On peut vous aider; mais, s'il n'a qu'un millier de ducats, ce n'est pas de quoi délivrer mon vieux maître.
LUPO.
C'est vrai, il faut le tuer, Galvan le veut! eh bien, on le tuera! fasse le ciel qu'il se défende!... Si je le sommais de délivrer mon père?
ROLAND.
Il promettra tout, et, rentré à Naples, il vous dénoncera.
LUPO.
Si je le suppliais?...
ROLAND.
C'est un cœur d'airain, il est pire que le cardinal!
LUPO.
Il aimait pourtant mon père, j'en suis sûr.
ROLAND.
Depuis que vous êtes ruiné, il l'a abandonné.
LUPO.
Eh bien donc, malheur aux avares! ce ne sont pas des hommes! Si mon oncle était là, je le tuerais aussi! Allons un peu examiner le chemin: je ne saurais rester en place.
ROLAND.
Que ferai-je de ce cheval fourbu?
LUPO.
Amène-le, je sais où le cacher.
ROLAND, à part.
Un cheval qui erre sans cavalier, c'est un indice; je vais le saigner pour qu'il ne bouge plus. La vue du sang réveillera mon maître.
(Ils sortent.)
TISBEAfuyant, poursuivie parQUINTANA.Il la saisit, et, au moment de crier, elle éclate de rire et lui donne un soufflet.
TISBEA.
Comment, c'est vous, frère Quintana? Ah! que vous m'avez fait peur! Pourquoi êtes-vous ainsi déguisé?
QUINTANA.
J'étais déguisé dans cette maudite grotte où je mourais de faim. Je suis redevenu un homme. Depuis trois jours je ne fais que manger.
TISBEA.
Grand bien vous fasse! Mais je n'aime pas les renégats; ne me suivez plus.
QUINTANA.
Beauté bronzée, vous avez su me plaire, et je suis un des vôtres. Écoutez-moi.
TISBEA.
Comment! un des miens?
QUINTANA.
Je suis bandit, comme votre ami Moffetta, et mon maître va être votre chef.
TISBEA.
Qui, votre maître? l'ermite? Fi! vous mentez! allons, laissez-moi!
QUINTANA.
Mon intention n'est pas de vous obéir; j'ai ouï dire qu'entre brigands tout était commun et se partageait comme entre frères...
Les Mêmes; MOFFETTA.
MOFFETTA.
Attends, figure de pendu! je vas te donner en frère la bénédiction que tu mérites!(Il le jette par terre et le foule aux pieds.)
QUINTANA.
Grâce, mon frère, pitié! tu me romps les côtes!
MOFFETTA.
C'est pour éteindre tes passions, barbe de bouc!(A Tisbea.)Viens! laissons-le se secouer, et retournons au village. J'ai toujours dit que ces ermites ne valaient rien!(Ils s'éloignent.)
QUINTANA, se relevant.
Le butor m'a trop piétiné! Si mon maître retourne au désert, il fera bien de le prendre à son service!
QUINTANA, ANGELO, DELIA.
DELIA, qu'entraîne Angelo.
Je n'irai pas plus loin; je ne peux plus!(Elle tombe sur l'herbe, épuisée.)
QUINTANA, à part.
Mon maître ne me paraît pas plus encouragé que moi par le sexe.
ANGELO.
Que fais-tu ici? Ne t'ai-je pas dit d'aller tout préparer à l'ermitage pour me recevoir?
QUINTANA.
J'y allais, maître; mais une racine m'a fait tomber, et je boite.
ANGELO.
Va toujours!(Quintana s'éloigne; à Delia.)Allons, encore un peu de courage! nous sommes près du gîte.
DELIA.
Quel gîte peux-tu m'offrir dans cet endroit sauvage? Tu me trompes; au lieu de me ramener à Naples, tu m'égares et m'éloignes de plus en plus.
ANGELO.
Tu m'as promis...
DELIA.
J'ai payé ma dette: j'ai subi tes baisers, dont la violence m'effraie.
ANGELO.
Tu as promis d'être à moi seul.
DELIA.
Ne suis-je pas à toi seul depuis trois jours que nous errons ensemble, comme des chiens perdus dans la montagne et dans la forêt, avec des brigands pour escorte et des antres pour palais? Si tu m'aimes, viens partager à Naples mon luxe et mes plaisirs. Je n'ai pas promis d'être la compagne d'un bandit.
ANGELO.
Lupo était-il autre chose qu'un bandit?
DELIA.
Il ne m'emmenait pas dans ses courses. Il ne m'obligeait pas à gagner péniblement avec lui l'argent qu'il me donnait. J'ai juré d'être ta maîtresse, c'est bien assez, sans devenir ton esclave.
ANGELO.
Tu me hais?
DELIA.
Je te haïrai si tu me contraries davantage.
ANGELO.
Prends patience, demain j'aurai une litière et des serviteurs pour te reconduire à la ville. Viens seulement jusqu'à l'ermitage de la madone du Cèdre.
DELIA.
C'est un lieu saint. Ne crains-tu pas de le souiller par de profanes amours?
ANGELO.
Je ne crains ni le Ciel ni les hommes. Je ne crois plus à rien.
DELIA.
C'est pour cela que tu me fais peur!
ANGELO.
Si je te fais peur, tu ne songes qu'à m'échapper; mais c'est en vain. Lève-toi et marchons.
DELIA.
Non j'aime mieux mourir là.
ANGELO, menaçant.
Mourir là? Prends garde de dire la vérité!(Il veut l'entraîner, elle résiste.)
Les Mêmes, ESCALANTE.
ESCALANTE, masqué.
Arrêtez!
ANGELO, surpris.
Qui êtes-vous?
ESCALANTE, se démasquant.
Escalante, le lieutenant de Lupo et le premier de sa bande après lui.
ANGELO.
Lupo renonce à vous commander, et vous n'ignorez pas que je le remplace.
ESCALANTE.
Je n'étais pas là quand mes compagnons vous ont élu. Ils m'ont dit que ce soir, à minuit, on se réunirait à la madone du Cèdre; j'irai, et si vous me convenez, je verrai.
ANGELO.
C'est bon. Passez votre chemin, nous nous reverrons à minuit.
ESCALANTE.
Passez votre chemin aussi, mais laissez cette femme, qui ne vous suit pas librement.
ANGELO.
Que vous importe?
ESCALANTE.
Elle me plaît. Je la veux pour moi.
ANGELO.
Insolent!
ESCALANTE.
Vous n'êtes pas mon chef encore. Jusqu'à minuit, vous n'êtes rien pour moi.
ANGELO, tirant son poignard.
Alors...
ESCALANTE, le terrassant.
Rendez grâce à Dieu d'avoir affaire à un chrétien, car vous seriez déjà mort, si je voulais.
DELIA.
Mon ami, délivrez-moi. Je vous paierai une rançon princière, si vous me conduisez hors d'ici saine et sauve.
ESCALANTE.
Venez!(A Angelo, qui se relève.)Et vous, ne bougez pas, car j'ai là des compagnons pour vous mettre à la raison, et Lupo n'est pas si loin que vous pensez.
ANGELO à Delia.
Tu veux suivre ce manant, abjecte créature?
DELIA.
Je veux rejoindre Lupo.
ANGELO.
Soit, mais il ne t'aura pas vivante!(Il la poignarde.)
DELIA, tombant dans les bras d'Escalante.
Tu m'as tuée!... Sois maudit!
ESCALANTE, la regardant.
Morte? C'est dommage!(Il la soutient d'un bras, et, de l'autre main, porte un sifflet à ses lèvres et donne un signal.)
ANGELO.
Tu appelles tes compagnons; tu mourras avant qu'ils soient là.
ESCALANTE.
Non, je les éloigne. Je suis content de toi. Ce que tu viens de faire est d'un homme digne de nous commander,—plus digne que Lupo, qui ne nous permettait pas de tuer les femmes! A ce soir. Tu seras élu!(Il sort.)
