LUPO LIVERANI

XIII

Et des hérauts crièrent aux quatre coins de la place: «Vous allez voir pendre sans jugement le scélérat qui a fait fuir le condamné.» La foule battit des mains, et le bourreau apprêta sa corde. On amena la victime, et la fée vit quelque chose d'extraordinaire: Celui qui avait sauvé Hermann n'était autre que maître Bonus, qui s'avançait résigné en remettant son âme à Dieu. «C'en est fait, dit-il à la fée, qui s'approcha de lui; j'ai mal veillé jadis sur le prince, et on m'a condamné au feu. Je le sauve aujourd'hui, et voici la corde. J'accomplis ma destinée.»

XIV

Maître Bonus, après le départ de son élève, s'était ennuyé dans le royaume des fées. Il avait eu honte de sa couardise; il s'était dit aussi que le prince Hermann, étant le légitime héritier de la couronne, le sauverait du bûcher. Profitant de ce que les fées l'avaient oublié dans son désert, il était parti depuis huit jours déjà, et il avait pu pénétrer dans la ville sans être reconnu sous ses habits de femme. Là, apprenant que le prince était en prison, il avait été trouver le prince régnant.

XV

Il lui avait juré qu'Hermann était son frère, et le prince régnant lui avait permis d'essayer de le faire évader, à la condition qu'ils retourneraient tous deux chez les fées et ne troubleraient plus la paix de ses États. Maître Bonus avait sauvé Hermann en lui donnant sa robe et son chaperon. Il était resté en prison à sa place, comptant qu'il serait respecté en montrant le sauf-conduit du prince régnant; mais, dans sa précipitation à changer d'habit, il avait laissé le sauf-conduit dans la poche de sa robe.

XVI

Et, sans le savoir, Hermann s'en allait avec ce papier, tandis qu'on allait pendre maître Bonus. Zilla résolut de sauver le vieillard, et, faisant claquer ses doigts, elle foudroya le bourreau, qui tomba comme ivre et ne put être réveillé par les cris de la multitude. Des gardes qui voulurent s'emparer de la fée et du patient furent frappés d'immobilité, et tous ceux qui se présentèrent pour les remplacer ne purent secouer l'engourdissement que leur jeta la magicienne.

XVII

Elle conduisit le vieillard dans une forêt où il lui apprit en se reposant la route qu'Hermann avait dû prendre sans risque, grâce au sauf-conduit. «Allons le chercher», dit Zilla, et bien vite ils repartirent. Plusieurs jours après, ils le rejoignirent sur les terres d'un prince voisin, et ils le trouvèrent travaillant à couper et à débiter des arbres pour gagner sa vie. En voyant apparaître ses amis, il jeta sa cognée et voulut les suivre.

XVIII

Mais une jeune fille qui s'approchait en ce moment l'arrêta d'un regard plus puissant que celui de toutes les fées. C'était pourtant une pauvre fille qui marchait pieds nus, la servante du maître bûcheron qui avait enrôlé le prince parmi ses manœuvres. Tous les jours elle apportait sur sa tête l'eau et le pain qu'Hermann mangeait et buvait à midi. Elle allait ainsi servir les autres ouvriers épars dans la forêt, et elle ne s'arrêtait point à causer avec eux.

XIX

Elle avait à peine échangé quelques paroles avec Hermann, mais leurs yeux s'étaient parlé. Elle était belle et modeste. Hermann avait vingt ans, et il n'avait pas encore aimé. Depuis trois jours, il aimait la pauvre Bertha, et quand la fée lui dit: «Partons», il lui répondit: «Jamais, à moins que tu ne me permettes d'emmener cette compagne.—Tu seras toujours un fou, reprit Zilla. Tu as à peine passé une saison parmi les hommes; ils ont voulu te faire mourir, et tu prétends aimer parmi eux.

XX

—Je ne prétends rien, dit Hermann. Hier, j'étais prêt à mourir sur l'échafaud, et je maudissais ma race: aujourd'hui j'aime cette enfant et je sens que l'humanité est ma famille.—Ne vois-tu pas, reprit la fée, que tu vivras ici dans la servitude, le travail et la misère?—J'accepte tous les maux, si j'ai le bonheur d'être aimé.» Zilla prit à part la jeune fille et lui demanda si elle voulait être la compagne d'Hermann. Elle rougit et ne répondit pas. «Songe, lui dit la fée, que son royaume est la solitude.»

XXI

Bertha demanda s'il était exilé. «Pour toujours, dit la fée.—Mais n'êtes-vous pas sa fiancée?» La fée sourit avec dédain. «Pardonnez-moi, dit Bertha, je veux savoir s'il n'aime que moi.» La fée vit que sa beauté rendait Bertha jalouse, et son orgueil s'en réjouit; mais la jeune fille pleura, et Hermann, accourant, dit à la fée: «Pourquoi fais-tu pleurer celle que j'aime? Et si tu ne veux pas qu'elle me suive, comment espères-tu que je te suivrai?

XXII

—Venez donc tous deux, dit la fée; mais si tu t'ennuies encore chez nous avec cette compagne, ne compte plus que je m'intéresserai à toi.» Ils partirent tous les quatre, car maître Bonus, plus que jamais, en avait assez du commerce des humains, et ils retournèrent dans le Val-des-Fées, où l'union d'Hermann et de Bertha fut consacrée par la reine, et puis les jeunes époux allèrent vivre avec maître Bonus dans une belle maison de bois qu'Hermann construisit pour sa compagne.

XXIII

Alors les fées virent quelle chose puissante était l'amour dans deux jeunes cœurs également purs, et quel bonheur ces deux enfants goûtaient dans leur solitude. Maître Bonus avait repris ses habits de femme avec empressement, et ses fonctions de ménagère avec orgueil. Bertha, simple et humble, avait du respect pour lui et admirait sincèrement sa pâtisserie. Hermann, depuis que son précepteur s'était dévoué pour lui, lui pardonnait sa gourmandise et lui témoignait de l'amitié.

XXIV

Il travaillait avec ardeur à cultiver la terre et à préparer les plus douces conditions d'existence à sa famille, car il eut bientôt un fils, puis deux, et puis une fille, et à chaque présent de Dieu il augmentait sa prévoyance et embellissait son domaine. Bertha était si douce qu'elle avait gagné la bienveillance de Zilla et de toutes les jeunes fées; et même Zilla aimait désormais Bertha plus qu'Hermann, et leurs enfants plus que l'un et l'autre.

XXV

Zilla ne se reconnaissait plus elle-même auprès de ces enfants. L'ambition d'être aimée lui était venue si forte que l'équité de son esprit en était troublée. Un jour, elle dit à Bertha: «Donne-moi ta fille. Je veux une âme qui soit à moi sans partage. Hermann ne m'a jamais aimée malgré ce que j'ai fait pour lui.—Vous vous trompez, Madame, répondit Bertha. Il eût voulu vous chérir comme sa mère, c'est vous qui ne l'aimiez pas comme votre fils.

XXVI

—Je ne pouvais l'aimer ainsi, reprit la fée. Je sentais qu'il regrettait quelque chose, ou qu'il aspirait à une tendresse que je ne pouvais lui inspirer; mais ta fille ne te connaît pas encore. Elle ne regrettera personne. Je l'emporterai dans nos sanctuaires, elle ne verra jamais que moi, et j'aurai tout son cœur et tout son esprit pour moi seule.—Et l'aimerez-vous comme je l'aime? dit Bertha, car vous parlez toujours d'être aimée, sans jamais rien promettre en retour.

XXVII

—Qu'importe que je l'aime, dit la fée, si je la rends heureuse?—Jurez de l'aimer passionnément, s'écria Bertha méfiante, ou je jure que vous ne l'aurez pas.» La fée, irritée, alla se plaindre à la reine. «Ces êtres sont insensés, lui dit-elle. Ils ne comprennent pas ce que nous sommes pour eux. Ils nous doivent tout, la sécurité, l'abondance, l'offre de tous les dons de la science et de l'esprit. Eh bien! ils ne nous en savent point de gré. Ils nous craignent peut-être, mais ils ne veulent point nous chérir sans conditions.

XXVIII

—Zilla, dit la reine, ces êtres ont raison. La plus belle et la plus précieuse chose qu'ils possèdent, c'est le don d'aimer, et ils sentent bien que nous ne l'avons pas. Nous qui les méprisons, nous sommes tourmentées du besoin d'inspirer l'affection, et le spectacle de leur bonheur éphémère détruit le repos de notre immortalité. De quoi nous plaindrions-nous? Nous avons voulu échapper aux lois rigides de la mort, nous échappons aux douces lois de la vie, et nous sentons un regret profond que nous ne pouvons pas définir.

