!...
Strasbourg.
Après avoir traversé le Rhin à Kohl, en dépit de nos lettres de recommandation et de nos beaux cachets rouges, nous avons dû passer par de longues et coûteuses formalités douanières. Absolument libre, en Allemagne, la circulation automobile subit en Alsace des règlements vexatoires, qui ont pour résultat de gêner beaucoup le commerce alsacien. Les hôteliers, les marchands, et surtout les propriétaires de ces luxueux garages installés dans les villes, supplient le gouvernement de rapporter des mesures qui les ruinent, en éloignant, de plus en plus, les automobilistes de ces régions admirables, hier encore très fréquentées pour la joie et au bénéfice de tout le monde. Mais le gouvernement reste sourd à ces doléances. Il a encore de la défiance, une sorte de rancune sourde contre ce pays.
Je n'avais pas revu Strasbourg depuis 1876. Faut-il dire que je ne l'ai pas reconnue? À l'exception du quartier de la cathédrale, et de ce vieux quartier si pittoresque, qu'on appelle la petite France, rien d'autrefois n'est resté. Et encore, ces derniers vestiges, où nous nous retrouvons, vont bientôt disparaître. La pioche y est déjà. Aujourd'hui Strasbourg est une ville magnifique, spacieuse, et toute neuve, la ville des bellesmaisons blanches et des balcons fleuris. Nous n'en avons pas une pareille en France. Les larges voies des nouveaux quartiers, luisantes comme des parquets suisses, les universités monumentales, tous ces palais élevés à l'honneur des lettres, des sciences, et des armes aussi, par lesquels l'Allemagne s'est enfoncée jusqu'au plus profond du vieux sol français, ces jardins merveilleux, ce commerce actif qui, partout, s'épanouit en banques énormes, en boutiques luxueuses, et cette armée formidable qui veille sur tout cela, doivent faire réfléchir bien douloureusement ceux qui gardent encore, au cœur, d'impossibles espérances. Ah! je plains le pauvre Kléber qui assiste, sur sa place, impuissant et en bronze, au développement continu d'une cité à qui il a suffi d'infuser du sang allemand pour qu'elle acquît aussitôt cette force et cette splendeur. Telle fut, au moins, ma première impression.
Je n'ai pas la prétention, en traversant une ville, de juger de sa mentalité. Un voyageur est dupe de tant d'apparences! Et tant de choses lui échappent!... Mais j'ai longuement causé avec un Alsacien très intelligent, qui ne se paie pas de mots. Il m'a dit:
—Strasbourg est complètement germanisée... Quelques familles bourgeoises résistent encore. Mais leur résistance se borne à ressasser, en français, d'anciens souvenirs, le soir, autour de la lampe... Elles n'ont ni influence, ni crédit. N'oubliez pas, non plus, que le prêtre, en ce pays très catholique, s'est fait tout de suite l'agent le plus ardent, le plus écouté de la conquête définitive. Par intérêt, par politique, le prêtre est devenu profondément, agressivement allemand. Il n'a même pas attendu le dernier chant du coq gaulois, pour renier sa patrie!... Au vrai, il n'y a plus icique très peu d'Alsaciens, noyés sous un flot d'Allemands qui, après l'annexion, sont venus en Alsace, comme on va aux colonies, prospecter des affaires et chercher fortune. Ce n'est pas la crème de l'Allemagne. Nos fonctionnaires, tous allemands aussi, ne sont pas, non plus, la crème des fonctionnaires. Beaucoup avaient de vilaines histoires, là-bas... Au lieu de les mettre en prison, on les a mis en Alsace... Et ils espèrent se faire pardonner, en affichant un zèle exagéré... Ils sont rigoureux, formalistes, très durs, et nous tiennent sous une tutelle un peu humiliante... Par exemple, nous avons ce qu'il y a de mieux comme armée... Sous ce rapport, on n'a pas lésiné, pas marchandé... vingt mille hommes!... Les meilleurs, les plus solides régiments de tout l'Empire... Oh! nous n'en sommes pas très fiers... Je dois dire pourtant que les militaires ont beaucoup perdu de leur arrogance, de leur morgue... Les officiers sont affables, se mêlent davantage à la vie générale, vivent en bonne harmonie avec l'élément civil... Beaucoup sont riches et font de la dépense... Et puis, les musiques, qui se prodiguent dans les squares et sur les places, sont excellentes...