ANGELO,seul.
Ces hommes vont m'admirer parce que je suis pire que Lupo! Cette pensée me donne froid!... Je ne sais si c'est un hommage, ou un affront... Où est donc Delia? La nuit est-elle devenue si obscure ou ma vue est-elle voilée de sang? Malheureuse courtisane! je t'aimais, il y a une heure. Je buvais la vie sur ton sein vénal, j'oubliais tout, j'étais ivre... Quel réveil! Est-elle donc?... Oui, froide déjà! Cette plaie est horrible... Son regard fixe m'éblouit et me brûle comme une flamme... Allons, je suis fou! Son œil est terne et reflète comme une vitre brisée le pâle rayon de la lune. Cachons ce cadavre; j'espérais que Lupo souillerait sa main de ce meurtre, en trouvant sa concubine dans mes bras; mais il ne tue pas les femmes, lui! Tous les forfaits que je veux lui faire commettre seront-ils donc fatalement commis par moi?(Il cache le cadavre dans les buissons.)Allons, repose dans les épines, fille de joie! voilà une triste fin pour une si pompeuse existence! C'est pour ton malheur que tu m'as rencontré! Adieu ton bain parfumé et ta couche de satin, que tu regrettais de quitter pour trois jours! A présent tu dormiras dans les aloës acérés, sur les cailloux tranchants.
(Il rit et sanglote.)
ANGELO, LUPO.
LUPO, à part.
Qui donc se lamente ainsi? L'ermite! est-il insensé? Il faut que je l'éloigne.(Haut.)Ami, allez gémir plus loin! Il me faut cette place.
ANGELO.
Vous prétendez encore commander? La montagne ne vous appartient plus. C'est moi maintenant qui règne sur le désert...
LUPO.
Votre raison est troublée; mais je n'oublie pas que vous m'avez rendu service; je vous prie de vous retirer.
ANGELO.
Tu veux tuer quelqu'un ici?...
LUPO.
Peut-être.
ANGELO.
Tu n'as plus le droit...
LUPO.
J'ai le droit de vider partout mes querelles particulières. J'attends ici un ennemi.
ANGELO.
Je veux t'aider encore.
LUPO.
Je ne veux pas de témoin.
ANGELO.
Je veux être le tien.
LUPO, surpris, s'avançant sur lui d'un air de menace.
Pourquoi?
ANGELO.
Parce que mon sort est lié au tien sur la terre. Je veux faire tout le mal que tu feras et te suivre au delà de la vie.
LUPO.
Vous parlez sans raison, je ne suis pas un exemple à suivre!
ANGELO.
Mais vous croyez que vous irez au ciel, vous?
LUPO.
Je ne me demande pas où j'irai, je n'en puis rien savoir; mais c'est assez de vaines paroles; va-t'en.
ANGELO.
Un seul mot, voyons! Tu pourrais me sauver, peut-être!
LUPO.
Comment?
ANGELO.
Si je te voyais faire le bien, je comprendrais l'arrêt céleste, je rentrerais dans la bonne voie, je retrouverais l'espérance; mais tu restes dans le mal, et tu es béni quand même...
LUPO.
Béni, moi!
ANGELO.
N'as-tu pas vu la madone te présenter le Bambino et l'archange de la tapisserie étendre sur toi son bouclier?
LUPO.
Ami, si tu plaisantes, sache que je ne suis pas en train de rire...
ANGELO.
Je parle sérieusement.
LUPO.
Tu me présentes des symboles? Tu veux subtiliser avec moi? C'est peine perdue, va! Je suis celui qui ne réfléchit pas, qui obéit au vent qui souffle, et qui n'a jamais approfondi le bien et le mal.
ANGELO.
Pourtant, quand tu blasphèmes...
LUPO.
Je ne blasphème pas. Si je dis de mauvaises paroles, cela ne fait pas sécher une herbe sur la terre ni pâlir une étoile au ciel...—Mais je t'ai assez répondu, et tu m'ennuies; il faut...
ANGELO.
Tu es semblable à la brute. Le raisonnement ne te dit rien, tu es impatient de tremper tes mains dans le sang!
LUPO.
Assez, te dis-je. Tes paroles me fatiguent et me dérangent, il faut que je sois tout à l'heure sans pitié, et tu me rappelles qu'il m'en coûte à présent d'être cruel...
ANGELO.
Il t'en coûte! Tu connais donc ce qui est mal?
LUPO.
Qu'importe? Le meurtre enivre, on le commet dans la fièvre, et, après, il semble qu'on l'ait rêvé.
ANGELO.
J'ai souvent rêvé le mal sans le faire. Dieu vivant! ne suis-je pas le moins coupable?
LUPO.
Je n'en sais rien. Si tu rêvais le mal, c'est que tu l'aimais.
ANGELO.
Me feras-tu croire qu'en le commettant tu le détestes?
LUPO.
Laisse-moi. J'appartiens au tumulte de mes pensées! Si, comme toi, j'avais vécu dans la science du bien, je ne serais pas tombé dans les ténèbres du doute...
ANGELO.
Et tu erres dans ces ténèbres? Tu doutes, avoue-le!
LUPO.
Moi? non, jamais; c'est de ton doute que je parle.
ANGELO.
Tu crois à la bonté divine?
LUPO.
C'est assez! Je te défends de la nier devant moi. Si Dieu est, il est bon...
ANGELO.
Quoi? même quand l'on torturait ton père, tu n'as pas nié la justice suprême?
LUPO.
Non, pas même à ce moment-la, qui fut effroyable! Pourquoi m'en serais-je pris à Dieu, quand le mal venait de moi?
ANGELO.
Tu n'as pas invoqué le démon? Tu mens...
LUPO.
C'est toi qui mens par la gorge! Le diable est un rêve de ta pensée. On vient; va-t'en, je le veux! pas un mot de plus, ou malheur à toi!
ANGELO, feignant de s'éloigner et se cachant.
Je saurai ce que tu veux faire. La haine rive mes pas aux tiens!
LUPO, ROLAND, ANGELOcaché.
ROLAND, au-devant de qui Lupo a fait quelques pas.
Oui, ils viennent! J'ai aperçu la litière là-bas. Deux hommes d'escorte seulement pour conduire les mulets. A nous deux, ce sera l'affaire d'un moment. Je me suis muni d'un masque; venez!
LUPO.
Non: je suis troublé. Je ne veux pas frapper; j'écraserai d'ici les hommes et les animaux. Aide-moi à faire rouler cette roche. Si elle manque le but, nous fondrons sur la proie.
ROLAND.
Attention, les voilà! Poussez.
LUPO.
Non! c'est trop tôt... A présent! Mon père! c'est pour toi!(Ils poussent le rocher, qui roule avec fracas. On entend des cris.)
ROLAND.
Ils fuient! Courons-leur sus!(Ils descendent rapidement et disparaissent.)
ANGELO.
C'est pour son père! L'amour fait commettre le crime, et Dieu pardonne! Il me pardonnera donc la mort de cette fille! Horreur! J'étais caché près de son cadavre, je l'avais oublié... J'ai senti le froid de sa chair... Je traîne maintenant l'existence comme un rêve! Où suis-je donc? Qu'est-ce que j'entends là? Ah! oui! Lupo! Encore un meurtre!(Il se penche dans l'abîme.)Je ne vois rien, un nuage de sable et de poussière enveloppe tout... Qui vient là?
ANGELO, LIVERANIfuyant.
LIVERANI.
A moi! à l'aide! On me poursuit!... Les brigands!
ANGELO, l'arrêtant.
Le vieillard de Montelupo! Ah! je le hais aussi...(Il le renverse et voit accourir Lupo.)Non, ce crime effroyable, c'est à lui de le commettre. Enfer! je te remercie de cette pensée!
