Chapter 6

[1]Écrit en mars 1906.

[1]Écrit en mars 1906.

Nous étions au commencement du printemps. À peine si ces arbustes avaient des feuilles... M. Theuriet était donc très intrigué devant ces arbustes... Il dit:

—C'est curieux... Je ne connais pas ça...

Il prit une branche, dans sa main, l'inclina, en examina longuement l'écorce, les bourgeons prêts à éclater... J'admirais sa grâce de botaniste...

—Tiens! tiens!... fit-il encore...

Puis, après un nouvel et plus scrupuleux examen, pour lequel il eut recours à un lorgnon qu'il posa, avec des gestes méthodiques, sur son nez... il dit:

—Voilà qui est fort!... Ah! par exemple... Figurez-vous, mon cher... Non, en vérité, je ne connais pas ces arbustes-là... C'est bien étrange.

Il lâcha la branche, qui alla rejoindre les autres, et il reprit:

—Je ne les connais pas... Ça doit être une nouveauté... une importation... récente... Je ne serais pas étonné que cette importation nous vînt de... de... Ah! c'est curieux... c'est extraordinaire... c'est à ne pas croire!

Et se retournant vers moi:

—Pas besoin de vous demander, à vous? Une importation... comment sauriez-vous?

J'étais ahuri...

—Mais, monsieur Theuriet... m'écriai-je... ce sont...

Je m'arrêtai... car j'avais honte de faire honte à l'Amant de la nature.

—Naturellement... ricana M. Theuriet... Ce sont... ce sont... Vous ne savez pas...

Je m'armai de courage, et criai:

—Mais, monsieur Theuriet, ce sont des lilas... des lilas, monsieur Theuriet... des lilas!

L'Amant de la nature me regarda sévèrement:

—Des lilas?... Vous vous moquez de moi... fit-il.

Puis il haussa les épaules... puis il se mit à rire:

—Des lilas?... C'est idiot!... ah! ah! ah!... Et c'est à moi que... Mais, mon cher, vous ne savez donc pas qu'il y a un lilas qui porte mon nom?... Il y a le lilas André Theuriet, mon cher... un lilas à fleurs doubles...

Je crois bien que M. André Theuriet en a ri longtemps. Et j'en ris encore, moi aussi, car j'ai lu souvent que, lorsque l'Académie travaille au dictionnaire, et qu'elle discute sur un nom de plante, elle dit:

—Ça regarde Theuriet... laissons faire Theuriet... c'est notre botaniste...

Les haies aussi vous arrêtent... On sourit aux aubépines, aux églantines. Elles vous rappellent mille petits événements puérils et charmants, des visages déjà lointains, des noms depuis longtemps oubliés. On s'attendrit... Parfois, pour fleurir sa marche, on les cueille...

De l'auto, c'est à peine si on a le loisir de comparer entre eux les feuillages différents. Et l'on ne voit pas les fleurs des haies... et l'on ne se souvient pas des histoires de M. André Theuriet... Ces arbres qui fuient, ce sont des arbres, sans plus... et ils galopent, galopent... Qu'importe qu'ils s'appellent chêne, acacia, orme ou platane? Ils galopent, voilà tout... Ils accourent vers nous, se précipitent vers nous, dans un vertige. On dirait—tellement ils ont peur et ne savent plus ce qu'ils font—qu'ils vont entrer dans la voiture et la traverser. Ils ont tellement peur qu'ils ne sont même plus de la matière: ils sont devenus des reflets, des ombres,et qui galopent. La plaine aussi s'immatérialise, emportée dans un galop surnaturel... Et voici des vallons, des gorges rocheuses, des montagnes... des forêts... Au galop! Au galop!... À peine entrevus, aussitôt dépassés. Au galop!... A-t-on le temps de penser, de rêver, de pleurer? Au galop les petites joies attendrissantes, les petites douleurs qui larmoient et où se complaît l'enfantillage des souvenirs!... D'ailleurs, sont-ce des joies, des douleurs, des souvenirs?... On ne sait pas... on ne le sait pas plus, que, des arbres, on ne sait s'ils sont ormes, peupliers, hêtres ou sophoras... On ne sait rien... À peine sait-on que l'air qui fouette le visage, et qu'on avale, avec toutes sortes de poussières, on s'en grise, et qu'on est ivre, comme tout l'univers!...

Vincent van Gogh et Bréda.

La route d'Anvers à Bréda n'est ni meilleure ni pire que la plupart des routes de Belgique. Elle leur ressemble par sa monotonie. Ainsi s'explique—car il n'eût pas suffi de ma rêverie—que je n'aie point reconnu la Hollande, dans cette Belgique continuée... Ce n'est rien que de la terre plate, grisâtre, où tout ce qui pousse est chétif, où la lumière lourde et opaque est celle de tous les pays à qui l'eau manque. Rien n'est triste comme la traversée de ces champs sans sève et de ces petits bois mal venus, dont on rencontre pas mal de bouquets...

—Assez bien de bouquets... diraient nos excellents amis les Belges, auxquels, même en Hollande, il m'arrive de penser encore en riant...

Bréda—dont le nom évoque assez comiquement et à la fois, une excellente race de pondeuses, une race aussi, sinon de cocottes, du moins de lorettes, Gavarni et Guys, Stevens et Grévin, lesLancesde Velasquez, les chansons de Nadaud, une certaine qualité d'esprit, de gaité second Empire, «Ah! c'était le temps où...» et Villemessant et Dinochau et Carjat—Bréda est une ville tout à fait quelconque et tellement insignifiante qu'il m'affole de penser qu'elle ne soit pas belge... Je ne la mentionnerais pas si, dans sa cathédrale, l'emphase tout italienne d'un sculpteur bolonais ne s'était avisée de faire, au-dessus d'un tombeau, porter les armoiries de je ne sais quel petit prince de Nassau, tout simplement par Régulus, Jules César, Annibal et Philippe de Macédoine.

Au sortir des musées et des cathédrales belges, j'étais un peu las, non seulement de la grandiloquence italienne qui s'y boursoufle, mais même de la magnificence flamande, parfois écrasante, et je ne demandais qu'à me reposer parmi les nuances et la discrétion hollandaises. J'aspirais à ce repos comme on attend un bain, vers la fin d'un voyage qui dure. Il me fallait surtout me purifier de toutes sortes de blagues, de toutes sortes d'excès, avant que de pouvoir me plonger dans le délice de Vermeer et la splendeur de Rembrandt. C'est dans cette disposition d'esprit que cet Italien flagorneur—les guides ont beau dire que ce n'est pas Michel-Ange—m'a agacé, choqué... J'aurais dû en rire...

Mais je pardonne à Bréda, en raison d'un détail de son histoire qui m'émeut et qu'elle ignore.

Bréda est la ville où naquit Vincent van Gogh. Il l'habita quelque temps, en sa première jeunesse. On rêve pour ceux qu'on admire et qui marquèrent leurtrace, dans la vie, d'un peu de génie, d'un peu de grâce, d'un effort humain autre que celui des autres hommes, on rêve d'un joli décor, à leur naissance. Je crois à l'influence profonde et secrète du milieu sur la direction et la destinée d'un esprit; je crois que les choses natales laissent une empreinte durable sur le cerveau, et qu'il est très difficile de s'en affranchir, plus tard, quand elles furent mauvaises. Je fus assez étonné de ne trouver aucune affinité entre Vincent van Gogh et Bréda. Il est vrai que, tant qu'il y vécut, il ne songea pas une minute à devenir l'artiste original et violent qu'il fut. Ennuyeuse et morne, entourée de paysages aux lignes étriquées, aux formes pauvres, Bréda n'avait pas su lui révéler sa vocation. Il y était quelque chose comme instituteur, un instituteur libre. Il parlait aux enfants qu'il assemblait dans la rue, même aux hommes, et il leur prêchait la morale protestante, relevée de tout ce que son âme imaginative et tourmentée contenait déjà d'élans passionnés vers le grand et vers le beau... Et puis il était parti, découragé de son impuissance et de l'inutilité des paroles...

J'aurais voulu avoir des renseignements sur ce moment de la vie de van Gogh, ou bien, à défaut de renseignements parlés, voir sa maison, et, de sa maison, les premiers spectacles qui s'offrirent à lui et qui l'émurent... Je m'informai... À mes questions, les gens s'ébahirent:

—Vous dites?... Comment dites-vous?... Vincent van Gogh?... Un peintre?... Vous ne vous trompez pas de nom?... À Bréda?... Vous ne confondez pas avec Amsterdam?... Attendez donc...

Personne ne savait.

