CHARLES X

La table est le pivot autour duquel tourne la civilisation. Dans les commencements de notre liaison, en 1828, je donnai un dîner éclectique où j'avais rassemblé des personnages de marque dans toutes les branches des Sciences, des Arts et des Lettres. Il devait y représenter l'Éloquence politique, et il auraitégalement personnifié la Misanthropie; mais il déclina mon invitation en disant: «Me voilà donc élevé à la dignité d'échantillon.»

À cette époque, toute la Doctrine s'occupa de deux mariages. M. de Rémusat venait d'épouser mademoiselle de Lasteyrie, et il se promettait d'être amoureux; M. Guizot allait épouser mademoiselle Dillon, sa nièce, et il était amoureux tout comme un autre. L'amour doctrinaire me fait rêver.

Mes habitudes sont des plus simples et ne changent guère, ici ou là. Je ne fais qu'un seul repas, le dîner, mais copieux et délicat. Les dîners officiels sont meurtriers, le champagne est un vin faux. Je m'abstiens. Manger quand on a faim, c'est la nature; quand l'estomac ne croit plus à rien, c'est l'art.

Le grand air et le grand jour ne me conviennent pas; je vis aux lumières. Je dors peu; je me couche ordinairement vers quatre heures du matin et je me lève de bonne heure. Mon pouls a une intermittence à chaque sixième pulsation; c'est comme un tempsd'arrêt, un repos de nature qui ajoute un septième à la durée de ma vie[7].

Au saut du lit, mon valet de chambre m'accommodeen chenille, et je déjeune pour la forme, légèrement et à l'anglaise; ensuite recommence la toilette, assez longue à cause de la coiffure, qui est toute une affaire, et on tourne ma cravate. Je vais faire une promenade, selon le temps, et je travaille quelques heures.

Après dîner, quand je ne reçois pas à mon hôtel, je passe la soirée dans un des salons intimes du Faubourg, qui servent d'hôpital aux blessés de tous les partis, comme autrefois celui de madame de Staël. Si je m'ennuie, je regarde ma bague; c'est un signal compris par les initiés. Quelquefois je sommeille à demi dans les bras d'un fauteuil; j'ai la faculté de m'assoupir à mon gré et de dormir éveillé. On écoute mes radotages et mes souvenirs du temps passé,où je jouais aux échecs sur le damier européen; mais je préfère mon whist, et cette consolation de ma vieillesse a fait appeler les parties politiques jouées dans mon hôtel par le Gouvernement provisoire de 1814,le Whist de M. de Talleyrand. C'est un jeu qui occupe sans préoccuper, et qui dispense de parler et d'écouter. En Angleterre, où j'avais la réputation d'un joueur passionné, on m'appliquait le vers de Pope:

«L'intrigue quand il était jeune, les cartes quand il fut vieux.»

Je dirai peu de choses du Comte d'Artois, devenu Charles X.

Malgré les leçons de l'exil, il se serait chargé seul de justifier l'opinion d'Alexandre sur l'incapacité des Bourbons. Depuis trente ans, ils n'ont rien appris ni rien oublié, ils sont incorrigés et incorrigibles. Aussi, à propos de la candidature au trône de Belgique d'un prince de la maison d'Autriche, j'ai dit à lord Palmerston et à lord Grey: «Ce serait une Restauration, et tous devez vous souvenir d'une parole de M. Fox, que j'ai oubliée il y a quinze ans: «La pire des révolutions, c'est une restauration.»

Mais, comme dit la chanson sur leRoi-chasseur:

Charles dix n'aime que les bêtes,Ses ministres sont heureux.

Ilfaut bien se garder de prendre l'entêtement pour la volonté. Charles X était entêté, ce qui est l'infaillible signe de la faiblesse de caractère. Du reste, il n'y allait pas par quatre chemins quand on voulait le contrecarrer: «Un roi qu'on menace n'a de choix qu'entre son trône ou l'échafaud.»

Si j'avais été son ministre, j'aurais pu lui rappeler qu'il y avait encore la chaise de poste.

J'ai vu mieux, j'ai vu pire, je n'ai jamais rien vu de pareil.