LUPO, ROLAND, LIVERANI,qu'Angelo tient renversé.
ROLAND.
Sus! sus! il a monté jusqu'ici.
LUPO.
La peur donne donc des ailes à la vieillesse! Où est-il?
ANGELO.
Là, renversé, vois, mon manteau étouffe ses cris; frappe-le!
LUPO.
Oui, sa vie m'appartient.
ANGELO, maintenant le manteau sur la figure de Liverani.
Tu hésites, allons donc!
LUPO.
Attends; il ne résiste pas! Tuer l'ennemi à terre!... Messire Galvan, reprenez vos esprits... écoutez... il me faut de l'or, beaucoup d'or pour sauver mon père,... mon père qui est en prison... Répondez! Êtes-vous sourd? Rachetez-vous! Jurez de rendre la liberté à mon père, de la lui rendre à tout prix, et je vous fais grâce!
ROLAND.
Il ne veut pas, il aime mieux son or que sa vie.
LUPO, frappant Liverani de sa dague.
Meurs donc, chien d'avare, puisque ton sang est la rançon de mon père!
ROLAND.
Bien! Bon voyage, messire Galvan!(Angelo se relève.)
LIVERANI, se débattant, écarte le manteau.
Galvan! c'est lui qui m'avait délivré... Hélas! mon fils!... mon fils! ô mon fils!...
LUPO.
Mon père!...
ANGELO.
Il expire.
ROLAND.
Mon maître!...
LUPO.
Vengeance divine, écrase-moi!(Il tombe sur le corps de son père.)
ANGELO.
Cette fois il est perdu, j'espère! O Satan, prends-le! sois plus fort que Dieu même.
SATAN, ailé et flamboyant, sortant de terre entre lui et Lupo.
Suivez-moi tous deux dans la vie et dans la mort, toi qui as accompli le parricide, et toi qui l'as fait commettre; vous m'appartenez sans rémission. De tels forfaits sont le triomphe de l'enfer et la limite de la protection d'en haut.
LIVERANI, se ranimant.
Tu mens, ennemi de Dieu! La pitié céleste est sans bornes, et les larmes du cœur lavent les plus grands crimes. Ne désespère pas, mon fils; tu peux te racheter par la douleur, fléchir Dieu par l'amour, le glorifier par la confiance...
LUPO.
Mon père! mon père bien-aimé! j'ai mérité les éternels supplices, ils ne sont rien pour moi au prix de ce que je souffre en vous voyant mourir de ma main. Dieu bon, Dieu juste, que je n'ai jamais su prier, fais qu'au séjour des justes mon père oublie que je suis né! Fais qu'il soit heureux, et je ne te reprocherai pas mon châtiment. Et toi, Satan, que j'ai servi sans m'en rendre compte, fais de moi ce que tu voudras. Je te défie de me faire autant de mal que m'en fait ce cœur d'airain en se brisant dans ma poitrine.
SATAN.
Viens, ton père n'est plus, et il est sauvé. Tu as encore du temps à vivre. Je te verserai, dans les combats et les plaisirs, le breuvage de l'oubli.
LUPO.
Mon père!...(Il le baise au front.)plutôt que de t'oublier un jour, une heure, je m'élance dans l'abîme où il n'y aura plus pour moi qu'expiation et désespoir.(Il veut se percer de sa dague.)
LE PETIT BERGER, paraissant et l'arrêtant.
Jette cette épée, prends ton père et suis-moi sous le chaume avec lui.
LUPO.
Lui rendrai-je la vie et le bonheur?
LE BERGER.
Rien n'est impossible à l'amour.(Lupo et Roland emportent Liverani.—Ils sortent.)
ANGELO, SATAN.
ANGELO.
Je reconnais cet Enfant, un rayon divin resplendit sur son front... C'est un ange ou le Sauveur en personne!... Et toi, maudit, tu ne saurais lutter contre lui! arrière! je ne te crains plus. Je me repentirai, je retournerai au désert, et je m'imposerai de telles pénitences, je m'infligerai de tels supplices que je ferai mon enfer moi-même en ce monde pour me racheter dans l'autre.
(Il s'enfuit.)
SATAN, riant.
Retourne à l'ermitage; tu y trouveras le spectre sanglant de la courtisane, et tes remords auront tous la figure de la peur. J'irai encore te rendre visite. C'est au désert que je règne sur celui qui n'aime que lui-même. Va, invente des supplices pour ton corps, et persiste à croire que le sang est plus agréable à Dieu que les larmes. Je t'aiderai à dessécher ton cœur et à développer par de fécondes imaginations le précieux germe de férocité qui fait les savants exorcistes et les inquisiteurs canonisés. Ceci estl'amendu diable, messeigneurs les hommes!
En 1634 ou 1635, le gouverneur de Berg-op-Zoom, qui s'appelait, je crois, Sneyders (si je fais quelque faute contre l'histoire, je vous prie de la corriger), Sneyders (nous le nommerons ainsi jusqu'à ce qu'il vous plaise de rectifier ou de constater le fait), Sneyders, vous dis-je, venait d'épouser la belle Juana y Mécilla y... (je vous fais grâce de ses autres noms, elle n'en comptait pas moins de quatorze, fort inutiles à rapporter, comme vous allez voir, pour l'intelligence de cette historiette.)
Doña Juana, née sous le beau ciel de l'Espagne, avait suivi sa famille en Flandre, dont les Espagnols étaient maîtres alors, comme bien vous savez. La Hollande, pays frontière, pays de mêmes mœurs et de mêmes climats, vivait tant bien que mal avec ses voisins les Flamands, et l'on voyait souvent les riches familles originaires des Pays-Bas redorer les écussons poudreux des vieilles noblesses castillanes, en d'autres termes, les bons et lourds négociants de la Dyle et de l'Escaut obtenir la blanche main de ces filles venues des bords de la Guadiana, belles fleurs bientôt flétries sous le ciel froid et brumeux de la Hollande.
Juana, récemment transplantée sur cette terre humide, languissait déjà; déjà ses beaux yeux noirs perdaient leur éclat velouté, déjà ses joues brillantes se décoloraient et prenaient cette teinte d'ivoire qui est demeurée aux figures de Miéris et de van der Werf. Le temps a-t-il produit la décomposition de la couleur dans les productions de ces maîtres? ou bien, trouvant plus de noblesse et de poésie dans le coloris de ces pâles étrangères que chez leurs vermeilles compatriotes, cherchèrent-ils à en reproduire les types? c'est ce que je vous laisse à commenter.
Malgré tout, Juana n'était que plus touchante avec son air mélancolique et souffrant. Le costume élégant et riche de sa nouvelle patrie faisait admirablement ressortir la souplesse de sa taille andalouse et la grâce méridionale de tous ses mouvements; en un mot, c'était la plus belle personne du Brabant. Le gouverneur Sneyders en tirait une assez bonne part de vanité, et le gouverneur Sneyders n'était pas le seul à s'apercevoir des attraits de sa femme.
Mais Juana, rêveuse et triste, haïssait tous ces bons Hollandais si épais et si prosaïques, elle regrettait son beau soleil, et ses beaux fleuves dont les flots tièdes et harmonieux semblent parler d'amour aux fleurs de leurs rivages. Les neiges et les glaces de ces marais lui serraient le cœur, le froid la gagnait jusqu'au fond de l'âme. Joignez à l'influence du climat la société d'un mari fort riche, fort sensé, fort entendu en ce qui touchait ses affaires et son gouvernement, mais fort ennuyeux, il faut bien le dire, et vous comprendrez que la belle et tendre Juana pouvait bien avoir le mal du pays.
