LIVRE IIINOCTU CHEZ MOI

Les chauves-souris européennes sont difficiles à observer en captivité. Elles passent en effet pour n’y point vivre.

Le vieux Pile me l’avait dit avant d’autres gens bien renseignés, savants professionnels ou amateurs.

Aussi, dès qu’il eut fini de me lancer au visage les insolentes louanges que j’ai rapportées plus haut, s’empressa-t-il de déclarer, d’un air assez vexé, — car, tout à la joie de ma capture, j’en oubliais le bonhomme :

— A présent, si vraiment tu aimes les bêtes, donne à celle-ci un bon baiser et rends-lui son vol… Demain, tu la trouverais froide dans ta boîte.

Ce fut aussi ce que me répéta sur divers tons ma famille, inquiète de voir un garçon de mon âge se complaire à des jeux aussi puérils… Hélas ! quand je pense que je les chéris encore !… Mais, en dépit des conseils et des moqueries, Noctu fut installée dans une cage où j’avais, les années précédentes, élevé des souris blanches, des musaraignes et autres horreurs. Je dois dire qu’elle m’avait fait, durant tout le chemin qui sépare Jolibeau de ma maison, fort méchante mine, et qu’elle n’avait cessé de gémir ou de m’injurier en son langage ; car Noctu a un langage, au moins autant qu’un singe, et nous reviendrons là-dessus ; puis, tandis que je la regardais et l’écoutais sous chaque bec de gaz, elle avait manqué de m’échapper, — bien revenue qu’elle était de son léger étourdissement, la gredine ! — et je l’avais alors mise dans ma poche.

Là, elle ne tarda pas à se taire, fit la morte ; je pensais, le cœur battant, ivre déjà de mon triomphe :

« Elle commence à s’apprivoiser ! »

J’installai la cage dans un coin sombre de ma chambre, non sans l’avoir garnie d’une soucoupe de lait et d’une autre soucoupe qui contenait dix petits morceaux de viande crue ; le lendemain, ces provisions étaient intactes, et dans le coin le plus obscur de sa prison, dans la mangeoire où j’avais installé un nid de foin, Noctu, de ses minuscules yeux clignotants, considérait avec terreur, toute frémissante, l’énorme main qui s’avançait vers elle, dans l’évident désir de l’anéantir, cette fois…

Cette fois, et les premières fois où je renouvelai ce geste, elle ne cria pas, comme résignée à l’inévitable, mais ses ailes membraneuses frémissaient ainsi qu’eussent fait des chiffons de soie accrochés à un buisson, sous un léger vent. Des ondulations de terreur couraient sur la peau à peu près glabre de son visage minuscule, presque simiesque ou même humain en de tels instants. J’ai une telle terreur, mêlée d’amour, de tout ce qui me dépasse, moi, homme, que je voudrais pouvoir faire entendre aux êtres vivants qu’il est admis que je surpasse :

« N’ayez pas peur, je sais ce que c’est : j’ai éprouvé moi-même des sentiments pareils, devant des choses inconnues, devant d’invisibles et mystérieuses grandes mains qui me semblaient aussi, à certains moments de ma vie, s’avancer vers moi dans des desseins redoutables ; peut-être me méfiais-je à tort de leurs intentions, peut-être venaient-elles à moi pleines de dons et de caresses… »

Durant deux jours, il m’arriva maintes fois de tâcher à rassurer silencieusement Noctu, tenue au creux d’une de mes mains et doucement caressée par l’autre. Noctu, après cinq ou six expériences, me parut moins terrorisée quand je voulais m’emparer d’elle, qu’il fît nuit ou jour, sur la couchette de foin d’où elle ne bougeait pas. Puis vint l’heure, — au matin du deuxième jour, — où elle me parla, non plus, me sembla-t-il, pour me dire des sottises, cette fois, mais comme sur un ton de reproche.

Ce matin-là, Pile vint à la ville et s’arrêta chez mon grand-père pour lui offrir un beau panier de pêches. Il était généreux de nature, certes, mais je ne me faisais, dès cette époque, aucune illusion sur les sentiments qui lui avaient, cette fois-là, inspiré sa générosité. Il s’informa de mes nouvelles, et de celles de marate-pennade; et, quand il connut qu’elle vivait, il en demeura tout pantois :

— En voilà une qui n’a pas envie de passer l’arme à gauche !

Il poussa la curiosité jusqu’à venir me souhaiter le bonjour dans la chambre où j’étais censé perpétrer mes devoirs de vacances. Il hocha la tête en entendant Noctu, calme dans ma main, pousser des cris quand il la voulut caresser à son tour. Peut-être me soupçonna-t-il d’être un peu sorcier, car il abrégea sa visite.

Il se contenta de dire à nouveau :

— Pour ça, c’est sûr qu’elle ne veut pas mourir.