J'expliquai que ça avait été un grand et douloureux artiste... qu'il était mort, encore jeune, en France...qu'il n'y avait pas longtemps de cela... Et, m'animant devant ces mines étonnées, j'expliquai qu'il était célèbre en France, en Allemagne... même en Hollande... qu'il y avait des tableaux de lui au musée de Rotterdam... Et j'insistais:

—Voyons!... Au musée de Rotterdam... ah!

—C'est bien possible, me répondit-on... Van Gogh?... Non, ça ne nous dit rien. Il y a tant de peintres et tant de musées, en Hollande!

Je m'efforçai de leur rappeler son visage tragique, son front obstiné, ses yeux ivres de penser et de regarder, sa courte barbe blonde.

—Des barbes blondes... ça n'est pas ce qui manque ici...

Je m'acharnai sottement:

—Enfin... souvenez-vous... Il était bon avec les enfants... il leur parlait...

Mais ils ne m'écoutaient plus... Ils s'éloignèrent de moi, en me regardant avec méfiance.

Pauvre Vincent!... Il n'eût pas été humilié de l'ignorance de ses compatriotes... Il ne chercha pas la gloire... il chercha quelque chose de plus impossible: l'absolu. Et il en est mort...

J'appris, à Rotterdam, qu'un parent très proche de van Gogh vivait à Bréda, entouré de la plus belle collection qui soit, de ses œuvres. Seulement, il ne porte pas le nom de van Gogh.

Voilà pourquoi «van Gogh», «ça ne leur disait rien».

J'ai une autre impression.

Deux semaines après, je sortais du musée de La Haye où j'avais passé presque toute la journée. J'étais ivre de Vermeer, ivre surtout de Rembrandt... La tête metournait. L'Homèreet, davantage, le portrait du frère de Rembrandt me poursuivaient... Ce visage si prodigieusement humain, à la fois si dur et si doux, si mélancolique et si obstiné, cette effigie, aux plans si larges et sûrs, plus vivante que la vie, ce front encore tout chaud de la double pensée qui l'anima et qui le modela, et ces yeux où l'on voit tout ce qu'ils ont regardé!... Le génie de Rembrandt est si fort, qu'il en devient douloureux... On ne peut en supporter le premier choc, sans un grand bouleversement. J'avais besoin de me remettre de mon émotion... Je longeai quelque temps les bords du Vivier. Je me promenai sous les arbres de cette place où tout s'apaise, devient doux, silencieux, glissant, comme ces eaux dorées qui la baignent... Et je rentrai dans la ville...

Comme je flânais à travers la rue, j'avisai une petite boutique, devant laquelle de grandes affiches mobiles annonçaient une exposition des œuvres de van Gogh... Je me dis:

—Non... non... pas aujourd'hui... Ce serait une trahison... Je reviendrai demain...

Et, en disant cela, je pénétrai machinalement dans la boutique.

Le soir commençait à venir... Il n'y avait plus personne, qu'un employé qui dormait, la tête appuyée sur une pile de catalogues... Sur les murs gris, une vingtaine de tableaux, peut-être. Au centre de la pièce, une sorte de divan circulaire, d'un rouge affreux, du milieu duquel jaillissait une colonne drapée que terminait un ridicule petit palmier dans un pot de céramique.

Je m'assis, et je regardai... Je regardai longtemps... Je regardais, sans fatigue, intéressé...

Je sentais bien que d'autres tableaux, même parmi ceux qu'on appelle de bons tableaux, m'eussent faitfuir. Je les eusse considérés comme une profanation... Oui, oui, j'étais bien sûr qu'il m'eût été impossible de les regarder...

Je regardais toujours...

Et un calme, une sécurité—plus que cela—une sorte de joie nouvelle, entraient en moi...

C'étaient des paysages de printemps, des paysages du Midi... des vergers... des moissons dorées ondulant sous le vent... Et des ciels étrangement mouvants, où des formes vagues de grands animaux, de femmes couchées, s'allongeaient, s'émiettaient, reprenaient d'autres formes... Et des figures tourmentées, parmi lesquelles celle du peintre, d'un accent si tragique... celle aussi du bon père Tanguy, souriante, avec sa vareuse brune, son tablier vert, ses deux grosses mains de travail... Et des fleurs, d'adorables fleurs, tulipes, glaïeuls, roses, iris, soleils, d'une vie, d'un éclat, d'une caresse, d'un rayonnement extraordinaires...

Ces toiles, je ne les détaillais pas comme je fais en ce moment, même d'une façon si sommaire... C'est l'ensemble des formes, c'étaient les taches de lumière qu'elles faisaient sur les murs, qui me retenaient et me charmaient...

Je me disais:

—Ce que j'ai là, devant moi... c'est une autre sensibilité, une autre recherche... c'est autre chose... c'est un autre art... moins écrit, moins solide, moins profond, moins somptueux, que celui dont je viens de recevoir une commotion si violente... Évidemment, je vois, parfois, dans ces toiles, une grimace douloureuse, parfois j'y sens une impuissance consciente à réaliser, par la main, complètement, l'œuvre que le cerveau a conçue, cherchée, voulue. Et, cette grimace, je ne la vois, cetteimpuissance, je ne la sens, peut-être, que parce que j'ai connu tous les doutes, tous les troubles, toutes les angoisses de Vincent van Gogh, et cette faculté cruelle d'analyse, et cette dureté à se juger soi-même, et cette existence toujours vibrante, toujours tendue, à bout de nerfs, et cet effort affolant, torturant, où il se consuma. D'ailleurs, qui sait, qui saura jamais à quoi se vérifie la réalisation complète, en une œuvre d'art? N'est-ce pas dans les créations de ses dernières années, dans ce que certains critiques appellent grossièrement ses ébauches, que Rembrandt est allé le plus loin, le plus haut, dans la science et dans le génie?... Mais de ces toiles qui sont là, devant moi, rayonnantes sur ces murs gris, ce que je sais c'est, qu'en dépit de leurs discordances, de leur inachèvement, de leur brutalité, c'est le seul art que mes nerfs surexcités, que mes yeux toujours emplis des plus belles visions, puissent supporter, aujourd'hui. Après Rembrandt, qui bouleverse comme un phénomène de la nature, on peut s'arrêter à van Gogh, qui inquiète et qui enchante... Et la preuve c'est que je suis là, encore, que je regarde, et que je suis content.

Je ne quittai la petite boutique que quand le soir fut tout à fait venu...

Sur les Hollandais.

À une dizaine de kilomètres au delà de Bréda, c'est enfin la Hollande... la Hollande d'eau et de ciel, la Hollande infiniment verte, infiniment gris-perle, où plus jamais n'osera s'aventurer le moindre souvenir de Belgique. Les routes se font douces, élastiques, sans poussière,avec leur pavage uni et lavé de briques sur champ. Elles sont plantées magnifiquement d'arbres gigantesques, des ormes, des platanes, des blancs de Hollande, dont on voit très bien que les racines plongent au plus profond d'un sol riche où l'humus ne leur a pas plus manqué que l'eau. Des bandes de vanneaux, de sansonnets voyagent dans l'air, des bandes de canards voyagent sur l'eau... Et l'eau est partout... On la voit sourdre sous les nappes de verdure, comme, sous la couche de cendres qui le recouvre, on voit sourdre la rougeur d'un brasier...

Dans la traversée des polders, sur les digues, il faut aller doucement. Elles sont étroites, le plus souvent bordées de petits canaux en contre-bas, coupées de petites passerelles en dos d'âne et de petits ponts-levis qu'on n'aperçoit que lorsqu'on est dessus. Chaque fois que vous rencontrez un cheval, un de ces beaux chevaux à l'encolure guerrière, arrêtez la machine, et mieux, descendez-en, pour porter secours au charretier ou au cavalier, car le cheval est partout le même stupide animal, et, ici, son danger s'accroît de sa masse, et du peu de place que le fameux ministre des Digues accorde à ses caracolades.

Il n'existe pas d'autre règlement, sur la circulation automobile, que celui que vous établissez vous-même, en vue de votre propre sécurité. En Hollande, l'important est d'entrer... Une fois cette difficulté levée, vous faites ce que vous voulez... Vous tombez même dans le canal, si tel est votre plaisir... Personne n'y voit le moindre inconvénient et ne vous en saura mauvais gré, à condition toutefois que vous vous en retiriez, mort ou vif, votre machine et vous, à vos frais. Il suffit d'ailleurs du plus léger dérapage, ou que votre mécanicien ait, en de certains endroits, une seconde de distraction.Car les routes, à chaque instant, cessent brusquement, à pic, devant le fleuve, ou devant le canal qu'il vous faut traverser sur des bacs à vapeur, puissants et rapides...

