JEUNESSE

Je suivrai le conseil du satirique:

Pour moi, j'aimerais mieux qu'il déclinât son nom,Et dît: «Je suis Oreste ou bien Agamemnon.»

Je m'appelle Charles-Maurice Talleyrand-Périgord, et je suis né à Paris, le 2 février 1754.

Il serait puéril de vouloir accréditer une fable adoptée sans autre examen. Ce n'est pas à la suite d'un accident, d'une chute vers l'âge d'un an, que je restai estropié, boiteux, infirme pour toute la vie. J'apportai cette difformité héréditaire en venant au monde avec un pied arrondi en sabot de cheval, auquel on donne le nom de pied-botéquin.

J'étaisl'aîné de la famille, destiné à en être le chef, avec les titres, biens et privilèges que me conférait le droit d'aînesse; mais toutes les espérances placées sur ma tête étaient détruites par mon infirmité. Ne pouvant entrer droit dans la vie par la haute porte des Armes, il fallut me courber pour passer sous la porte basse de l'Église; au lieu de perpétuer mon nom et ma race, je fus voué à la stérilité.

Ma famille me considéra dès lors comme un être de rebut, un objet de dégoût et d'humiliation. Mon père était au service, ma mère avait une charge à la Cour; personne ne voulut me voir. On m'abandonna à la négligence d'une nourrice dans un faubourg de Paris, où je fus oublié pendant plus de quatre ans.

À Sparte, difforme et chétif, on m'aurait noyé comme un vilain chat; mais le chat a sept vies, et j'ai vécu longtemps, comme Voltaire, oui, «Comme Voltaire», les dernières paroles énigmatiques de Talma avant d'expirer.

Des mains de la nourrice du faubourg, on m'expédia en Périgord, chez ma grand'mère, bonne femme qui me gâta comme son chat et son perroquet.

À la fin de ce second exil, on m'interna au collège d'Harcourt, avec l'ordre formel de me préparer à l'état ecclésiastique. C'est là que je commençai mes études, continuées à Reims, sous la direction de mon oncle, qui occupait le siège archiépiscopal, puis à Saint-Sulpice, où je passai trois ans, et terminées à la Sorbonne deux ans plus tard, en 1777.

Personne ne consulta, je ne dirai pas ma vocation, mais mon goût, ma préférence; on disposa de moi commed'un être sans volonté et sans avenir. Quelle valeur peut avoir un engagement que j'ai subi sans l'accepter, dans une carrière imposée comme une disgrâce par une famille marâtre, une loi odieuse, une société décomposée?

J'aurais peut-être été sensible si on m'avait traité comme un enfant, et cette première expérience fait que je n'ai jamais eu le regret de n'avoir pas connu le sentiment de la paternité.[2]

Mes parents n'ont eu pour moi aucune affection, aucune tendresse, ni même ce soin de prévoyance qu'on a pour les plus humbles de ce monde et les plus disgraciés de la nature. Je ne veux accuser personne de cette indifférence; mais je ne puis m'empêcher de constater que l'homme a le privilège de toutes les vanités. On admire comme des vertus rares, des actions héroïques, le dévouement maternel, par exemple, les dons instinctifs qu'on ne daigne pas même remarquer chez les animaux, auxquels onrefuse une âme. Quelques pouces de plus ou de moins font un nain ou un géant, quelques idées, uncaput mortuumou un génie, le génie, un peu de phosphore dans une boite qui n'est pas même en ivoire. Au moral comme au physique, les hommes donnent ainsi leur mesure, et je ne fais que me servir de leur aune pour les toiser.

Depuis l'heure de ma naissance, je n'avais pas couché sous le toit de ceux à qui je la devais. Ils avaient banni et renié leur enfant, ils ne l'avaient pas connu. Quand il me fut accordé de paraître devant ma famille, on me reçut plus froidement qu'un étranger déplaisant dont on est obligé de subir la présence. Jamais je n'ai entendu une parole affectueuse, reçu une caresse, une marque de pitié, un témoignage de consolation. Tout était morne dans cette demeure inhospitalière, glaciale comme l'accueil de ses maîtres.

Voilà toute mon enfance et toute ma jeunesse.

Je compris tout de suite que prier, pleurer, gémir, se plaindre, serait également lâche, et de plus inutile. Mon infirmité me condamnait presque à la solitude cellulaire. Incapable de rester debout sans fatigue et sans faiblesse, je ne pouvais me mêler aux jeux et aux exercices des récréations. Seul, à l'écart, oublié de ma famille, dédaigné de mes condisciples, jegrandissais, ou plutôt je vieillissais avant l'âge dans le silence et l'abandon. L'âme humaine ne fleurit pas à l'ombre, la mienne se replia, sans air et sans soleil. Mon intelligence voilée, nourrie d'études arides, était semblable à la surface assombrie d'un lac mort reflétant le ciel comme un miroir d'acier; ma seule distraction était la lecture; je lisais beaucoup, mais sans ordre et sans méthode, des romans, des voyages et des Mémoires.

Mon enfance abandonnée s'était écoulée chez la nourrice d'un faubourg de Paris et la vieille grand'mère d'un coin de province; ma jeunesse maladive et mélancolique s'étiola dans la retraite des séminaires, comme une fleur pâle desséchée entre les feuilles jaunies d'un livre d'heures. L'ennui ne se raconte pas.

La vie est une pensée de la jeunesse exécutée par l'âge mûr. Les premières impressions laissent une empreinte ineffaçable au cœur de l'homme. Dans cette situation, le cœur se brise ou se bronze; il fallait mourir de chagrin ou s'engourdir, de manière à ne plus rien sentir de ce qui me manquait.

Qu'est-ce que ce monde? Pourquoi y suis-je? Qu'ai-je à y faire? Si je meurs, qui me regrettera? Ma mort exaucerait peut-être quelque vœu secret. Les Pères ont fait de laDésespérancele huitième péchécapital. Acteur ou spectateur, il vaut la peine de vivre, ne serait-ce que par curiosité. Je sens une haine froide, implacable; je la nourris et je la cultive comme une fleur vénéneuse dont les racines plongent au plus profond de mon âme empoisonnée; je me vengerai, mais la vengeance est un mets divin qui se mange froid.

L'homme a trois caractères: celui qu'il montre, celui qu'il a et celui qu'il croit avoir.

Je me suis refait seul, corps et âme; j'ai pétri de mes propres mains l'argile dont j'étais formé, et j'ai distillé l'essence qu'elle renfermait. J'ai forgé l'æs triplex circa pectusdu stoïcien, je l'ai recouvert d'une surface de glace polie, sans transparence, et cette cuirasse est si étroitement soudée à ma chair que je ne pourrais l'enlever qu'avec elle. J'ai refoulé et concentré mes sentiments dans mon cœur, comme j'ai accumulé et condensé mes idées dans ma tête, puis j'ai semé l'ivraie pour étouffer le bon grain. J'ai dépouillé le vieil enfant au point que tout ce qui est humain m'est étranger, et je me suis endormi par indifférence naturelle, par système et par habitude. Si quelque velléité sentimentale semble vouloir se réveiller et troubler cette implacable sérénité d'égoïsme, je m'empresse de l'exorciser pour en être dépossédé, et je me suis pétrifié dans l'eau bénite.

Je me suis fait ainsi une âme artificielle, une secondenature d'abord superposée à la première, puis si bien fondue et identifiée avec elle que je n'aurais pu les dédoubler, et qui a fini par étouffer et absorber la véritable. Les sentiments vrais me sont devenus tellement étrangers que je les considère avec la curiosité d'un botaniste qui a étudié la nature dans les serres et les herbiers duMuseum, et pour qui les fleurs vivantes des champs et des bois sont inconnues. Il m'est resté cependant un coin vulnérable, une sensibilité particulière et délicate dont je n'ai pu me défaire. La souffrance me répugne, la misère me dégoûte, tout ce qui est laid et vulgaire m'inspire une insurmontable répulsion.