Cependant il y avait, dans l'opulente maison du gouverneur, un joli page qu'on appelait Ramire et qui avait vu le jour, comme Juana, sous le ciel de l'Espagne. Le page avait seize ans comme Juana, il était pâle comme Juana, il avait des yeux noirs et un regard triste et passionné comme Juana; il chantait avec une voix douce et voilée qui allait au cœur, il étendait la guitare sur son genou avec une grâce vraiment andalouse, et Juana, en écoutant ces vieilles romances espagnoles, si naïves et si poétiques, sentait parfois venir des larmes dans ses paupières de soie, car il chantait vraiment bien, le joli page; il parlait avec amour de la patrie absente; il avait déjà quelque chose de romanesque et de fier dans le caractère, et il était d'une noble et antique maison, ce qui, dans ce temps-là, ne gâtait rien.
Mais le gouverneur, qui se montrait, en sa qualité de gouverneur d'un pays frontière, plus méfiant et plus observateur qu'il ne convenait à un bon Hollandais, le gouverneur, dis-je, surveillait si bien sa femme, la tendre et belle catholique avait été élevée dans de si chastes principes, l'amour est si timide et si craintif à seize ans, enfin le climat de la Flandre refroidissait tellement l'audace de ces deux imaginations espagnoles, que M. van Sneyders n'avait aucune bonne raison à donner de sa jalousie, ce dont il était contrarié parfois autant que flatté; car il y a certaines liaisons pures, discrètes, mystérieuses, qui font plus de tort au repos d'un mari que de franches et loyales infidélités. Celle-là était pour le bon Sneyders une source de ruses inutiles et de précautions sans effet. Il ne pouvait pas empêcher l'échange d'un triste et long regard, le contact de deux mains qui s'effleuraient à l'occasion d'un gant ramassé, ou d'une coupe remplie, ou d'un message ordonné; il ne pouvait s'offenser de l'empressement avec lequel Ramire plaçait un coussin d'Utrecht sous les petits pieds de madame la gouvernante, ni des caresses qu'il donnait à son chien favori, ni du soin respectueux avec lequel il l'aidait à monter sur son beau genet d'Espagne. Le pauvre Sneyders avait beau assurer que la guitare avait un son aigre et faux, que la langue espagnole était un patois barbare, et que chanter des romances n'était point le fait d'un homme; il n'avait aucune raison valable à donner à sa femme pour lui interdire les chansons du page en son absence. Sneyders, voyant que le mal était sans remède, imagina ce qu'il eût dû imaginer tout de suite, qu'il fallait éloigner Ramire. Le hasard, ou plutôt les événements politiques, lui fournirent le moyen de concilier cette mesure de prudence avec un certain désir de vengeance bien légitime, que le vertueux et désespérant amour du page lui avait inspiré.
Richelieu s'était imaginé de mettre la Hollande en guerre avec l'Espagne, et, à cet effet, il venait de faire un traité d'alliance avec l'Angleterre pour entrer dans les Pays-Bas à main armée. Son projet réussit plus tard, et la division de la Hollande et de la Flandre s'opéra en 1648; mais, jusque-là, il fut fort difficile de soulever les Flamands contre l'Espagne. Le joug de l'Inquisition s'était singulièrement adouci depuis les leçons données au duc d'Albe, et cette population commerçante se méfiait avec raison des suites d'une guerre pour ses intérêts, quel que dût en être le résultat pour sa gloire.
Le gouverneur de Berg-op-Zoom fut à peine initié aux mystères du cabinet de Richelieu, qu'il se crut habile autant que rusé. Il entra comme ses confrères dans les intrigues et entama une négociation secrète avec son parent, le gouverneur d'Anvers (Anvers, citadelle espagnole depuis le fameux siége de 1585), pour le prévenir du coup qui se préparait au dehors. Le but des provinces hollandaises était de séduire les Pays-Bas espagnols et de les porter à la révolte, afin d'éviter les lenteurs du blocus et les chances de la guerre civile, si fatales au commerce des deux nations.
Il se trouva que le gouverneur d'Anvers, vieillard d'une politique hargneuse et susceptible, avait eu dans sa jeunesse d'âcres différends avec le père de Ramire; il avait gardé à cette famille une rancune profonde et semblait ne négliger aucun moyen de la maintenir dans l'état de pauvreté où elle était alors réduite. Van Sneyders s'imagina lui faire un très-grand plaisir en lui dépêchant le jeune Ramire comme porteur de son message politique, et il eut soin d'ajouter en post-scriptum que si le gouverneur d'Anvers jugeait à propos de s'assurer du jeune Espagnol comme d'un otage contre l'Inquisition, il était fort disposé, lui son maître, à ne point le réclamer au nom de la Hollande, l'intervention assurée de la France mettant à couvert toute vengeance particulière des Flamands contre leurs despotes.
Le pauvre enfant partit donc pour la citadelle d'Anvers, chargé d'une lettre de recommandation qui devait le conduire à la prison ou à la potence, suivant l'humeur ou les intérêts du gouverneur.
Depuis plusieurs jours, il avait quitté Berg-op-Zoom pour remonter ce grand bras de l'Escaut qui descend à Anvers; M. Sneyders, n'entendant plus parler de lui, et espérant bien n'en plus entendre parler jamais, se sentait dans une disposition beaucoup plus accorte et bienveillante que de coutume. Il soupa de fort bon appétit, remarqua plusieurs fois que son gros joufflu de page brabançon faisait le service beaucoup plus dextrement que l'Espagnol orgueilleux et distrait, vanta avec amour la bière et les brouillards de sa patrie, maltraita le chien de Juana, qui ne voulait rien accepter de la main du nouveau page; en un mot, il ne perdit aucune occasion d'être agréable et bon mari, en disant force mal de l'Espagne, des femmes, des romances, des petits chiens et des pages qui jouent de la guitare.
Quand le repas fut fini, Juana passa dans le salon, et s'assit mélancolique et silencieuse sur son grand fauteuil; elle tourna le dos à la fenêtre, pour ne pas voir le ciel que son époux venait de vanter et qui, cependant, ne manquait pas de beauté en cet instant où le soleil se couchait dans les brumes violettes de l'horizon; elle plaça elle-même sous ses pieds ce coussin que Ramire avait touché tant de fois avec amour, et, renfermant un soupir, elle écouta d'un air distrait les lourdes fadeurs de son époux.
—Vive Dieu! Madame, s'écria M. le gouverneur de Berg-op-Zoom en voyant que la conversation languissait, il faut que je boive à votre santé un gobelet ou deux de bon vin vieux des Canaries.—Eyck! apportez ici le plus beau de mes flacons et deux verres à tige élancée!
—Bien, mon fils; place cette petite table auprès de madame la gouvernante de Berg-op-Zoom; et maintenant, c'est bien, Eyck; vous êtes un bon serviteur, mon mignon, et vous aurez un beau pourpoint de soie jaune garni de rubans rouges, avec des chausses à dentelles de Malines, si je suis toujours content de vous. Je veux que vous ayez meilleure mine que ce fainéant d'Espagnol, dont nous sommes délivrés pour longtemps, Dieu merci!
En parlant ainsi, Sneyders remplit son verre jusqu'au bord et celui de doña Juana à demi; mais elle le laissa sur la table et ne daigna point y mouiller ses lèvres pâles.
—Eh bien, Madame la gouvernante, dit-il, ne voulez-vous point me faire raison? Refuserez-vous de boire avec moi à la santé de notre digne parent et collègue le gouverneur d'Anvers? ce bon et fidèle protestant qui a jadis, dans nos vieilles guerres de Flandre, occis tant de papistes et d'idolâtres! ce rude et austère magistrat qui rend si bien la justice sans assemblées délibératives et vous fait pendre le premier venu au-dessus des fossés de sa ville, sans qu'il y ait seulement un bourgeois qui en demande la raison, tant sont grands le crédit du gouverneur et la confiance qu'il inspire!