Cette façon de voyager en auto, lente, interrompue par toute sorte d'arrêts, est d'abord irritante. Brossette maugrée à toutes les minutes, il s'écrie: «Sale pays!»... Et puis il s'y fait, et puis l'on s'y fait. Cela devient vite un repos, même un plaisir. On se mêle ainsi beaucoup mieux à la vie des choses et à celle des gens. Ce qui est charmant et nouveau, en ce pays, c'est que, partout, même sur la route, on est en contact perpétuel avec ses habitants. On les voit vivre et on vit avec eux... On est chez eux...

Sous sa face tranquille, avec ses gestes mesurés, le Hollandais est rude et violent. Il aime aussi la moquerie, l'ironie. Mais quand on n'est pas un Anglais, et qu'on s'habille comme tout le monde, on s'en accommode assez bien. Au besoin, il saura être complaisant sans servilité, et gaiement accueillant, s'il ne lui en coûte rien. Par exemple, évitez de vous promener, vêtus de peaux de bêtes. Les peaux de bêtes excitent d'abord sa curiosité, et sa curiosité peut devenir agressive et méchante. Il m'est arrivée Rotterdam, où pourtant débarquent des gens de tous pays et de tous costumes, à Leuwarden aussi, d'être suivi, dans la rue, par une foule de quinze cents personnes, hommes, femmes et enfants. Ils commençaient par rire et se moquer, et bientôt, s'énervant l'un l'autre, finissaient par me lancer des boules de papier et des pelures d'orange. Or, de l'orange à la pierre, il n'y a pas très loin. Ce furent, des moments extrêmement désagréables, et qui me rappelèrent la sortie des réunions publiques, au tempsde l'affaire Dreyfus. Ce n'est pas que le Hollandais soit misonéiste et routinier, à la façon du Français, et qu'il s'étonne, outre mesure, des choses dont il n'a pas l'habitude. Au contraire, il accepte facilement un progrès, surtout quand il est d'intérêt général. Mais il a des manies, des mœurs parfois bizarres auxquelles il tient. Il faut les connaître. Il faut le connaître, et ne jamais contrarier son esthétique populaire, d'ailleurs harmonieuse. Et on l'aime, et il nous aime à sa façon, qui n'est pas la nôtre, mais dont la rudesse ne manque ni de bonhomie, ni de pittoresque.

En Hollande, il n'y a ni charbon, ni bois, ni pierre, ni métaux, ni fruits. Ce n'est que de l'eau. Les petits vallonnements des environs d'Arnheim, qu'on franchit facilement, à la quatrième vitesse accélérée, et la forêt d'Appeldorn, avec ses arbres de haute futaie, y font l'effet d'étrangers. Ils annoncent déjà l'Allemagne. Là, l'homme est moins actif; il m'a paru moins fort, moins beau. C'est une autre race. Le vrai Hollandais, c'est le Hollandais du polder et du canal. La lutte qu'il livre sans cesse aux caprices, aux sournoiseries, aux violences de l'eau, l'a rendu industrieux, patient, énergique, rusé. De cette force dévastatrice, il a su faire un admirable outillage économique, une richesse énorme, et une émouvante beauté. Il en est très fier. Un gros entrepreneur d'Amsterdam me disait:

—En Italie, à la Martinique, ils ont la chance d'avoir des volcans... Et qu'est-ce qu'ils en font?... Rien... absolument rien... De la ruine et de la mort, monsieur... C'est pitoyable... Ah! si nous les avions ces volcans-là!... Notre eau et ces volcans-là, monsieur?... ah! vous verriez.... vous verriez!... Quelles tristes gens!...

—Que feriez-vous des volcans?... lui demandai-je.

—Je n'en sais rien... la question ne se pose pas chez nous... Soyez sûr que nous en ferions quelque chose... Tenez, c'est comme votre vent, dans le Midi, le mistral... Oui... Eh bien! qu'est-ce que vous en faites?... Rien, non plus... Pourtant, je me suis laissé dire qu'on sait parfaitement où il se forme... Rien de plus facile alors que de le capter et de s'en servir... Mais non... vous le laissez souffler où il veut, comme il veut... C'est de la gâcherie, monsieur.... de la vraie gâcherie...

Mais je crois bien qu'il se moquait de moi...

Ce terrible élément de l'eau, le Hollandais a pu l'assouplir, le domestiquer, le faire servir docilement à toutes les nécessités, à tous les décors de son existence. L'eau est non seulement la parure de la Hollande; non seulement elle est le grand moyen de circulation, et, en quelque sorte, le système vasculaire du pays; non seulement elle est la rue, la route, le chemin de traverse, la voie qui, par mille dérivations, fait communiquer entre eux les grands centres, les villages, les hameaux, les fermes, les masures, les étables isolées dans le polder, les châteaux, les jardins, les parcs, échelonnés le long des digues; elle fait aussi office d'engrais merveilleux, de basse-cour pour les canards dont il y a partout d'immenses élevages; elle sert de bornage, de délimitation cadastrale; elle sépare et identifie les propriétés. Sur la pittoresque route de Groningue à Zwolle, j'ai longé toute une série de petits villages, où chaque maison, chaque champ, chaque jardin est entouré d'eau, comme ailleurs, de murs, de haies, de grillages. On se croit, tout d'un coup, transporté au temps des habitations lacustres. Rien n'est joli, et étrange, et miroitant, comme cette succession de palafittes multipliés par leurs reflets, où l'on voit travaillerdurement et passer l'eau, sur des barquettes légères, des troupes de femmes, en courtes et lourdes robes de bure, le corsage avivé d'une broderie rouge, la tête ornée de petits casques plats, dont le métal poli brille au soleil.

La grande passion de l'homme, en Hollande, c'est le travail. De Bréda au Helder, de Walcheren au Texel, tout le monde, hommes, femmes, enfants, travaille d'un travail âpre et continu. On travaille à l'eau, à la terre, aux digues, aux ports, aux navires, aux fleurs. Rien n'est perdu. De la moindre chose, on sait faire une source d'enrichissement. Le jour que nous passâmes à Leuwarden, on avait vendu, sur le marché, cent vingt mille œufs de vanneaux. Ils savent organiser et développer, comme celle de la poule, la ponte de cet oiseau farouche.

Il n'est pas jusqu'au touriste, de plus en plus nombreux, qui ne soit pressuré, vidé, desséché... Comme il est ravi du voyage, il paie et ne dit mot.

Un jour, à Utrecht, en me remettant sa note, où s'additionnaient, se multipliaient les chiffres les plus fantastiques, l'hôtelier me dit, avec un sourire:

—Monsieur verra que nous ne sommes plus au temps de Voltaire...

—Pourquoi... de Voltaire?... fis-je... Quel rapport?

—Mais oui... monsieur... de Voltaire... qui disait... monsieur sait bien... qui disait: «Pays de canaux, de canards et de canaille». Ah! nous l'avons toujours sur le cœur, ce mot-là...

—Je vois... et sur la note, hein?

Canailles?... non pas... Commerçants? Oui... Et n'est-ce pas un peu la même chose? Ils ont, comme on dit, le commerce dans la peau. Aucun peuple n'est mieux doué pour les affaires, et pour la banque... Ilsmettent, à drainer l'or, la même ingéniosité tranquille et tenace qu'à drainer l'eau du polder...

On sait qu'ils furent les premiers navigateurs européens à pénétrer utilement en Chine. Avant tous pour-parlers, les Chinois, redoutant en eux des ennemis de leur religion, les obligèrent à marcher, à cracher sur le crucifix, ce qu'ils firent sans la moindre hésitation. Après quoi, rassurés, les Célestes les autorisèrent à pénétrer dans le pays, et à y commercer à leur guise.

Race forte et dure, réaliste et laborieuse, dominée, en toutes choses, par l'intérêt qui ignore le scrupule et éloigne le sentiment. Quoi qu'en pensent certains politiques, elle ne se laissera jamais violenter, absorber par l'Allemagne... La Hollande n'est pas au bout de son histoire.

Le Hollandais est un bon colonisateur. Il a su tirer, de ses magnifiques établissements dans l'Inde, des profits considérables. Mais il a trouvé, là-bas, peu à peu, son maître, dans le Chinois. À Java, le Chinois sourcille de partout, s'infiltre et s'étale partout... C'est une sorte d'eau envahissante, conquérante, que le Hollandais ne peut pas endiguer et qui menace de le submerger...

Un ancien consul, retiré à Arnheim, M. X..., m'a conté cette anecdote caractéristique:

À Canton,—il y a vingt ans de cela—M. X... avait à son service un boy chinois, d'une intelligence, d'une souplesse, d'une fidélité extraordinaires... Valet de chambre, secrétaire, cuisinier, tailleur, bottier, musicien et poète, ce boy était tout... tout ce qu'on voulait...