Je pense souvent à ce mot de madame de Rémusat: «Bon Dieu! quel dommage que vous vous soyiez gâté à plaisir! car, enfin, il me semble que vous valez mieux que vous.»

Oui, je valais mieux que moi quand j'étais encore de chair, avant l'engourdissement, et j'avais quelques bonnes qualités, puisque je les ai supprimées.

Cette insouciance d'âme, cette glace du cœur, cette insensibilité, cette indifférence, cet ennui universel des hommes et des choses, en m'affranchissant des autres, m'a dégoûté de moi-même au point de ne pas y prendre beaucoup d'intérêt. Ces principes négatifs du bien et du mal font que rien aumonde ne me semble mériter une pensée sérieuse et la peine d'un effort; aucune ambition réalisée ne vaut le prix qu'elle a coûté. Ils sont cause aussi que je n'ai jamais éprouvé de grandes joies ni de grands chagrins; aucune perte ne m'a sensiblement affligé, et je n'ai jamais vivement regretté quelque chose; mais si je n'ai point assez aimé, je ne me suis guère aimé non plus.

Je veux bien convenir que j'eus tort. Il eût peut-être mieux valu souffrir et conserver des facultés de sentir; car la douleur est préférable à l'insensibilité de l'existence végétative, qui rappelle la réponse de Le Nôtre à Innocent XI: «Donnez-moi des passions; c'est le stimulant sans lequel on ne peut faire de grandes choses.»

Sur le tard, j'ai douté des principes de ma philosophie, après en avoir pesé les avantages et les inconvénients. En toutes choses, il y a du pour et du contre. Faut-il attribuer ce symptôme de faiblesse à la décroissance progressive de la force vitale, à l'humiliation des facultés intellectuelles moins actives contre l'ennui qui creuse jusqu'au tuf une âme indifférente, un cœur froid, un esprit blasé, un corps chétif et débile? Je ne saurais trop le dire. La lame qui a subi la double trempe de la glace théologique et du feu charnel redresse son fourreau; mais l'abstraction des qualités morales a laissé des vides, des lacunes au fond d'une vie décolorée, pleined'amertume et de désenchantement. Aussi, je n'érige pas mon système personnel en principe absolu pour ceux qui seraient tentés de l'imiter. J'ai toujours considéré l'inertie comme une vertu et l'activité comme un vice, et je ne fais aucune dépense de l'énergie qui tend les ressorts des nerfs et de la réflexion; de là une indolence de corps et une paresse d'esprit que rien ne peut réveiller ou exciter, et je me sens aussi incapable d'un mouvement passionné que d'un exercice violent. Quand j'ai l'air de perdre du temps, c'est que j'attends l'occasion; je suis prêt et sûr d'agir à l'heure où elle passe.

À la suite de cette métamorphose de mon être, j'arrivai à me dominer, à me commander, à me posséder entièrement. Je me suis fait une âme que les passions ne peuvent émouvoir, un front qui ne rougit jamais, un œil qu'aucune vision ne trouble, un masque de sphinx impassible que rien n'altère et ne fait sourciller. Avec cette armure sans défaut, rayée, criblée, bosselée, mais non entamée, j'ai été maître de moi, des autres et de l'univers; réfractaire aux poisons, comme Mithridate, j'avalais les couleuvres et les vipères, les crapauds et les scorpions comme des dragées. Dans la représentation officielle ou dans le commerce privé, je n'étais pas un acteur jouant un rôle sur le théâtre et, rentré dans la coulisse, essuyant son fard, dépouillant soncostume et reprenant sa personnalité; le comédien s'était incarné dans l'homme; je changeais de peau, mais je restais serpent.

Je voulus arriver à la discipline parfaite, celle du corps comme celle de l'âme. Le corps est une machine obéissante quand on ne lui demande qu'un fonctionnement régulier; j'y suis parvenu par une application soutenue, avec la constance de la volonté.

Si je ne m'amuse guère, je ne m'ennuie jamais; je suis de ces âmes à la Montaigne qui se font compagnie à elles-mêmes. Toutes les fois qu'il m'est arrivé de m'entendre dire, en sortant d'un salon: «Vous êtes-vous bien ennuyé?» j'ai répondu invariablement: «Non, j'y étais.»

À défaut de passions, d'émotions, de sensations, j'ai cherché des armes contre cet Ennui, qu'un poète appelle le signe le plus éclatant de la grandeur de l'homme, le plus noble attribut de la nature mortelle. J'en ai trouvé trois: La Politique, les Femmes, le Jeu. Rien ne peut m'intéresser ou me distraire, en dehors de ces trois Vertus peu théologales qu'on peut appeler l'École de l'immoralité.

Ce que j'admire chez Scarron, ce raccourci de la misère humaine, ce n'est pas son esprit, tout le monde en a, c'est sa belle humeur, chose rare et précieuseentre toutes. Les Stoïciens niaient la douleur; lui s'en moquait, comme du reste, ce qui est l'essence suprême de la philosophie. J'ai tout appris, même à souffrir; mais la gaieté, la joie, le plaisir, ne peuvent s'acquérir à aucun prix et par aucun moyen.

J'avais un condisciple qui, sous ce rapport, n'engendrait pas la mélancolie. Tout lui apparaissait sous des aspects comiques et, entre mille, j'en citerai quelques traits empruntés à la Bible ou aux textes sacrés.

Pendant la leçon, comme il traduisait à haute voix le chapitre de la Création, il s'étonna que Dieu se fût reposé le septième jour, comme s'il était fatigué. Il ne comprenait pas non plus qu'il eût créé l'homme à son image, puisqu'il y en avait de si laids.

Une autre fois, il tourna deux feuillets de son livre et se mit à expliquer couramment:Dieu créa la première femme... elle était goudronnée en dedans. Passant ensuite au Déluge, où Noé embarquait un couple de tous les animaux, il s'interrompit en disant au professeur: «Monsieur, je crois qu'il y avait plus de deux puces dans l'arche».

Il faisait des réflexions peu orthodoxes, par exemple sur ce vers:

L'enfer, comme le ciel,prouveun Dieu juste etbon.

Commeil soutenait la thèse qu'on devrait plutôt prier Dieu sur une échelle qu'à genoux, le professeur lui dit avec douceur: «Prenez-vous Dieu pour un sourd?»

C'était un aimable compagnon, qui a dû faire un bon curé de campagne à Meudon.

Cette note du Père Anselme, mon professeur de Théologie, renferme l'horoscope de ma destinée:

«Vous entrez dans le monde par la petite porte de l'Église. Vous y aurez bientôt la réputation d'un homme supérieur avec lequel il faut compter de puissance à puissance. Votre place y est marquée par un grand nom, une famille illustre et puissante, une fortune assurée qui s'accroîtra rapidement. Vous avez une intelligence féconde, une instruction solide, les grandes manières qui séduisent, les hautes facultés qui captivent, du jugement et de l'esprit, de l'ardeur et du calme, de l'audace et de la prudence, de la hardiesse et de la réserve, de la force et de l'adresse, de la pénétration et de la légèreté, du ressort et de l'indolence, du flair, du coup d'œil et du sang-froid. Une malice diabolique vous tirera des mauvais pas, votre esprit infernal a plus de fil que l'épée; mais votre corruption consommée, votre licence de mœurs satanique vous exposeraient à l'hypocrisie ou au scandale, sans la réunion de ces qualités sérieuses et brillantes, votre précoce expérience des hommes, des choses et des événements, etsurtout l'empire que tous savez prendre sur vous-même et qui s'imposera aux autres. La Politique et les Femmes seront les deux pôles de votre carrière; mais n'oubliez pas l'Église, qui vous a traité en mère, et pour laquelle il n'y a pas de faute au-dessus du pardon. Le chemin est ouvert,Fata viam invenient.»