Il suffit quelquefois de prédire un événement pour le faire arriver. J'avais annoncé la Révolution de 1830 et, comme on ne cite que le prophéties qui réussissent, on m'en donna les gants.

Je chargeai un secrétaire de confiance d'aller s'assurer si Charles X était encore à Saint-Cloud ou sur la route de Rambouillet, et le troisième jour, 29 juillet 1830, je fis porter ce billet à madame Adélaïde:

«Que votre frère vienne demain aux Tuileries en lieutenant-général; le reste viendra tout seul.»

L'envoyéme rapporta les paroles de la sœur du roi:

«Ah! ce bon prince! j'étais bien sûre qu'il ne nous oublierait pas.»

Mon conseil fut suivi; le fils de Philippe-Égalité se risqua, et je saluai le Gouvernement de Juillet comme l'héritier indirect de la Révolution, malgré les épigrammes des anciens émigrés:

On voit à Chantilly l'étrange panoplieDu sabre de Jemmape avec son parapluie.

Louis-Philippe pouvait dire comme Cromwell:

Le roi d'un peuple libre est un roi légitime.

M. Thiers n'est pas un parvenu, il est arrivé.

Quant aux doctrinaires, ce sont des gens qui demeurent entre cour et jardin et qui ne voient jamais dans la rue.

Et puis, l'Aristocratie? J'entends le mot, je ne vois pas la chose; des différences ne sont pas des supériorités.

Le nouveau roi appliquait les vieilles formules. Il divisait pour régner et démolissait volontiers ses ministresles uns par les autres. Je n'aime pas ces ogres de réputation, qui croient augmenter la leur en dévorant celle des voisins. Cependant je réservais mes vues personnelles, et je répondais aux questions indiscrètes: «J'ai une opinion le matin; j'en ai une autre l'après-midi; mais le soir je n'en ai plus du tout.»

Dans les derniers temps, je me brouillai avec Louis-Philippe, et comme je touchais deux pensions, l'une de cent mille francs et l'autre de seize mille, je renonçai à la seconde. Le roi ne manqua pas de raconter avec ironie que j'avais renvoyé celle de seize mille; mais à ma place, il eût peut-être gardé les deux.

J'étais un revenant de la Révolution française; ma seule apparition sur la scène politique fit croire à sa vitalité. Comme en 1792, après quarante années, ambassadeur en Angleterre et chef de la Conférence de Londres, je renouais le fil de l'Entente cordiale: «Messieurs, je viens m'entretenir avec vous des moyens de conserver la paix de l'Europe.» Je jouai la partie en opposant laBaleineà l'Éléphant, et je menai à bien la quadruple alliance de l'Occident contre celle du Nord.

Il parut à Londres une caricature représentantLes Aveugles conduits par un Boiteux. Les Aveugles étaient les rois de l'Europe, un bandeau sur les yeux; le Boiteux, c'était moi qui, armé de ma seule béquille, les menais en laisse avec un ruban. J'aimerais mieuxêtre borgne, puisqu'on dit que dans le royaume des aveugles les borgnes sont rois.

Les plumes étaient à l'unisson des crayons, et j'ai conservé un article duMorning-Postdont voici la traduction:

Lorsque la tempête desTrois Glorieuseséclata sur Paris, trop heureux de quitter encore une fois la France, M. de Talleyrand vint en Angleterre. On ne peut s'empêcher de rire en songeant à la manière dont il y fit sa réapparition. Il donnait ses audiences à ses compatriotes dans son salon d'Hanover-Square, avec un chapeau rond sur la tête orné d'une cocarde tricolore de six pouces carrés, tandis que se prélassaient, étendus tout au long sur les sofas, trois jeunesSans-Culottesde Juillet, qu'il avait amenés avec lui pour servir d'enseigne à son républicanisme. Louis-Philippe une fois solidement assis sur son trône, la cocarde tricolore fut jetée au feu et les jeunes échantillons républicains furent renvoyés à Paris. M. de Talleyrand, affranchi de toute crainte, reprit ses habitudes et donna libre cours à son despotisme naturel. Il avait ici tout le monde à ses pieds; l'aristocratie anglaise le recherchait et lui faisait des avances, les diplomates pliaient devant lui. Nous avons trop bien éprouvé qu'il avait les yeux ouverts tandis que lord Palmerston sommeillait; mais lui seul résistait à M. de Talleyrand, non seulement sur les grandes choses, mais sur les petites et sur des bagatelles; il faisait tout pour le dégoûter.