XXIX

—O ma reine, dit Zilla, voilà que tu parles comme si tu le ressentais toi-même, ce regret qui me consume!—Je l'ai ressenti longtemps, répondit la reine; il m'a dévorée, mais j'en suis guérie.—Dis-moi ton secret! s'écria la jeune fée.—Je ne le puis, Zilla! Il est terrible et te glacerait d'épouvante. Supporte ton mal et tâche de t'en distraire. Étudie le cours des astres et les merveilles du mystérieux univers. Oublie l'humanité et n'espère pas établir de liens avec elle.»

XXX

Zilla, effrayée, se retira; mais la reine vit bientôt arriver d'autres jeunes fées qui lui firent les mêmes plaintes et lui demandèrent la permission d'aller voler des enfants chez les hommes. «Hermann et Bertha sont trop heureux, disaient-elles. Ils possèdent ces petits êtres qui ne veulent aimer qu'eux, et qui ne nous accordent qu'en tremblant ou avec distraction leurs sourires et leurs caresses. Hermann et Bertha ne nous envient rien, tandis que nous leur envions leur bonheur.

XXXI

—C'est une honte pour nous, dit Régis, qui était la plus ardente dans son dépit. Nous avons accueilli ces êtres faibles et périssables pour avoir le plaisir de comparer leur misère à notre félicité, pour nous rire de leur faiblesse et de leurs travers, pour nous amuser d'eux, en un mot, tout en leur faisant du bien, ce qui est le privilége et le soulagement de la puissance, et les voilà qui nous bravent et qui se croient supérieurs à nous parce qu'ils ont des enfants et qu'ils les aiment.

XXXII

«Fais que nous les aimions aussi, ô reine! qui nous as faites ce que nous sommes. Si tu es plus sage et plus savante que nous, prouve-le aujourd'hui en modifiant notre nature, que tu as laissée incomplète. Ote-nous quelques-uns des priviléges dont tu as doté notre merveilleuse intelligence, et mets-nous dans le cœur ces trésors de tendresse que les êtres destinés à mourir possèdent si fièrement sous nos yeux.»

XXXIII

Les vieilles fées vinrent à leur tour et déclarèrent qu'elles quitteraient ce royaume, si l'on n'en chassait pas la famille d'Hermann, car elles voyaient bien que sa postérité allait envahir la vallée et la montagne, cultiver la terre, briser les rochers, enchaîner les eaux, irriter, détruire ou soumettre les animaux sauvages, chasser le silence, déflorer le mystère du désert et rendre impossibles les cérémonies, les méditations et les études des doctes et vénérables fées.

XXXIV

«S'il vous plaît de faire alliance avec la race impure, dit la vieille Trollia aux jeunes fées, nous ne pouvons nous y opposer; mais nous avons le droit de nous séparer de vous et d'aller chercher quelque autre sanctuaire vraiment inaccessible, où nous pourrons oublier l'existence des hommes et vivre pour nous seules, comme il convient à des êtres supérieurs. Quant à votre reine, ajouta-t-elle en lançant à celle-ci un regard de menace, gardez-la si vous voulez, nous secouons ses lois et lui déclarons la guerre.»

XXXV

Les jeunes fées défendirent avec véhémence l'autorité de la reine. Celles qui n'étaient ni vieilles ni jeunes se partagèrent, et le concile devint si orageux que les daims épouvantés s'enfuirent à travers la vallée, et que Bertha dit en souriant à Hermann: «Les entends-tu là-haut, ces pauvres fées? Elles grondent comme le tonnerre et mugissent comme la bourrasque. Elles ont beau pouvoir tout ce qu'elles veulent, elles ne savent pas être heureuses comme nous. Si elles continuent à se quereller ainsi, elles feront crouler la montagne.»

XXXVI

Hermann s'inquiéta pour Zilla, qu'il aimait plus qu'elle ne voulait le reconnaître. «Je ne sais pas quel mal on peut lui faire, dit-il, je ne suis pas initié à tous leurs secrets; mais je voudrais la savoir à l'abri de cette tempête.—Va la chercher, dit Bertha. Ah! si elle pouvait comprendre que nous l'aimons! Mais son malheur est de parler du cœur des autres comme une taupe parlerait des étoiles. Tâche de l'apaiser. Dis-lui que si elle veut vivre avec nous, je lui prêterai mes enfants pour la distraire.»

XXXVII

«On ne prête pas aux fées, pensa Hermann; elles veulent tout et ne rendent rien.» Il s'en alla dans le haut de la montagne et entendit de près les clameurs de la folle assemblée, car ces âmes vouées au culte obligé de la force et de la sagesse avaient été prises de vertige et demandaient toutes ensemble un changement sur la nature duquel personne n'était d'accord. La reine, immobile et muette, les laissait s'agiter autour d'elle comme des feuilles soulevées par un tourbillon. Elles parlaient dans la langue des mystères; Hermann ne put savoir ce qu'elles disaient.

XXXVIII

Dans l'ivresse de leur inquiétude ardente, elles flottaient sur la bruyère aux derniers rayons du soleil, les unes s'élançant d'un bond fantastique sur les roches élevées pour dominer le tumulte et se faire écouter, d'autres s'entassant aux parois inférieures pour se consulter ou s'exciter. On eût dit un de ces conciliabules étranges que tiennent les hirondelles sur le haut des édifices, au moment de partir toutes ensemble vers un but inconnu. Hermann chercha Zilla dans cette foule et vit qu'elle n'y était pas.

XXXIX

Il s'enfonça dans les sombres plis de la montagne et gagna une grotte de porphyre où il savait qu'elle se tenait souvent. Elle n'était pas là. Il pénétra plus avant dans les régions éloignées où fleurit la gentiane bleue comme le ciel. Il trouva Zilla étendue sur le sol, au bord d'un abîme où s'engouffrait une cascade. La belle fée, affaissée sur le roc tremblant, semblait prête à suivre la chute implacable de l'eau dans le gouffre.

XL

Par un mouvement d'effroi involontaire, Hermann la prit dans ses bras et l'éloigna de ce lieu horrible. «Que fais-tu? lui dit-elle avec un triste sourire; oublies-tu que, si je cherchais la mort, elle ne voudrait pas de moi? Et comment peux-tu t'inquiéter d'ailleurs, puisque tu ne peux m'aimer?—Mère,... lui dit Hermann.—Elle l'interrompit: Je n'ai jamais été, je ne serai jamais la mère de personne!—Si je t'offense en t'appelant ainsi, dit Hermann, c'est que tu ne comprends pas ce mot-là.

XLI

«Pourtant lorsque je pleurais, enfant, celle qui m'a mis au monde et que je ne devais plus revoir, tu m'as dit que tu la remplacerais, et tu as fait ton possible pour me tenir parole. J'ai souvent lassé ta patience par mon ingratitude ou ma légèreté; mais toujours tu m'as pardonné et, après m'avoir chassé, tu as couru après moi pour me ramener. Je ne sais pas ce qui nous sépare, ce mystère est au-dessus de mon intelligence; mais il y a une chose que je sais.

XLII

«Cette chose que tu ne comprends pas, toi, c'est que si mon bonheur peut se passer de ta présence, il ne peut se passer de ton bonheur; tu m'as dit souvent qu'il était inaltérable, et je l'ai cru. Alors, ne pouvant te servir et te consoler, j'ai vécu pour ma famille et pour moi; mais si tu m'as trompé, si tu es capable de souffrir, de subir quelque injustice, d'éprouver l'ennui de la solitude, de former un souhait irréalisable, me voilà pour souffrir et pleurer avec toi.

XLIII

«Je sais que je ne peux rien autre chose. Je ne suis pas assez savant pour dissiper ton ennui ni assez puissant pour te préserver de l'injustice, et si ton désir immense veut soumettre et posséder l'univers, je ne puis, moi, atome, te le donner; mais si c'est un cœur filial que tu veux, voilà le mien que je t'apporte. S'il n'apprécie pas bien la grandeur de ta destinée, il adore du moins cette bonté qui réside en toi comme la lumière palpite dans les étoiles. J'ai bien senti que tu ignorais la tendresse, mais j'ai vu que tu ignorais aussi ce qui souille les hommes, la tyrannie et le châtiment.

XLIV

«Et si j'ai souffert quelquefois de te voir si grande, j'ai plus souvent connu la douceur de te sentir si miséricordieuse et infatigable dans ta protection. Et toujours, en dépit de mes langueurs et de mes révoltes, je me suis reproché de ne pouvoir t'aimer comme tu le mérites. Voilà tout ce que je peux te dire, Zilla, et ce n'est rien pour toi. Si tu étais ma pareille, je te dirais: Veux-tu ma vie? Mais la vie d'un homme est peu de chose pour celle qui a vu tomber les générations dans l'abîme du temps.