La royauté décline. Le Palais de Louis XIV n'est plus qu'une Petite-maison; il a subi des transformations conformes à la vie que mène le souverain, et ses longues galeries et ses vastes salles sont converties en Petits-Appartements. Le boudoir de madame de Pompadour est le cercle de madame du Barry, les salons sont des cabinets, où les fils de la vieille noblesse militaire suspendent encore leurs fines épées de cour. La représentation, après avoir fait place à la vie intime et familière, devient la vie cachée. Le grand art, froid et correct, se plie à toutes les fantaisies. Les têtes sévères qui avaient de la grandeur, du caractère et de la majesté, sont souriantes; les hautes perruques bouclées sont remplacées par des perruques poudrées; les costumes, les uniformes se féminisent; les hommes sont plus affables, plus gracieux, plus élégants, plus raffinés, et moins grands seigneurs; les femmes sont moins belleset plus jolies. Il n'y a plus de ministres, il n'y a que des favorites et des complaisants, la politique et la diplomatie ne sont que de l'intrigue.

La noblesse elle-même conspire à sa perte.Quos vult perdere Jupiter dementat. Les rois, les princes, les grands encouragent la Philosophie. Louis XIV impose Molière; Pierre-le-Grand appelle Leibnitz à sa cour; Christine de Suède, Descartes; Frédéric, Voltaire; Catherine, Diderot; madame de Pompadour le favorise; demain, Louis XVI subira Beaumarchais. Le coin qui a pénétré dans l'autel avecTartufeentame la monarchie; l'éclair du stylet de Figaro suivra de près le sourd roulement de l'Encyclopédie. Louis XIV a pu dire: «Après moi, mon siècle». Louis XV dit: «Après moi, le déluge», et madame du Barry ajoute: «La France, ton café f... le camp.» Avec plus de sens politique, il aurait dit: «Après moi, la Révolution». Mais la Fronde n'avait encore appris à personne que tout ne finit pas en France par des chansons.

Les races sont comme les hommes: quand elles ont longtemps vécu et sont sur le point de disparaître, elles se prennent à refleurir avec une sève d'arrière-saison et à briller comme une lampe dont l'huile va s'épuiser.

Leroi du jour est l'Esprit; c'est l'actif dissolvant de l'ancienne tradition hiérarchique. Il rend la force humaine, le pouvoir indulgent, la religion tolérante, l'aristocratie familière. La société commence à se mêler, mais elle ne s'encanaille pas encore. L'esprit donne son arôme à la fleur de courtoisie, son piment à la fadeur de la conversation. Les passions ne sont plus que des marivaudages et l'amour de la galanterie. La vieille société agonise pâmée, étouffée sous une pluie de roses dans ses Nuits françaises. Les idées sont capiteuses et grisent les têtes les plus froides, les croyances ne sont plus gênantes, l'espérance d'un avenir humanitaire et libre fait oublier le regret du passé religieux et royal.

Voltaire est le Pontife de l'Esprit, les rois et les seigneurs sont ses disciples; après l'aristocratie de la Naissance et de la Fortune apparaît l'aristocratie de l'Intelligence; l'Esprit descelle et soulève la lourde pierre de la crypte qui renferme la tiare et la couronne.

Deux ans après le sacre de Louis XVI, Voltaire avait quitté Ferney pour venir mourir à Paris. Il y rentra comme un roi dans sa capitale, comme un dieu dans son temple, dans la gloire de son dernier triomphe et l'apothéose de son immortalité terrestre.

Voltaireest véritablement le seul homme de ces deux siècles que je reconnaisse pour mon maître, que j'admire sans arrière-pensée, et devant lequel je me suis librement incliné.

J'avais un ardent désir de le connaître, et le patriarche n'était pas moins curieux de voir le néophyte que les salons désignaient déjà comme son héritier.

Il faut dire qu'on improvise à Paris les réputations d'esprit à bon marché. On lui avait raconté quelques traits dans le genre de celui-ci, qui n'est pas des meilleurs:

À dîner chez le duc de Choiseul, la duchesse de N..., dont les aventures faisaient anecdote, arriva en retard. À son entrée, je me pris à dire: «Oh! oh!» en signe de vague surprise, je ne sais trop pourquoi.

À peine assise, elle m'interpelle à haute et intelligible voix:

—Je voudrais bien savoir, monsieur, pourquoi vous avez dit:Oh oh?

—Je vous demande bien pardon, madame, j'ai dit: «Ah! ah!»

Voltaire me reçut deux fois chez lui, m'appela son jeune successeur, et je dus accepter comme un avancement d'hoirie ce titre décerné par le Pape de la Philosophie, dont la main de squelette donnait aussila bénédictionurbi et orbi, à Paris et au Nouveau-Monde de Franklin.

Pendant ces deux visites je pus considérer à loisir cet homme extraordinaire, craintif et hardi comme l'écureuil, toujours tremblant pour sa vie et sa liberté et toujours les risquant sur un mot, qui avait renversé les autels et ébranlé les trônes, assis sur les ruines qui allaient ensevelir l'Église et la Monarchie. J'étais comme Œdipe, muet et pensif, devant le Sphinx énigmatique à l'orbe sans regard. Le marbre ne rit pas; mais Houdon lui a appris à sourire, et quel sourire! Je vois encore ses yeux aigus et son rictus sardonique à mettre un ange en colère. J'ai toujours eu l'œil froid et le masque impassible. Nous nous regardions comme deux augures. Le vieil ermite flairait le jeune diable qui venait tremper sa griffe dans son bénitier. Son premier mot fut: «Vous n'êtes pas ému.» Il ajouta: «Nous ne nous ressemblons pas, mon fi, je suis de feu et vous êtes de glace, mais vous avez la jeunesse.»

Au cours de la conversation, je lui parlai de ses tragédies. Il me demanda quel était son plus beau vers. Je répondis sans hésiter:

Si Dieu n'existait pas, il faudrait l'inventer.

—C'est bien ce qu'on a fait. Mais ce n'est pas mon vers préféré. Il déclama:

C'est moi qui te dois tout puisque c'est moi qui t'aime.

Et,posant sa main sèche et froide sur la mienne: «Vous avez de l'esprit, du bon, pas celui des mots, celui des choses. L'esprit est la fleur du bon sens, le naturel en habit de cour. Si c'est une maladie, on n'en meurt pas jeune, et elle n'est pas contagieuse.»

On ne se fit pas faute de me reprocher ces deux entrevues avec Voltaire. Le pape de Rome, Benoît XIV, se montra plus indulgent, en acceptant la dédicace de sa tragédie deMahomet.

J'en garde la mémoire. C'est encore un de mes radotages, je le sais; mais j'ai si peu d'heureux souvenirs et je n'ai jamais eu de belles espérances.

J'ai dû quelque chose à ma naissance; elle m'a donné l'accès de ce microcosme, qui se croit l'essence raffinée de l'univers, ce petit monde qui s'intitule lui-même le grand monde, perché sur des échasses, qui vit aux lumières, se couche quand les travailleurs se lèvent et regarde en pitié le reste du genre humain. Mais si le crédit de ma famille m'a ouvert la carrière, je m'y suis maintenu seul; car dans les temps difficiles où j'ai vécu, ce n'est pas avec des ancêtres, des blasons et des parchemins qu'on s'élève, qu'on se soutient, et qu'on se relève après avoir été renversé.

Celui qui n'a pas vécu au dix-huitième siècle avant la Révolution ne connaît pas la douceur de vivre et ne peut imaginer ce qu'il peut y avoir de bonheur dans la vie. C'est le siècle qui a forgé toutes les armes victorieuses contre cet insaisissable adversairequ'on appelle l'ennui. L'Amour, la Poésie, la Musique, le Théâtre, la Peinture, l'Architecture, la Cour, les Salons, les Parcs et les Jardins, la Gastronomie, les Lettres, les Arts, les Sciences, tout concourait à la satisfaction des appétits physiques, intellectuels et même moraux, au raffinement de toutes les voluptés, de toutes les élégances et de tous les plaisirs. L'existence était si bien remplie qui si le dix-septième siècle a été le Grand Siècle des gloires, le dix-huitième a été celui des indigestions.