Apprivoiser, dresser, dompter, voilà des verbes misérables, de signification honteuse, et qui transposent bien mal d’humbles ou grandes réalités, à cause des associations routinières d’idées et de sentiments qu’ils entraînent forcément après eux. Laissons de côté le dompteur qui terrorise, abrutit, avilit, diminue, et aussi le dresseur, dont l’art est une longue, innocente, mais bien puérile et vaine patience… Comment apprivoiser les bêtes ?

Je n’aime pas le mot apprivoiser ; il n’est qu’une preuve nouvelle de notre incurable anthropomorphisme, de notre tendance irrémédiable à nous prendre pour les rois de la création, à nous considérer comme le centre de l’univers terrestre, solaire ou même stellaire, à ramener tout à nous, qui ne représentons qu’un échelon de l’échelle sans commencement ni fin. Je garderai pourtant ce mot, par commodité ou paresse, après avoir signifié ce que j’entends par lui.

Apprivoiser, c’est ourdir entre nous et un autre être terrestre plus ou moins éloigné de nous des liens obscurs et précaires, jeter des ponts maintes fois illusoires entre l’abîme qui sépare notre façon de refléter l’univers de la sienne. Les animaux domestiques sont ataviquement apprivoisés. Le tour de force est de réaliser une œuvre égale à celle des siècles en quelques jours ou quelques semaines, de susciter une sympathie occasionnelle et nullement héréditaire d’homme à créature non domestiquée. Hélas ! traiter d’un tel sujet, après tant d’années déjà d’expériences, me prendrait une bonne moitié de ce qui me doit normalement demeurer de vie.

Il est tant de miracles autour de nous, au-dessus de nous, de réalités encore ou pour toujours obscures à nos sens humains, qu’il n’y a point profanation à rappeler ici un fait divulgué, populaire et d’ailleurs à peu près exact. C’est grâce à l’immobilité, ou à des mouvements très lents, — lesquels, sont dictés presque toujours par l’instinct humain en sa rouerie la plus inconsciente et la plus charmante, — que le fakir hindou, le solitaire de la Thébaïde, le Pauvre entre les pauvres et le charmeur des Tuileries sont arrivés à se faire des amis des singes gris de l’Himalaya, des chacals, de nos sœurs les alouettes et de notre bon camarade le moineau. Mais, quand il s’agit d’êtres assez rapprochés de nous et d’une sensibilité particulièrement affinée, l’immobilité ne suffit plus ; il faut aussi qu’il y ait échange de bons procédés, que ceux-ci, d’ailleurs, soient ou non volontaires.

D’étranges amitiés se fondent maintes fois entre des animaux d’espèces différentes, amitiés dont les raisons nous sont parfois claires, parfois insaisissables. En dépit du proverbe, chiens et chats font fréquemment excellent ménage ; ceci arrive en général quand ils sont du même âge et qu’ils ont pris ensemble leurs premiers ébats ; leur hostilité n’est d’ailleurs, à l’ordinaire, que curiosité mutuelle qui tourne mal, ou jalousie d’animaux ayant l’un et l’autre place auprès des humains foyers, jalousie dédaigneuse de la part du chat, bruyante et sensiblarde de la part du chien. Mais il arrive que la curiosité dont je parle tourne bien, ou du moins d’assez originale manière ; mon berger malinois Patou, chaque fois que ma chatte siamoise Nique avait des petits, s’asseyait auprès de la nursery de celle-ci, avec laquelle il vivait du reste en fort bons termes ; et, durant ses absences, il contemplait les chatons avec des yeux attendris, les léchait en gémissant doucement et faisait si bonne garde qu’il lui arrivait parfois de s’opposer au retour de la mère, momentanément considérée comme une rivale ou une ennemie. Il ne fallut rien moins, à plusieurs reprises, que des arguments frappants, pour lui démontrer ce que ce rôle de nourrice sèche avait de dangereux pour les chatons et de ridicule pour un grand vieux chien comme lui.

La même Nique, n’ayant que trois petits, fit consciencieusement téter un raton blanc que j’avais adjoint à sa nichée ; je crois même qu’elle avait pour cet animal, qui devait lui sembler chétif et mal venu, plus de sollicitude que pour les autres. Un mois plus tard, les trois chats et le rat jouaient ensemble sous l’œil vigilant de la mère ; et je note que cette personne d’Extrême-Orient était volontiers féroce et chasseresse exemplaire de souris. Après sept ans, le rat nourri par la chatte siamoise vit toujours. Mais il grisonne, ce qui est vieillir aussi pour un rat blanc.

J’ai connu encore l’amitié vraiment ahurissante d’une poule et d’un lapin qui ne se quittaient pas, dans la basse-cour d’un voisin de ma grand’mère paternelle, en Mayenne, et qui, lorsqu’on les séparait, manifestaient une sorte de désespoir… Mais parlerons-nous ici d’apprivoisement réciproque ? J’estime qu’en employant, comme je viens de le faire, le beau mot d’amitié, on rend bien mieux compte de ce qui est.