XLV

«Eh bien! puisque je n'ai rien à t'offrir qui vaille la peine d'être ramassé par toi, vois les regrets amers de mon impuissance, et que cette douleur rachète mon néant. Souviens-toi de ce chien que j'aimais dans mon enfance. Il ne pouvait me parler, il ne comprenait pas ma tristesse et quand je la lui racontais follement pour m'en soulager, il me regardait avec des yeux qui semblaient me dire: «Pardonne-moi de ne pas savoir de quoi tu me parles.»

XLVI

«Il eût voulu, j'en suis certain, avoir une âme pareille à la mienne pour partager ma peine; mais il n'avait que ses yeux pour me parler, et quelquefois j'ai cru y voir des larmes. Moi, j'ai des larmes pour toi, Zilla; c'est un témoignage de faiblesse qu'il ne faut pas mépriser, car c'est l'obscure expression et le suprême effort d'une amitié qui ne peut franchir la limite de l'intelligence humaine et qui te donne tout ce qu'il lui est possible de te donner.

XLVII

—Tu mens! répondit Zilla; j'ai demandé un de tes enfants, ta femme me l'a refusé, et tu ne me l'apportes pas! Hermann sentit son cœur se glacer, mais il se contint. «Il n'est pas possible, dit-il, qu'un si chétif désir trouble la paix immuable de ton âme.—Ah! voilà que tu recules déjà! s'écria la fée, et vois comme tu te contredis! Tu prétendais vouloir me donner ta vie, je te demande beaucoup moins...—Tu me demandes beaucoup plus, répondit Hermann.

XLVIII

—Dis donc, s'écria la fée, que tu crains les larmes et les reproches de Bertha. Ne sais-tu pas que ta fille sera heureuse avec moi? que si elle est malade, je saurai la guérir? que si elle est rebelle, je la soumettrai par la douceur? que si elle est intelligente, je lui donnerai du génie, et que si elle ne l'est pas, je lui donnerai des fêtes et des songes de poésie aussi doux que les révélations de la science sont belles? Avoue donc que ton amour pour elle est égoïste, et que tu veux l'élever dans l'égoïsme humain.

XLIX

—Ne me dis pas tout cela, reprit Hermann, je le sais. Je sais que l'amour est égoïste en même temps qu'il est dévoué dans le cœur de l'homme; mais c'est l'amour, et tu ne le donneras pas à mon enfant! Eh bien! n'importe; je sais que tu ne peux pas voir souffrir, et que si tu la vois malheureuse, tu me la rendras. Tu me parles des larmes de sa mère; oui, je les sens déjà tomber sur mon cœur; mais dis-moi que le tien souffre de ce désir maternel inassouvi qui te rend si tenace, et je cède.

L

—Ne vois-tu pas, dit la fée, que j'en suis venue à ce point de maudire l'éternité de ma vie? que l'ennui m'accable et que je ne me reconnais plus? N'est-ce pas à toi de guérir ce mal, toi qui l'as fait naître? Oui, c'est à force d'essayer de t'aimer dans ton enfance que j'en suis venue àaimerton enfant!—Tu l'aimes donc? s'écria Hermann. O mère! c'est la première fois que tu dis ce mot-là! C'est Dieu qui le met sur tes lèvres, et je n'ai pas le droit de l'empêcher d'arriver jusqu'à ton cœur.

LI

«Attends-moi ici, ajouta-t-il, je vais te chercher l'enfant.» Et, sans vouloir hésiter ni réfléchir, car il sentait bien qu'il promettait tout ce qu'un homme peut promettre, il redescendit en courant vers sa demeure. Bertha dormait avec sa fille dans ses bras, Hermann prit doucement l'enfant, l'enveloppa dans une douce toison et sortit sans bruit; mais il avait à peine franchi le seuil, que la mère s'élança furieuse, croyant que la fée lui enlevait sa fille.

LII

Et quand elle sut ce que voulait faire Hermann, elle éclata en pleurs et en reproches; mais Hermann lui dit: «Notre grande amie veut aimer notre enfant, et notre enfant, qui nous connaît à peine, ne souffrira pas avec elle. Elle n'aura pas les regrets et les souvenirs qui m'ont tourmenté autrefois ici. Il faut faire ce sacrifice à la reconnaissance, ma chère Bertha. Nous devons tout à la fée, elle m'a sauvé la vie, elle t'a donnée à moi; si nous mourions, elle prendrait soin de nos orphelins.

LIII

«Elle est pour nous la Providence visible. Sacrifions-nous pour reconnaître sa bonté.» Bertha n'osa résister; elle dit à Hermann: «Emporte vite mon trésor, cache-le, va-t'en; si je lui donnais un seul baiser, je ne pourrais plus m'en séparer.» Et quand il eut fait trois pas, elle courut après lui, couvrit l'enfant de caresses et se roula par terre, cachant sa figure dans ses cheveux dénoués pour étouffer ses sanglots. «Ah! cruelle fée! s'écria Hermann vaincu, non! tu n'auras pas notre enfant!

LIV

—Est-ce là ta parole? dit Zilla, qui l'avait furtivement suivi et qui contemplait avec stupeur son désespoir et celui de sa femme; crains mon mépris et mon abandon!—Je ne crains rien de toi, répondit Hermann; n'es-tu pas la sagesse et la force, la douceur par conséquent? Mais je crains pour moi le parjure et l'ingratitude. Je t'ai promis ma fille, prends-la.» Bertha s'évanouit, et la fée, s'emparant de l'enfant comme un aigle s'empare d'un passereau, l'emporta dans la nuit avec un cri de triomphe et de joie.

LV

Ni les larmes ni les caresses de la mère n'avaient troublé le sommeil profond et confiant de la petite fille; mais quand elle se sentit sur le cœur étrange et mystérieux de la fée, elle commença à rêver, à s'agiter, à se plaindre, et quand la fée fut loin dans la forêt, l'enfant s'éveilla glacée d'épouvante, et jeta des cris perçants que Zilla dut étouffer par ses caresses pour les empêcher de parvenir jusqu'aux oreilles d'Hermann et de Bertha.

LVI

Mais plus elle embrassait l'enfant, plus l'enfant éperdue se tordait avec désespoir et criait le seul mot qu'elle sût dire pour appeler sa mère. Zilla gravit la montagne en courant, espérant en vain que la rapidité de sa marche étourdirait et endormirait la petite créature. Quand elle arriva auprès de la cascade, l'enfant, fatiguée de cris et de pleurs, semblait morte. Zilla sut la ranimer par une chanson qui réveilla les rossignols et les rendit jaloux; mais elle ne put arrêter les soupirs douloureux qui semblaient briser la poitrine de l'enfant.

LVII

Et, tout en continuant de chanter, Zilla rêvait au mystère d'amour caché dans le sein de ce petit être qui ne savait ni raisonner, ni marcher, ni parler, et qui déjà savait aimer, regretter, vouloir et souffrir. «Eh quoi! se disait la fée, je n'aurai pas raison de cette résistance morale qui n'a pas conscience d'elle-même!» Elle changea de mélodie; et, dans cette langue sans paroles qu'Orphée chanta jadis sur la lyre aux tigres et aux rochers, elle crut soumettre l'âme de l'enfant à l'ivresse des rêves divins.

LVIII

Ce chant fut si beau que les pins de la montagne en frémirent de la racine au faîte, et que les rochers en eurent de sourdes palpitations; mais l'enfant ne se consola point et continua de gémir. Zilla invoqua l'influence magique de la lune; mais le pâle visage de l'astre effraya l'enfant, et la fée dut prier la lune de ne plus la regarder. La cascade, ennuyée des pleurs qu'elle prenait pour un défi, se mit à rugir stupidement; mais les cris de l'enfant luttèrent contre le tonnerre de la cascade.

LIX

Ce désespoir obstiné vainquit peu à peu la patience et la volonté de Zilla. Il semblait qu'il y eût dans ces larmes d'enfant quelque chose de plus fort que tous les charmes de la magie et de plus retentissant que toutes les voix de la nature. Zilla s'imagina qu'au fond de la vallée, à travers les épaisses forêts et les profondes ravines, Bertha entendait les pleurs de sa fille et accusait la fée de ne pas l'aimer. Une colère monta dans l'esprit de Zilla, un tremblement convulsif agita ses membres. Elle se leva au bord de l'abîme.