Mes études théologiques terminées, j'avais fait mon entrée dans le monde: j'étais l'Abbé de Périgord, et comme me baptisa madame du Barry, l'Abbé malgré lui.

Si j'avais des obligations au Diable, je dirais du bien de ses cornes; j'en dirai donc avec plus de plaisir de la favorite de Louis XV. Elle était supérieure à son origine et valait infiniment mieux que sa réputation, bonne fille et bonne femme, comme toutes les catins. On lui reprochera, sans doute, d'avoir faibli à l'heure où tout le monde savait bien mourir. Quelle amère sottise. J'admire le courage des héroïnes; mais j'aime cette faiblesse, qui est tout son éloge: Elle a été femme jusqu'à la mort.

Son cercle était celui que je préférais.

On y entrait comme dans un salon neutre, où la reine du jour accueillait toutes les aristocraties, porteouverte et ceinture dénouée pour qui montrait un blason, une bourse d'or ou un sonnet; Platon lui-même eût été un de ses fidèles. J'étais ambitieux, peu riche d'argent, et je cherchais le levier d'or qui seul peut déplacer l'axe du monde. En attendant la visite de la Fortune, dans mon lit, car j'ai toujours été paresseux avec délices, je me créais des relations: de Calonne, Mirabeau, etc. Je fréquentais particulièrement chez madame du Barry, madame de Flahaut, madame de Buffon, et j'étais assidu dans les salons du Faubourg.

Avec deux compagnons de mon âge, Lauzun et Choiseul-Gouffier, nous avions formé une sorte de Triumvirat qui ressemblait à un Club fondé pour le découragement de la vertu. Ils avaient dissipé leur fortune et cherchaient à la refaire par l'agiotage; c'est par là que j'avais commencé la mienne sous le ministère de Calonne, mon premier professeur de politique. Paris n'est pas la capitale de la Morale en action; j'aimais les distractions sans négliger les affaires et je ne m'endormais pas.

Un des plaisirs de la favorite était d'entendre le récit des aventures galantes, les escalades des murailles, les ascensions à la mansarde des grisettes, les espiègleries et les escapades, les intrigues de la cour, du monde, de la ville, du théâtre et du carnaval. Chacun avait l'habitude de raconter ses bonnes fortunes, sans préjudice de celles des autres; ellesavait que je n'étais ni un saint, ni un hypocrite; mais comme ce sujet était doublement interdit à un abbé du petit rabat, elle se faisait une joie maligne de m'y attirer.

—Et vous, monsieur l'Abbé, vous ne dites rien. À quoi rêvez-vous?

—Je fais une réflexion bien triste.

—Bon, dites-la toujours.

—Je me querelle d'être privé du droit de me marier.

—Bah! il y a assez de gens qui se marient des deux mains; mariez-vous de la main gauche.

—C'est qu'il y a encore autre chose, et que Paris est une ville dans laquelle il est plus facile de trouver une femme qu'à Versailles une abbaye.

—L'une n'empêche pas l'autre, au contraire.

Madame du Barry était de parole et l'effet ne se fit pas attendre. Je lui dois l'Abbaye de Saint-Denis, du diocèse de Reims, et plusieurs autres bénéfices, qui me permirent de tenir mon rang dans le monde et de voir venir l'Occasion, qui ne tarda pas à passer.

La vie privée doit être murée; cependant je ne puis passer sous silence le nom des femmes qui ont exercé une influence directe sur ma destinée. Je parlerai de mademoiselle Charlotte de Montmorency, de mademoiselle Luzy, de madame de Staël et, j'en suis désolé, de madame Grand, ma femme. Je ne puis dire que

Le reste ne vaut pas l'honneur d'être nommé,

maisen cette matière, qui veut trop prouver ne prouve rien, sinon qu'il est un sot de s'attribuer les conquêtes dont il se vante.

Un jour que j'étais resté le dernier sur un signe de la favorite, elle me dit de sa voix argentée:

—Eh bien, l'Abbé malgré toi, adores-tu toujours les femmes?

—Comme Tantale.

—Mais bois donc. Voyons, nous sommes une bonne paire d'amis, je suis discrète; conte-moi un peu tes amours et tes fredaines; allons, l'Abbé, confesse-toi.

—Je commencerai donc par les choses honnêtes.

—Elles semblent ordinairement plus fades que celles qui ne le sont pas; mais tu as trop d'esprit pour être ennuyeux, et rien que l'idée que tu as été honnête en amour une fois dans ta vie me donne de la curiosité. J'ai entendu dire que tu t'étais pris d'une violente passion pour mademoiselle Charlotte de Montmorency.

—Il n'y a qu'une femme pour deviner ces choses-là.

—Ce n'est pas difficile; il paraît même que tu es payé de retour et qu'elle ne s'en cache pas. Comment finira la comédie?

—Comme les autres, par un mariage.

—Que me chantes-tu là, un abbé marié?

—Eh oui; ce que vous ne savez pas, c'est que, condamnéau célibat par disgrâce d'état, je suis en instance auprès du Saint-Père et je fais des démarches à Rome pour être relevé de vœux qui me sont plus odieux que je ne puis le dire.

—Le vœu de chasteté n'est pas gênant. Les abbés ont cet avantage pour les femmes qu'elles sont sûres du secret, et que leur amant peut leur donner autant d'absolutions qu'elles font de péchés avec lui.

—Je désire me marier, et j'espère que cette grâce me sera accordée.

Sans la Révolution qui bouleversa le monde, je crois que j'aurais fini par réussir envers et contre tout; mais je devais être emporté comme le reste dans le grand naufrage; seulement, j'ai surnagé.

—Je dois avoir des amis par là et je t'y aiderai, sous la condition que tu ne me le reprocheras pas plus tard. Et où en es-tu avec mademoiselle Luzy?

—C'est de l'histoire ancienne.

—C'est toujours la même, avec d'autres marionnettes. Où l'avais-tu rencontrée?

—À l'église. J'étais encore étudiant en théologie lorsque, par une belle après-midi, ou plutôt non, par une vilaine après-midi, il pleuvait et il faisait une jolie crotte, je vis, sous le porche de Saint-Sulpice, une demoiselle qui venait d'entendre le sermon et qui hésitait à se risquer, comme une chatte inquiète, attendu qu'elle n'avait pas même une ombrelle. Moi, j'avais un parapluie à la mode. J'offre mon bras et je la reconduis chez elle.

—Paul et Virginie. Si tu n'avais pas eu de parapluie pourt'abriter, elle aurait levé son jupon un peu plus tôt.

—Elle me fit promettre de revenir la voir, et j'y retournai avec d'autant plus de plaisir que nous étions une consolation l'un pour l'autre. On me forçait d'étudier la théologie pour entrer dans les Ordres, et je n'avais pas la vocation religieuse; ses parents la faisaient travailler le théâtre pour entrer à la Comédie-Française, et elle n'avait aucun goût pour ce métier. Un peu dévote, mais sans exagération, elle était actrice malgré elle comme j'étais séminariste malgré moi, et la confidence de notre penchant contrarié fit que l'eau coula à sa pente beaucoup plus facilement.

—Comme ce monde est arrangé. Voilà une comédienne qui voudrait être novice et un abbé qui voudrait jouer les Don Juan. Enfin, l'Abbé, quoiqu'il advienne, tu seras un bon comédien; seulement, si tu veux te marier, tu feras bien de songer à la consultation de Panurge et de lire le bréviaire du Curé de Meudon.

—C'est ce que je fais de temps en temps.

Son Cercle était aussi un Bureau d'esprit.

On m'a tant prêté de mots que je me plais volontiers à rapporter ceux des autres, et Dieu sait si on en racontait de jolis dans le Bureau d'esprit de la favorite, sans oublier le sien dont le sel était plus gaulois qu'attique, mais libre, sans apprêt ni culture, d'unesaveur naturelle et d'un cachet original. Je n'en citerai que quelques échantillons choisis, la plupart ayant été recueillis et publiés dans les gazettes.

