III

Au reste, pour qu’aucun doute ne demeure, penchons-nous de nouveau vers Noctu en son ménage.

Qui dit conversation véritable entre êtres humains, conversation poursuivie et posée, ne peut en concevoir l’idée sans l’accompagnement d’une mimique et sans que s’entre-croisent les regards des interlocuteurs.

J’ai dit que ce n’était pas le cas chez les singes, du moins tels qu’il m’a été donné de les voir. On ne saurait non plus écrire le mot de conversation, sinon en manière de plaisanterie, à propos de chiens ou de chats se disputant un os ou une amoureuse ; non plus à propos de cochers de fiacre parisiens comme il en existait encore il y a quelque vingt ans et qui, sans même tourner la tête l’un vers l’autre, s’adressaient au passage de joviales ou hargneuses injures : il n’y a là ni conversation ni langage (même quand il s’agit de cochers de fiacre), mais simplement expansion sonore d’un cœur à tort ou à raison trop gonflé ou trop lourd.

Penchons-nous vers Noctu en son ménage, vous dis-je, et aussitôt les dissertations deviennent parfaitement inutiles : la conviction naît. Ces gens-là se racontent des choses, se communiquent des impressions, échangent des mots tendres ou s’invectivent. La mimique est encore plus compréhensible et traduisible que les syllabes ou les mots : les dents se découvrent plus ou moins, le nez grimace, les yeux clignotent, le front se plisse ou se défripe selon les cas ; les gestes, eux aussi, sont là ; l’aile reprend cet aspect de cape que j’ai déjà décrit à propos de Noctu allaitant son enfant ; la main entoilée donne la parfaite illusion d’un bras sans main s’agitant avec plus ou moins de véhémence sous une draperie vestimentaire, avec une précision, une opportunité à nous-mêmes sensibles, et que l’auteur de l’Institution oratoireaurait probablement admirées et louées, peut-être même citées en exemple, s’il eût connu les mœurs et coutumes de la chauve-souris.

Et puis, les regards se croisent, ou s’appuient les uns sur les autres, ou se détournent vers l’objet dont il est question : l’enfant presque toujours, ou les insectes que ma munificence vient d’apporter au ménage, ou la couleur de l’heure que masque et dénature mon visage inquiétant… L’enfant presque toujours ! Ces pauvres diables, quand ils vivent en famille, sont des éducateurs consciencieux, tatillons même et assez souvent incohérents ; ils adorent leur rejeton, le choient, se disputent âprement son voisinage et ses caresses ; puis, sans raison bien apparente, celui des deux conjoints qui s’est montré trop sévère ou trop tendre se fait dire des sottises par l’autre, et une véritable scène de ménage s’ensuit.

Il ne serait pas nécessaire d’avoir beaucoup d’imagination pour se croire transporté dans un milieu de bourgeois français nécessiteux. La mère, plus impulsive, gifle le petit plus volontiers et plus fréquemment que le mâle ; je regrette que le mot gifle soit impropre, puisque la structure de la chauve-souris lui permettrait en somme de lancer un bon coup d’aile dans la figure de sa fille ou de son fils ; mais je dois à la vérité d’avouer que le châtiment consiste en menues morsures, qui font brailler la gamine à la façon de Totor ou de Nénette corrigés pour de courantes menues bêtises. Après quoi, si c’est madame qui a donné la correction, monsieur s’en prend le plus souvent à madame, et réciproquement. Il arrive aussi que tous deux s’entendent pour cogner ensemble. Le bébé, selon son caractère, manifeste plus ou moins haut sa fureur et sa vexation.

En vérité, ne sommes-nous pas « chez nous », nous autres hommes ?

Les motifs de ces corrections données par la mère, le père ou tous les deux, je ne crois pas qu’il serait très difficile de les élucider.

Je n’en veux retenir qu’un qui saute aux yeux, et qui est d’ordre hygiénique ; à peine l’enfant est-il capable de se traîner sur ses pauvres pattes, qu’il veut, comme une grande personne, prendre sa part du festin que lui offre le ridicule géant ; si la mère ou le père n’estiment pas que le moment en soit venu, que cela risque de nuire à sa santé, — j’ai assez montré, je pense, le souci qu’ont mes bêtes de leur race menacée, — corrections et gronderies retentissantes, suivies de chamailleries qui ne le sont pas moins… Elles ne le sont pas moins non plus, chamailleries, gronderies et corrections, quand la mère estime que le moment est venu de sevrer l’enfant et que celui-ci s’obstine à vouloir téter encore.