LX

«Puisque cet être insensé se refuse à l'amour pour moi, pensait-elle, pourquoi ai-je pris ce tourment, ce vivant reproche qui remplit le ciel et la terre? S'il faut que le désir de cet amour me brûle, ou que le regret de ne pas l'inspirer me brise, le seul remède serait d'anéantir la cause de mon mal. N'est-ce pas une cause aveugle? Cette enfant qui s'éveille à peine à la vie a-t-elle déjà une âme, et d'ailleurs si l'âme des hommes ne meurt pas, est-ce lui nuire que de la délivrer de son corps?»

LXI

Elle étendit ses deux bras sur l'abîme, et l'enfant, avertie de l'horreur du danger par l'infernale joie de la cascade, jeta un cri si déchirant que le cœur glacé de la fée en fut traversé comme par une épée. Elle la rapprocha impétueusement de sa poitrine et lui donna un baiser si ardent et si humain que l'enfant en sentit la vertu maternelle, s'apaisa et s'endormit dans un sourire. Zilla joyeuse, la contemplait, mollement étendue sur ses genoux aux premières pâleurs du matin.

LXII

Et son âme se transformait comme les nuages épars au flanc de la montagne. Son ardente volonté se fondait comme la neige, son besoin de domination s'effaçait comme la nuit. Une nouvelle lumière, plus pure que celle de l'aube pénétrait dans son cerveau; des chants plus suaves que ceux de la brise résonnaient dans ses oreilles. Elle pensait à la douce Bertha et se sentait douce à son tour. Quand l'enfant fut reposée, elle se pencha vers ses petites lèvres roses, en obtint un baiser et redescendit heureuse vers la demeure d'Hermann et de Bertha.

LXIII

«Voilà votre fille, leur dit-elle; j'ai voulu éprouver votre amitié. Reprenez votre bien. J'en connais le prix désormais, car j'ai senti que sa mère ne l'avait pas acheté trop cher par la souffrance. J'ai compris aussi ton droit, Hermann! L'homme qui asservit et pille la terre obéit à la prévoyance paternelle; la mort est au bout de sa tâche, mais il a cette compensation de l'amour pendant sa vie. J'offenserais la justice au ciel et sur la terre, si je prétendais posséder à la fois l'amour et l'immortalité.»

LXIV

Elle les quitta tout aussitôt pour ne pas voir leur joie et retourna dans la solitude, où elle pleura tout le jour. Elle entendit au loin l'assemblée tumultueuse de ses compagnes qui continuaient à s'agiter sur les sommets du sanctuaire; mais cela lui était indifférent. L'orgueil de sa caste immortelle ne parlait plus à son cœur, attendri par de saintes faiblesses. Elle reconnaissait qu'elle n'avait jamais aimé ses nobles sœurs et que le baiser d'un petit enfant lui avait été plus doux que toutes les gloires.

LXV

La nuit qui termina ce jour, unique dans la longue vie de Zilla, monta livide dans un ciel lourd et brouillé. La lune se leva derrière la brisure des roches désolées, et, bientôt voilée par les nuages, laissa tomber des lueurs sinistres et froides sur les flancs verdâtres du ravin. Zilla vit, au bord du lac morne et sans transparence, des feux épars et des groupes confus. Dans une vive auréole blanche, elle reconnut la reine assise au milieu des jeunes fées qui semblaient lui rendre un dernier hommage, car peu à peu elles s'éloignaient et la laissaient seule.

LXVI

Elles allaient se joindre à d'autres troupes incertaines qui tantôt augmentaient et brillaient d'un rouge éclat dans la nuit, tantôt s'atténuaient ou se perdaient dans des foules errantes. Quelques danses flamboyèrent au bord du lac, quelques étincelles jaillirent dans les roseaux; mais tout s'opéra en silence; aucun chant terrible ou sublime n'accompagna ces évolutions mystérieuses, et Zilla se prit à s'étonner de voir s'accomplir des rites qui lui étaient inconnus.

LXVII

Elle se souvint que, si elle aimait là quelqu'un, c'était la reine, toujours si douce et si grave. Elle voulut savoir ce qu'elle avait ordonné, et la chercha au bord du lac; mais toute lumière avait disparu, et Zilla, fit retentir son cri cabalistique qui l'annonçait à ses sœurs. Ce cri, auquel mille voix avaient coutume de répondre, se perdit dans le silence, et Zilla voyant qu'un grand événement avait dû bouleverser toutes les lois du sabbat, fut saisie d'effroi et de tristesse.

LXVIII

Elle cria de nouveau d'une voix mal assurée; mais elle ne put dire les paroles consacrées par le rite: sa mémoire les avait perdues. En ce moment elle vit la reine auprès d'elle. «Tout est accompli, Zilla; je ne suis plus reine. Mon peuple se disperse et me quitte; regarde!...» La lune, qui se dégageait des nuées troubles, fit voir à Zilla de longues files mouvantes qui gravissaient les hauteurs perdues dans la brume et s'y perdaient à leur tour comme des rêves évanouis.

LXIX

Vers le nord, c'était le lent défilé des anciennes, procession de noires fourmis qui se collaient aux rochers, si compacte que l'on n'en distinguait pas le mouvement insensible. Celles-là fuyaient le voisinage de l'homme, leur ennemi, et s'en allaient chercher dans les glaces du pôle le désert sans bornes et la solitude sans retour. Vers le sud, les jeunes couraient haletantes, disséminées, ne tournant aucun obstacle, se pressant comme pour escalader le ciel. Celles-ci voulaient conquérir une île déserte dans les régions qu'embrase le soleil, et la peupler d'enfants volés dans toutes les parties du monde.

LXX

A l'orient et à l'occident, d'autres foules diverses d'âge et d'instinct prétendaient se mêler à la race humaine, lui enseigner la science occulte, la corriger de ses erreurs, la châtier de ses vices ou la récompenser de ses progrès. «Tu vois, dit la reine à Zilla, que toutes s'en vont à la poursuite d'un rêve. Dévorées par l'ennui, elles cherchent à ressaisir la puissance et l'activité qui leur échappent. Les vieilles croient fuir l'homme à jamais; elles se trompent; l'homme les atteindra partout et les détrônera jusque dans la solitude où meurt le soleil.

LXXI

«Les jeunes se flattent de former une race nouvelle avec le mélange de toutes les races, et de changer, sur une terre encore vierge, les instincts et les lois de l'humanité. Elles n'y parviendront pas; l'homme ne sera gouverné et amélioré que par l'homme, et les autres, celles qui, en le prenant tel qu'il est, se vantent de changer les sociétés qu'il a créées et où il s'agite, ne se leurrent pas d'une moins folle ambition. L'homme civilisé ne croit plus qu'à lui-même, et les puissances occultes ne gouvernent plus que les idiots.

LXXII

«Je leur ai dit ces vérités, Zilla! J'ai voulu leur démontrer que, devenues immortelles, nous étions devenues stériles pour le bien, et qu'avant de boire la coupe, nous avions été plus utiles dans la courte période de notre vie humaine que depuis mille ans de résistance à la loi commune. Elles n'ont pas voulu me croire, elles prétendent qu'elles peuvent et doivent partager avec l'homme l'empire de la terre, conserver malgré lui les sanctuaires inviolables de la nature et protéger les races d'animaux qu'il a juré de détruire.

LXXIII

«Elles m'accusent d'avoir entravé leur élan, de les avoir forcées à respecter les envahissements de la race humaine, à fuir toujours devant elle, à lui abandonner les plus beaux déserts, comme si ce n'était pas le droit de ceux qui se reproduisent de chasser devant eux les neutres et les stériles. En vain, je leur ai dit que, n'ayant ni besoins ni occupations fécondes, ni extension possible de nombre, elles pouvaient se contenter d'un espace restreint; elles ont crié que je trahissais l'honneur et la fierté de leur race.

LXXIV

«Enfin elles m'ont demandé de quel droit je les gouvernais, puisque, leur ayant donné la coupe de l'immuable vie, je ne savais pas leur donner l'emploi de cette puissance, et j'ai dû leur avouer que je m'étais trompée en leur faisant ce présent magnifique dont j'avais depuis reconnu le néant et détesté la misère. Alors le vertige s'est emparé d'elles, et toutes m'ont quittée, les unes avec horreur, les autres avec regret, toutes avec l'effroi de la vérité et le désir immodéré de s'y soustraire.

LXXV

«Et maintenant, Zilla, nous voilà seules ici... J'y veux rester, moi, afin d'essayer l'emploi d'une découverte à laquelle depuis mille ans je travaille. Ne veux-tu pas rejoindre tes sœurs qui s'en vont, ou bien espères-tu vivre calme dans cette solitude en veillant sur la famille d'Hermann?—Je veux rester avec toi, répondit Zilla; toi seule as compris la lente et terrible agonie de mon faux bonheur. Si tu ne peux m'en consoler, au moins je ne t'offenserai pas en te disant que je souffre.