La pauvre Juana, muette de désespoir, écoutait d'un air morne cette gracieuse invitation; elle n'ignorait pas les intentions de son mari, et l'accueil qui attendait le page à Anvers. Mais elle trouva dans sa fierté de femme et d'Andalouse le courage de supporter cette affreuse idée, et de dérober à son mari le plaisir de contempler sa douleur; elle se tourna vers Sneyders, qui s'était appuyé sur le dossier de son fauteuil d'un air à la fois niais et méchant et, saisissant son verre d'une main plus assurée:
—Si la confiance des Anversois dans leur gouverneur est si aveugle, dit-elle, c'est qu'apparemment ils le savent incapable d'une action lâche et d'un crime inutile.
En parlant ainsi, elle souleva son verre, et, comme elle l'approchait de celui de son mari, le son d'une guitare, accompagnée d'une voix triste et voilée, chanta en espagnol, sous la fenêtre, le refrain d'une des romances bien-aimées de Juana; cette voix ne pouvait être méconnue un instant des deux personnes qui l'entendirent. Une expression de stupeur et de dépit se peignit sur la face rouge du gouverneur; les yeux de Juana lancèrent un éclair de joie et de triomphe; l'éclat de la santé reparut sur ses joues, et, frappant de son verre le verre de son mari:
—Je bois, lui dit-elle, à la santé de notre parent et ami, le brave gouverneur d'Anvers!
On chercha Ramire; on ne le retrouva pas. Après avoir rassuré sa maîtresse sur son sort, il s'était enfui du château, et il avait sagement agi, car le gouverneur de Berg-op-Zoom n'eût pas confié, cette fois, à autrui, le soin de sa vengeance. Le page prit du service sous les ordres de Gaston d'Orléans qui vint combattre pour l'Espagne contre le roi de France son frère. On assure que lorsque la paix générale fut conclue, en 1648, Ramire, parvenu à un rang important dans l'armée, rendit de grands services au vieux gouverneur d'Anvers, qui par politique ou par loyauté, avait refusé de seconder les desseins de Sneyders; ce qu'il y a de certain, c'est que Sneyders avait péri durant la guerre, et que le page était guéri de son amour pour la belle Juana, après douze années de guerre et d'ambition. Cependant, je ne saurais assurer qu'en la retrouvant à la cour de l'Empereur, comme elle pouvait être encore jeune, belle et riche, ce qui n'a été un défaut dans aucun temps, que je sache, il n'ait pas senti sa passion se rallumer; l'histoire n'en dit rien, et il ne tient qu'à vous de terminer celle-ci par un mariage, si ce dénoûment vous plaît.
Il y a peu de traits dans l'histoire des peuples et dans les révolutions des empires qui puissent servir de matière à plus d'observations philosophiques et psychologiques, que la manière dont mon ami Garnier devint l'amant de sa maîtresse.
Mon ami Garnier est un homme probe et doux, de mœurs pures, modéré en politique, plein d'idées neuves et de respect pour les convenances. C'est un garçon si rangé, qu'on ne l'entend jamais parler de ses dettes; point fanfaron, point querelleur, incapable de battre son domestique s'il en avait un, conservant d'ailleurs un juste orgueil, principalement ses jours de barbe. Son extrême propreté et la douceur de ses manières ont toujours suffi, dans le petit cercle où il vit, pour lui faire pardonner certain penchant pour l'école satanique. Je ne pense cependant pas qu'il se soit jamais cru absolument lord Byron; mais il s'en faut de si peu que ce n'est pas la peine d'en parler, et la chose est d'ailleurs si simple et commune à tant de gens, que je ne vois pas trop pourquoi il aurait eu la modestie de s'en priver.
Non-seulement il est très-facile aujourd'hui d'être lord Byron, mais il est encore très-difficile de ne pas l'être. Je ne parle pas des littérateurs; s'en abstenir leur est entièrement impossible. La raison en est aisée à concevoir, puisqu'on ne saurait faire un livre sans que les journaux en parlent, et que les journaux ne sauraient en parler sans mentionner Byron. Le nom de Byron se trouve dans tous les articles littéraires imprimés depuis 1826. Mais, pour ne parler que de la vie privée, cette sorte de personnage indispensable dans les coteries se propage de jour en jour dans tous les rangs de la société. Le dandysme a commencé, il est vrai, en Angleterre par exiger que pour remplir ce rôle on boitât d'une manière assez marquée; mais on a aujourd'hui des idées plus tolérantes à cet égard, il suffit qu'on s'en reconnaisse la vocation; et dans le cas où elle serait faible, un valet de chambre bien appris doit, en vous donnant vos gants et votre canne, ajouter avec respect: «Et que Monsieur ait la bonté de se rappeler qu'il imite Byron.»
Garnier, selon ses facultés, avait fait à tout cela quelques petites modifications. La tranquillité de ses occupations et l'éloignement de son quartier ne lui permettaient pas de mépriser les hommes. J'ai dit, d'autre part, qu'il avait peu de dettes; il ne faisait point de vers et détestait les ours et les pintades. En outre, chose importante, il n'avait pas de maîtresse, point de gastrite et possédait un seul habit. En un mot, il n'avait de notablement commun avec le noble lord que les bras et les jambes, encore ne puis-je parler que d'une seule, Garnier étant d'une construction ordinaire et très-ferme sur ses deux larges pieds.
Quoi qu'il en soit, le sort avait réservé à cette douce et bonne créature un des coups les plus frappants. Deux incidents d'une faible importance déterminèrent l'épisode le plus critique de sa vie. Ceux qui liront cette histoire verront qu'il était né pour justifier deux proverbes opposés l'un à l'autre, et ils ne s'en étonneront pas, puisque tous les proverbes ont leur contraire et que la sagesse des nations s'arrange toujours, quand on la consulte, pour répondre oui et non tout à la fois, comme, par exemple: «Qui ne risque rien n'a rien.—Tout vient à point à qui sait attendre.» Bien supérieure en cela aux oracles anciens, qui ne répondaient jamais ni oui ni non.
Certain jour d'un hiver rigoureux, Garnier, tristement appuyé sur son poêle éteint, réfléchissait aux choses de ce monde. Il regardait sa provision de bûches, ses livres, sa table de nuit, sa chandelle et son habit vert, et il disait, en secouant la tête, que ce n'était pas là le véritable bonheur.
Cette provision, il faut l'avouer, était mesquine, ces livres étaient noirs et enfumés, cette chandelle était mourante, et l'habit vert était attendrissant. Oui, si vous l'aviez vu, étalé sur cette chaise à demi rompue, avec ces plis misérables et cet air de bonhomie, lui, l'habit de fête, l'étendard du dimanche! les parements vous eussent navré, le collet vous eût tiré des larmes des yeux.
Ce n'est pas que Garnier n'eût l'âme bien placée: il ne s'aveuglait sur quoi que ce soit et n'accordait pas à un tailleur plus de respect qu'il ne devait. Mais, s'il est vrai que tout homme ait ses mauvais jours, n'est-il pas vrai aussi que la pauvreté n'est pas faite pour les adoucir? La mélancolie, qui se glisse dans les palais sous la forme d'un melon mal digéré ou d'un roman nouveau, est, dit-on, tout aussi réelle que celle qui habite le toit d'un pauvre diable sous la forme d'un mémoire de blanchisseuse ou d'un bouton de moins à un unique habit. Cela n'est ni juste ni charitable. Pour les riches, la tristesse n'est que la sœur de l'ennui; elle entre parfois par les balcons entr'ouverts, pour traverser, comme un fil de la bonne Vierge, les longues galeries; elle s'accroche un instant aux lambris sculptés et aux angles des cadres gothiques. Puis l'aboiement d'un chien, le parfum d'une tasse de thé la chassent et la dissipent dans les airs. Mais elle étend dans les mansardes, de la porte à la fenêtre, sa longue toile d'araignée; de faibles rayons de soleil glissent à peine et se font jour entre ces réseaux épais; un insecte y danse çà et là au milieu d'un flot de poussière, tandis que le monstre aux pattes velues s'y accroche et s'y suspend dans tous les sens.