Comme je lui parlais de l'énorme développement de la ville:
—Oui!... fit-il assez vaguement... C'est surtout un décor, derrière lequel il y a bien de la misère... pour ne rien exagérer, bien de la gêne. Quoique l'Alsace ait un sol fertile, et qu'elle soit, pour ainsi dire, la seule province agricole de tout l'Empire, nous n'en sommes pas plus riches pour cela. La crise économique, qui frappe les centres industriels de la métropole, nous atteint, nous aussi... Les impôts nous écrasent... La vie est horriblement chère, quarante-cinq pour cent de plus qu'autrefois... Matériellement, nous ne sommesdonc pas très heureux... Moralement, politiquement, nous restons, sous l'autorité de l'Allemagne, ce que nous étions sous celle de la France: soumis, passifs, et mécontents... Ou se trompe beaucoup en France sur la mentalité et la sentimentalité de l'Alsacien. Il n'est pas du tout tel que vous le croyez, tel que le représentent de fausses légendes, et toute une littérature stupidement patriotique... L'Alsacien déteste les Allemands, rien de plus exact... Vous en concluez qu'il adore les Français... Grave erreur! S'il est vrai que dans l'imagerie populaire et les dictons familiers d'un pays se voie et se lise l'expression de ses sentiments véritables, vous serez fixé tout de suite quand vous saurez, de quelle façon peu galante et pareille, l'Alsacien traite les Allemands et les Français. Il dit des Allemands qu'ils sont desschwein, des porcs; il appelle les Français, des «welches»!...
Je croyais avoir entendu: des belges. Je lui en fis la remarque.
—Welches... belges..., c'est le même mot, répondit-il. Et croyez que, dans son esprit, ceci n'est pas moins injurieux que cela. Au fond, ça lui est tout à fait indifférent d'être Allemand ou Français... Ce qu'il voudrait, c'est être Alsacien... Ce qu'il rêve?... Son autonomie... Seulement, saurait-il s'en servir?... J'ai bien peur que non... Un esprit de discipline traditionnel, atavique, le fait obéir, en rechignant, obéir tout de même, tantôt à la France, tantôt à l'Allemagne... Mais, livré à lui-même, je crains qu'il ne se perde dans toutes sortes de querelles intestines. Je ne crois pas qu'il sache, qu'il puisse se conduire tout seul... Il a besoin qu'on le mène par la bride... Fâché, il devient vite agressif, abondamment injurieux... Si vous connaissiez son patois?... Oh! bien plus riche encouleurs que l'argot parisien... Excellent homme, d'ailleurs, qu'il faut aimer, car il a de fortes qualités...
Il sourit, et je pus constater que son sourire n'avait aucune amertume.
—Je vous dis mes craintes... Craintes tout idéales, n'est-ce pas?... Car l'autonomie de l'Alsace, voilà une question qui n'est pas près de se poser...