Lord Palmerston eut quelques imitateurs. Le marquis de Londonderry m'attaqua vivement à la Chambre des lords. Mon vieil ami, le duc de Wellington, achaleureusement défendu celui qu'il appelait leVétéran des diplomates, et je lui en suis d'autant plus reconnaissant que c'est le seul homme d'État dans le monde qui ait jamais dit du bien de moi. L'Angleterre me doit plus qu'elle ne croit m'avoir donné; il faut bon estomac pour digérer les services rendus, et on pardonne plus facilement à un ennemi qu'à un créancier.

J'avais fait à Londres des séjours prolongés, j'étais en pays de connaissance, et je ne me privais pas de dauber à mon tour sur mes bons amis les Anglais.

Un jour, à dîner, un domestique me renversa une saucière sur la tête, et je ne me gênai pas pour dire que je ne connaissais rien d'aussi bourgeois que cette maison.

À titre de curiosité, je citerai une confidence de M. Walpole. À l'exception de quelques vases et ustensiles du seizième siècle, aucun des prétendus insignes de la Couronne d'Angleterre, qu'on fait voir à la Tour de Londres, n'est antérieur auxRats de Hanovre, et ces diadèmes et ces joyaux des Édouard et des Richard sont évidemment contrefaits. Walpole me disait aussi qu'on ne saurait se faire une idée de l'ignorance et de la jactance anglaises, et que le gardien de ces faux bijoux, qui vousles fait voir à la lueur d'une lampe, au travers d'un grillage, a toujours soin de vous répéter en les montrant: «Objet sans pareil, en or très pur, âgé de huit cents ans», et autres forfanteries qui faisaient rougir son front de gentilhomme et qui torturaient son cœur d'antiquaire.

M. de Lamartine était à Londres pendant mon ambassade. J'invitai le jeune poète à venir me voir à l'hôtel d'Hanover-Square. Je l'attirai un soir sur un canapé, dans un arrière-salon faiblement éclairé, et nous eûmes un entretien qui se prolongea fort avant dans la nuit. Après avoir déroulé devant lui le tableau de l'Europe, en l'éclairant d'une lumière qui ne laissait aucune ombre sur le dernier recoin des cours et des nations, je lui dévoilai son avenir; il pourra témoigner un jour si mes prédictions se sont réalisées, et je puis, sans effort de mémoire, reproduire fidèlement mes paroles, qui tiennent plus de la prophétie politique que de la perspicacité du diplomate.

«Je désire causer avec vous sans témoin. Vous ne voulez pas vous rallier à nous, bien que l'œuvre de reconstruire un gouvernement avec des matériaux quelconques soit le chef-d'œuvre de l'esprit humain. Je n'insiste pas; je crois vous comprendre. Vousvoulez vous réserver pour quelque chose de plus entier et de plus grand que la substitution d'un oncle à un neveu, sur un trône sans base. Vous y parviendrez. La nature vous a fait poète, la poésie vous fera orateur, le tact et la réflexion vous feront politique.