—Je l'aimais beaucoup, me dit M. X..., et lui, paraissait s'être attaché à moi, pour la vie... Une perle!...

Un jour, le consul fut envoyé à Batavia, chargé par le gouvernement d'une affaire importante. Sachantcombien il tenait à cet excellent serviteur, des amis lui conseillèrent de le laisser à la maison...

—Aussitôt là-bas... il sera circonvenu, pris, embauché par des compatriotes... Vous ne le reverrez plus...

Son boy? La fidélité même... Allons donc!... Les autres boys, peut-être... mais le sien?... C'était absurde... Il l'emmena. À Batavia, au débarquement, il laissa son petit bonhomme se débrouiller avec les bagages, et lui recommanda de les apporter au palais du gouverneur, où il devait loger, durant son séjour, et où il se rendit sans plus tarder. Deux heures, fois heures, quatre heures se passèrent... Pas de boy... Qu'était-il donc arrivé?... Il envoya aux informations: pas de boy... Très inquiet, M. X... allait prier le gouverneur de mettre sur pied la police, quand, vers le soir, un commissionnaire nègre vint apporter les bagages et une lettre. La lettre était du boy... Il y expliquait, avec beaucoup de regrets, qu'il était obligé de quitter son service, vu qu'il était installé horloger, dans un beau quartier de Batavia... Horloger?... Déjà!... C'était une plaisanterie, sans doute... M. X... courut à l'adresse indiquée. Il entra dans une petite boutique, et vit, assis devant l'établi, la loupe à l'œil, le boy, qui, avec une aisance parfaite, examinait le mécanisme d'une montre...

—Tu es fou!... cria M. X... Qu'est-ce que cela veut dire?...

Alors, le boy raconta que, durant qu'il attendait les bagages, un vieux Chinois l'avait abordé... Ils avaient longtemps causé, discuté...

—Qu'est-ce que tu veux faire? avait dit le vieux Chinois... Veux-tu être tailleur... cuisinier... médecin... horloger?... Quoi?... Dis ce que tu veux...

Bref, le boy avait choisi l'horlogerie... Et le vieux Chinois venait de l'installer dans cette boutique, où il était sûr de faire fortune... M. X... était stupéfait. Il ne trouva à dire que ceci:

—Mais tu connais donc l'horlogerie?

Et le boy répondit d'un air tranquille:

—Faut bien... Un vrai Chinois doit tout connaître.

Gorinchem.

La première joie que je devais connaître, en Hollande, cette fois-ci, ce fut d'apercevoir cette petite ville de Gorinchem que je n'oublierai plus, petite ville presque inconnue des touristes, et qui, de très loin, de l'autre côté de l'eau,—c'est le Rhin et la Meuse qui coulent là, confondus—me parut si pimpante et me ravit bien davantage dès que nous eûmes circulé, quelque temps, lentement, dans ses rues étroites, pleines de promeneurs... J'en étais enchanté, comme un enfant d'un joujou. Elle avait bien l'air d'un joujou luisant, tout neuf,—quoiqu'elle fût très vieille—et sa nouveauté, c'était sa propreté...

En Hollande, les vieilles choses, vieux monuments, vieilles maisons ne m'attristent jamais. On ne voit pas leurs fissures, leurs lézardes, et ces plaies qu'avivent sans cesse les entassements de poussière corrosive. Elles n'offrent point l'aspect délabré de ruines. À force de soins, elles conservent une belle vie de jeunesse et de santé. Un peu plus tassées que les neuves, un peu plus penchées, et voilà tout... Elles rappellent ces jolis vieillards, qui eurent la politesse de se garder de la déchéance, dont le visage paraît plus frais, plus riant, sous lescheveux blanchis, et qui enseignent aux jeunes gens l'indulgence et le sourire. La coquetterie est la grande vertu des vieilles gens.

Délicieuse petite vieille, que Gorinchem!... On pouvait, de l'auto, sans effort, toucher les façades peintes, lavées, vernies. Les rues, où nous glissions entre ces habitations à pignons historiés, étaient lavées aussi, lavées comme les carreaux des intérieurs que peignit Pieter de Hoogh, et dallées, me sembla-t-il, de ces mêmes mosaïques de couleur, dont beaucoup de maisons avaient leurs façades revêtues. Et des étalages de fruits exotiques, des vitrines où se montraient des dentelles, des draps brodés, de lourds bijoux d'argent, paraient les devantures d'un luxe choisi... C'était la première petite ville des Pays-Bas, qui mirât dans ses canaux sa coquetterie, avec placidité...

Nous nous arrêtâmes chez un pâtissier pour y boire du thé, mais surtout pour nous arrêter, pour prendre pied dans la ville.

Les gens allaient et venaient, nous regardaient et regardaient la machine, silencieusement. Faces débonnaires et un peu lourdes, je les avais déjà vues dans ces gravures anciennes qui représentent des amateurs de tulipes. Ils ne savaient pas trop s'ils devaient admirer, mépriser, s'indigner... Après avoir regardé l'auto, ils se regardaient entre eux, et puis ils s'en allaient, sans avoir exprimé le moindre sentiment. Et d'autres les remplaçaient qui se livraient à la même mimique. Il y avait des femmes blondes, aux cheveux tirés; il y en avait de très noires, avec des yeux en amande, et des teints où le jaune de l'Extrême-Orient luttait avec le rose d'Europe... Des pêcheurs rentraient ou sortaient, poussant des petites voitures dont les unes contenaient des paquets de filets bruns, et les autres de grandesmannes remplies de saumons. Un gamin, à la porte, nous offrait des cartes postales: des églises aux tours penchées, des moulins à vent... des canaux, encombrés de barques... Il ne se passait rien que de monotone et de quotidien. La vie coulait, devant nous, comme chaque jour, devant cette boutique, elle coule douce, paisible, avec son petit bruit de sabots sur les dalles de la rue. Et, pourtant, je me sentais parfaitement, enthousiasment heureux. J'avais, en moi, une joie violente de cette douceur, de ce bruit de sabots, de ce silence des visages, de cette jolie fille aux bras nus qui nous servait sans empressement, de ce thé qui était très mauvais, de ces tasses de Chine, qui ne venaient même pas des fabriques de Delft, de cette écoeurante odeur de cacao, qui flottait dans la boutique, de ces maisons en face, petites maisons naïves, comme on en voit, comme on en achète, pour les arbres de Noël, dans les magasins de jouets, à Nuremberg... Il me semblait que c'était le bonheur, et que j'eusse vécu là le reste de ma vie. Impression qui n'était pas nouvelle en moi. Chaque fois que je m'arrête quelque part, n'importe où, et qu'il y a un peu d'eau, des arbres, et, entre les arbres, des toits rouges, un grand ciel sur tout cela, et pas de souvenirs... j'ai peine à m'en arracher.

Il me fallut faire un effort pour me lever et partir...

La découverte de Claude Monet.

Pour la première fois, je considérai, sans y retrouver les anciennes images d'un bonheur devenu si amer, ces canaux où vient se glacer et mourir la vigueur du Rhin.J'admirai délicieusement les petits ponts, enjambant les filets d'eau, où l'élan de leur arche unique de bois se referme par son reflet; petits ponts tout ronds, comme sont ceux du Japon, sur les estampes, et qui, partout, en Hollande, protègent et défendent chaque maison... Et les petites grilles, basses, ouvragées, qui s'ouvrent sur les petits parterres de ces fleurs qui ont un éclat unique, en ce pays mouillé, où la lumière irisée les imprègne, les caresse et les aime. Dans la traversée des villages, parfois, nous apercevions des jardinières, tuyautant aux fenêtres, derrière le transparent qui les vaporise, des collerettes brodées de narcisses, de jacinthes, de tulipes...

Pour la première fois aussi, je redevenais sensible à cet aspect oriental, extrême oriental, qu'ont la plupart des villes et des villages hollandais, sans qu'on sache précisément de quels éléments il est fait.

C'est à la fois l'art du Japon qu'ils évoquent, et l'art primordial de la Chine, mais aussi l'art des Indes, et toute la magie des continents baignés d'eau, et des Iles, que la marine néerlandaise hante depuis des siècles, comme si les navigateurs avaient rapporté de ces contrées qui sont au delà des mers lointaines, avec leurs denrées qui les enrichirent, un émouvant rappel de leurs aspects.

Le développement des influences qui conduisent l'évolution de la pensée dans le temps, n'est si difficile à saisir que parce que l'oscillation des idées, qui est purement intelligible, dévie souvent, du fait d'accidents qui ne sont que mécaniques... J'ai souvent pensé, dans ce voyage, à cette journée féerique où Claude Monet, venu en Hollande, il y a quelque cinquante ans, pour y peindre, trouva, en dépliant un paquet, la première estampe japonaise qu'il lui eût été donné devoir. Son émotion devant cet art merveilleux, où toute vie, tout mouvement, tout modelé tiennent dans un trait—art qu'il ignorait, d'ailleurs, comme tout le monde, à cette époque, mais dont il avait en lui la prescience, en quelque sorte fraternelle—cette émotion-là, vous la devinez.