LXXVI

—Songe à ce que tu dis, ma chère Zilla. Si rien ne peut te consoler, mieux vaut chercher le tumulte et l'illusion avec tes compagnes. Moi, je ne suis peut-être pas ici pour longtemps, et bientôt tu ne me verras peut-être plus.» Zilla se rappela que la reine lui avait parlé d'un remède suprême contre l'ennui, remède dont elle prétendait faire usage et dont elle n'avait pas voulu lui révéler le secret terrible. Elle l'implora longtemps avant d'obtenir d'être initiée à ce mystère; enfin la reine céda et lui dit: «Suis-moi.»

LXXVII

Par mille détours effrayants qu'elle seule connaissait, la reine conduisit Zilla dans le cœur du glacier, et pénétrant avec elle dans une cavité resplendissante d'un bleu sombre, lui montrant sur un bloc de glace en forme d'autel une coupe d'onyx où macérait un philtre inconnu, elle lui dit: «A force de chercher le moyen de détruire le funeste effet de la coupe de vie, je crois avoir trouvé enfin la divine et bienfaisante coupe de mort. Je veux mourir, Zilla, car, plus que toi, je suis lasse et désespérée.

LXXVIII

«J'ai souffert en silence, et j'ai savouré goutte à goutte, de siècle en siècle, le fiel des vains regrets et des illusions perdues; mais ce qui m'a enfin brisée, c'est la pensée que nous devions finir avec ce monde, en châtiment de notre résistance aux lois qu'il subit. Nous avons cherché notre Éden sur la terre, et non-seulement les autres habitants de la terre se sont détournés de nous, mais encore la terre elle-même nous a dit: «Vous ne me possédez pas; c'est vous qui m'appartenez à jamais, et mon dernier jour sera le vôtre.»

LXXIX

«Zilla, j'ai vu le néant se dresser devant moi, et l'abîme des siècles qui nous en sépare m'est apparu comme un instant dans l'éternité. Alors j'ai eu peur de la mort fatale, et j'ai demandé passionnément au Maître de la vie de me replacer sous la bienfaisante loi de la mort naturelle.—Je ne t'entends pas, répondit Zilla, pâle d'épouvante: est-ce qu'il y a deux morts? et veux-tu donc mourir comme meurent les hommes?—Oui, je le veux, Zilla, je le cherche, je l'essaie, et j'espère qu'enfin mes larmes ont fléchiCeluique nous avons bravé.

LXXX

—Le Maître de la vie t'a-t-il pardonné ta révolte? T'a-t-il promis que ton âme survivrait à cette mort?—Le Maître de la vie ne m'a rien promis. Il m'a fait lire cette parole dans les hiéroglyphes du ciel étoilé:La mort, c'est l'espérance.—Eh bien! attendons la mort de la planète; ne doit-elle pas s'endormir dans la même promesse?—Elle, oui, elle a obéi à ses destinées; mais nous qui les avons trouvées trop redoutables et qui nous en sommes affranchies, nous n'avons point de droit à l'universel renouvellement.

LXXXI

«Et maintenant, adieu, ma chère Zilla: c'est ici que je veux demeurer pour me préparer à l'expiation. Retourne aux enivrements de la lumière, et si tu ne peux oublier ton mal, reviens partager mon sort.—J'espère, dit Zilla, que ton poison sera impuissant; mais jure-moi que tu ne feras pas cette horrible expérience sans m'appeler auprès de toi.» La reine jura, et Zilla quitta le glacier avec empressement: elle avait hâte de revoir le soleil, les eaux libres, les nuages errants et les fleurs épanouies. Elle aimait encore la nature et la trouvait belle.

LXXXII

Elle courut à la demeure d'Hermann, voulant s'habituer à la vue de son bonheur. Elle le trouva consterné. Bertha était malade; le chagrin que l'enlèvement de sa fille lui avait causé avait allumé la fièvre dans son sang. Elle avait le délire et redemandait sans cesse avec des cris l'enfant qu'elle tenait dans ses bras sans la reconnaître. Zilla courut chercher des plantes salutaires et guérit la jeune femme. La joie revint dans le chalet; mais Zilla resta honteuse et triste: elle y avait fait entrer la douleur.

LXXXIII

Elle crut que maître Bonus s'en ressentait aussi: il ne parlait presque plus et ne pouvait marcher. «Il n'est pas malade, lui dit Hermann; il n'a pas eu de chagrin, il n'a pas compris le nôtre. Il n'a d'autre mal que la vieillesse. Il ne veille plus et ne dort plus. Ses heures sont noyées dans un rêve continuel. Il ne souffre pas, il sourit toujours. Nous croyons qu'il va mourir, et nous avons tout essayé en vain pour prolonger sa vie.—Vous désirez donc qu'il ne meure pas? dit la fée.

LXXXIV

—Nous ne désirons pas l'impossible, répondit Hermann. Nous regretterons ce vieux compagnon et nous prolongerons autant que possible le temps qui lui reste à passer avec nous; mais nous sommes soumis à la loi que nous impose le Maître de la vie. Zilla s'approcha du vieillard et lui demanda s'il voulait qu'elle essayât de lui rendre ses forces. Maître Bonus se prit à rire et la remercia d'un air enfantin. «Vous avez assez fait pour moi, dit-il; vous m'avez sauvé du supplice. Depuis, grâce à vous, j'ai vécu de longs jours paisibles, et il ne serait pas juste d'en vouloir davantage.»

LXXXV

Quand la fée revint le voir, il souffrait un peu et se plaignait faiblement. «J'ai bien de la peine à mourir, lui dit-il.—Tu peux hâter ta fin, lui répondit la fée. Pourquoi l'attendre, puisqu'elle est inévitable?» Maître Bonus sourit encore. «La vie est bonne jusqu'au dernier souffle, madame la fée, et la raison, d'accord avec Dieu, défend qu'on en retranche rien.—Et après? Que crois-tu trouver de l'autre côté de cette vie?—Je le saurai bientôt, dit le moribond; mais, tant que je l'ignore, je ne m'en tourmente pas.»

LXXXVI

Zilla le vit bientôt mourir. Ce fut comme une lampe qui s'éteint. Hermann et Bertha amenèrent leurs enfants pour donner un baiser à son front d'ivoire. «Que faites-vous donc là? dit la fée.—Nous respectons la mort, répondit Bertha, et nous bénissons l'âme qui s'en va.—Et où va-t-elle? demanda encore la fée inquiète.—Dieu le sait, répondit la femme.—Mais vous, ne craignez-vous rien pour cette âme de votre ami?—On m'a appris à espérer.—Et toi, Hermann?—Vous ne m'avez rien appris là-dessus, répondit-il; mais Bertha espère, et je suis tranquille.»

LXXXVII

Zilla comprit la douceur de cette mort naturelle après l'accomplissement de la vie naturelle; mais la mort violente, la mort imprévue, la mort du jeune et du fort, elle en était effrayée, et elle souhaita de consulter la reine. Cependant la reine ne reparaissait pas, et Zilla n'osait retourner vers elle. Une nuit, son fantôme vint l'appeler; elle le suivit et trouva sa grande amie paisible et souriante au fond de son palais de saphir. «Zilla, lui dit-elle, l'heure est venue, il faut que tu m'assistes.

LXXXVIII

«Mais auparavant je veux te donner beaucoup de secrets que j'ai découverts pour guérir les maladies, panser les blessures, et tout au moins diminuer les souffrances. Tu les donneras à Hermann, afin qu'autant que possible il détourne de lui et des siens la mort prématurée et la souffrance inutile. Dis-lui d'abord qu'il cherche à nous surpasser dans cette science, car l'homme doit s'aider lui-même et combattre éternellement. Ses maux sont le châtiment de son manque de sagesse et le résultat de son ignorance.

LXXXIX

«Par la sagesse, il détruira l'homicide; par la science, il repoussera la maladie. Adieu, ma sœur. Mourir n'est rien pour qui a bien vécu. Quant à moi, j'ignore à quel supplice je m'abandonne, car j'ai commis un grand crime; mais je ne dois pas craindre de l'expier et de refaire connaissance avec la douleur.—Vas-tu donc mourir? s'écria Zilla en cherchant à renverser la coupe fatale.—Je l'ignore, répondit la reine en la retenant d'une main ferme. Je sais qu'avec ce breuvage je détruis la vertu maudite de la coupe de vie.