«Je me connais en hommes, j'ai quatre-vingts ans, je vois plus loin que ma vue; vous aurez un grand rôle dans les événements qui succéderont à ceci. J'ai vu les manèges des cours; vous verrez les mouvements bien autrement imposants des peuples. Laissez les vers, bien que j'adore les vôtres. Ce n'est plus l'âge; formez-vous à la grande éloquence d'Athènes et de Rome, la France aura des scènes de Rome et d'Athènes sur ses places publiques. J'ai vu le Mirabeau d'avant, tâchez d'être celui d'après. C'était un grand homme, mais il lui manquait le courage d'être impopulaire; sous ce rapport, voyez, je suis plus homme que lui; je livre mon nom à toutes les interprétations et à tous les outrages de la foule. On me croit immoral et machiavélique, je ne suis qu'impassible et dédaigneux. Je n'ai jamais donné un conseil pervers à un gouvernement ou à un prince; mais je ne m'écroule pas avec eux. Après les naufrages, il faut des pilotes pour recueillir les naufragés. J'ai du sang-froid et je les mène à un port quelconque, peu m'importe le port, pourvu qu'il abrite; que deviendrait le vaisseau, si tout le monde se noyait avec l'équipage? M. Casimir Périer est maintenant un grand pilote, je le seconde; nousvoulons préserver l'Europe de la guerre révolutionnaire, nous y parviendrons; on me maudira dans les journaux en France; on me bénira plus loin et plus tard. Ma conscience m'applaudit: je finis bien ma vie publique. J'écris mesMémoires, je les écris vrais, je veux qu'ils ne paraissent que longtemps après moi. Je ne suis pas pressé pour ma mémoire; j'ai bravé la sottise des jugements de l'opinion toute ma vie; je puis la braver quarante ans dans ma tombe. Souvenez-vous de ce que je vous prédis, quand je ne serai plus; vous êtes du bien petit nombre des hommes de qui je désire être connu. Il y a pour les hommes d'État bien des manières d'être honnête; la mienne n'est pas la vôtre, je le vois; mais vous m'estimerez plus que vous ne pensez un jour. Mes prétendus crimes sont des rêves d'imbéciles. Est-ce qu'un homme habile a jamais besoin de crimes? C'est la ressource des idiots en politique. Le crime est comme le reflux de cette mer, il revient sur ses pas et il noie. J'ai eu des faiblesses, quelques-uns disent des vices; mais des crimes, fi donc!»

1834.-Je n'ai pas pris ma retraite par dégoût ni par caprice; j'ai quitté les affaires parce qu'il n'y en avait plus. Je demandai mon rappel au roi, et de Valençay, je lui envoyai ma démission.

Je m'étais proposé d'établir la paix générale par l'Alliance anglaise, et d'obtenir pour la Révolution française de Juillet 1830 le Droit de bourgeoisie en Europe, en tranquillisant le monde sur l'esprit de propagande qu'on supposait au nouveau gouvernement. Tout cela s'est accompli; que me restait-il à faire, sinon qu'avec leSolve senescentemd'Horace, quelqu'un vînt me dire que j'avais trop tardé. La difficulté était d'en sortir heureusement et au bon moment;je crois que j'y ai réussi, et je dis comme le philosophe du Pays des roses: «Le sillage de la barque est effacé, le rayon de l'étoile est éteint, le chant du rossignol envolé, le parfum de la rose évaporé.»

Je me suis retiré de la scène du monde, et il faut mettre un intervalle entre les affaires et la mort.

Elle n'oublie personne. Ma vieille amie, la princesse de Vaudemont, n'est plus. Je l'ai perdue l'année dernière, au mois de janvier, et Montrond a été surpris de voir couler des pleurs de mes yeux. C'est la loi; il faut que tout nous quitte ou tout quitter.

La retraite est sonnée; je désire la consacrer à des pensées plus tranquilles, aux loisirs paisibles de la vie de famille.

Ma santé est aussi bonne que je puis l'espérer à mon âge, je vis dans une retraite charmante avec ce que j'ai de plus cher au monde, et je goûte dans toute sa plénitude la douceur du far-niente.

Lorsque de tout on a tâté,Tout fait ou du moins tout tenté,Il est bien doux de ne rien faire.

J'ai tant aimé le dix-huitième siècle que mon goûten est resté saturé; je préfère ses bergeries et ses madrigaux à tout le clinquant de la nouvelle littérature, qu'on appelle romantique, et je me prends à fredonner:

Tircis, il faut songer à faire la retraite.

À Rochecotte, j'ai sous les yeux un véritable jardin de deux lieues de large et de quatre de long, arrosé par une grande rivière et entouré de coteaux boisés où, grâce aux abris du Nord, le printemps se montre trois semaines plus tôt qu'à Paris, et où tout est verdure et fleurs.

La vie y est très ordonnée, ce qui rend le temps fort court; les heures passent et on se trouve à la fin de la journée sans avoir un moment de langueur. Je lis à peine les journaux; ce qui se passe me laisse indifférent et je m'étonne de l'intérêt que j'y prenais autrefois. Je travaille à mesMémoireset je me promène. En automne, je ne fais plus rien, et le mois de juin passé, je fais tout ce que veulent les autres. Je cherche à être amusant pour être amusé, comme les enfants, ces maîtres de philosophie, les plus sincères et les plus honnêtes du monde, quoique foncièrement égoïstes et méchants.