Son bouleversement, sa joie étaient tels, qu'il ne pouvait exprimer, par des phrases, ce qu'il ressentait; il ne pouvait plus l'exprimer que par des cris.

—Ah!... ah!... Nom de Dieu!... faisait-il... Nom de Dieu!...

Ce juron contenait tout l'infini de son admiration.

Et c'est à Zaandam que ce miracle se passait. Zaandam, avec son canal, ses navires à quai, débarquant des cargaisons de bois de Norvège, sa flottille serrée de barques, aux proues renflées comme des jonques, ses ruelles d'eau, ses cahutes roses, ses ateliers sonores, ses maisons vertes, Zaandam, le plus japonais de tous les décors de Hollande.

Il faudrait ignorer, non seulement les tableaux de Claude Monet, mais ceux des pairs qu'il a parmi ses contemporains et ses cadets, et jusqu'aux noms, alors inconnus, d'Hokousaï, d'Outamaro et d'Hiroshige, pour douter de la fièvre, dans laquelle il courut à la boutique d'où lui venait ce paquet... Vague petite boutique d'épicerie, où les gros doigts d'un gros homme enveloppaient—sans en être paralysés—deux sous de poivre, dix sous de café, dans de glorieuses images rapportées de l'Extrême-Orient, au fond de quelque cale de navire, avec des épices!... Bien qu'il ne fût pas riche, en ce temps-là, Monet était bien résolu à acheter tout ce que l'épicerie contenait de ces chefs-d'œuvre... Il en vit une pile, sur le comptoir. Son cœur bondit... Et puis, il vit l'épicier qui servait une vieillefemme, détacher une feuille de la pile... Il se précipita:

—Non... non... cria-t-il... je vous achète ça... je vous achète tout ça... tout ça...

L'épicier était brave homme. Il crut avoir à faire à un original... Et puis, ces papiers coloriés ne lui coûtaient rien: il les avait par-dessus le marché... Comme on donne à un enfant qui pleure, pour l'apaiser, une image, il donna la pile à Monet en riant, et se moquant un peu:

—Prenez... prenez... dit-il... Ah! vous pouvez bien les prendre... Ça ne vaut rien... Ça n'est pas solide... J'aime mieux ce papier-là, moi...

Se tournant vers la cliente:

—Et vous? Ça ne vous fait rien, non plus, hein?

—Moi?... Ah! Dieu de Dieu!...

Il prit une feuille de papier jaune, avec quoi il enveloppa le morceau de fromage qu'avait acheté la vieille femme.

Rentré chez lui, fou de joie, Monet étala «ses images». Parmi les plus belles, les plus rares épreuves, qu'il ne savait pas être d'Hokousaï, d'Outamaro, des femmes, à leur toilette, des femmes au bain, des mers, des oiseaux, des arbres fleuris, il en vit une qui représentait un troupeau de biches, et qui lui paraissait être une des plus étonnantes merveilles de cet art étonnant. Il sut, plus tard, qu'elle était de Korin...

Ce fut le commencement d'une collection célèbre, mais surtout d'une telle évolution de la peinture française, à la fin du XXXesiècle, que l'anecdote garde, en plus de sa saveur propre, une véritable valeur historique. Ceux qui voudront étudier sérieusement cet important mouvement de l'art, qu'on appela du nom d'impressionnisme, ne peuvent la négliger...

Aujourd'hui qu'on célèbre tant d'anniversaires, inutileset ridicules, ne pourrait-on célébrer avec une pompe particulière l'anniversaire de cette journée émouvante et féconde, où un grand artiste français se rencontra, pour la première fois, à Zaandam, avec une petite estampe japonaise?...

Le port, patrie du peintre.

Je crois bien que, nulle part ailleurs, l'émotion de Claude Monet n'eût été plus forte. C'est que l'art extrême-oriental, on le voit apparaître, partout, en Hollande, et sortir, on dirait, de l'eau. Il est vrai que dans les ports d'Occident—et toute la Hollande n'est qu'un grand port—les bateaux rapportent avec eux des parcelles, des éclats de l'Orient, et de ses créations qui sont obligées de lutter, de subtilité comme de splendeur, avec la lumière même.

Venise, vêtue de drap noir, regorgeait de ces richesses transmarines, et son climat n'eût peut-être pas suffi, seul, à produire, pour l'enchantement du monde, les yeux de Titien.

Le hasard uniquement fit que Rubens n'ouvrit pas les siens à Anvers, où commerçait, avec l'Europe, de toutes les marchandises d'outre-mer, la plus grande flotte marchande du monde. Ses parents l'y ramenèrent de bonne heure, et il y a passé la partie de sa vie peut-être la plus féconde. De sorte qu'il tira des quais fameux de l'Escaut, outre l'arrangement des lignes et l'ampleur ornementale de ses compositions, une part au moins de la magnificence, dont il distribua, entre les souverains et les belles femmes de son temps, les éblouissantes effigies.

Même Marseille, «Porte de l'Orient», écrit Puvis de Chavannes, Marseille, où naquit Monticelli, valut à ce peintre l'étrange grouillement de sa palette, où les fruits rouges, les soies orientales, les coquillages nacrés,—s'écrasent parmi les eaux bleues et parmi ces noirs puissants, dorés, qui font frissonner les bassins, pleins de navires...

Est-il possible aussi que personne ait pu se défendre de croire qu'il abordait au Japon, de ceux qui, au crépuscule du matin, sont entrés dans le fjord de Kristiania?

Je suis convaincu qu'un grand port, quel qu'il soit, où qu'il soit, est, par excellence, un lieu d'élection pour la naissance, la formation, l'éducation d'une âme d'artiste. Un artiste qui est né dans un port, qui y a vécu son enfance et sa première jeunesse, parmi la variété, l'imprévu, l'enseignement sans cesse renouvelé de ses spectacles, est, forcément, en avance, sur celui qui naquit, au fond des terres, dans un village de silence et de sommeil, ou dans l'étouffante obscurité d'un faubourg de la ville. Son imagination, surexcitée par tout ce qui passe et se passe autour de lui, s'éveille plus tôt. Son cerveau travaille davantage et plus vite, et sans trop de luttes... Il s'habitue à voir et, voyant, à comprendre. Sa pensée qui n'est pas bornée par un mur, «le mur de la maison Meyer», ou par un coteau, est libre de vagabonder, à travers l'espace, comme ces jolies mouettes qui hantent le vaste ciel, et qui n'ont d'autre limite à leurs désirs, que la fatigue de leurs ailes... Il englobe, dans un regard, plus de choses d'ici et de là-bas, plus de visages d'ici et de là-bas, plus devie universelle. À son insu, et comme mécaniquement, le mouvement des barques sur la mer, de la mer contre les jetées, le rythme de la houle, l'entrée des navires dans les bassins, l'oscillation des mâts pressés que relie la courbe molle des cordages, les voiles qui fuient, qui dansent, qui volent, les volutes des fumées, toutes les silhouettes des quais grouillants, lui enseignent, mieux qu'un professeur, l'élégance, la souplesse, la diversité infinie de la forme. Sans le savoir, il emmagasine des sensations multiples qui ne s'effaceront plus, qu'il retrouvera, plus tard, et dont il fera vivre un visage, un torse de femme, l'ondulation d'une jupe, la flexion d'une hanche, le balancement d'une branche... Car il y a de tout cela dans un port... Il y a de tout et il y a tout, dans un port.

Et, une fois de plus, ma rêverie aboutit à Rembrandt.

Rembrandt n'est pas né dans un grand port, c'est vrai... Mais son nom est inséparable de celui d'Amsterdam, où il vécut tant d'années, et y trouva l'emploi de ses dons, en leur toute-puissance... Amsterdam, dont les habitants sont vêtus de noir, comme ceux de Venise, avec le même orgueil et un goût pareil des accents éclatants et des ornements lourds. Dans l'une et l'autre ville, le soleil fait la même féerie avec le ciel et avec l'eau qui divise les maisons, jusqu'à ce que l'humidité se condense en brouillard, pour lui dérober la cité aquatique et la restituer à l'obscurité, sur qui le triomphe de l'astre n'aura que plus de splendeur. Je ne voudrais pas penser que Rembrandt eût pu naître en quelque petite ville endormie dans les terres, sansjamais voir le soleil dorer des quais, dorer les eaux noires des bassins, dorer l'atmosphère profonde, «l'obscure clarté» qui grouille entre les coques des navires... Peut-être que ce qu'il eût tiré de lui-même eût suffi pour émerveiller les humains. Mais je m'exalte à découvrir, dans son œuvre, la conception, non seulement des images, mais des couleurs les plus somptueuses, issues de la rencontre de son génie, avec le luxe d'un grand port, infini jusque dans la variété de ses misères, à Amsterdam, surtout, le plus oriental des ports d'Occident, Amsterdam et sa sombre population juive.