Garnier ouvrit sa fenêtre. Hélas! quel beau froid il faisait! comme s'il y avait de beaux froids quand on compte ses bûches! le soleil était sans nuages, la terre sèche et nette comme une assiette d'étain. Les voitures allaient et venaient. Et lui aussi il aimait la vie! et lui aussi il était abonné à un cabinet de lecture, et il était plein de désirs, plein de séve et de fermentation, comme un drame moderne!
Et lui aussi il voyait passer dans ses rêves des légions de frêles jeunes filles, des armées d'êtres angéliques et des Andalouses échevelées, tout comme un autre! lui aussi il comprenait profondément le moyen âge, et lui aussi il était l'homme de son temps, l'expression du siècle, comme une préface nouvelle! et lui aussi il était allé aux Italiens la veille; il y avait vu un ange de lumière en robe orange.
Voilà ce qui navrait Garnier. Oh! si à cette heure d'angoisse il avait eu une voiture de remise, il serait allé au bois de Boulogne, et il aurait cherché dans la foule bigarrée et étincelante, dans la grande foule aux mille têtes, la robe orange de sa beauté. Oh! s'il avait eu un coursier espagnol, à la fauve crinière, longue et effilée comme de la soie, au pied sonore, à l'œil sanglant; s'il avait eu un traîneau russe, avec ses grelots d'argent et ses mules bondissantes sous les panaches empourprés! une gondole vénitienne avec son falot sur sa tête de cygne et ses deux rames bleues comme deux ailes palpitantes! oh! s'il avait eu un dromadaire égyptien, un renne lapon, un éléphant siamois! oh! s'il avait eu cent écus!
Damnation! tous les jours le même dîner, le même poêle, le même habit vert! La vie est-elle donc si douce? le suicide n'est-il pas un des besoins du siècle, une des conséquences de la littérature?
Garnier regardait de travers un pistolet accroché à son mur, un pauvre pistolet sans pierre, incapable de nuire à personne.
«Sombre et fidèle ami, s'écria le jeune homme, que renfermes-tu dans tes entrailles de fer? Quel secret mystérieux de doute et de terreur diras-tu à l'oreille de l'homme assez osé pour te poser sur sa tempe amaigrie? Quelle vérité terrible jaillira dans l'éclair de ta vieille batterie noircie par la fumée?
—Hélas! semblait répondre modestement le pauvre pistolet sans fiel, je n'ai plus de ressort, et toi-même tu n'as pas de poudre. Une détonation funeste, si tu me tournais contre toi, annoncerait l'instant de ma propre mort et non de la tienne; les éclats que tu recevrais dans le nez et dans les yeux seraient les seules marques que je pourrais te laisser de mes longs et cruels services.
N'est-ce pas quelque chose de hideux que l'influence d'un quantième? Quand je pense que le premier du mois Garnier voltigeait sur les prairies émaillées, semblable à une bergeronnette des champs! Les rosettes de ses escarpins étaient humides de rosée, de douces larmes erraient dans ses yeux. «Et qui donc lui donnait le bras?—Que vous importe?—Eh bien! oui, c'était une lingère.» O solitude de Meudon! ô jouissance du pauvre! celui qui ne vous connaît pas n'a jamais ni ri ni pleuré.
Garnier prit donc son violon et commença à se frotter les mains; il jouaDi tanti palpiti. Un orgue qui passait dans la rue fit entendre aussitôt le chœur des montagnards dela Dame blanche; une grisette se mit à sa fenêtre; le son du cor de chasse partit de l'entresol d'un marchand de vin et fit pousser à un petit chien les plus affreux gémissements. Garnier se sentit inondé du sentiment de l'harmonie, et un déluge de pleurs s'apprêtait à le soulager, lorsqu'on tira le cordon de la sonnette.
Un domestique en livrée parut à la porte. Garnier le reconnut, c'était celui du jeune Trois-Étoiles, son ami d'enfance et son camarade de collége. Souvent l'équipage bruyant de l'homme de plaisir s'était arrêté à la porte du modeste étudiant; souvent Garnier, rasant les boutiques sur la pointe du pied, comme une hirondelle en temps de pluie, s'était rendu à l'hôtel splendide du père de Trois-Étoiles, après avoir, du bout de ses gants beurre frais, soulevé légèrement le marteau nouvellement verni; ses bas de soie mouchetés de crotte s'étaient enfoncés avec onction dans la laine moelleuse des tapis. Souvent inondé de vin, Garnier avait passé de bonnes heures au bruit des verres et des assiettes, et parfois, au dessert, les coudes sur la table, il avait décoché l'anecdote concise dont le trait, tant soit peu satanique, déridait le noble foyer.—Jamais la figure osseuse et abasourdie du laquais qui venait de sonner ne s'était présentée devant lui dans un moment plus opportun; une lettre fut bientôt ouverte. Voici ce qu'elle contenait:
«Mon cher ami, prêt à partir pour, etc., où je reste trois semaines, j'ai à te dire que, etc.»Signé:Trois-Étoiles.»Post-scriptum.Fais-moi le plaisir de m'envoyer deux douzaines de crayons et de monter mes chevaux le plus souvent que tu pourras; tu sais qu'ils sont à toi et que cela m'oblige. Adieu, au revoir, Garnier.»
«Mon cher ami, prêt à partir pour, etc., où je reste trois semaines, j'ai à te dire que, etc.
»Signé:Trois-Étoiles.
»Post-scriptum.Fais-moi le plaisir de m'envoyer deux douzaines de crayons et de monter mes chevaux le plus souvent que tu pourras; tu sais qu'ils sont à toi et que cela m'oblige. Adieu, au revoir, Garnier.»
Que pensez-vous que fit Garnier? qu'il se montra joyeux, qu'il courut à son habit vert? Il ne se montra point joyeux; il courut à son habit vert, c'est vrai, je n'en disconviens pas, mais il fronça les sourcils; ses mains allèrent naturellement s'enfoncer dans ses poches, comme pour en braver la profondeur. Son menton disparut dans sa cravate, sa clef dans son gousset, et au moment où il tira sa porte, en disant à François de le suivre, l'ariette la plus folle s'élança de ses lèvres entr'ouvertes.
Je vous prie de remarquer que je ne plaisante point, et que cette histoire n'est point un conte. Garnier demeure rue Poirée; sa famille est de Lons-le-Saunier.
Dès que Garnier fut chez Trois-Étoiles, il monta à cheval. Dès qu'il fut à cheval, il fut au bois; dès qu'il fut au bois, il chercha de côté et d'autre la beauté qu'il avait vue aux Bouffes.
Elle passa aussitôt près de lui, très-lentement et en voiture découverte. Il la regarda à plusieurs reprises; mais il ne la reconnut pas, attendu qu'elle avait oublié de mettre sa robe orange, et qu'elle était en douillette bleue. Quant à elle, elle ne le reconnut pas non plus, quoiqu'il eût toujours son habit vert, attendu que la veille elle n'avait fait aucune attention à lui.
Garnier, depuis trois heures jusqu'à cinq, ne cessa de s'évertuer de la manière la plus affreuse pour découvrir une robe orange. Une légère averse commençait à tomber, les équipages se pressaient en grand nombre à la porte Maillot; les voiles se baissaient, les capotes des voitures se relevaient, les cavaliers anglais ouvraient leurs parapluies, tandis que les français faisaient siffler leurs cravaches contre le vent lourd et humide qui déteignait leurs moustaches frisées. Au moment où Garnier, perdu dans cette foule, venait de piquer des deux vers la rue Poirée, une robe du plus bel orange passa devant lui comme un éclair. Garnier s'arrêta court, c'est-à-dire voulut s'arrêter court; mais son cheval étant d'un autre avis, il y eut entre eux une petite contestation. Le cheval, habitué à une main ferme, donnait de si bonnes raisons pour continuer sa route, que Garnier faillit s'y rendre en tombant à la renverse. Il ne s'entêta pas, et, élevant les guides, il partit comme un trait sur les traces de la robe orange. Il fut bientôt à côté de la voiture, et de la porte Maillot à la rue de Rivoli, ce ne furent qu'œillades meurtrières et soupirs à la dérobée.