Le ménage Noctu apporte donc incontestablement une activité un peu brouillonne, assez humaine, et incontestable, à l’éducation de son rejeton. Peut-être aussi apprend-il à celui-ci l’art de s’exprimer convenablement dans le langage de la race ; nouveau-né, l’enfant de Noctu crie comme un simple bébé ; il ne part pas du gîte, il ne prend pas l’essor sanssavoir parlercomme père et mère, c’est-à-dire avant la fin de juillet, et bien plus souvent vers la fin d’août, — car, dans la race des noctuelles, les époques des accouplements et des naissances sont beaucoup moins fatales que chez la plupart des bêtes, ce qui les rapproche encore de nous. Ce qui est sûr, c’est que l’enfant, dans le ménage Noctu, est instruit, éduqué, gâté (même maladroitement parfois !) aussi longtemps qu’il est possible.

Après ses premiers vols, il retrouve quotidiennement sa place au nid ; et, à peu près certainement, si ses parents ne sont pas de ces aristocrates qui demeurent dans leur hôtel particulier en hiver, il les suit et dort près d’eux dans l’habitation hivernale commune à plusieurs familles.

L’enfant, fille ou garçon, ne se considérera en aucun cas comme nubile avant d’avoir hiberné. Je ne sais si d’autres que moi ont professé une opinion contraire ; j’entends garder jusqu’au bout mon horreur des observations transmises, écrites ou orales ; mais vingt-cinq années d’expérience me laisse croire que j’ai raison d’affirmer cela.

J’ajoute que, contrairement à ce qu’a conté un savant, par ailleurs digne de toute admiration et de tout respect, Noctu n’enseigne pas à son enfant l’art du vol en l’emportant dans les airs accroché à ses épaules. L’art du vol est inné chez le bébé ; et l’adolescent, ainsi que je l’ai noté lors du départ un peu ingrat de ma première pensionnaire et de son fils, risque du premier coup la mort ou sa chance de vivre.

D’où vient cette légende d’une chauve-souris voyageant accrochée aux épaules d’une autre ? Pour ma part, cela non plus, je ne l’ai vu jamais. Il ne saurait donc y avoir ici aucune confusion ni lieu de dire, par exemple, à propos de ces vols à deux, qu’ils signifieraient, sinon apprentissage aérien, du moins voyage de noces. De ce fait que la plupart des insectes ailés célèbrent leurs heures nuptiales au-dessus du sol, n’allons pas enfantinement inférer que l’exception monstrueuse, le mammifère volant, agit de même.

A la vérité, les conditions dans lesquelles celui-ci s’accouple me demeurent assez mystérieuses. Nous connaissons la fidélité conjugale de Noctu, son amour d’une vie très réellement familiale, et je crois avoir déjà fait allusion à sa pudeur, ou à je ne sais quoi qui, évoquant irrésistiblement ce mot dans l’âme, le fait affleurer à mes lèvres, le laisse tomber de ma plume. Tentant ici de rapprocher l’homuncule-volant de l’homme, je n’insisterai pas cependant sur ce point ; car la pudeur, dans l’humanité, est un sentiment d’invention assez récente, et qui participe à l’incertitude de ces modes en matière d’amour que j’ai signalée dansVie de Grillon.

« La pudeur », écrit à peu près, je ne sais plus où, M. Anatole France, « est une forme ou un dérivé du sentiment de la propriété… »

Je veux bien. Mais il ne paraît pas que les femmes indigènes d’O’Taïti, recevant Cook, Bougainville, leurs officiers et leurs hommes d’équipage, aient soupçonné que la pudeur existât, alors que, malgré une civilisation confinant à l’état de nature, elles possédaient le sentiment de la propriété au point de ne pratiquer le vol que sournoisement.

L’humanitéde Noctu, si je croyais devoir davantage m’étendre, c’est d’autres constatations que je tenterais de la dégager.

Je la montrerais notamment malade à notre manière, phtisique peut-être parfois, partageant avec nous diverses misères physiologiques, dont le goitre. Un rapport à l’Académie de Médecine aurait même, m’a-t-on dit, rendu mon personnage responsable de cette affection chez mes semblables. Je n’ai pu avoir connaissance de ce rapport, j’en ignore la teneur ; j’ai, d’autre part, constaté personnellement que bon nombre de chauves-souris sont en effet goitreuses ; mais, de ce que Noctu est soumise à des maux frères des nôtres, y a-t-il lieu de conclure que c’est à son influence que nous devons ceux-ci, lorsqu’ils nous atteignent à notre tour ? Et n’a-t-on pas, en somme, considéré il y a quelques années comme parfaitement honorable pour certains singes anthropomorphes, qu’ils pussent se laisser inoculer avec succès les germes de telle maladie qui semblait être rigoureusement réservée à l’espèce humaine ?…

Adieu, petite sœur ailée et malheureuse !


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