Fermant les yeux à l'ardeur insoutenable du couchant, vers où nous courions, je songeais à la fin douloureuse du héros, de ce Rembrandt des dernières années, enchaîné par la misère, en proie au malheur, expiant, lui aussi, peut-être, le crime d'avoir osé dérober au ciel, pour nous, le feu divin de sa lumière...

La Digue.

Depuis Gorinchem, c'est presque, jusqu'à Dordrecht, une succession de villages délicieux, dont je ne sais pas les noms, mais dont la traversée dure, peut-être, trois fois plus que celle de Paris. Du haut de la digue surélevée, étroite, nos regards penchent dans l'intérieur des maisons en contre-bas. Devant tous les seuils, lavés, polis, les paires de sabots sont rangées, sabots légers de saule. Avant d'entrer, les habitants ne manquent jamais de se déchausser, et ce sont des pas feutrés qui glissent, comme pour ne laisser après eux aucune trace,même de son, sur les parquets et les dalles qu'on voit briller, au passage... Un rideau radieux, un cuivre, des assiettes fleuries, des étains pansus, un bonnet qui étincelle animent ces réduits presque tous pareils... Armées de longs bâtons que termine un gros bouchon de linge mouillé, des femmes lavent les façades, avec acharnement; d'autres astiquent les portes, soigneusement vernies, et frottent les cuivres qui les ornent. Les cuisines, en forme de guérites, sont séparées de la maison, afin qu'aucune besogne malpropre ne puisse la souiller... Et cela fait songer, je ne sais pourquoi, à de la dentelle, rehaussée, mais à peine, de fils de métal... Ce qui est charmant, c'est que, derrière chaque maison, comme nous avons chez nous une écurie et une remise, ils ont une sorte de petit port, qui a dérivé l'eau du polder, avec deux ou trois bachots à l'amarre, qui leur servent pour la coupe des osiers et des joncs, et pour les voyages, par les mille petites routes liquides, à travers la plaine verte...

Je me rappelle, au détour d'une ruelle où commençait un jardin, fleuri de fritillaires, avoir vu s'accroupir une paysanne à la peau fraîche, et son geste qui retroussait du linge blanc. Je l'avais vue déjà, cette même paysanne, dans un tableau...

Tous les aspects du pays et du peuple hollandais, ses maisons comme ses costumes, ses cabarets comme ses moulins, qui pompent et disciplinent l'eau innombrable du polder, ont, même pour ceux qui les ignorent, le charme du déjà vu. D'eux tout nous est familier, grâce à leurs peintres qui les ont présentés, avec amour, à tout l'univers...

Les petites gens et les paysans de Russie devront à Dostoyevski et à Tolstoi, une notoriété pareille. Il se peut que Camille Pissarro, et que Cézanne, qui nechercha jamais, pourtant, le détail de mœurs, l'anecdote qui passe, vaillent aux villages, aux visages, aux coteaux, aux belles ondulations de la campagne française, une popularité qui ne sera pas moins universelle que la gloire de leurs peintres. Ainsi, grâce à Watteau et à Renoir, les femmes, telles qu'ils les ont vues dans les rues de Paris, ou assises sur les gazons de ses jardins, sous l'ombre ensoleillée de ses parcs, dureront, moins fragiles, plus vivantes que les Tanagréennes, aussi immortelles que les cavaliers des frises grecques...

Le soleil échancrait déjà l'horizon, quand nous nous trouvâmes, tout à coup, devant Dordrecht qui, au sortir de tant de villages minuscules, nous parut immense. Sa majesté, elle la devait surtout à l'heure, qui amplifie les formes, en les confondant dans une masse bleue... La Meuse—ou plutôt—la Merwede était encombrée, comme la rue d'une grande ville, avant le dîner. Le bac ne traversait pas... Il nous fallut attendre une heure, pendant laquelle nous vîmes les navires perdre peu à peu l'éclat de leurs couleurs, jusqu'à devenir tout à fait noirs, et tendre, sur le ciel, où le jour très lentement se mourait, l'envergure de leurs énormes ailes ténébreuses... Les coques des chalands émergeaient de l'eau, à qui elles semblaient peser. Des remorqueurs, qui sifflaient interminablement, entraînaient des trains entiers dans leur sillage... À force de s'allumer de toute part, la ville devint un brasier dont les flammes atteignaient la hauteur des maisons... Le vent qui venait de se lever, commença de souffler, comme pour attiser le feu et préparer la forge qu'il fallait au travail d'on ne savait quel surhumain forgeron...

Soir à Dordrecht.

Une fois ou deux, en route, parmi tant de souvenirs, ceux qui m'attendrissaient, ceux aussi qui m'irritaient à force d'amertume, une fois ou deux, m'était revenue en mémoire la dimension extraordinaire des soles où avaient mordu les dents de notre appétit, à Dordt... Comme elle riait, notre jeunesse!...

C'était sur la terrasse d'un hôtel, au bord des eaux, où le soleil jouait, où les navires viraient comme des animaux familiers, où tout l'appareil d'un commerce actif et sonore ne semblait en travail que des préparatifs d'une fête... la nôtre, sans doute.

Gerinchem, le prodige de cette ville en flammes, au soleil couchant, et qui s'était éteinte presque tragiquement, m'avaient fait tout oublier, mais, jusque-là je n'avais été impatient que de retrouver les traces de mon bonheur d'autrefois...

Entre mille images qui fuyaient, j'avais peine à en retenir quelques-unes qui se laissassent préciser... Je sens sur mon épaule le poids et la tiédeur d'une tête, dont l'effort du vent happe les cheveux et leur parfum, mais m'en laisse ma part... Je souris à l'hésitation de deux pieds nus, auxquels il faut une serviette pour oser se poser sur le tapis sordide des chambres d'hôtel. Quelle vertu donnent à la valse deFaust, tout simplement, un clair de lune sur le fleuve et mon cœur content? Aucun cri de Tristan, aucune plainte de Mélisande ne m'ont causé plus d'émotion que ces trois pauvres violons, où bêlait, si lamentablement, la musiquede Monsieur Gounod... Je ris d'un mensonge inventé pour que je tourne la tête et ne voie pas un rouleau de faux cheveux qu'on détache, et d'un de ces ordres, si durs, de la pudeur, qui vous priveraient, si on obéissait, du spectacle intime le plus doux, gestes secrets et charmants, dont toutes vos veines battent et qu'on n'oserait nommer... Je vois les gares où l'on s'embarque, les gares aussi où l'on revient, et ces quais, enfin, où l'on regrette même le terrible mouchoir qu'aucune main, fût-elle perfide, n'agite plus... Je retiens, une seconde, l'éclat de deux genoux polis et la courbe tendue d'un sein... une épaule ronde parfumée chaleureusement, le duvet de sa cheville... J'attends des larmes qui vont couler sur un visage tout pâle et silencieux de bonheur... Me reviennent en tête, et y précipitent à flots mon sang, des furies de caresses, après quoi, l'on se croyait de force, même qu'on chancelât, à défier l'univers, à en triompher avec tous ses héros et ses monstres, pêle-mêle... Je songe aussi à des riens dont on riait aux larmes, à des moins que rien qui déchaînaient des tempêtes... et à ces après-midi de fatigue, où on se laissait aller à l'ennui, qu'elle définissait: «l'indifférence à ma vie, comme à ma mort».

Mais, malgré mon désir de mélancolie, je sens que tout cela est loin, bien loin, que tout ce passé se fane et s'efface... Au fond de moi-même, je m'aperçois que, de tous ces souvenirs, qu'une hypocrite et sotte manie de littérature voudrait amplifier en douleurs, il m'en reste un de vraiment vivent, et tout proche, et si vulgaire: la fermeté savoureuse de vos chairs, soles magnifiques, qu'on mangeait si gaiement, à la terrasse de cet hôtel, au bord de l'eau.