Ce qui me fait préférer Rochecotte à tout autre séjour, c'est que j'y suis, non pas seulement avec madame de Dino, mais chez elle, ce qui est pour moi un bonheur de plus.

Ladouce approche d'une jolie enfant a un grand charme. Sa fille, ma petite-nièce, la petite Pauline, l'idole de ma vieillesse, est venue en costume de communiante pour recevoir ma bénédiction. En comparant cette Aurore à ma Nuit, je songeais à la formule antique:Alpha-Oméga. Voilà le monde: Là le commencement, ici la fin.

Samedi, 3 Mars 1838.—Je suis encore un revenant à l'Institut.

Après avoir refermé le cercle politique de l'Alliance anglaiseà Londres, je referme le cercle littéraire à Paris par l'Éloge de Reinhard, mon compagnon de route dans la carrière diplomatique. J'ai quatre-vingts ans sonnés à toutes les horloges; c'est mon adieu au monde, mon dernier ouvrage, et je puis le dire, mon dernier succès.

Je dus me faire porter par deux domestiques jusqu'à la pièce qui précède la salle des séances. Dans l'escalier, je rencontrai Maret, pardon, le duc de Bassano, mon ancienne victime, que je n'avais pas vu depuis 1814. Vingt-quatre ans changent bien des choses; il était si vieux, et moi aussi, que nos mains se touchèrent comme d'elles-mêmes. Je ne sais pas s'ilavait conservé sa bêtise, mais il me semble que j'avais perdu mon esprit, «Vous montez au Capitole», me dit-il; en d'autres temps, je lui aurais répondu: «Sauvez-le donc.»

Je m'appuyai sur le bras de Mignet, béquille solide, un Sieyès avec un autre grelot. La salle était bondée d'hommes politiques, de savants et de lettrés, Pasquier, Noailles, Cousin, etc. Pas de femmes, et je le regrettai; elles avaient joué un rôle assez important dans ma vie pour assister à ma représentation d'adieux devant ce parterre de rois.

MonÉlogeétait court, mais pas obscur comme la Constitution de Rœderer, la lecture n'a duré qu'une demi-heure. On pourrait l'intituler:Le Manuel du Parfait ministre des Affaires étrangères; tout a été parfait, et j'en détache le passage le plus remarqué:

La réunion des qualités qui lui sont nécessaires est rare. Il faut, en effet, qu'un ministre des Affaires étrangères soit doué d'une sorte d'instinct qui, l'avertissant promptement, l'empêche, avant toute discussion, de jamais se compromettre. Il lui faut la faculté de se montrer ouvert en restant impénétrable, d'être réservé avec les formes de l'abandon, d'être habile jusque dans le choix de ses distractions; il faut que sa conversation soit simple, variée, inattendue, toujours naturelle et parfois naïve; en un mot, il ne doit pas cesser un moment, dans les vingt-quatre heures, d'être ministre des Affaires étrangères.Cependant, toutes ces qualités, quelque rares qu'elles soient,pourraient n'être pas suffisantes, si labonne foine leur donnait une garantie dont elles ont presque toujours besoin. Je dois le rappeler ici pour détruire un préjugé assez généralement répandu: Non, la Diplomatie n'est point une science de ruse et du duplicité. Si labonne foiest nécessaire quelque part, c'est surtout dans les transactions politiques, car c'est elle qui les rend solides et durables. On a voulu confondre la réserve avec la ruse. Labonne foin'autorise jamais la ruse, mais elle admet la réserve; et la réserve a cela de particulier, c'est qu'elle ajoute à la confiance.Dominé par l'honneur et l'intérêt du prince, par l'amour de la liberté fondée sur l'ordre et sur les droits de tous, un ministre des Affaires étrangères, quand il sait l'être, se trouve ainsi placé dans la plus belle situation à laquelle un esprit élevé puisse prétendre.