Il ajouta:
—Peut-être, de devenir Allemands, y avons-nous gagné un peu de dignité humaine... Tenez, sous l'Empire, Colmar était ignoblement sale, puante, décimée par la fièvre typhoïde. Elle n'avait pas d'eau, et en réclamait, à grands cris, mais vainement, depuis plus de cent ans. Le lendemain même de la conquête, le premier acte du gouvernement allemand a été d'amener, du Honach, d'abondantes sources d'une eau excellente, avec laquelle on a inondé et purifié la ville... Oui, les Allemands nous ont appris la propreté et l'hygiène, ce qui n'est pas négligeable, et l'insouciance de l'avenir, ce qui nous a fait une âme moins sordide et moins âpre. L'Allemand—je ne dis pas le juif allemand—l'Allemand ignore l'économie. Il est—non pas fastueux—car le faste suppose une imagination dans le goût, ou une ostentation dans la personnalité, que l'Allemand n'a pas,—mais très dépensier. Il dépense tout ce qu'il a, et souvent plus que ce qu'il a, au fur et à mesure de ses désirs et de ses caprices, presque toujours enfantins et coûteux. Un détail assez curieux... À Berlin—je dis Berlin, c'est toute l'Allemagne que je pourrais dire—le jour même des vacances, plus de deux cent mille familles quittent la ville... Elles vont s'abattre un peu partout, mais particulièrement en Suisse... Vous avez du les rencontrer, au bord de tous les lacs,au sommet de toutes les cures d'air... Ces braves gens, un peu naïfs, un peu bruyants, un peu encombrants, emportent avec eux tout l'argent qu'ils ont chez eux... Soyez sûr qu'ils ne rentreront à la maison que lorsqu'ils auront usé jusqu'à leur dernier pfennig... Aussi les universités, les collèges, les pensions, qui connaissent ces mœurs-là, obligent-ils les pères de famille à payer, avant de partir, la future année scolaire de leurs enfants... Sans cela... cette fameuse instruction!...
Il se mit à rire.
—Eh bien, nous devenons, un peu, comme ça...
—En somme? quoi? interrogeai-je... vous n'êtes pas trop malheureux, sous le régime allemand?
Il répondit simplement:
—Mon Dieu!... On vit tout de même... Quand on ne peut pas être soi... d'être ceci, ou bien cela... Turc, Lapon, ou Croate... allez... ça n'a pas une grande importance...
—Et la Lorraine?
—Ça, c'est une autre histoire... Elle est restée française, jusque dans le tréfonds de l'âme... Sourires ou menaces, rien n'entame ce vieux sentiment, obstiné et profond... comme l'espérance...
Berlin-Sodome.
Comme nous allions quitter Strasbourg, pour parcourir l'Alsace, au moment même de nous installer dans l'auto, nous vîmes accourir, épanoui d'aise, toujours aussi peu soigné, fatiguant sa barbe et polissant son front, mon ami Albert D... Il paraissait essoufflé mais ravi de la rencontre. Il promenait en Allemagne ce vêtementet un chapeau qui ne sont pas, depuis quelque quinze ans, indifférents qu'aux saisons, comme je le croyais, qui le sont aussi aux latitudes et aux frontières, j'eus la surprise de le constater...
—Enfin, s'écria-t-il, après s'être incliné devant les dames, enfin!... Je trouve des Français... je trouve des Parisiens, des êtres simples, candides... des êtres normaux et vertueux... Laissez-moi vous regarder!
Ses lèvres s'avançaient pour rire; il ne criait pas moins fort que, rue Laffitte ou rue Richepanse, lorsqu'il parle d'art, et ne forçait pas moins sa voix jusqu'au fausset.
—Oui, mes amis, j'arrive de Berlin... Vous n'avez pas été, cette fois-ci, jusqu'à Berlin?... Allez à Berlin... allez-y... il faut absolument aller à Berlin... Il faut le voir, le revoir... C'est prodigieux... kolossal!... comme ils disent... Allez-y!...
Et, me prenant par le bras comme pour m'y entraîner, il parlait toujours:
—Toutes les fois que j'y reviens, j'y ai une surprise nouvelle... C'est que j'ai connu Berlin, en 56, moi... Une grande ville de province, pleine de soldats, triste, l'air pauvre. À présent, le luxe s'y étale... brououu... Et le dévergondage?... Brououu!... Ah!... Kolossal!...
Ses yeux se bridaient dans la grimace qu'il faisait en riant, et il baissait la voix en m'emmenant à l'écart avec Gerald.