XC

«Mais je ne sais pas si je vais devenir mortelle ou mourir. Peut-être vais-je reprendre mon existence au point où elle était quand je l'ai immobilisée. Alors j'aurai quelques jours de bonheur sur la terre; mais je ne les ai pas mérités, et je ne les demande pas. Ne nous berçons pas d'un vain espoir, Zilla. Regarde ce que je vais devenir, et, si je suis foudroyée, laisse ma dépouille ici, elle y est tout ensevelie d'avance. Si je lutte dans l'horreur de l'agonie, répète-moi le mot que j'ai lu à la voûte du ciel: «La mort, c'est l'espérance.»

XCI

—Attends, s'écria Zilla. Et si je veux mourir aussi, moi?» La reine lui donna une formule magique en lui disant: «Tu pourras composer toi-même ce poison. Je ne veux pas que tu le boives sans avoir eu le temps de réfléchir. Donne-moi la bénédiction de l'amitié. Mon âme est prête.» Zilla se jeta aux genoux de la reine et la supplia d'attendre encore; mais la reine, craignant de faiblir devant ses larmes, la pria d'aller chercher une rose pour qu'elle pût encore contempler une pure expression de la beauté sur la terre avant de la quitter peut-être pour toujours.

XCII

Quand Zilla revint, la reine était assise près du bloc de glace, la tête nonchalamment appuyée sur son bras; l'autre main était pendante, la coupe vide était tombée sur le bord de sa robe. Zilla crut qu'elle dormait; mais ce sommeil, c'était la mort. Zilla avait vu mourir bien des humains et ne s'en était point émue, n'ayant voulu en aimer aucun. En voyant que l'immortelle avait cessé de vivre, elle fut frappée de terreur. Cependant elle espéra encore que cette mort n'était qu'une léthargie, et elle passa trois jours auprès d'elle, attendant son réveil.

XCIII

Le réveil ne vint pas, et Zilla vit raidir lentement cette figure majestueuse et calme. Elle s'enfuit désespérée. Elle revint plusieurs fois. La glace conservait ce beau corps et ne permettait pas à la corruption de s'en emparer; mais elle pétrifiait de plus en plus l'expression de l'oubli sur ses traits et changeait en statue cette merveille de la vie. Zilla, en la regardant, se demandait si elle avait jamais vécu. Ce n'était plus là son amie et sa reine. C'était une image indifférente à ses regrets.

XCIV

Peu à peu la jeune fée se fit à l'idée de devenir ainsi, et elle résolut de suivre le destin de son amie; mais quand elle eut composé le philtre de mort, elle le plaça sur le bloc de glace et s'enfuit avec horreur. Depuis qu'elle se savait libre de mourir, elle sentait le charme de la vie et ne s'ennuyait plus. Le printemps, qui venait d'arriver, semblait le premier dont elle eût apprécié l'incomparable sourire. Jamais les arbres n'avaient eu tant d'élégance, jamais les prés fleuris n'avaient exhalé de si suaves odeurs.

XCV

Elle épiait dans l'herbe le réveil des insectes engourdis par l'hiver, et quand elle surprenait le papillon dépouillant sa chrysalide, elle tremblait en se demandant si c'était là l'emblème de l'âme échappant aux étreintes de la mort. Elle se sentait appelée par la reine dans le royaume des ombres, elle la voyait en songe et l'interrogeait; mais le fantôme passait sans lui répondre, en lui montrant les étoiles. Elle essayait d'y lire la promesse qui avait enhardi son amie. La peur de la destruction l'empêchait d'en saisir le chiffre mystérieux.

XCVI

Elle voyait Bertha tous les jours et s'attachait plus tendrement que jamais à sa petite fille. Les autres enfants d'Hermann lui semblaient beaux et bons; mais la mignonne qu'elle préférait absorbait tous ses soins. L'enfant était délicate, plus intelligente que ne le comportait son âge, et quand la fée la tenait sur ses genoux, elle commençait à parler et à dire des choses qui semblaient lui venir d'une autre vie. Elle ne regardait ni les blancs agneaux ni les fleurs nouvelles; elle tendait sans cesse ses petits bras vers les nuages, et un jour elle cria le motciel, que personne ne lui avait appris.

XCVII

Un jour l'enfant devint pâle, laissa tomber sa tête blonde sur l'épaule de Zilla, et lui dit:Viens!La fée crut qu'elle l'invitait à la mener promener; mais Bertha fit un grand cri: l'enfant était morte. Zilla essaya en vain de la ranimer. Tous les secrets qu'elle savait y perdirent leur vertu. L'âme était partie. «Ah! méchante fée! s'écria Bertha dans la fièvre de sa douleur, je le savais bien que ma fille mourrait! C'est depuis la nuit qu'elle a passée avec toi sur la montagne qu'elle a perdu sa fraîcheur et sa gaieté. C'est ton funeste amour qui l'a tuée!»

XCVIII

Zilla ne répondit rien. Bertha se trompait peut-être; mais la fée sentait bien que cette mère affligée ne l'aimerait plus. Hermann éperdu essaya en vain d'adoucir leurs blessures. Zilla quitta le chalet et courut au glacier. Elle osa donner un baiser au cadavre impassible de la reine, et elle but la coupe; mais, au lieu d'être foudroyée, elle se sentit comme renouvelée par une sensation de confiance et de joie, et elle crut entendre une voix d'enfant qui lui disait: «Viens donc!»

XCIX

Elle retourna au chalet; L'enfant était couchée dans une corbeille de fleurs; sa mère priait auprès d'elle, entourée de ses autres beaux enfants, qui s'efforçaient de la consoler et qu'elle regardait avec douceur, comme pour leur dire: «Soyez tranquilles, je ne vous aimerai pas moins.» Le père creusait une petite fosse sous un buisson d'aubépine. Il versait de grosses larmes, mais il préparait avec amour et sollicitude la dernière couchette de son enfant. En voyant la fée, il lui dit: «Pardonne à Bertha!»

C

Zilla se mit aux genoux de la femme: «C'est toi qui dois me pardonner, lui dit-elle, car je vais suivre ton enfant dans la mort. Elle m'a appelée, et c'est sans doute qu'elle va revivre dans un meilleur monde et qu'il lui faut une autre mère. Ici je n'ai su lui faire que du mal; mais il faut que je sois destinée à lui faire du bien ailleurs, puisqu'elle me réclame.—Je ne sais ce que tu veux dire, répondit la mère. Tu as pris la vie de mon enfant, veux-tu donc aussi m'emporter son âme?—L'âme de notre enfant est à Dieu seul, dit Hermann; mais si Zilla connaît ses desseins mystérieux, laissons-la faire.—Mettez l'enfant dans mes bras,» dit la fée. Et quand elle tint ce petit corps contre son cœur, elle entendit encore que son esprit lui disait tout bas: «Allons, viens!—Oui, partons!» s'écria la fée. Et, se penchant vers elle, elle sentit son âme s'exhaler et se mêler doucement, dans un baiser maternel, à l'âme pure de l'enfant. Hermann fit la tombe plus grande et les y déposa toutes deux. Durant la nuit, une main invisible y écrivit ces mots: «La mort, c'est l'espérance.»

DRAME EN TROIS ACTES

En lisant, on est parfois frappé d'une idée qu'on voudrait traduire autrement, et on se laisse emporter par une sorte de plagiat candide qui est absous dès qu'il est avoué.

C'est en lisantel Condenado por desconfiado, de Tirso de Molina, que je me suis mis très-involontairement à écrireLupo Liveranisur la même donnée, en m'appropriant tout ce qui était à ma convenance; ce n'est là ni piller ni traduire, c'est prendre un thème tombé dans le domaine public et l'adapter à ses propres moyens, comme on a fait de tout temps pour maint sujet classique ou romantique, philosophique ou religieux, dramatique ou burlesque.

De ce que le sujet duDamnéde Tirso de Molina n'a pas encore beaucoup servi, il ne résulte pas que quelqu'un n'ait pas le droit de commencer à s'en servir. Ce sujet est assez étrange pour ne pas tenter tout le monde.

Voici ce que dit duDamné pour manque de foiou duDamné pour doute—le titre même du drame est intraduisible,—M. Alphonse Royer, dans la préface de son excellente traduction, la première qui ait été faite, il n'y a pas plus de cinq à six ans:

«C'est un véritableauto, c'est-à-dire un drame religieux selon les croyances du temps où il a été écrit. C'est une parabole évangélique pour rendre intelligible au peuple le dogme catholique de la grâce efficace... Le drame est très-célèbre en Espagne, où il est regardé comme une des plus hardies créations de son auteur... Michel Cervantes, dans son drame religieux intituléel Rufian dichoso, a aussi mis en œuvre ce dogme de la grâce efficace.»