Entre bêtes d’espèces différentes, le seul hasard crée les points de contact qui permettent à ces peu banales sympathies de s’établir. Entre homme et animal, à cela près que l’homme cherche délibérément des points de contact, il en va à peu près de même, car, ces points de contact, c’est le hasard qui nous les fait découvrir, et encore sommes-nous presque toujours incapables de les définir au juste, de les classer, comme de formuler des recettes. Mille fois plus qu’entre un homme et un autre homme, les deux âmes, ici, représentent des mondes hermétiquement clos, où de communes mesures ne sauraient exister qu’en des cas infimes ou fortuits. Nous errons dans le noir pour discerner les gestes qui irritent ou flattent, effarouchent ou rassurent ceux que nous voudrions, par sentimentalité ou besoin de connaître, amener jusqu’à nous, fût-ce au prix de descendre jusqu’à eux.

J’ai dit ailleurs que la personnalité demeurait l’apanage momentané de l’homme, un des prêts à lui consentis par l’Usurier indulgent, et que, seuls, les animaux terrestres qui se rapprochent le plus de notre espèce ou vivent en familiarité majeure avec elle, peuvent, à cet âge du monde, participer de ce privilège, si toutefois c’en est un.

A revenir là-dessus, toutes souvenances et dossiers compulsés, il me faut bien reconnaître que j’ai en ce point été trop strict ; si la personnalité est parfaitement abolie chez les insectes, chez Grillon par exemple, elle n’en persiste pas moins, et parfois de façon troublante, chez des êtres moins évolués, — poissons, oiseaux et mammifères autres que bimanes, — ce qui complique davantage encore les difficultés qu’il y a à lancer, entre une bête comme Noctu et nous-mêmes, des ponts.

Déblayons. Citons en hâte et confusément quelques exemples.

Le bruit par lequel il est classique d’appeler flatteusement un chat, de le convier à une friandise ou à des caresses, est humainement produit par une aspiration à la fois violente et courte de l’air entre nos lèvres extériorisées légèrement et presque complètement jointes. Le même bruit laisse la plupart des chiens indifférents, serait-il émis par le maître ; il sied, pour eux, de le traduire par : psitt ! Il déplaît visiblement aux rats ou aux souris, il terrorise les lapins ; on m’objectera que ceux-ci sont des rongeurs, victimes désignées des petits félins domestiqués ou sauvages… Soit. Mais toujours le même bruit semble enchanter le blaireau, agacer le renard, étonner prodigieusement les gallinacés, laisser les merles et les passereaux rêveurs, mettre une belette dans un état voisin de l’épilepsie, et il risque de vous brouiller pour une bonne dizaine de jours avec celle de vos couleuvres la mieux privée et la plus tendre.

Il y aurait de longues pages à écrire sur ce que peuvent de tels bruits — et d’ailleurs tous les bruits — provoquer d’impressions diverses selon les espèces, et même selon les individus des espèces dites supérieures. Si je poussais plus loin, si je voulais considérer les effets d’horreur ou de plaisir que produisent sur les autres êtres les objets dont les sens, humainement nommés et catalogués, sont offusqués ou réjouis, cela comporterait les expériences d’innombrables vies savantes et des piles de volumes… Déblayons encore : les parfums les plus précieux des fleurs de nos climats, roses, glycines, lilas, jacinthes, irritent profondément, et jusqu’à l’en faire mourir, mon ami Grillon ; on sait dans quel état le bruit d’un gong, ou d’un simple vieux chaudron heurté du poing, plonge les abeilles lors d’un essaimage ; le taureau passe pour être exaspéré par la couleur rouge, — ce qui, d’ailleurs, n’est peut-être pas tout à fait aussi exact qu’on l’affirme vulgairement ; une barricade de rayons ultra-violets fait virer de bord les papillons nocturnes et certains insectes diurnes, tout comme s’ils se heurtaient à une vitre désobligeante, et la même barricade semble pleine d’attraits justement pour la bestiole dont je m’occupe ici ; la plupart des mammifères aiment les caresses au sens où nous entendons ce mot, alors que les autres êtres terrestres, même mes reptiles apprivoisés, aiment mieux en donner que d’en recevoir ; une fille de Patou adorait qu’on lui fît des grimaces, — au contraire de la plupart des chiens, — alors que Patou lui-même se serait férocement jeté à la face d’un inconnu qui se fût permis de telles privautés à son égard… Et Nique, que la seule vue d’une étoffe jaune énervait à l’extrême, ayant un printemps trompé son mari Sim avec un aventurier du voisinage et accouché d’une portée de couleur isabelle, étrangla froidement les nouveau-nés dont la robe en majeure partie jaune d’or exaspérait son sens visuel.

Il paraît qu’il y a des gens qui, forts d’une assidue lecture des maîtres du théâtre ou du roman psychologique, illuminés des clartés perçues grâce à des explorateurs des intérieures Brocéliandes, ne doutent point d’avoir barre sur bien d’autres quand il s’agit de conquérir l’amitié ou l’amour d’un être humain.

Mais quel homme enseignera jamais à ses semblables l’art de se mettre dans les bonnes grâces d’un lézard, d’une grenouille ou d’une chauve-souris ?


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