—Des pédérastes! des pédérastes!... Tous pédérastes!... Les plus grands seigneurs, les officiers, les ministres, les artistes, les chambellans... et les généraux, et les grands écuyers, et les ambassadeurs..., tous!... tous!... Scandales sur scandales... procès sur procès... disparitions sur disparitions... Kolossal!... D'ailleurs, vous avez bien lu, en première page duTemps, qui n'enpeut mais, ces télégrammes officiels, concernant des personnages de cour, de là-bas? Ça dépasse en pornographie les annonces de quatrième page, qui font la fortune duJournal?...
Il sautillait sur ses vieilles bottines déformées par la goutte, et se tapait les cuisses, comme un enfant qui vient de faire unebonne blagueà son professeur:
—Et savez-vous qu'il s'est formé une ligue de ces messieurs, en vue d'obtenir l'abrogation d'articles gênants du code, qui les empêchent de... de...
Et, frottant alternativement son nez et son front, il se mit à pouffer de rire, au grand dommage de mes joues et de mes narines...
—Oui, mon cher, une ligue... une ligue des Droits de l'homme et du pédéraste... une ligue avec ses statuts, ses commissions, ses assemblées générales... brououu!... des assemblées en rond, je suppose... C'est kolossal!... Vous voyez qu'ils ne s'en cachent pas... Au contraire... Ils ont eu successivement le bien-être... la richesse... le luxe... Il leur manquait la dépravation... Maintenant, ils en ont leur mesure... il ne leur manque plus rien... C'est l'aboutissement fatal des armes victorieuses, le couronnement de laGründerzeit... Voilà, maintenant, qu'ils dépassent les peuples qui ont une histoire... Ah!... ah!... Et ils en sont assez fiers!... Ils m'ont scandalisé... positivement scandalisé, moi! Scandaliser un Parisien, ça n'est pas rien!... Et ils étaient aux anges de ma figure ahurie!... Il fallait les voir!... Kolossal!... Et, pourtant, nous ont-ils dit assez de fois que nous étions Babylone!... À en croire leurs pasteurs, ils ne nous ont fait la guerre que pour étouffer ces germes de vice, brûler Paris qui empoisonnait le monde!... Eh bien... ils font mieux que nous... Ils sont Sodome... Sodome-sur-la-Sprée. Naturellement, la provincesuit le mouvement; les officiers et les hauts fonctionnaires le propagent... Il y a Sodome-sur-la-Sprée... Mais il y a Sodome-sur-le-Mein, Sodome-sur-l'Oder, et Sodome-sur-l'Elbe, et Sodome-sur-le-Weser, et Sodome-sur-l'Alster, et Sodome-sur-le-Rhin... Ah! ah!... sur-le-Rhin, mon cher.
Comme il n'oublie jamais de manifester son nationalisme, il ajouta:
—Quand nous avons été vicieux, nous autres,—nous ne le sommes plus guère, la mode en est passée,—nous l'avons été légèrement, gaiement... Les Allemands, eux, qui sont pédants, qui manquent de tact, et ignorent le goût, le sont—comment dire?—scientifiquement... Il ne leur suffisait pas d'être pédérastes... comme tout le monde... ils ont inventé l'homosexualité... Où la science va-t-elle se nicher, mon Dieu?... Ils font de la pédérastie, comme ils font de l'épigraphie. Ils savent qui a été l'amant de Wagner, et de qui Alcibiade et Shakespeare ont été les maîtresses. Ils écrivent des livres sur les amours de Socrate, et sur celles d'Alexandre le Grand... Ils ont relevé, sur les vieilles pierres, tous les noms de tous les mignons de tous les pharaons de toutes les dynasties... Pédérastes avec emphase, sodomites avec érudition!... Et, au lieu de faire l'amour entre hommes, par vice, tout simplement, ils sont homosexuels, avec pédanterie... Allez à Berlin, je vous dis... allez revoir Berlin... Ça vaut le voyage...