Garnier était bien fait de sa personne, petit et joufflu. Une immense forêt de cheveux noirs, dont le désordre annonçait un homme supérieur, lui avait, en dépit de ses prétentions byroniennes, mérité le surnom de Werther crépu. Tant que le cheval de Trois-Étoiles pensait à ses affaires en marchant, Garnier se laissait aller avec assez d'aisance. Son unique habit, par la grande habitude qu'ils avaient de vivre ensemble, avait fini par s'accommoder à sa taille; d'autre part, la pluie augmentait le mérite de sa démarche.
La dame orange, de son côté, était sèche et délibérée; elle avait de la bouche jusqu'aux oreilles, et du front jusqu'à l'occiput; bien faite d'ailleurs, d'une grande et belle taille; une de ces beautés parisiennes qui ont leur éclat au bal, et dont quelqu'un a dit qu'elles devraient aller au Tuileries avec un bougeoir à la main.
Garnier lui revint à la tête au moment où, en rentrant chez elle, sa femme de chambre lui apporta ses pantoufles; elle y pensa jusqu'à six heures un quart, heure, où elle fut dîner en ville.
En sorte que huit jours consécutifs se passèrent de la manière suivante: à quatre heures du soir Garnier montait à cheval, allait au bois, apercevait la dame orange, tâchait de prendre le petit galop et escortait la calèche. La dame regardait Garnier depuis la porte Maillot jusqu'à la rue de Rivoli, et pensait à lui en mettant ses pantoufles, jusqu'à six heures un quart, heure où elle allait dîner en ville ou chez elle.
Le neuvième jour il fit une pluie battante. Voilà où j'attendais Garnier. Plus de cheval, plus de dame orange; un frisson mortel le parcourut: c'était la lune rousse qui commençait.
Le poêle, à demi mort de froid, supporta de nouveau le front rêveur de Garnier. L'habit vert reprit sa pose mélancolique sur la chaise rompue, et le pistolet inoffensif fut regardé de travers chaque matin et chaque soir.
Il fallait en finir. Garnier prit une plume et écrivit:
«Madame, depuis longtemps que je vous suis partout, peut-être ne m'avez-vous pas fait l'honneur...»
Au fait, je suis bien bon de vous dire ce qu'il écrivit; il écrivit ce que tout le monde écrit, ce qu'Adam écrivait à Ève, ce que vous avez écrit hier, et ce que vous écrirez demain.
La dame orange fut émue; elle demanda l'adresse de Garnier, et lui défendit, dans sa réponse, de songer à elle plus longtemps. Garnier, rempli du désespoir le plus affreux, passa le reste de la journée sous ses fenêtres. A la nuit tombante, il causa une demi-heure avec le concierge, faute d'argent, avec la plus grande politesse. La femme de chambre lui entr'ouvrit la porte, et, marchant sur la patte du petit chien, il se précipita aux pieds de la belle Amélie.
Garnier, comme on l'a dit, comprenait la passion échevelée, l'amour dramatique et quantité d'autres belles choses qui sont dans nos habitudes. La dame le fit mettre à la porte après s'être laissé baiser la main.
Le lendemain, contre toute attente, il fit un beau soleil; Garnier, enivré de langueur, envoya chez la dame orange; il lui demandait un rendez-vous, qui lui fut accordé. A quatre heures, il monta à cheval; le rendez-vous était pour neuf heures. La dame orange parut au bois. Ses yeux étaient à demi fermés pour indiquer la fatigue d'une nuit de remords; elle s'était penchée beaucoup plus que de coutume dans le fond de sa voiture, et le peu de rouge qu'elle avait marquait la crainte et l'espérance.
Il arriva qu'un groupe de jeunes gens qui, la veille au soir, s'étaient jeté la dame orange à la tête, dans un cotillon de deux heures et demie, s'arrêta autour de sa voiture. Elle avait dansé comme un ange; sa parure était la plus délicieuse du monde, et Garnier, soufflant dans ses doigts, sentit qu'il fallait payer de sa personne.
J'ai dit plus haut que deux événements, frivoles en apparence et entièrement dus au hasard, décidèrent du sort de Garnier. En ce moment, il était parvenu au plus haut degré du bonheur, son étoile était à son zénith; celle de la dame orange s'en approchait en scintillant comme une tremblante planète. Son idéal descendait sur la terre; et comme le Théodore de Lope de Véga, il était prêt à tendre les bras au ciel en s'écriant: «Fortune, mets un clou d'or à l'essieu de ta roue! car ici tu dois t'arrêter!»
Il s'élança vers la dame orange, voulant se mêler au groupe qui la félicitait. Malheureusement, pour s'élancer, il enfonça imprudemment ses deux éperons dans le ventre du cheval de Trois-Étoiles, qui pensait à ses affaires. Il y eut encore une petite contestation; mais cette fois les raisons du cheval furent si bonnes et si frappantes, que Garnier, convaincu, tomba la tête la première sans se faire le moindre mal.
J'ai annoncé que cette histoire est vraie; j'ai dit la demeure de Garnier; la vérité m'oblige à ajouter que la calèche continua sa marche, et que le soir, lorsque Garnier, dans le dernier excès de la joie, se rendit à l'hôtel de la dame orange, il trouva la porte fermée.
La dame s'était-elle moquée du pauvre garçon, ou sa chute malencontreuse l'avait-elle dégoûtée de lui? Rien, il est vrai, n'avait motivé cet accident; mais si elle eût connu Garnier, elle aurait su que bien rarement les innombrables accidents qui lui arrivaient étaient motivés. Le hasard, ce dieu des audacieux, semblait faire jouer sans cesse autour de lui, comme autant de farfadets remplis de malice, les déboires les plus ironiques. Qu'on me permette d'en citer un exemple. Un jour, Garnier, voulant écrire une lettre, laissa tomber sa plume et marcha dessus. Il en prit une neuve, et se coupa au doigt en la taillant. Il ouvrit un tiroir pour prendre du taffetas d'Angleterre; le tiroir résista, puis, cédant tout à coup avec violence, il renversa toute son encre rouge sur sa provision de papier blanc. L'encre gagnait de plus en plus, et, se divisant en mille canaux, dessinait des arabesques qui menaçaient de s'étendre jusqu'à son pantalon neuf. Cependant Garnier, sa plume entre les dents, n'osait porter sur rien ses doigts ensanglantés; il donna un grand coup de coude dans le tiroir, et dans la douleur que lui causa la clef qu'il avait heurtée, il fit aussitôt un soubresaut en arrière. Sa chaise manqua des quatre pieds; ce fut alors que son paravent, placé derrière lui, perdit équilibre, et, s'abattant avec une majestueuse lenteur, couvrit de ses ailes déployées la table, la chaise, la chandelle et Garnier.
Ceci paraîtra peut-être puéril au lecteur; c'étaient là cependant les plus grands malheurs de Garnier; mais comme sa vie en était tissue, ses désagréments les plus légers, se succédant ainsi sans relâche, finissaient, comme autant de gouttes d'eau, par composer un torrent implacable sous lequel Garnier se débattait en vain dans le plus affreux désespoir.