La réunion des qualités qui lui sont nécessaires est rare. Il faut, en effet, qu'un ministre des Affaires étrangères soit doué d'une sorte d'instinct qui, l'avertissant promptement, l'empêche, avant toute discussion, de jamais se compromettre. Il lui faut la faculté de se montrer ouvert en restant impénétrable, d'être réservé avec les formes de l'abandon, d'être habile jusque dans le choix de ses distractions; il faut que sa conversation soit simple, variée, inattendue, toujours naturelle et parfois naïve; en un mot, il ne doit pas cesser un moment, dans les vingt-quatre heures, d'être ministre des Affaires étrangères.

Cependant, toutes ces qualités, quelque rares qu'elles soient,pourraient n'être pas suffisantes, si labonne foine leur donnait une garantie dont elles ont presque toujours besoin. Je dois le rappeler ici pour détruire un préjugé assez généralement répandu: Non, la Diplomatie n'est point une science de ruse et du duplicité. Si labonne foiest nécessaire quelque part, c'est surtout dans les transactions politiques, car c'est elle qui les rend solides et durables. On a voulu confondre la réserve avec la ruse. Labonne foin'autorise jamais la ruse, mais elle admet la réserve; et la réserve a cela de particulier, c'est qu'elle ajoute à la confiance.

Dominé par l'honneur et l'intérêt du prince, par l'amour de la liberté fondée sur l'ordre et sur les droits de tous, un ministre des Affaires étrangères, quand il sait l'être, se trouve ainsi placé dans la plus belle situation à laquelle un esprit élevé puisse prétendre.

Cet Éloge, écouté avec admiration, fut couvert d'applaudissements; à la fin, ce fut de l'enthousiasme. J'avais un peu l'air du Renard qui, après avoir prêché aux poules et aux oies, se moque de toute la ménagerie, met le Lion dedans et se voit proclamer roi et couronner. N'est-ce pas le triomphe des Sciencesmoralesetpolitiques, et ne prouve-t-il pas le Concordat de ces deux classes attelées ensemble, sans échanger des ruades?

À la sortie, je reçus l'ovation, et je traversai la double haie des fronts inclinés; c'était à leur donner le bout de ma griffe à baiser.

Cousincriait en gesticulant: «C'est du Voltaire! C'est du meilleur Voltaire!» Il me fit songer à Courtiade, gémissant sur la blanchisseuse de Londres, qui avait emporté toutes mes cravates de mousseline.

Du Voltaire, doucement. C'était ma représentation d'Irène; mais le peuple n'en était pas pour dételer mes chevaux et traîner ma voiture. Voltaire pouvait dire:Est deus in nobis. Sa vie fut un combat et la mienne une partie de whist; il a assisté à son apothéose et est entré vivant dans la postérité; je suis rentré fourbu dans mon hôtel, escorté par les insulteurs qui accompagnent tous les chars de triomphe. Châteaubriand a dit: «C'est à dégoûter de l'honneur»; et Royer-Collard: «C'est à dégoûter de la vertu.» J'ajouterai: «C'est à dégoûter desÉloges.»

Quand l'éternel laboureur trace ses sillons, il en creuse plus au cœur qu'au visage, et on dit que le cœur n'a pas de rides, parce qu'elles sont invisibles. C'est un aphorisme aussi commode qu'il est faux. On devrait composer un dictionnaire avec un choix de ces expressions ridicules, flatteuses et mensongères, comme toutes les fausses monnaies; elles circulent librement dans le monde, où la vraie se cache et se garde précieusement, car les hommes dans leurs marchés, leurs trafics et leurs spéculations, acceptent encore assez volontiers de l'or pur contre du cuivre plus ou moins bien doré. Oui, l'homme vieillit tout entier, et le cœur se dessèche plus vite que le parchemin du visage.

Quand les passions sont amorties, les ambitions éteintes, les plaisirs défendus, quand on ne peut plus commettre ni crimes ni fautes, on a l'air d'être bon et on n'est qu'usé; cedémon de Retzétait devenucebon cardinal, et de Maistre pourrait aujourd'hui m'appeler dans un autre sens «ce bon sujet de Talleyrand.» Si, au déclin de la vie, à cette limite qu'on appelle la seconde enfance et qui n'en a que la faiblesse, le cœur du vieillard semble s'amollir, bien loin d'y voir un retour à la tendresse, on n'y observe que l'humiliation des facultés. C'est là le signe indélébile de la déchéance humaine, le sceau de sa misère. Il y a des trésors de générosité dans la jeunesse; les trésors des vieillards sont d'un autre métal.