Billet d'amour de Diderot à mademoiselle Volland:

«Ma Sophie, je vous écris dans l'obscurité; je ne sais si la plume marque, mais partout où il n'y aura rien, lisez que je vous aime.»

Billet de Chamfort à une dame, en prose, mais qui ressemble à la chute amoureuse d'un madrigal:

«Madame, je veux bien vieillir en vous aimant,Mais non mourir sans vous le dire.»

Une dame à son chevalier qui, dans une voiture, devenait très pressant:

«Monsieur, prenez garde, je vais me rendre tout de suite.»

Voici un bouquet dont les fleurs n'ont pas de nom dans l'herbier galant:

«Les femmes sont encore plus avares de leurs cheveux que l'Occasion, qui n'en a qu'une mèche.»

«L'amitiéserait jeune après un siècle, l'amour est déjà vieux au bout de trois mois.»

«Iris s'est rendue à ma foi.Qu'eut-elle fait pour sa défense?Nous n'étions que nous trois: elle, l'Amour et moi,Et l'Amour fut d'intelligence.»

Mon Iris me promit lundiQue je la verrais mercredi;Ah! mon Dieu, l'ennuyeux mardi.

«On n'arrive à mon cœur qu'en passant par le tien.»

«Quand l'Amour ne ment plus, c'en est fait du bonheur.»

«Faut-il vous aimer comme un sage?Faut-il vous aimer comme un fou?»

Quoi, vous parlez de cheveux blancs;Laissons, laissons courir le temps,Que vous importe son ravage?Les Amours sont toujours enfantsEt les Grâces sont de tout âge.Pour moi, Thémire, je le sens,Je suis toujours dans mon printempsQuandje vous offre mon hommage;Si je n'avais que dix-huit ans,Je pourrais aimer plus longtemps,Mais non pas aimer davantage.

«La galanterie des vieillards est l'étiquette d'un flacon vide.»la rochefoucauld(Papiers intimes non classés.)

«La galanterie des vieillards est l'étiquette d'un flacon vide.»

la rochefoucauld(Papiers intimes non classés.)

Latour, faisant le portrait de madame du Barry en présence de Louis XV, se mêla de donner son avis sur les affaires du royaume, et dit d'un air capable que nous n'avions pas de marine.

—Mais si, dit le Roi, nous avons Vernet.

Et s'adressant au ministre:

—La flotte est-elle en état de combattre?

—Il le faudrait bien, Sire, elle ne pourrait même pas fuir.

Quelqu'un cherchait l'adresse de la princesse de Vaudemont.

—Rue Saint-Lazare, le numéro m'échappe; mais vous n'avez qu'à le demander au premier pauvre que vous rencontrerez, ils connaissent tous son hôtel.

«Simadame *** avait des dents, elle serait aussi laide que mademoiselle Duchesnois.»

Rivarol me déteste; c'est un prêté pour un rendu. Il se plaint de la réputation de malice infernale qu'on lui suppose:

—J'affirme n'avoir fait qu'une seule méchanceté dans ma vie.

—Monsieur, quand finira-t-elle?

Rivarol est un faiseur de mots, et ses flèches de papier lui retombaient quelquefois sur le nez, comme celle-ci: «Nous autres gentilshommes», pluriel qu'on trouvait singulier.

Chamfort est un archer révolutionnaire dont les traits barbelés vont droit au but: «Monsieur le duc, il est plus facile d'être au-dessus de moi qu'à côté.» Il a manqué la fortune, parce qu'il n'a jamais pu croire les hommes aussi bêtes qu'ils le sont.

Et Beaumarchais; ce nom pétille. Avec quelle dextérité il lance son stylet en plein cœur des mannequins de velours. Mademoiselle Sophie Arnould lui a dit: «Vous serez pendu, mais la corde cassera.»

Je remplirais un cahier avec les traits de ces conversations, que je sèmerai au cours de mes souvenirs.

La favorite nous a raconté les derniers moments du prince de Conti. Il refusa les Sacrements de l'Église avec obstination, et il eût épouvanté le Roi par une telle conduite, si Louis XV avait survécu. Mgr l'Archevêque de Paris se présenta plusieurs fois et ne fut jamais reçu. La canaille le regardait de la rue, et pour l'édifier par la cérémonie de l'onction des Saintes huiles, le cortège entra processionnellement dans le palais, se cacha en quelque coin, et puis ressortit comme si le prince avait accompli ses devoirs. Cette mômerie fut jugée sévèrement. Les philosophes seuls regrettèrent sincèrement le prince, qui les avait soutenus de tout son crédit. Il portait à Jean-Jacques Rousseau une affection toute particulière dont il lui donna souvent des preuves. Il aurait voulu lui assurer une existence indépendante; mais, ajouta madame du Barry, cet ours mal léché ne voulut pas plus envers lui qu'envers moi se charger du fardeau de la reconnaissance.

J'avais vingt-deux ans en 1776, quand j'assistai avec ma famille au sacre de Louis XVI à Reims. Oncomptait que je serais ébloui par l'éclat de la cérémonie royale et la magnificence des pompes de l'Église, et qu'à défaut de vocation religieuse, l'ambition me soufflerait que la béquille de Sixte-Quint vaut bien le bâton de Maréchal de Condé. On sait qu'il a eu plus d'un imitateur, et quand un cardinal marche courbé, on dit à Rome: «Il cherche les clefs.» Mais Sixte-Quint, une fois pape, a jeté sa béquille aux orties, et il me faudra toujours garder la mienne. Ou aura beau me rappeler la liste des boiteux célèbres et favorisés, comme lord Byron; cela, comme on dit, me fait une belle jambe. Après tout, personne n'a songé qu'au lieu d'être voué à devenir le Ministre de Dieu, je semblais prédestiné à être un Ministre de la Justice; elle est boiteuse comme moi et je ne suis pas manchot.

Le cardinal de La Roche-Aymon, qui n'a pas eu besoin de génie pour faire sa fortune, joua le premier rôle à cette cérémonie, non en qualité de Grand-Aumônier de France, mais comme archevêque de Reims. Il était très vieux, fort cassé; mais sa bonne volonté de courtisan lui donna la force de braver les fatigues de cette longue journée.

Le lendemain, on raconta tout chaud l'épilogue du Sacre au cercle de madame du Barry.

Le soir, Louis XVI demanda au cardinal s'il n'était point las:

«Non,sire, répondit-il, je suis même prêt à recommencer.»

Ce mot, assurément naïf, parut de mauvais augure. Il ne fut pas relevé; mais le roi s'en ressouvint, car il dit le même soir à la reine:

«Madame, faites en sorte que ce ne soit pas pour mon frère que Monseigneur de Reims recommence les cérémonies du Sacre.»

La reine aurait pu répliquer:

«Je suis à vos ordres pour donner, quand il vous plaira, un héritier au trône de France.»

On tenait d'étranges propos sur l'adolescence prolongée du roi. À quelque temps de là, la duchesse d'Aiguillon apporta des nouvelles circonstanciées, et voici sa conversation avec madame du Barry:

—La bonhomie du roi est admirable. Il conte à ses courtisans les détails les plus secrets et les plus intimes de ses rapports avec la reine. Il leur a dit qu'après ses relevailles de couches, il était allé la remercier maritalement de l'avoir rendu père.

—Nous aurons donc un Dauphin?

—La reine l'espère; elle en a grand besoin; car en France, qu'est-ce qu'une fille?

—Ne trouvez-vous pas singulier que dans un royaume où les femmes gouvernent, on ne les compte pour rien?

—En ce qui touche seulement la succession à la couronne; autrement, depuis Louis XIII, à très peud'années près, nous avons eu la haute main et commandé souverainement. Voyez la régence de Marie de Médicis et l'ascendant que la duchesse d'Aiguillon, notre grand'tante, prit sur le Cardinal de Richelieu. Voyez Anne d'Autriche, pendant la longue minorité de Louis XIV, puis madame de Montespan et madame de Maintenon. Sous le régent Philippe, il y avait dix favorites pour une; sous Monsieur le Duc, madame de Prie; sous le feu roi, madame de Châteauroux, madame de Pompadour, et vous.