La grâce efficace! voilà certes un singulier point de départ pour une composition dramatique. Pourtant, à travers ces subtilités sur lagrâce prévenante, lepouvoir prochain, lagrâce suffisanteet lagrâce efficace, dont nous rions aujourd'hui et dont Pascal s'est si magistralement raillé tout en y portant la passion janséniste, nous savons tous que bouillonnait la grande question du libre arbitre et de la dignité de l'homme. Nous la cherchons autrement aujourd'hui, mais nous la cherchons toujours.

Peut-on dire que les jansénistes défendaient mieux la liberté humaine que les molinistes? Parfois oui, en apparence; mais, en réalité, toutes ces doctrines faisaient intervenir Dieu dans l'action de notre volonté d'une façon si étrange et si arbitraire, que nous avouons ne nous intéresser sérieusement qu'au fait historique. Nous ne voyons pas l'esprit de liberté poindre franchement dans ces petites hérésies vagues du catholicisme, et nous ne concevons plus de progrès véritable qu'en dehors du sanctuaire.

L'œuvre du religieux Gabriel Tellez, qui a publié ses drames admirables sous le pseudonyme de Tirso de Molina, nous a paru ouvrir une plus large porte que toutes les controverses du temps. J'ignore si ce moine inspiré était bien orthodoxe, et je n'oserais soutenir que son but, en écrivantle Damné, fût réellement de populariser le dogme de la grâce. Je crois qu'à cette époque beaucoup de hardiesses du cœur et de l'esprit se sont cachées sous de saints prétextes, et n'ont été autorisées que parce qu'elles n'ont pas été comprises. Tirso est un Shakspeare espagnol; on a dit unBeaumarchais en soutane. Selon nous, ce n'est pas assez dire. Beaumarchais n'eût ni conçu ni exécutéle Burlador de Séville(le Don Juan, imité par Molière), nile Condenado, qui ne souffre l'imitation qu'à la condition d'un remaniement complet. C'est une des grandes conceptions de l'art, peu connue et affreusement difficile à traduire, parce qu'elle est mystérieuse, et, commeHamlet, se plie à diverses interprétations. Voici l'opinion d'une personne avec qui je lisais ce drame: «C'est beau, mais j'y vois un dogme odieux. L'homme est damné parce qu'il cherche à savoir son sort, le but de sa vie. Toute vertu, tout sacrifice lui est inutile. Celui qui croit aveuglément peut commettre tous les crimes: un acte de foi à sa dernière heure, et il est sauvé!» En effet, en voyant le repentir tardif et la confession forcée du bandit de Tirso, on peut conclure que la moralité officielle de ce drame est celle-ci: Sois un saint, une heure de doute te perdra. Crois comme une brute et agis comme une brute, Dieu te tend les bras, car l'Église t'absout. Eh bien! peut-être est-ce là le brevet officiel extorqué par le maître à la censure; mais il m'est impossible de ne pas voir une pensée plus large et plus philosophique qui fait éclater la chasuble de plomb du moine, et cette pensée secrète, ce cri du génie qui perce la psalmodie du couvent, le voici:—La vie de l'anachorète est égoïste et lâche; l'homme qui croit se purifier en se faisant eunuque est un imbécile qui cultive la folie et que l'éternelle contemplation de l'enfer rend féroce. Celui-là invente en vain un paradis de délices; il ne fera que le mal sur la terre et n'arrivera à la mort que dégradé. Celui qui obéit à ses instincts vaut mille fois mieux, car ses instincts sont bons et mauvais, et un moment peut venir où son cœur ému le rendra plus grand et plus généreux que le prétendu saint dans sa cellule.

Qu'un moine de génie ait rêvé cela sous le regard terne et menaçant de l'Inquisition, rien ne me paraît plus probable, parce que rien n'est plus humain. Il ne faut pas oublier d'ailleurs que le système de l'autre Molina, le célèbre jésuite contemporain de Molina le dramaturge, fut gravement menacé par l'inquisition et traduit en cour de Rome pour cause d'hérésie, comme le fut plus tard Jansénius pour ses attaques contre le molinisme, l'idée, quelle qu'elle soit, ayant toujours eu le privilége d'être poursuivie à Rome. Les deux doctrines ennemies n'ont pas résolu leurs propres doutes; mais j'avoue qu'en me mettant, s'il m'était possible, au point de vue catholique et en admettant le dogme atroce de l'enfer, je serais plus volontiers moliniste, je dis disciple direct et contemporain de Molina, que janséniste, même avec le sublime Pascal et les grands docteurs de son temps. Je trouve, dans la première idée de Molina le jésuite, quelque chose de pélagien qui me montre Dieu bon et l'enfer facilement vaincu, tandis que, dans les tendances augustiniennes, je vois l'homme rabaissé jusqu'à la brute, sa volonté enchaînée au caprice d'un Dieu stupide et insensible, le diable triomphant à toute heure et l'enfer pavé des martyrs du libre examen.

Ce que la douce doctrine de Molina est devenue entre les mains des bons pères Escobar et autres, ni Molina le grand jésuite, ni Tellez Molina le grand poëte,—son disciple à coup sûr,—n'ont dû le prévoir. Tout, dans l'œuvre de ce dernier, proclame ou révèle la sincérité, l'humanité et la charité, l'horreur de l'hypocrisie, la raillerie des macérations, le sentiment de la vie, la victoire attribuée aux bons instincts sur les étroites pratiques. Il est vrai qu'il a dû dénouer son drame par la soumission au prêtre et la réconciliation avec l'Église moyennant la confession classique du brigand. Je me suis dispensé, dans ma donnée, de cette formalité que la censure ne peut plus exiger, et, prenant Dieu et le diable dans le symbolisme, d'ailleurs assez large, où Tirso les fait apparaître et agir, je me suis permis de mettre dans la bouche de Satan les paroles que je regarde comme la traduction de la vraie pensée du maître.

En finissant cette préface, qu'on ne lira peut-être pas—on veut aller vite au fait aujourd'hui, et on a raison,—je demande pourtant qu'on s'y reporte d'un rapide coup d'œil en finissant le drame, et qu'on ne m'accuse pas d'avoir été touché par la grâce efficace, un beau matin, en prenant mon café ou en chaussant mes pantoufles. Je ne crois pas que les choses se passent ainsi entre le ciel et l'homme; je suis persuadé qu'en nous envoyant en ce monde, on nous a pourvus de lagrâce suffisante, et que, s'il est des malheureux entièrement privés de leur libre arbitre (il y en a certainement), ces exceptions confirment la règle au lieu de l'infirmer.

PERSONNAGES:

(Arbres et rochers au flanc du Vésuve, à l'entrée d'un ermitage qui est une grotte à deux arcades; la plus petite, brute, sert d'entrée au logement de l'ermite; l'autre, creusée avec plus de soin dans le roc, abrite une madone de marbre blanc qui porte leBambino; un vieux cèdre écimé l'ombrage.)

TISBEA, QUINTANA,qui a un froc de moine.

QUINTANA.

Belle Tisbea, que le ciel bénisse tes yeux noirs, et tes épaules de safran, et tes mains mignonnes, et ton pied léger, et ton sein virginal, et ton panier rebondi...(Il veut prendre le panier qu'elle porte.)

TISBEA.

C'est trop de compliments pour un religieux, frère Quintana! Si le père Angelo vous entendait...

QUINTANA.

Le père Angelo a fait bien d'autres madrigaux, et même il ne s'arrêtait pas souvent aux paroles.

TISBEA.

Je sais qu'il a été un grand débauché, du temps qu'il menait la vie de seigneur à Naples;—mais depuis cinq ans que la grâce a touché son âme, il mène ici une vie angélique, et c'est un grand bonheur pour vous d'avoir un tel maître.

QUINTANA.

Oui, je l'ai suivi au désert pour mon salut; mais je croyais la chose plus agréable qu'elle ne l'est.

TISBEA.

Vous me faites l'effet d'un homme mal converti à la chasteté.

QUINTANA.

Ce n'est pas la paillardise,—je veux dire la concupiscence,—qui me tient; hélas! non, ne le crois pas, belle enfant. Tu me flatterais le museau de ta blanche main, que je la mordrais peut-être plutôt que de la baiser.

TISBEA.

Êtes-vous enragé?

QUINTANA.

Non, car la rage ôte la faim et la soif, et moi je suis si affamé que quelque jour je me mangerai moi-même.

TISBEA.

J'entends: votre maître vous condamne à trop de jeûne?

QUINTANA.

Et son vœu de pauvreté nous impose trop maigre chère. Aussi, si j'ôtais la bure qui me couvre, vous verriez le soleil et la lune à travers mes côtes, et si l'on me mettait une mèche... n'importe où, l'huile rance dont je suis abreuvé ferait de moi une lampe pour éclairer notre chapelle. Vous voyez bien que vous ne courez aucun risque auprès d'un homme exténué de macérations, et que mes soupirs s'adressent moins à vos charmes qu'au panier que vous nous apportez.

