On peut compter que sur cent couples de chauves-souris (observés dans le Lot-et-Garonne et dans les Landes), vingt environ ne vivent pas en communauté durant le sommeil d’hiver. En ce cas, le petit garçon, la petite fille ou les exceptionnels jumeaux partagent le grand repos obscur et famélique de leurs parents immédiats.
Ces cas d’hibernation par famille et non pas en communauté ne sauraient rien signifier à mes yeux que des possibilités d’aristocratie pour la race des homuncules volants : certains possèdent un gîte dont la tiédeur ou la bonne exposition les invite à supposer qu’ils n’ont pas besoin, pour se réchauffer aux jours froids, d’intrus ni de déplaisants contacts ; ils ne sont pas désespérés à l’idée de pouvoir mourir en dormant ; ils font confiance au présent et à l’avenir ; ils sont entre eux, à trois ou quatre seulement, du même sang ; néanmoins, ils se font confiance réciproque et se suffisent, plus ou moins chanceusement, à eux-mêmes.
Je m’empresse d’ajouter que, dès les premiers tiédissements des souffles aériens, l’enfant ou les enfants, si le père et la mère vivent toujours, sont expulsés du berceau natal, et énergiquement conviés, des dents et des griffes, à aller tenter ailleurs la vie des gentilshommes de fortune ou des belles aventurières.
Je n’ai pu encore, et ne pourrai sans doute plus jamais observer en personne ce qui se passe dans ces fiefs comme inaliénables, quand l’époux ou l’épouse meurt durant l’hiver. J’ai néanmoins tout lieu de présumer que la veuve chasse sa fille et garde son fils, au moins quelques jours, pour le gâter de son mieux et perfectionner son éducation en toutes choses ; que le père met sans façon son fils à la porte, mais retient sa fille comme une épouse qui lui est due.
Nous voici très près, une fois de plus, de l’humanité, d’une humanité seigneuriale et pastorale, biblique ou primitive, mais qui, somme toute, ne date pas de plus de cinq mille ans dans l’histoire des peuples dits civilisés, et qui appartient à l’histoire contemporaine de diverses races sauvages, d’ailleurs déclinantes.
Celles des chauves-souris qui passent l’hiver en société choisissent des gîtes abrités, obscurs et aussi souterrains que possible ; les caves et les grottes ont leur préférence, surtout si les caves sont celles d’habitations abandonnées et si les grottes sont à bonne distance des lieux fréquentés par les hommes.
Il faut remarquer l’appréhension que ces bêtes ont de notre voisinage, quand s’approche le temps de la longue torpeur, elles qui se soucient tellement peu de nous et volent si près de nos têtes dans la saison d’activité et de chasse. Cela m’a surpris assez longtemps, car bon nombre de nos carnassiers champêtres, renards, bêtes puantes et autres éternels affamés de moindre importance savent très bien s’introduire dans les souterrains et les cavernes pour s’y régaler de chauves-souris endormies ; mais j’ai réfléchi par la suite que, si la présence ou le voisinage humain éloigne ces carnassiers, il en attire d’autres, notamment les chats qui, gavés dans les villes par leurs amis ou leurs amateurs, sont presque toujours, aux champs, de très pauvres diables, condamnés par leurs maîtres rustiques à gagner leur vie, c’est-à-dire à payer leur place auprès de l’âtre et l’offre de quelques os par des massacres notoires de rats ou de souris ; et l’on conçoit que le minet prenne peu garde à ce que la souris soit volante ou non, lorsque la faim le tenaille.
J’en ai connu un, des plus misérables de sa caste, qui, ayant découvert dans un recoin de carrière abandonnée une compagnie de vingt-cinq ou trente chauves-souris endormies, vécut quelque temps de manière fortunée et fit preuve d’une rare prévoyance en allant en croquer une ou deux, mais non davantage, chaque jour… En somme, à hiberner près de nous, la chauve-souris n’aurait pas seulement à craindre des risques égaux à ceux qu’elle court dans les solitudes, mais bien pires, puisque nous serions là, nous qui tuons les bêtes les plus innocentes et les moins comestibles sans raison, pour le plaisir, par sottise.
J’ai marqué la préférence des chauves-souris pour des repaires souterrains : c’est que les variations de température y sont moindres et que, d’autre part, l’humidité ne paraît guère les intimider ni leur nuire.
De ces repaires, il en est, au reste, de fort ingénieux ou imprévus, mais dont l’examen n’infirme en rien les goûts et les besoins que j’ai signalés jusqu’ici. Durant les quatre années qui précédèrent la guerre, il n’y eut pas d’hiver que je n’allasse passer quelques semaines dans la forêt landaise ; et, lors de ces séjours, j’étais prié par un de mes amis d’aérer sa demeure sylvestre, où il ne venait jamais en pareille saison.