—Oui, Cotillon I, Cotillon II, Cotillon III; mais aujourd'hui c'est le tour des sultanes légitimes; la reine a su prendre de l'influence; elle est roi et a raison de l'être.

—De toutes les manières, si une des nôtres ne peut être reine en vertu de sa naissance, il nous reste une belle fiche de consolation, celle de faire toujours la loi aux rois.

La duchesse aurait pu remonter bien plus haut que Louis XIII dans l'armorial féminin. Sous Clovis, Sainte Clotilde portait déjà les culottes; Blanche de Castille faisait mieux, elle enfermait à clef Saint Louis pour l'empêcher d'aller embrasser la reine. Partout où les hommes règnent, les femmes gouvernent, et le contraire ne se voit pas; c'est une quenouille bien embrouillée, la Loi Salique est un grand mot. Des mots, des mots, des mots, comme dit Hamlet.

1788.—J'étais depuis huit ans Agent général du clergé. L'Église de France formait un État dans le royaume. Elle avait son roi à Rome et se gouvernait elle-même. Je fus son ministre et, pendant ces années d'apprentissage des hommes et des affaires, j'appris à les conduire et à les traiter, comme un professeur qui s'instruit en enseignant. On m'accordait de l'esprit, on me reconnut de la capacité. Mes fonctions me laissaient la main haute et libre; la jeune Amérique était à la mode, j'armai un corsaire contre les Anglais, de moitié avec Choiseul-Gouffier, et le maréchal de Castries, ministre de la marine, nous donna des canons.

Pendant le rude hiver de 1788, le Trésor royal était vide, la famine à son comble, et le roi appela l'Assemblée des Notables, dont je fus nommé membre.

Les Notables étaient réunis pour constater et étudier lessouffrances de la nation bien plus que pour les soulager et y porter remède. C'était une consultation générale, un congrès de médecins politiques. Ils avaient interrogé le patient et savaient le nom de sa maladie; quant à la guérir, ce n'était pas leur affaire, et celui qui eût affiché cette prétention n'eût pas manqué de scandaliser la Faculté: «Eh! mon ami, si nous connaissions le remède, nous commencerions par nous guérir nous-mêmes. Nous ne sommes pas des charlatans, nous croyons à la médecine, et la preuve en est que nous nous soignons comme les autres d'après les ordonnances de nos confrères. Et ils disaient vrai; car en l'an de disgrâce 1788, le Clergé et la Noblesse étaient en plus fâcheuse position que le Tiers. Après son triomphe, le Peuple, qui a toujours fait sa besogne en attendant qu'il le renverse à son tour, se chargea de l'opération au moyen du remède héroïque: Il supprima le malade.

L'Assemblée des Notables avait déclaré qu'il fallait jeter l'ancre de miséricorde, et quelque temps après ma nomination à l'évêché d'Autun, je fus élu député du Clergé aux États-Généraux, oubliés depuis 1614 et convoqués à bref délai.

Il faut que chacun trouve son mot dans l'énigme de la vie; il ne sert à rien qu'on vous le dise; les uns ne l'écoutent pas, les autres le prennent à contresens.

J'avais trente-cinq ans, l'âge où l'esprit est dans toute la plénitude de sa force et de son activité. Je n'avais d'autre perspective que l'ambition, et je me trouvais entre l'Église et la Politique. On dit qu'Hercule, également entre deux selles, choisit la Vertu qui lui sembla plus belle, et qui le conduisit directement aux pieds d'Omphale, ce qui implique une certaine contradiction. L'antiquité, dans ses allégories, nouspropose ainsi parfois des énigmes que nous ne comprenons pas.

Dans cette alternative, je me rappelais l'Âne de Buridan, également sollicité par la faim et la soif, et qui, n'ayant aucune raison de commencer par manger ou boire, se laisse crever entre un sac d'avoine et un seau d'eau. Un docteur trouve que l'âne est logique; n'étant ni l'un ni l'autre, ni les deux à la fois, j'aurais bu d'abord, et après cette libation, j'aurais attaqué ferme le picotin. L'argument des écoles n'est pas des mieux choisis et il y a inégalité dans les termes. Manger est bien, boire est mieux, digérer est tout.

Je choisis la Politique. Que le Pape, qui a sacré Bonaparte, me jette les Clefs de Saint Pierre, qui a renié trois fois son Maître.

À examiner froidement la situation, le travail de vingt-cinq millions d'hommes ne servait qu'à entretenir l'oisiveté de six cent mille privilégiés qui les opprimaient, et la nation était le fumier sur lequel s'élevaient avec orgueil les fleurs patriciennes. Les dix lignes de La Bruyère sur lesPaysanssuffisent pour expliquer la Révolution française.

Comment voulez-vous qu'un peuple ne soit pas fatalement poussé et entraîné à la Révolution, quand un noble peut impunément molester, insulter et brutaliser un citoyen, faire bâtonner Voltaire à l'hôtelSully, frapper Mozart, emprisonner Diderot, traquer Rousseau comme une bête fauve. Il est vrai que ce même peuple verra de sang-froid guillotiner Lavoisier, Condorcet et André Chénier; mais encore y eut-il des simulacres de jugement, dont se passaient fort bien les Lettres de cachet. Louis XVI, au jeu, écrivait sur un sept de pique le nom de Beaumarchais, et la Bastille comptait un pensionnaire de plus.

Le murmure du peuple s'élevait jusqu'au trône, d'abord faible comme une plainte, bientôt puissant comme une protestation, menaçant comme un défi, impérieux comme un ordre. Ce qu'il demandait n'était pas encore la vengeance, c'était la réparation, réparation tardive, accordée à regret par un roi médiocre, sans caractère et sans grandeur, soumis à toutes les influences de l'étranger et de sa famille, aussi incapable des grands crimes qui asservissent une nation que des fortes vertus qui la sauvent.

Le dénouement tragique de sa destinée ne saurait émouvoir. Son malheur fut celui de bien d'autres plus innocents que lui, et que leur obscurité n'empêcha pas de bien mourir. La Convention lui décerna les honneurs de son tribunal d'exception. Le juger ainsi, ce n'était pas associer la nation tout entière par ses représentants à la condamnation du Roi de France, c'était plutôt la consécration d'un titrequi n'existait plus. Cette inconséquence politique est affirmée par une parole révolutionnaire: «Sa tête, en tombant, ne devait pas faire plus de bruit que celle d'un citoyen.»

Il n'est pas permis de s'étonner qu'un rat abandonne le navire qui boit la mort, et passe sur le vaisseau qui tient la mer contre vents et marées. La Monarchie coulait à pic; la Révolution sauvait l'équipage et recueillait les épaves du naufrage royal.

Un mécontent est toujours un révolutionnaire; il veut, désire et attend autre chose. Quoi? Il l'ignore lui-même; mais tout changement indéterminé, comme les cartes battues, amène une nouvelle chance de gagner au joueur qui a perdu.

J'étais mûr pour être un des apôtres de cette révolution qui mâchait à vide, et qui allait broyer la vieille Europe dans l'étreinte inexorable de ses engrenages. La Révolution sabordait à coups de hache la carcasse pourrie qui avait été ma prison; elle brisa mes chaînes et me prit dans ses bras. Si j'ai eu une vraie mère, c'est celle-là. Elle a effacé l'affront de ma famille, et je me suis fait grand en me rangeant parmi les petits.

Jeté dans l'Église malgré moi, affranchi par la Révolution, brouillé avec les évêques, menacé de l'excommunication du Pape, j'ai refusé l'Archevêché de Paris, renoncé à L'Évêché d'Autun, et je suis rentrédans la vie civile, en perdant les soixante mille livres de ma charge. La Cour me fit des offres bien tentantes; c'était l'orange que jette le coureur à ceux qui le suivent dans l'arène olympique, je ne la ramassai pas. Je savais que je trouverais dans la caisse de l'opinion publique bien au-delà de ce qu'on me proposait, et comme j'avais besoin de m'enrichir, je prétendais appuyer plus solidement ma fortune.