Dépérissant de honte et de rage, il ne pouvait concevoir comment une chute de cheval dans une allée sablée pouvait suffire pour lui faire perdre un cœur de femme. Il jura de ne plus aller au bois, de ne plus revoir Amélie, et sa bulle de savon, crevée par une épingle, lui remplit la cervelle de gaz méphitique en s'évaporant dans les airs. «Je ne m'étais pourtant pas fait le moindre mal,» se disait-il un matin en regardant dans un miroir sa face rubiconde couverte de larges estafilades de rasoir. Le pauvre diable ne songeait pas que c'était là le mal précisément. S'il s'était seulement enfoncé une côte, tout était sauvé, et les larmes les plus tendres, les baumes les plus fins auraient coulé le soir sur sa blessure. Alors il aurait pu, comme Caton l'Ancien, déchirer l'appareil sanglant et mourir pour celle qu'il aimait. Mais il s'était relevé à l'instant même, et il avait cru bien faire, en recevant avec un sourire la cruelle insulte du destin.
La plus noire mélancolie s'empara de lui: jamais il n'avait été plus complétement Byron. Pour la première fois de sa vie, il était en droit de haïr l'espèce humaine. Il renonça au monde, et écrivit d'une main ferme sur la première feuille d'une belle main de papier blanc le titre d'un roman par lettres avec cette épigraphe:
«Frailty thy name is woman.»
Mais la dame orange avait pour mari le plus singulier des hommes. C'était un gros baril de bière mousseuse. Son nez ne saurait être comparé qu'à la trompette du jugement dernier. Tout ce qu'il faisait, tout ce qu'il disait, ressemblait au bruit d'une charrette. Si l'idée lui était jamais venue de se cacher dans l'appartement de sa femme pour surprendre quelque intrigue, il lui aurait pris à coup sûr, comme dans la chanson italienne, un effroyable éternument. Mais jamais pareille idée ne lui était venue. Entre deux profondes ornières, sa vie s'écoulait doucement, soulevée çà et là par les cahot de son gros rire. Depuis quinze ans de mariage, il s'était pris régulièrement de passion pour tous les adorateurs de sa femme. Il n'avait jamais vu Garnier qu'une fois ou deux; mais cette irrésistible sympathie n'avait pas manqué son effet, et dès qu'il eut organisé pour le printemps ses dîners périodiques à la campagne, il fallut, bon gré, mal gré, que sa nouvelle connaissance en fût.
Me promenant un jour à cette époque dans le jardin de ce brave homme avec mon ami Garnier, je lui faisais remarquer comme le bonheur dépend ici-bas de peu de chose: que se serait-il passé le 27 juillet s'il avait fait une pluie battante? Que serait devenu l'univers, si Brutus, aux ides de mars, eût avalé, comme Anacréon, un raisin de travers? Que feriez-vous vous-même si vous gagniez à la loterie?
Garnier, ne mettant point à la loterie, niait positivement la chose. Il détestait la littérature philosophique et s'était opiniâtré toute sa vie à s'abandonner avec confiance à ce même hasard qui le mystifiait si assidûment. Il leva les yeux au ciel. Hélas! sa brillante étoile avait disparu. La planète de la dame orange brillait solitaire et orgueilleuse dans un éther sans nuages. Un léger coup de vent fit frémir les feuilles, et une molle vapeur, glissant sur les collines lointaines, s'éleva tout à coup de l'horizon. Elle monta silencieusement vers la voie lactée; puis, s'épaississant de plus en plus, elle s'arrêta, comme incertaine de sa marche. Les rossignols chantaient au bord de la pièce d'eau; les fleurs s'épanouissaient sous la rosée. Un bruit sourd et éloigné annonça que l'air se chargeait d'électricité; alors la nue s'abaissa sur la terre et, comme par un ressort magique, étendit deux sombres ailes de l'orient à l'occident. Une faible fissure, semblable à une meurtrière profonde, laissait seule encore apercevoir l'immensité. La planète de la dame orange scintillait pleine d'audace. Comme une flèche lancée par un arc mogol, ses rayons acérés traçaient du ciel à la terre une hyperbole de feu. Mais c'est en vain qu'elle luttait contre l'orage, et la nuée, crevant tout à coup avec un fracas terrible, la dévora et l'anéantit.
La pluie nous avait forcés à rentrer dans le salon, et nous prîmes bientôt place à table. Garnier, ne pouvant guérir son fatal amour, ne manquait pas de faire la plus sotte figure partout où il se montrait. La dame orange, il faut en convenir, le dédaignait complétement. Jamais elle n'avait été plus à la mode.
Ce jour-là surtout, il n'avait jamais été en butte à des railleries plus mordantes, à de plus cruelles agaceries. L'ironie est une figure de rhétorique qui, lorsqu'elle n'est pas trop prodiguée, est du plus grand effet. Ce qui portait la belle Amélie à rire outre mesure, c'est qu'elle avait les dents fort belles. A chaque trait piquant qui sortait de ses lèvres au-dessus du bruit de la vaisselle et du trépignement des laquais, croassait la gaieté bruyante de l'amphitryon. Garnier se montra d'abord très-peu sensible à tout ce qui se passait autour de lui; tout en se dandinant à trois pieds de la table et en marchant sur sa serviette, il se conformait scrupuleusement à ses habitudes dévorantes: la tête penchée sur son assiette, il ne laissait jamais le maître d'hôtel effleurer en vain, dans sa tournée, sa crinière hérissée; et si, par hasard, il entendait un mot de la conversation, il se contentait de se balancer à droite et à gauche en regardant ses voisins d'un air inquiet.
Au dessert, deux auteurs romantiques et un lieutenant de hussards s'étant pris à déraisonner, le curé du village baissa la tête; il aperçut devant lui un bowl d'eau tiède dont il ignorait complétement l'usage. C'était la première fois qu'il sortait de son presbytère pour dîner au château. Après avoir hésité quelques moments, il prit le parti courageux d'avaler, par politesse, la fade potion. La dame orange s'en aperçut, et, charmée de cette aventure, fixa ses grands yeux sur Garnier, espérant qu'il en ferait autant. Garnier était, de son naturel, la plus distraite créature du monde. On le rencontrait quelquefois sans chapeau, et toutes les fois qu'il se trouvait chargé, dans la rue, d'un paquet assez fort pour l'obliger à prendre un fiacre, il oubliait infailliblement dans la voiture ce qui l'avait forcé d'y monter.
Il n'avala point le bowl, mais il fut sur le point de le faire et s'arrêta au parti de le laisser tomber doucement sur les genoux de sa voisine. La dame orange n'y put tenir, et pour étouffer un grand éclat de rire, elle mordit précipitamment dans une amande qu'elle prit pour une praline. Je ne sais trop comment la chose arriva, et si l'amande était une noisette; mais le fait est qu'elle se cassa net une dent du milieu. La dent tomba dans son assiette, et le domestique qui se trouvait derrière l'enleva aussitôt. Amélie n'avait pas poussé un cri; elle posa le coude sur la table, et regarda autour d'elle si on s'en était aperçu. Tout le monde l'avait vu distinctement, tous les regards étaient sur elle, et les plus charitables des convives ne manquèrent pas de crier à tue-tête.
Impossible de faire remettre la dent funeste. Déjà elle entendait chuchoter: «Madame une telle a une dent postiche.» Sa beauté était perdue, son règne était passé.
Garnier la dévorait des yeux. Comme il la plaignait sincèrement, lui, que cette fatale beauté avait réduit au désespoir! Comme il serait tombé de cheval huit jours de suite, tous les matins et tous les soirs, devant la ville et la campagne, pour rattacher à cette bouche adorée la perle qui en était tombée! comme il souffrait pour elle! comme de grosses larmes roulaient dans ses yeux! comme il la suivit tristement lorsque, prenant son châle et son chapeau, elle se fut enfuie dans le jardin pour y pleurer à chaudes larmes!
Amélie était au désespoir; son étoile était tombée dans l'immensité. De tant de plaisirs et d'orgueil, il ne lui restait que la pitié du monde, et quarante ans à vivre avec une dent de moins.
La belle Amélie prit Garnier pour amant; elle est partie avec lui pour l'Italie. Les dernières lettres de Milan annoncent que sa dent est parfaitement remplacée, et qu'elle a les noisettes en horreur.