TISBEA.

Je suis une grande sotte d'avoir oublié le pain et les fruits. Je n'apporte que des fleurs pour la madone.

QUINTANA.

Des fleurs! toujours des fleurs! Je mange tant d'herbes et de plantes que quelque jour on me verra, pour sûr, enfanter un printemps...

TISBEA, mettant ses fleurs à la madone.

Dites au saint ermite de prier pour que mon vœu s'accomplisse, et priez aussi; je vous apporterai demain un fromage de ma chèvre.

QUINTANA.

Sainte Vierge, un fromage! O madone du cèdre, madone du Vésuve! entends mes humbles supplications, vois mes larmes, vois mon cœur contrit et mes os qui percent ma peau! Prends pitié de moi, envoie-moi un fromage, un fromage blanc et lourd comme le marbre dont tu es faite, un rocher, un bloc, un cratère, un volcan de fromage!

TISBEA.

Vous ne priez que pour vous! Laissez-moi prier seule, et vous saurez ensuite ce qu'il faut demander pour moi.(Elle prie.)Madone du cèdre, madone des laves, toi qui as forcé l'éruption à s'arrêter ici et à respecter ta chapelle et ton arbre, toi qui connais ceux qui doivent être sauvés et ceux qui ne le seront pas, ramène mon fiancé sain et sauf, et je ferai à ton divin Bambino un collier de coquillages roses et de fleurs de grenadier.(A Quintana.)Vous direz à l'ermite de prier.

QUINTANA.

Pour qui?

TISBEA.

Écoutez bien! pour Moffetta, mon fiancé, qui est parti avec les brigands.

QUINTANA.

Ils l'ont pris?

TISBEA.

Il a été de son gré avec eux par grande estime pour leur chef et dans l'espoir de me rapporter des colliers et des robes.

QUINTANA.

Comment! il est avec cet abominable Lupo, la terreur du pays! Que l'enfer le confonde! Est-ce qu'il est près d'ici, ce loup endiablé?

TISBEA.

Il s'est réfugié par ici cette nuit, et je sais qu'il est poursuivi par les archers. Voilà pourquoi je demande à la Vierge de ramener mon fiancé chez nous avant qu'on ne se batte.

QUINTANA.

On va se battre? Il ne manquait que cela au charme de cette thébaïde! Où me cacherai-je?

TISBEA.

Vous resterez ici. La madone n'est pas en peine de faire un miracle de plus pour vous protéger.(Elle sort.)

QUINTANA,puisANGELO.

QUINTANA.

La madone, c'est une belle pièce, je ne dis pas, et je voudrais avoir eu une maîtresse faite à son image; mais je veux être écorché vif si je lui ai jamais vu remuer le bout du petit doigt. Aussi je ne me donne plus la peine de la prier quand personne ne me regarde... Mais qu'a donc mon maître? Est-ce qu'il devient fou?(Angelo est sorti de la grotte, et il suit des yeux avec émotion Tisbea, qu'il voit descendre la montagne.)Que regarde-t-il?... Maître, que souhaitez-vous?

ANGELO, égaré.

Rappelle cette jeune fille.

QUINTANA.

A quoi bon? elle n'apporte rien à mettre sous la dent.

ANGELO.

Peu importe! j'irai! Non!... Seigneur, ayez pitié de moi!(Il se frappe la poitrine.)

QUINTANA.

Êtes-vous malade?

ANGELO.

O vil ennemi! Satan! De coupables pensées m'assiégent, ô faible chair!

QUINTANA.

O noble chair du porc salé! si j'avais seulement une bonne tranche de jambon!

ANGELO.

Écoute-moi, mon frère. Le démon me tente par le souvenir de mes égarements passés.(Il se jette à terre.)

QUINTANA.

Que faites-vous?

ANGELO.

Je me jette ainsi sur le sol pour que tu me foules sous tes pieds. Viens, frère, piétine-moi à plusieurs reprises.

QUINTANA.

Volontiers. Je suis très-obéissant.—Est-ce bien comme cela?

ANGELO.

Oui, frère.

QUINTANA.

Cela ne vous fait pas de mal?

ANGELO.

Marche, et ne te mets pas en peine.

QUINTANA.

En peine, père? et pourquoi serais-je en peine? Je vous foule et vous refoule, père de ma vie, et je ne trouve pas que cela m'incommode.

ANGELO.

C'est assez, mon fils; va-t'en chercher des racines et des herbes pour notre dîner.

QUINTANA, à part.

Je n'irai pas loin, je n'ai pas envie de rencontrer les brigands!(Il sort.)

ANGELO.

Des rêves lascifs me poursuivent et je crains que mon courage ne s'épuise. L'horreur de ma vie passée est toujours devant mes yeux, et j'arrive, par l'ennui du temps présent, à y trouver des charmes. Eh quoi! il y a cinq ans que j'expie mes fautes dans cette solitude et que je me mortifie cruellement sans être plus avancé qu'au premier jour! Dieu ne m'aide point, et j'en viens à douter que sa grâce m'ait amené dans ce désert. Si c'était une suggestion de l'orgueil? Non, c'est plutôt la peur de l'enfer à la suite de cette blessure reçue en duel qui me mit aux portes du tombeau. Mourir damné! souffrir éternellement!... Préserve-moi, Père céleste! Accepte les tortures que je m'impose en ce monde pour me racheter!—Mais il ne m'écoute pas, ou s'il m'écoute je ne puis le savoir. Ah! je suis irrité de cet implacable silence! Tu te venges trop, Juge terrible; tu nous condamnes au renoncement, et tu ne nous promets rien! Croirai-je que la grâce aide tous les hommes à faire leur salut? Mais l'homme n'a point de libre arbitre; fils du mal, il n'aime que le mal. Sans un miracle particulier, il ne reçoit pas la grâce divine, et ce miracle n'est pas destiné à tous, puisque seul le petit nombre est sauvé. Notre arrêt est écrit là-haut; Dieu sait ce qu'il veut faire, et ce qu'il a décidé il ne saurait le changer, puisque après tant de continence et de mortifications de ma chair, j'éprouve encore la brûlure des passions humaines; la grâce me fuit et Dieu me repousse.—Et toi, Vierge miraculeuse, qui d'un geste, d'un regard, pourrais me rendre la confiance et la paix, tu es insensible à mes angoisses, et tu restes devant moi comme une muette idole!—Allons, je la prierai jusqu'à l'obséder! Dût-elle se dissoudre dans le sel de mes larmes, il faut qu'elle m'écoute et me réponde!(Il se prosterne devant la madone.)

ANGELO, LE PETIT BERGER,vêtu d'une tunique de peau d'agneau.

LE BERGER.

O bon ermite, prends pitié de ma peine! N'as-tu pas vu ma brebis?

ANGELO.

Je ne l'ai pas vue, enfant; cherche ailleurs et laisse-moi prier.

LE BERGER.

Ma belle ouaille blanche, la plus aimée de mon troupeau! Je t'en supplie, ermite, aide-moi à la retrouver.

ANGELO.

Je n'ai pas le temps, mon fils. Qu'as-tu de mieux à faire que de la chercher? Si tu es un pasteur négligent, tant pis pour toi. Moi, j'ai des devoirs plus sérieux, j'ai mon salut à faire.

LE BERGER.

Vous ne voulez pas m'assister?

ANGELO.

Prie Dieu, mon doux fils, il t'aidera peut-être. Allons, laisse-moi, passe ton chemin, et sois béni.

(L'enfant sort.)

ANGELO,priant, absorbé.LUPO,qui entre en regardant derrière lui, masqué et les vêtements en désordre.

LUPO.

Holà! l'ermite, cède-moi la place.

ANGELO, surpris.

Qui êtes-vous?

LUPO.

Un proscrit, un fugitif. Je réclame ici le droit d'asile.

ANGELO.

Entre dans ma grotte, frère; tout ce que j'ai t'appartient.

LUPO.

Ta cellule ne me protégerait pas; c'est sous la voûte de la chapelle que je veux être, au pied de cette statue qui est réputée inviolable.

ANGELO.

Il suffit que tu sois dans cette enceinte de laves; c'est un lieu consacré. Ne profane pas inutilement le sanctuaire de la madone.

LUPO.

Je ne veux rien profaner. Tu vois bien que je suis sur les dents; il faut que je dorme une heure ou que je crève, et c'est là que je veux dormir. Ote-toi!

ANGELO.

Mon frère, je te supplie...

LUPO.


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