Mais ce n'était pas tout. La veille du jour où je devais consacrer deux évêques, je reçus avis que le Clergé voulait me faire assassiner. Je fis mon testament en instituant pour ma légataire madame de Flahaut, et je couchai hors de chez moi, près de l'église où devait s'accomplir la cérémonie du lendemain.

À quelque temps de là, j'eus la mission de déposer entre les mains du roi une remontrance impérieuse, en l'exhortant à s'entourer des plus fermes appuis de la liberté. Comme il faut tout prévoir, c'était une poire pour la soif.

Le général Lamarque a écrit une lettre aux journaux qui critiquaient un de ses actes, et je lui dis à cette occasion: «Général, je vous croyais de l'esprit.»

J'aieu cette faiblesse une fois, car il fallait bien me défendre, et voici ma lettre, qui a couru les gazettes:

«Maintenant que la crainte de me voir élever à la dignité d'Évêque de Paris est dissipée, on me croira sans doute. Voici l'exacte vérité: J'ai gagné dans l'espace de deux mois, non dans des maisons de jeu, mais dans la société et au Club des Échecs, regardé presque en tout temps, par la nature même de ses institutions, comme une maison particulière, environ 30,000 francs. Je rétablis ici l'exactitude des faits, sans avoir l'intention de les justifier. Le goût du jeu s'est répandu d'une manière même importune dans la société. Je ne l'aimai jamais, et je me reproche d'autant plus de n'avoir pas assez résisté à cette séduction; je me blâme comme particulier, et encore plus comme législateur, qui croit que les vertus de la liberté sont aussi sévères que ses principes, qu'un peuple régénéré doit reconquérir toute la sévérité de la morale, et que la surveillance de l'Assemblée doit se porter sur ces excès nuisibles à la société, en ce qu'ils contribuent à cette inégalité de fortune que les lois doivent tâcher de prévenir par tous les moyens qui ne blessent pas l'éternel fondement de la justice sociale, le respect de la propriété. Je me condamne donc, et je me fais un devoir de l'avouer; car, depuis que le règne de la vérité est arrivé, en renonçant à l'impossible honneur de n'avoir aucun tort, le moyen le plus honnête de réparer ses erreurs est d'avoir le courage de les reconnaître.»

Après une telle épître, je n'avais plus qu'à tirer l'échelle, et je reçus avec plus de philosophie l'averse des épigrammes qui pleuvaient sur moi de touscôtés. En voici trois desActes des Apôtresdu jeune Camille:

Roquette au temps passé, Talleyrand dans le nôtre,Furent tous deux prélats d'Autun;Tartufe est le portrait de l'un;Ah! si Molière eût connu l'autre!

Dans ses écrits chacun a sa manière,L'un brille en un discours, l'autre dans un rapportQuant au prélat que la France révère,On sait que l'Adresseest son fort.Du brûlot qu'en ce jour on prône avec transport,Ami, veux-tu savoir le père?Tout le moelleux est de Chamfort,À Sieyès tout l'incendiaire,Tout ce qui cloche à Périgord.

D'Autun à son ambitionImmole sa parole et sa religion;C'est tout simple; il a cessé d'êtreEt gentilhomme et prêtre.

Celle-ci est desRapsodies du jour:

Le boiteux si connu par son apostasie Se défend assez mal d'être ami d'Orléans: «Quel intérêt me lie à ce chef de brigands, Et qu'aurais-je avec lui de commun?»—L'infamie.

C'estl'Évangile révolutionnaire: «Armez-vous les uns les autres.»

Je fus plus sensible à la séparation d'une amie. Madame de Brionne était une des plus dignes, des plus belles et des plus grandes dames du Faubourg. Elle méprisait lesPetits hommes noirsdu Tiers, mais elle avait peur du Peuple déchaîné comme un bouledogue et qui venait de renverser la Bastille. Je courus chez elle, en apprenant sa résolution d'aller attendre aux portes de la France cette première insurrection de Paris, et je lui demandai la raison de ce départ si prompt.

—Parce que je ne veux être ni victime ni témoin de scènes qui me font horreur.

—Mais faut-il pour cela quitter la France?

—Et où voulez-vous que j'aille?

—Je ne vous conseille pas de rester à Paris, puisque vous êtes si effrayée, ni même de vous retirer dans vos terres; mais allez passer quelque temps dans une petite ville de province où vous ne serez point connue; vivez-y sans vous faire remarquer, et personne n'ira vous découvrir.

—Une petite ville de province, fi! monsieur de Périgord; paysanne tant qu'on voudra, bourgeoise, jamais.

Je n'insistai plus, et elle partit.

Je n'entrerai pas dans le détail des événements et desfaits qui appartiennent à l'histoire; tous mes actes à l'Assemblée constituante sont consignés dans les procès-verbaux.

On a dit que j'étais passé maître dans l'art de faire travailler les autres et d'accaparer leurs talents; ce serait alors la fable renversée;Le Paon paré des plumes du geai. Il est vrai que ma paresse d'esprit et mon indolence de caractère expliquent mon ignorance naturelle; mais dans le nouveau milieu où je respirais, les idées me tombaient toutes faites comme des alouettes rôties.

C'était pour moi une affaire d'écrire; M. d'Hauterive l'a raconté. Il entre un jour chez moi, demandant une lettre.—Eh bien?—Il faudrait répondre.—De ma main?—Mais oui.—C'est une tyrannie; comment, composer et écrire en même temps?—Cela est absolument nécessaire.—Eh bien, je vais écrire, mais dictez.

Raphaël faisait peindre ses tableaux par ses élèves, Richelieu rimer ses tragédies par des poètes, voire Corneille. Je faisais travailler mes secrétaires et mes collaborateurs à la manière d'un chef d'orchestre qui dirige ses musiciens avec un archet sans jouer du violon.

Guilhe a rédigé le rapport lu à l'Assemblée nationale sur l'Instruction publique, spécialité qu'il partageait avec l'abbé des Renaudes, que je fis nommer par la suite membre du Tribunat, et qui me refusaun vote par scrupule de conscience. «Mais, lui dis-je, on ne vous demande pas votre conscience, mais votre voix.»

D'Hauterive et La Besnardière avaient la Politique et Panchaud les Finances. Panchaud, fondateur de la Caisse d'escompte et de la Caisse d'amortissement, était le seul homme capable de faire pondre la Poule aux œufs d'or sans l'éventrer. L'abbé Bourlier, depuis évêque d'Évreux, Colmache et quelques autres furent aussi d'actifs collaborateurs pour la fabrication des discours, des rapports, des dépêches, des pièces diplomatiques et des lettres.

Tout le monde y mit de la bonne volonté, du dévouement, de l'intelligence et de l'honnêteté. Voici le tableau des travaux auxquels je fus appelé à prendre part, où se résument, dans leurs formules et leurs grandes lignes, les principes et les réformes nécessaires pour réorganiser une société nouvelle en utilisant les matériaux de l'ancienne.

Abolition des titres.—Noble, je réclame l'égalité des classes et la communauté des droits; évêque, la liberté de l'intelligence humaine.

Laproposition de Mathieu de Montmorency sur l'Abolition des titresméritait un compliment. Je l'aborde:

—Comment se porte Mathieu Bouchard?

—Bouchard! mais je m'appelle toujours M. de Montmorency; il ne dépend pas de moi de renier mes aïeux; car enfin je descends du grand connétable qui contribua au gain de la bataille de Bouvines; je descends de cet autre connétable qui trouva la mort sur le champ de bataille de Saint-Denis, je descends...

—Oui, oui, mon cher Mathieu, et vous êtes le premier de votre maison qui ayez mis bas les armes.

Mandats impératifs.—En acceptant le mandat impératif imposé par les bailliages, on n'est plus un député, on est un messager. Ma motion est adoptée.

Comité de Constitution.—J'ai le n° 2, entre Monnier et Sieyès. Nous avons fait de la bonne besogne.—Réorganisation sociale. La Carte de France est remaniée.