Nous lui avions tous serré la main, tour à tour, sans, qu'il s'arrêtât de parler, de crier et de rire, et nous, étions loin, déjà, que nous le voyions s'agiter encore, et nous désigner, du doigt, Berlin, à qui nous tournions le dos...
Les deux frontières.
Nous nous sommes promenés, pendant cinq jours, à travers l'Alsace, ses cultures d'orge et de vignes, ses houblonnières en guirlande, ses belles forêts de sapins, ses montagnes, aux contours élégants, aux pentes molles, aux tons très doux de vieux velours... Quelle lumière attendrie! Quels ciels légers, mouvants! Il me semblait reconnaître les transparences infinies de la Hollande. La nature, heureuse d'ignorer les limites qui séparent les hommes et que leur imposent, tantôt ici et tantôt là, en avant ou en arrière, leurs sottes querelles, est bien la même qu'autrefois... Nous nous sommes arrêtés dans ces petites villes Louis XIV, que gardent souvent des portes plus anciennes, dont les beffrois, aux faîtes élancés de tuiles vertes, et les façades peintes, à fresque rose, sont comme des souvenirs de cette vieille Allemagne, qu'elles sont redevenues, sans qu'elles en sachent rien...
Dans une de ces petites villes, nous manquons d'essence... On nous dit:
—Vous en trouverez chez le pharmacien.
Mais le pharmacien n'en a plus... Il vient de vendre son dernier litre à des Anglais...
—Vous trouverez cela chez le médecin, renseigne-t-il...
Le médecin est sorti, en tournée de visites. Il n'y a plus à la maison qu'une petite bonne. Elle nous mène dans un cellier où j'aperçois un tonneau, plein de «benzine», et un gros bidon d'huile.
—Prenez ce qu'il vous faut...
Elle ne sait même pas ce que cela vaut... Sur mon insistance:
—À votre idée... fait-elle en souriant...
Elle n'est pas jolie, pas même blonde; et elle n'a pas ce costume dont Henner nous a dégoûtés, et dont, après la guerre, des trafiquants actualistes de bière et de femmes affublèrent, dans leurs brasseries, tant de jolies filles de Montmartre et de Montrouge.
Dans une «restauration», où nous avons fort mal déjeuné, on nous a servi, je ne sais plus quoi:
—Plat allemand! salue l'un de nous.
—Alsacien, monsieur, riposte vivement l'aubergiste.
Et, comme on nous en apporte un autre:
—Plat français!... Ah! ah! crié-je, avec un geste à la Déroulède.
—Alsacien! alsacien! rectifie, sur un ton irrité et plus rude, l'aubergiste qui nous tourne le dos.
Et j'ai cru voir, sur ses lèvres, le mot: «welches!»... Il ne l'a pas prononcé.
C'est ainsi, en flânant, que nous arrivâmes, un soir, tard, à la frontière, à Grand-Fontaine, je crois, joli village égrené, en coquets chalets, dans un vert repli des Vosges. Il était huit heures et demie... Et nous avions l'idée folle d'aller coucher à Baccarat... Pourquoi, mon Dieu? Le douanier activa les formalités. Malgré l'heure tardive, il ne fit aucune difficulté pour nous rembourser notre dépôt.
—J'ai justement, aujourd'hui, de l'argent français, nous dit-il. Je pense que vous aimerez mieux ça...
Le bureau était très propre, bien rangé; les hommes, très astiqués, dans leur vareuse verte. Ils nous souhaitèrent bon voyage.
À Raon-la-Plaine, douane française nous fûmes accueillis comme des chiens. Un trou puant, un cloaqueimmonde, un amoncellement de fumier: telle était notre frontière, à nous... Ce que nous vîmes des maisons, nous parut misérable et sordide. Des gens hurlaient dans un café...