C'était, c'est encore l'hôtel Bellevue, un peu plus vieux, un peu plus tassé, lui aussi... Je reconnus le mêmetapis, sur les marches si raides de l'escalier; aux fenêtres, les mêmes rideaux; dans la salle à manger, qui sert, en même temps, d'office, de caisse, de salon, et de restaurant, les mêmes meubles... Suivi de l'hôtelier qui nous retenait—le même hôtelier aussi, je crois bien—je courus jusqu'à la terrasse... La nuit était complète, sans la fissure d'une lumière, et les eaux silencieuses... De toutes petites vagues venaient clapoter, chuchoter au bord... C'est à peine si je parvins à distinguer des feux qui se mouvaient dans le lointain... De gros nuages cachaient la lune, et faisaient le fleuve tout noir, confondu avec le noir de la terre... Pas le moindre violon... Aucune valse, même deFaust, pour m'attendrir... Tout était donc bien mort!...

Revenu dans la salle à manger, j'étonnai le maître d'hôtel, en criant d'une voix forte:

—Des soles... des soles, comme autrefois!...

Il n'y avait même plus de soles...

Mes compagnons, dont j'avais excité l'appétit par des descriptions enthousiastes, insistèrent vainement près du patron...

Il n'y avait plus de soles... il n'y avait plus rien...

Force fut de se contenter de saumon fumé et de sardines de conserves...

Mais quelles sardines!... Elles nous parurent extraordinairement exquises... Pimentées, condimentées, nous n'en avions jamais mangé de pareilles. Les soles furent oubliées... L'un de nous s'extasia:

—Il n'y a que la Hollande pour préparer de tels poissons... Vive la Hollande!

Et, appelant le maître d'hôtel:

—Où fabrique-t-on, ces admirables, ces merveilleuses, ces uniques sardines?... demanda-t-il... J'en veux commander des caisses, des wagons, des bateaux!Je veux épater la France, et la faire rougir de son ignorance sardinière... À Rotterdam?... à Maestricht? À La Haye?... À Batavia?... Où?... Où?

Le maître d'hôtel redressa sa taille, et, avec dignité:

—Nous les faisons venir de Bordeaux... dit-il...

Comme nous finissions de dîner, une société d'Anglais vint prendre le thé, dans une encoignure dont notre table était voisine. Les hommes en smoking, les femmes décolletées... En face de nous, une toute jeune lady, blonde, se levait, allait, venait, et même quand elle était assise, cinq minutes, ne tenait plus en place. Ses doigts jouaient avec son éventail, avec une cigarette à bout d'or, avec ses bagues, avec ses cheveux. Un collier sursautait à son cou, et je découvris que ses pieds, sous le fauteuil, ne s'arrêtaient pas de déchausser, pour les rechausser, des pantoufles argentées où s'impatientait la soie de ses bas blancs... À des mots qui faisaient rire plus haut les hommes, et baisser les joues de ses amies, ce n'est pas assez dire que la petite agitée rougissait; un flot de sang la parcourait toute, une vague rouge se levait à l'épaule, couvrait tout ce qu'on voyait de sa peau, pour s'en venir mourir à la racine de ses cheveux plus blonds... Mon regard rencontra, tout à coup, dans le sien, l'angoisse de ne pas retrouver, au bout de l'orteil désespéré, la pantoufle qui avait fait trop loin la culbute. La dame rougit plus fort, et son sang parut si bien en mouvement, que je me figurai plus rose, presque rouge, son bas blanc, où le pied se crispait, jusqu'à ce qu'ildisparût dans la pantoufle d'argent, enfin reconquise...

Cette nuit-là, je dormis, d'un sommeil profond, sans rêves...

Dordrecht.

Ce fut, le lendemain matin, la musique au timbre monotone de la pluie sur les vitres, qui nous réveilla.

Le joli Dordt s'était évanoui et je contemplai, en bâillant, une ville ennuyeuse et crottée, où je me rappelai—pourquoi éclatai-je de rire subitement?—qu'Ary Scheffer était né...

Quand on va, par ses rues, cuirassé de caoutchouc contre la pluie, elle ne paraît pourtant ni sans charme, ni sans caractère, cette ville trempée d'eau, les pieds dans ses canaux, et toute traversée, tout environnée de routes fluviales... On y distingue, mais amorties, des traditions magnifiques d'autrefois... Dans des maisons à pignons qui abritaient beaucoup d'activité, et où le luxe avait tant de morgue, il semble que ne vive plus personne... Dans ses églises, avant que la foi catholique ait eu le temps de les achever, c'est la Réforme qui s'est installée... Sa simplicité sévère, hargneuse, atteste plus d'orgueil que les pompes des rites orientaux qu'elle en a chassés. Mais sa superbe ne dédaigne pas un peu de confort. Sur les dalles où la piété païenne s'agenouillait devant les Images, on a rangé des sièges en quantité où la raison puisse s'installer comme il faut, afin de s'examiner librement. Mais rien ne meurt que peu à peu. La Groote-kerkeest une cathédrale d'autrefois... Seulement, elle est tout à fait nue... Les stalles sont, pourtant, toujours là que les gouges des artisans ingénieux du seizième siècle ont fouillées dévotement. La grille de cuivre qui enveloppe le chœur, la rampe qui grimpe à la chaire, semblent encore faites de rayons divins, voire de rayons de soleil, mais de rayons qui auraient fleuri.

Ces cuivres et ces arabesques m'en évoquent d'autres; des rampes, des balustres, des lustres, des volutes et tous ces enroulements, et tous ces déroulements qui courent, à présent, dans le monde entier, sous le nom demodern-style, nom anglais d'une manie où les Belges ne sont parvenus qu'en partant de ces cuivres hollandais, en les torturant et les déformant affreusement...

Mais où sont, dans les bars et les hôtels palaces, aux devantures des parfumeries, des charcuteries, des crémeries et des confiseries, dans les demeures des financiers allemands, des poètes viennois, des esthètes des Flandres et des cocottes de Lyon, cuivres rouges et cuivres d'or, où sont la bonhomie souriante, la courbe harmonieuse, l'honnêteté solide et réjouie des charmants cuivres hollandais?

Et me revoici dans la rue où la pluie a balayé les derniers passants. Des groupes de ménagères, de servantes se sont réfugiés sous le marché. En mantes noires, en coiffes désamidonnées, hottues, bossues et caquetantes, elles se pressent l'une contre l'autre, comme des poules sous l'auvent de la basse-cour mouillée. Toutes les maisons, où s'avivent les plaies anciennes, pleurent; tous les ponts, aux arches de guingois, qui s'étagent dans la perspective, pleurent aussi; tout pleure. L'eau des canaux, sous les gouttes de l'averse qui s'acharne, semble dégager des bulles degaz, comme d'une mare putride. Derrière les grilles des jardinets, les fleurs humiliées, fripées, penchent des airs moroses, et à travers les vitres qui ruissellent et se brouillent on voit, çà et là, remuer, comme dans une brume épaisse, de vagues formes d'êtres humains... On dirait des ombres, des fantômes du passé.

Heureusement, tout n'est pas du passé, tout n'est pas mort à Dordrecht, et c'est avec une joie «bien moderne» que j'ai vu vivre les machines et se tordre la vapeur sous la pluie. Une activité qui ne bavarde point, comme les commères du marché, mais besogne, anime étrangement les quartiers neufs et les quais. Sans en avoir l'air, Dordrecht commerce de tout, avec toute la terre. C'est, au carrefour de ses fleuves, une des plus importantes gares d'eau de l'Allemagne. Ce que les artères des canaux et des rivières ne charrient pas jusqu'à son port, elle le fabrique, le malaxe, le forge, l'ajuste elle-même: poissons fumés et salés, cacaos et tabacs, charbons de Belgique, d'Allemagne et d'Angleterre, outils qui seront maniés partout, machines à construire des machines, vaisseaux qui feront—combien de fois?—le tour du monde. Et tout cela se prépare, se camionne, vogue, débarque et s'embarque, parmi les coups de sifflet et les coups de marteau, le vacarme des tôles, le grincement des poulies, et les hurlements qui n'en finissent pas des sirènes.

On dirait que toute cette eau, dans laquelle elle baigne, la ville vivante la dilate en vapeur, et, quand elle en a utilisé la force expansive et laborieuse, qu'elle la laisse retomber en pluie, sans s'arrêter de travailler, sur la ville morte.

Le musée des Boërs.

Nous n'avons vu à Dordrecht qu'un musée, mais qui m'a assez remué, pour m'empêcher d'entrer dans aucun autre: le musée des Boërs.

Ceux-là aussi, au moins autant que le maître de la Mort de Marie, Pourbus ou les Breughel, Jean Steen ou van Ostade, Cuyp ou van Goyen, sont bien de Hollande et de l'École hollandaise. Malgré le temps, le climat, le sol, l'adaptation aux habitudes nouvelles, ils ont gardé le même visage dur et tranquille, la même stature robuste de leurs frères métropolitains, avec quelque chose en plus de l'allure souple et déliée des cow-boys. Leur œuvre, bien que très différente, est une expression au moins aussi significative de la physionomie d'un peuple.