J'ai reçu la première pensée politique de Sieyès, théoricien creux et obscur, dont la formule est le titre d'un volume que Chamfort lui a donné, trouvant inutile de l'écrire.

Qu'est-ceque le Tiers-État?—Rien.

Que doit-il être?—Tout.

C'est le grelot de son tambour.

Je m'amusais à culbuter son château de cartes métaphysique, qui met des ombres partout, et qui trouve le moyen d'obscurcir la lumière avec la prétention de ne pas la laisser sous le boisseau. Six pouces d'eau trouble la font paraître plus profonde que six pieds d'eau claire qui laissent apercevoir le gravier.

Instruction publique.—L'instruction publique centralisera l'esprit de la nation comme l'assemblée en centralisera la volonté. Séculariser l'enseignement des générations futures, enlevé à l'Église et dirigé par l'État. Éducation physique, intellectuelle et morale, à tous les degrés et pour toutes les conditions. Conserver l'étude de l'antiquité unie à celle des connaissances pratiques. Écoles spéciales, Droit, Médecine, Théologie, Art militaire, Institut, Corps académique.

Unité des Poids et Mesures.—Création de premier ordre, qui s'imposera à toute l'Europe.

Loterie.—À supprimer.—Inégalité des chances comme jeu, immoralité du produit comme impôt.

Déclarationdes droits.—Le droit des peuples est une propriété, celui des rois n'est qu'un dépôt. La liberté est plus ancienne que la tyrannie, mais il faut qu'un peuple soit majeur pour l'exercer.

Contributions et Enregistrement.—Mécanisme égalitaire des impôts, des personnes, des biens, de toutes les propriétés, de toutes les richesses.

Le peuple français est celui qui paie le plus cher pour être gouverné à bon marché.

Emprunts de Necker.—Le crédit de la France est la plus belle hypothèque de l'univers.

Biens ecclésiastiques.—Ce territoire immobilisé est une propriété nationale. La vente de ces biens de main-morte donnera deux milliards au Trésor public. Le changement des revenus du clergé en traitement le fera rentrer dans l'État par le budget. Malgré mon avis, on a fait une opération dangereuse en donnant ces biens comme hypothèque aux assignats, dont le cours forcé a déprécié la valeur.

Constitution civile du Clergé.—Je ne m'y suis pas opposé, sous la réserve de la liberté du culte et sans exiger le serment du prêtre. J'ai été des premiers à conseillerla réunion du Clergé et du Tiers, la vérification collective des pouvoirs et le vote par tête, non par ordre.

L'Adresse aux Français.—L'Assemblée m'a confié la rédaction de l'Adresse à la Nation, qui m'a valu la Présidence, pour expliquer, justifier et défendre la Constitution attaquée par les partis. Tâche facile.

Trois objections:Tout détruit?—Pour tout reconstruire.—Réforme précipitée?—Ni hésitation ni délai, de front et tout à la fois.—Perfection chimérique?—La société, comme l'homme, est perfectible, et les idées utiles au genre humain ne sont pas seulement destinées à orner les livres. Conclusion: Linnée a fait l'Inventaire de la Nature, la Révolution celui des principes du gouvernement des peuples et desDroits de l'Homme.

Tout cela était dit et fait de bonne foi, car alors on pouvait être honnête et réussir, parce que les opinions et les intérêts étaient d'accord.

J'ai fait adopter par l'Assemblée la date du 14 Juillet, anniversaire de laSurprise de la Bastille, pour la Fête de la Fédération.

Madame du Barry est allée voir les préparatifs; comme tout le monde elle y a pris part, et voici ce qu'elle m'a raconté:

«Comme j'étais fatiguée d'avoir «travaillé à la terre» à me donner des ampoules, je me suis mise en quête de chercher dans la foule madame de Mortemart et messieurs de Cossé et de Mausabré qui m'avaient accompagnée.

«Un jeune homme m'offrit son bras pour m'aider à les retrouver, mais cela fut impossible. Je priai donc mon inconnu de me reconduire. Sa courtoisie ne se démentit point; nous prîmes le premier fiacre venu et nous partîmes. J'étais peu à mon aise avec cet étranger; mais il entama une conversation animée et brillante. Je l'examinai alors avec plus d'attention.Il avait une figure charmante, quelque chose de doux et de gracieux dans les traits; l'envie me prit de savoir son nom, je le lui demandai. Il s'appelait Saint-Just.

«Le duc de Fronsac, rongé de goutte, qui venait me voir de loin en loin, nous brouilla ensemble. M. Saint-Just le prit sur un ton si haut que je dus intervenir, et je lui fis des reproches qu'il reçut assez mal. J'ai su depuis qu'il se plaint de moi, et va partout m'accusant d'être aristocrate outre mesure.»

Il y avait alors les prêtres assermentés et les réfractaires; une grande difficulté se présenta pour consacrer les premiers évêques du clergé constitutionnel, et il en fallait trois pour la cérémonie.

J'étais résolu; mais je voyais hésiter mes deux auxiliaires: Gobel, évêque de Lydda, et Miroudot, évêque de Babylone. Il fallait les décider et les engager. Pour y arriver, j'imaginai de leur jouer une comédie renouvelée desFausses Confidences. La veille j'allai trouver Miroudot et lui dis: «Gobel nous abandonne; pour moi, je sais à quoi cela nous expose et ma résolution est prise; j'aime encore mieux me tuer que d'être lapidé par la foule.» Tout en parlant, je maniais nonchalamment un petit pistolet de poche qu'on appelait leBréviaire du coadjuteurou lesBurettes de l'abbé Maury. Le joujou fit son effet, une peur chassa l'autre, et les deux augures furentexacts. J'en fis des gorges-chaudes avec mes amis; Dumont de Genève s'en amusa beaucoup.

J'avais un peu oublié les cérémonies épiscopales. Mirabeau, qui avait assisté dans ses prisons à plus de messes que moi, s'offrit pour une répétition générale en costume. Un autel fut improvisé sur la cheminée de Saisseval, et tout marcha bien, sauf les glapissements de ma chienne Pyrame, qui se jetait avec fureur sur mes habits sacerdotaux.

La Révolution valait bien une messe, et je l'ai dite au Champ-de-Mars, sur l'Autel de la Patrie, assisté de deux cents prêtres, en présence de la Famille royale, de l'Assemblée, des Fédérés des départements et du peuple de Paris. J'aperçus La Fayette sur son cheval blanc, l'un portant l'autre, et j'eus l'occasion de dire à ceGénéral Tartufe, qui me considérait: «Ah çà, surtout ne me faites pas rire.»

Cette comédie se termina par un souper, et j'écrivis au duc de Lauzun:

«Vous savez l'excommunication de Damoclès; venez me consoler et souper avec moi. Tout le monde va me refuser l'eau et le feu; aussi nous n'aurons ce soir que des viandes glacées et nous ne boirons que du vin frappé.»

Nous étions très liés; il était noble déclassé comme moi, et je lui devais un bon office. Nos relations cessèrent par suite de la vente et de la publication de Lettres secrètes sur la cour de Prusse, dans une mission qu'il devait à mon entremise. Il me considérait déjà comme un rival de politique, d'esprit et de licence, et dès lors il me traita ouvertement en ennemi.

Mirabeau tonne comme Jupiter assembleur de nuages, mais son tonnerre n'est parfois qu'une feuille de tôle, et c'est un aigle qui n'est pas toujours dans les nuages.

Quand il s'agit d'élire le président, il prit la parole pour indiquer les conditions de caractère et de talent que devait offrir le candidat. Il ne manquait qu'un trait au portrait qu'il venait de tracer, c'estque le président devait être marqué de la petite vérole.

Je discutais avec lui: «Attendez, me disait-il, je vais vous enfermer dans un cercle vicieux.»

Et moi de répondre: «Est-ce que par hasard vous auriez envie de m'embrasser?»

Jamais il n'a dit le fameux: «C'est à vous d'en sortir.» Ce langage n'aurait pas été admis.


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