Petit, maigre, le képi enfoncé de travers sur la nuque, une cravate bleue roulée en corde autour du cou, la vareuse débraillée, dégoûtante de graisse, un douanier s'était précipité au-devant de la voiture, en agitant une lanterne... Il nous interrogea, sur un ton impératif, presque grossier.
—Qu'est-ce qu'il y a dans ces malles?... ces paquets?
—Rien... des effets.
—Que vous dites?... Faudra voir ça!... Mais il est trop tard... À c't'heure, bonsoir!... Demain!
J'entrai dans le bureau, pour me plaindre au chef... Une pièce en désordre... un parquet gluant de saletés... Il n'y avait pas de chef... Un homme dormait sur un banc, la tête sur un sac... Il poussa un grognement, puis un juron, au bruit de la porte ouverte... Dehors, les gens étaient sortis du café... entouraient l'automobile, nous regardaient hostilement, des êtres chétifs, terreux, la bouche mauvaise, les yeux sournois...
Je décidai de rebrousser chemin jusqu'à Grand-Fontaine, pour y passer la nuit...
Le lendemain matin, il nous fallut subir la visite. Le douanier s'acharna à la rendre la plus ignominieuse qu'il put. Il bouscula nos effets dans les malles, brisa un flacon dans un nécessaire, inventoria, pièce par pièce, les outils du mécanicien... Jusqu'à un kodak qu'il fallut enlever de son étui, pour voir ce qu'il y avait au fond. Cela dura une heure... Je rédigeai une réclamation... Mais où vont les réclamations?...
Enfin, il nous permit de partir... furieux de n'avoirrien trouvé de suspect, heureux, tout de même, de nous avoir embêtés...
Comme nous dépassions la dernière maison de cet ignoble village, une pierre, lancée, on ne sait d'où, vint briser une des glaces de l'automobile... J'en fus quitte pour une écorchure légère à la joue.
—Allons! dis-je... Pas d'erreur!... Nous sommes bien en France.
—Sale pays!... maugréa Brossette.
Mais je pense qu'il parlait seulement de Raon-la-Plaine...
Paris, Cormeilles-en-Vexin, 1905-1907.
DÉDICACE.—À Monsieur Fernand Charronv
LE DÉPART1
Le garage.—Mon chauffeur.—Frontières.—La douane allemande.—Vers Rocroy.—Une ville morte.—Une ville forte.—Une famille d'automobilistes.
BRUXELLES51
Le Roi en est...—L'accent belge.—Le repas des funérailles.—Vive l'armée belge!—Ma complice.—Au cabaret.
CHEZ LES BELGES83
Catholicisme.—Démocrates de Gand.—Constantin Meunier.—Un Industriel.—Waterloo.—Au Musée.—Il fait de la race.—Roi d'affaires.—Le caoutchouc rouge.—Remords.
ANVERS127
Vers le port.—Vaine prière.—Un port.—Bateaux.—La ville.—Sur les Quais.—Tapirs.—Minstrels.—L'Évangéliste.—Émigrants.—Pogromes.—Prostitution.—Anvers prospère.
EN HOLLANDE181
Fantômes.—Vincent van Gogh et Bréda.—Sur les Hollandais.—Gorinchem.—La découverte de Claude Monet.—Le port, patrie du peintre.—La Digue.—Soir à Dordrecht.—Le musée des Boërs.—Rotterdam.—Un spéculateur.—Canaux d'Amsterdam.—Foire aux fromages.—La porte entrebâillée.—Hymne à la paix et à La Haye.
LA FAUNE DES ROUTES273
BORDS DU RHIN315
Düsseldorf.—Modern-style.—Mon ami von B...—Le Surempereur.—L'école de Düsseldorf.—Le théâtre repopulateur.—Une soirée au music-hall.—Souvenirs et rêveries dans Cologne.—Avec Balzac.—La femme de Balzac.—La mort de Balzac.—Les femmes allemandes et M. Paul Bourget.—Nos colonies.—Strasbourg.—Berlin-Sodome.—Les deux frontières.