On me tourmente beaucoup pour prendre mes dernières dispositions.

Sieyès est mort il y a deux ans, fidèle au Tiers et à la Révolution; il n'était pas de l'ordre de la Noblesse et du Clergé, et chacun prêche pour son saint; mais je n'ai jamais renié mes dieux, Voltaire et la Révolution française.

Je sens que je dois me mettre mieux avec l'Église. Ces temps derniers, la duchesse de Dino, souffrante à la campagne, a demandé les sacrements, et la trouvant passablement, je m'en étais étonné: «Que voulez-vous, c'est d'un bon effet pour les gens.» Cette réponse m'a rappelé un mot heureux de Rivarol: «L'impiété est la plus grande des indiscrétions.» Il est vrai qu'il n'y a pas de sentiment moins aristocratique que l'incrédulité, et Montrond rit d'avance de ce qu'il appelle «un miracle entre deux saintes.»

Danscette pensée, j'avais invité à dîner l'abbé Dupanloup, et ma nièce m'apprit que ce jeune prêtre s'était excusé, sous le prétexte qu'il n'était pas homme du monde. «Ma chère enfant, lui dis-je, cet homme ne sait pas son métier.»

L'abjuration des erreurs est facile; ce qui l'est moins, c'est leur réparation effective. Heureusement l'Église a le privilège de digérer le bien mal acquis, et en rentrant dans le giron de cette bonne mère, je garderai le mien.

Je refermerai le dernier cercle religieux comme les autres, et je finirai comme j'ai commencé. Le projet de ma soumission au Pape a été approuvé, et elle portera la date de l'Éloge de Reinhard. Qu'on me laisse donc en repos; on peut être tranquille, je jouerai ma dernière scène convenablement et à propos; je ferai le nécessaire quand le moment sera venu, et je mourrai en homme qui sait vivre. Nous n'en sommes pas encore là; je ne me suis jamais pressé et je suis toujours arrivé à temps.

Ne baissez pas le rideau, la farce n'est pas finie:

Cœtera desiderantur.

Paris, Mars 1891.

FIN

AVERTISSEMENTMa ConfessionPourquoi j'écris mes SouvenirsMon BréviaireL'École des DiplomatesJeunesseMa naissanceMon enfanceVoltaireLe Cercle de Mme du BarryL'Assemblée des NotablesLa Révolution françaiseLes États-GénérauxLa Messe de la FédérationMirabeauAngleterreAmériqueLe DirectoireMadame de StaëlMadame GrandBonaparteLa Campagne d'ÉgypteMa FortuneLe Dix-huit BrumaireMontrondLe ConsulatLa MalmaisonMes CrimesLe Duc d'EnghienNapoléonLe Mariage impérialL'Épée et la PlumeSéparationComœdiaTragœdiaL'InvasionLa RestaurationMaubreuilLe Congrès de VienneLes Cent-JoursLe Roi NichardL'Hôtel TalleyrandLe Grand BourgeoisCharles XLa Monarchie de JuilletLa Conférence de LondresRetraiteL'Éloge de ReinhardLa Dernière scène

AVERTISSEMENT

Ma ConfessionPourquoi j'écris mes Souvenirs

Mon BréviaireL'École des Diplomates

JeunesseMa naissanceMon enfance

Voltaire

Le Cercle de Mme du BarryL'Assemblée des Notables

La Révolution françaiseLes États-GénérauxLa Messe de la FédérationMirabeau

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Amérique

Le DirectoireMadame de StaëlMadame Grand

BonaparteLa Campagne d'ÉgypteMa FortuneLe Dix-huit BrumaireMontrondLe ConsulatLa MalmaisonMes CrimesLe Duc d'Enghien