Ce dernier détail n’avait pas dû échapper à la perspicacité des chauves-souris du voisinage ; car, un volet du premier étage se trouvant endommagé dans un coin et présentant là une ouverture, bon nombre d’elles s’étaient empressées de s’installer pour les mauvais jours entre les vitres et les contrevents ; mon ami n’arrivait jamais avant le commencement de juillet, regagnait régulièrement Paris dans la dernière semaine de septembre, et la chambre en question avait une autre fenêtre, ce qui me permettait d’y faire entrer l’air et le soleil sans déranger les dormeuses. Ainsi, désirant tout ensemble tenir ma promesse et contenter ma curiosité, je n’avais pas à sacrifier l’un de ces louables sentiments à l’autre : et, durant quatre hivers, je retrouvai mes bêtes en leur heureux asile, un peu plus nombreuses chaque fois : l’endroit était bon. La population de ce paisible et silencieux hameau monta entre 1910-1911 et 1913-1914, de vingt-cinq petites âmes à trente-six.
Quel merveilleux poste d’observation le hasard m’avait procuré là !
Depuis lors, à un poste d’un autre genre, mon ami a été pulvérisé par un obus, au point qu’on a seulement recueilli de lui, m’a-t-on raconté, d’informes débris de chair sanglante, — et sa tête intacte, qui semblait sourire. Si les yeux qui se rouvrent au delà de la vie s’intéressent encore à de pauvres choses, aux pensées, aux actes et aux écrits des attardés de ce monde, puisse-t-il, le bel et brave sous-lieutenant, me pardonner les impudents locataires que je tolérais en son absence dans sa maisonnette de joie et de bon accueil !
Ces locataires, je ne les ai pas revus et ne les reverrai jamais ; eux aussi sont partis vers d’énigmatiques exils ; car la maisonnette a été vendue, remise à neuf, agrandie, repeinte, rechampie, bref, ornée de toutes les gentillesses et commodités que peut concevoir la cervelle d’un profiteur de la Grande Guerre.
Émouvantes ou charmantes heures d’un passé déjà lointain, et que notre mémoire ne peut rejoindre sans traverser un affreux abîme d’ombre, de boue et de sang ! C’est en hiver que les sincères amoureux de la solitude en apprécient surtout les charmes, parce qu’ils la possèdent alors entièrement, déparée de ses agréments faciles et, pour ainsi dire, nue. Lorsque les arbres du boulevard Pasteur avaient achevé de se dépouiller et que l’odeur des marrons rôtis commençait à rôder le long des trottoirs, le mal du pays me reprenait violemment, dans ce Paris que j’aime bien pourtant et que j’avais rallié depuis quelques jours à peine. J’avais beau méditer mon plaisir de revoir divers amis, réfléchir à mes obligations, à mes travaux et à leur placement, à mes devoirs et à mes intérêts, je sentais que, cette fois encore, mes résolutions sages ne seraient pas les plus fortes.
Devant mes yeux clos ou grands ouverts, les images irrésistibles dansaient. Je voyais les flots de la « mer sauvage » bondir à l’assaut des dunes, les arbres de la forêt se tordre en gémissant, suppliciés. Je pensais à la bicoque familière, bien abritée et perdue au seuil de vingt lieues de désert forestier ; aux bons pêcheurs de la rive habitée du lac m’apportant deux fois par jour, quel que fût le temps, les vivres et les lettres ; aux longues veillées près d’immenses feux de corsier et de pommes de pin, en compagnie de ma femme et de ma sœur ; au bonheur de mes chats et de mes chiens comme enivrés de leur liberté, de ce qui leur semblait être d’aventureux et prodigieux vagabondages ; aux interminables flâneries studieuses parmi les mousses et les broussailles où gîtent les bêtes, où naissent les tardifs champignons des sables ; aux labeurs fantaisistes et désintéressés… Déjà, j’entendais les cloches de Soorts et de Capbreton confondre les ondes de leurs angélus presque au-dessus de ma tête, et les oiseaux aquatiques ou marins pousser leurs cris aigres sur les landes, et les corbeaux croasser, et les oiseaux nocturnes hululer, chuinter, miauler, et bruire la crécelle des pluies sur les briques du toit, et retentir les grandes orgues des tempêtes ; déjà je respirais, argument décisif, les prodigieux concerts des parfums dans la forêt d’automne, ces parfums qui étourdissent et exaltent, flattent et déchirent, grisent comme les vins mêmes des rêves, dès que le soleil, surnageant au-dessus des brouillards, parvient à caresser les taillis détrempés où pourrissent des choses végétales et animales.
« Et enfin », me disais-je, « n’ai-je pas résolu de consacrer l’automne de mes jours à l’étude de certaines bestioles ? N’est-ce point sagesse encore, me sentant ici en proie à la nostalgie et au dégoût de tout travail, que j’aille là-bas tenter d’accroître le petit capital d’observations que je compte utiliser plus tard ?… »
O chauves-souris gîtées dans la fenêtre de mon ami, qui aurait pu alors pressentir qu’un temps à peine plus long que celui de votre ordinaire vie pouvait faire, parfois, certains hommes vieillir si vite ?