Cette poignée de familles hollandaises emporta jusqu'au bout de l'Afrique toutes les vertus qui ont fait la fortune de leurs compatriotes néerlandais, plus exactement, qui les ont fait riches: le sang-froid, la ténacité, la hardiesse. Mais, puritains, les Boërs ne les employèrent qu'à vivre dignement, rudement, pauvrement. Ils ne mélangèrent pas, ou à peine, leur sang au sang des autres races, et ils se tinrent à l'écart des coureurs de fortune, des chercheurs d'aventures, qu'attirent toujours les pays qui recèlent de l'inconnu. Au Cap, ils trouvèrent un désert, où ils purent prêcher, défricher à leur aise, et qui eût sans doute tenté les solitaires d'un Port-Royal. Le fait est que des protestants français, victimes de la révocation de cet Édit fameux, qui est un geste, déjà, de la haine des tyranspour les idéologues, vinrent participer à leur vie agricole, à la même austérité religieuse. On voudrait croire que ces pasteurs vertueux n'ignoraient pas, du moins n'ignorèrent pas toujours qu'ils méditaient, labouraient sur des trésors, mais qu'ils les méprisèrent.

Les méprisèrent-ils? Ou bien ne surent-ils pas les exploiter?

Si l'histoire qu'on m'a contée est vraie, ce sont les banques de Hollande qui, trop timides cette fois, ou pas assez confiantes dans le succès, auraient cédé auxbrookersetpromotorsanglais les dossiers de ces mines, pour la conquête de quoi, l'impérialisme financier de la plus grande Bretagne devait, quelques années plus tard, massacrer leurs nationaux...

Pauvres Boërs! C'est à peine si quelques spéculateurs malchanceux déplorent aujourd'hui leur dépossession et leur défaite... À vrai dire, on n'en parle plus... Ils sont complètement oubliés, oubliés comme un mauvais mélodrame qui n'a pas réussi. De cette épopée grandiose qui fit courir, par le monde, un long frisson d'enthousiasme, il ne reste plus que ce petit musée... C'est déjà quelque chose... Mais personne n'y vient. J'ai eu beaucoup de peine à en trouver le gardien. Il était, dans une cour, un tablier de jardinier autour des reins, et, sur la tête, un bonnet de peau de lapin, en train de relever des oignons de jacinthes. Il m'a considéré avec surprise, et même avec un peu d'effroi, comme un phénomène surnaturel...

—Vous comprenez... me dit-il, s'excusant de son accueil... voilà plus de trois mois que je n'ai vu, ici, un visage humain... L'été... de loin en loin... un Anglais... et c'est tout... Et c'est toujours un Anglais qui s'est trompé... Il me demande où sont les Rembrandt? Oui, monsieur, les Rembrandt... Ici!

D'un air navré, il me montre uns table de bois noirci, sur laquelle, parmi de la poussière, s'empilent des cartes postales et des catalogues illustrés qu'on ne vend jamais...

—Mon Dieu, oui!... Voilà!... C'est comme ça...

Ensuite, avec amertume, il me raconte, qu'au moment de l'ouverture du musée, on lui avait donné, pour attirer les visiteurs par une mise en scène bien couleur locale, un vaste chapeau boër, une sorte de veste khaki, et des guêtres de cuir... Au moins, ç'avait de l'allure..

—Et j'avais une cartouchière sur la poitrine... Maintenant, soupire-t-il... je n'ai même pas, comme tous mes collègues, une casquette galonnée...

Il se tait, et puis reprend:

—Il y a, tout près d'ici, sur une place... une espèce de baraque, où l'on exhibe des nègres qui avalent des sabres et qui mangent de la bourre de mouton... Eh bien, elle ne désemplit pas...

J'ai retenu le geste qui accompagna cette plainte, un geste qui en disait beaucoup plus long, sur la frivolité des foules et l'ingratitude de l'histoire, que tout un discours.

Il dit encore:

—Le président Krüger est passé, un jour, par Dordrecht... Eh bien, monsieur, il n'est même pas venu au musée. Le président Krüger!... Parfaitement!... Ah! ah! ah!

Dans cette solitude, où nos pas sonnaient lugubrement, où le jour crasseux enveloppait les objets comme d'un voile funèbre, j'avais le cœur serré. Et je me disais:

—Pourtant la résistance acharnée de ces rudes fermiers, qui prétendaient ne tirer de la terre que le seul or du blé et n'y enfoncer que le soc de la charrue, valaitbien au gardien de ces glorieux souvenirs une casquette ornée de quelques galons et méritait mieux que l'indifférence générale... Elle ne semble pas seulement digne d'admiration, parce que, soldats, ils défendirent intrépidement leur liberté, elle me paraît d'un héroïsme presque surhumain, parce que, surtout apôtres, ils se dévouèrent à préserver l'humanité de cet alcoolisme, pire que l'autre, que propage l'abus de l'or... Ils gardèrent l'or enfoui au profond du sol, comme on enfouit profondément des charognes, afin de ne pas infecter l'air qu'on respire, et ne pas empoisonner les hommes par des contagions mortelles... Ils recélèrent l'or, non pour en jouir à la façon des avares, mais pour en détruire, en les étouffant, les germes de folie et de mort... Recel—pour peu qu'il fût conscient—absurde, sans doute, mais sublime!

Voilà jusqu'où s'en allait mon imagination, à considérer les cartes, les plans, les trophées, les portraits des anciens en longues redingotes presbytériennes, les attelages de boeufs, les fermes, les bibles, les physionomies rigides, et tout ce qui évoque la grandeur épique de ces armées en vestons, de ces milices paysannes, victorieuses des armées en uniformes, laborieusement organisées pour le désastre...

Mais le premier moment donné au sentimentalisme, au culte ancestral des héros, je me pris à réfléchir...

Entre tous les enseignements que suggère l'histoire des Boërs, le plus raisonnable, le plus utile, ne peut-on le tirer de la déraison, de l'inutilité de leur résistance?... Au Cap, aucune milice, même d'anges à trompettes et de saints miraculeux, n'eût réussi à détourner l'avarice, la cupidité, la frénésie des humains, de ces territoires de crime et de folie où de l'or se cache... Il leur faut leur poison, qui les fait vivre jusqu'à ce' qu'il les tue.Combien de millions et de millions s'entre-massacreront toujours, pour posséder l'or, en déposséder les autres, et s'en griser, jusqu'à l'hébétement de la folie et la fureur du crime! Combien de pauvres et gentils rêveurs mourront à la peine, qu'on traitera de bandits, parce qu'ils auront voulu guérir l'inguérissable humanité de son plus cher délire!... Aucune politique, aucune loi, même aucun livre n'a le pouvoir de transformer d'un coup les hommes. Même aucun martyr—si douloureux soit-il—n'est fécond. Et quand il se hausse jusqu'à devenir un grand exemple qui dure à travers les siècles, alors c'est bien pis, il devient criminel... Il a fallu le terrible juif Paul, pour brandir et dresser sur le monde la croix sanglante du doux juif Jésus, et les seuls vrais morceaux que fidèles et juifs aient recueilli de cet emblème d'amour, ce furent les potences et les bûchers: «Race maudite, s'écrie Schopenhauer, elle a empêtré l'humanité d'un Dieu!»

Si jamais nous nous délivrons de l'or et des maux qu'il engendre; si un jour nous renonçons à l'or—et j'entends la richesse individuelle,—ce ne sera pas par dégoût du pouvoir qu'a l'or de changer les hommes en bêtes (alchimie qu'exprime déjà la fable de Circé), ce ne sera pas par sagesse, par vertu, par dignité, ce sera par force. On peut concevoir que, dans l'évolution économique des temps, ce métal perde sa valeur d'échange, représentative de nos passions, de nos ambitions, de nos intérêts, de nos énergies, de nos paresses, et que nous trouvions, enfin, le moyen de vivre autrement—un moyen plus rationnel, moins compliqué, comme celui de puiser à même, pour nos besoins et pour nos joies, dans les inépuisables réserves du trésor commun... Hélas! ce ne sera pas demain...

Et voici qu'un portrait du bonhomme Krüger, quin'est pas venu au musée de Dordrecht, et que la petite reine de Hollande, qui sait ce que c'est que de souffrir, a reçu comme un grand-papa malheureux, voici que ce portrait me fait songer de nouveau, avec sa face placide et rusée, et son collier de barbe de bon semeur de tulipes, que ce sont des Hollandais, peuple de thésauriseurs, de spéculateurs, peuple de bons vivants aussi, qui ont produit ces ascètes et ces contempteurs de l'or, là-bas, au bout de cette Afrique qui regorge d'or et do diamants...


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