NapoléonLe Mariage impérialL'Épée et la PlumeSéparationComœdiaTragœdiaL'Invasion

La RestaurationMaubreuil

Le Congrès de Vienne

Les Cent-JoursLe Roi NichardL'Hôtel TalleyrandLe Grand Bourgeois

Charles X

La Monarchie de JuilletLa Conférence de Londres

RetraiteL'Éloge de ReinhardLa Dernière scène

Note 1:Rien en lui n'était flatteur: une face morte, sans grimace ni sourire, livide et marbrée de taches, sur laquelle se détachaient des sourcils touffus ombrageant le regard perçant de ses yeux gris, le nez en pointe insolemment retroussé, la lèvre inférieure avançant et débordant sur la supérieure, et sa petite figure semblait encore diminuée sous la perruque frisée. Comme il avait mâché beaucoup de mépris, il s'en était imprégné et l'avait placé dans les deux coins pendants de sa bouche. Talleyrand avait la physionomie morale de son portrait.(retour)

Note 2:On sait que Talleyrand est le père naturel du comte de Flahaut, qui eut un fils de la reine Hortense, le duc de Morny.Le duc avait pour armes parlantes une moitié d'Aigle et un Hortensia brisé, avec cette devise: «Tais-toi, mais souviens-toi.»Cette filiation lui permettait de dire: «J'appelle mon père, Comte; ma fille, Princesse; mon frère, Sire; je suis Duc, et tout cela est naturel.»(retour)

Note 2:On sait que Talleyrand est le père naturel du comte de Flahaut, qui eut un fils de la reine Hortense, le duc de Morny.

Le duc avait pour armes parlantes une moitié d'Aigle et un Hortensia brisé, avec cette devise: «Tais-toi, mais souviens-toi.»

Cette filiation lui permettait de dire: «J'appelle mon père, Comte; ma fille, Princesse; mon frère, Sire; je suis Duc, et tout cela est naturel.»(retour)

Note 3:La tombe de madame Grand se trouve au cimetière Montparnasse, à gauche, près de l'entrée, 2e division, 1re section, 7e ligne, Nord. Elle a 1m 50 de largeur sur 2 mètres de longueur, et est entourée d'une grille massive en fer forgé, où on voit une couronne de perles noires. Il n'y a plus ni pierre ni inscription, et sur la terre nue, légèrement sablée, pointent quelques brins d'herbe. (Février 1891.)(retour)

Note 4:Claude-Philibert-Hippolyte de Mouret, comte de Montrond, n'est pas mort en 1842, comme on le croit généralement, mais beaucoup plus tard, le 30 décembre 1885, à l'Institution Sainte-Périne. Il était dans un complet dénuement, et il ne pouvait payer la pension réglementaire de 1,200 francs qu'au moyen d'une rente viagère que lui servaient d'anciens protecteurs ou d'anciens obligés, ayant pu utiliser les services que M. de Montrond avait l'habitude de rendre plus on moins gratuitement, et même souvent sans y être invité, mais en les imposant parfois à ceux qui aimaient le silence.(retour)

Note 5:Le document qui a circulé est de la fabrique de Perrey, qui excellait à imiter et à contrefaire l'écriture de Talleyrand; mais malgré le soin que celui-ci mettait toujours à faire disparaître les papiers compromettants,scripta manent. L'original du Rapport, écrit en entier de la main du ministre, a échappé à la destruction de ces papiers et a été recueilli par le baron de Méneval, qui relate le fait dans sesSouvenirs historiques.(retour)

Note 6:Ce mot à la Cambronne n'était pas mâché. Il est attribué à Napoléon par Bertrand et à lord Grenville par Châteaubriand, sous sa forme moins militaire. Il peut avoir été dit par Murat, Launes ou Lasalle, qui caractérisaient ainsi l'impassibilité proverbiale de Talleyrand: «Son derrière recevrait un coup de pied que sa figure n'en dirait rien.»(retour)

Note 7:La toilette de nuit de Talleyrand était singulière; il était coiffé de quatorze bonnets superposés, qui formaient un grand échafaudage sur sa petite figure. Sa manière de dormir était en harmonie avec les habitudes de son régime particulier. On lui faisait son lit avec un creux profond au milieu, se relevant aux pieds et à la tête, de façon qu'il était presque sur son séant. Il croyait ainsi se prémunir contre l'apoplexie, et les quatorze bonnets de nuit pouvaient servir de bourrelet en cas de chute nocturne.(retour)


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