IX

—Je ne me suis pas trouvée mal, dit fièrement miss Medora, je cherchais les pistolets dans la voiture, et, si je les avais trouvés…

—Mais vous ne les trouviez pas, répondit lord B***. Donc, vous n'aviez pas les idées bien nettes. Quant à moi, reprit-il en se retournant encore vers moi; je vous disais donc que je ne suis pas poltron. Pourtant, je n'engage jamais de lutte inégale pour peu de chose, et je ne tiens pas assez à l'argent pour exposer, par mesure d'économie, les personnes que j'accompagne à être tuées. On peut croire, si l'on veut, que c'est à ma vie que je tiens. Je n'ai pas de grandes raisons pour aimer la vie, n'ayant pas sujet de m'aimer beaucoup moi-même. Pourtant il y a une chose qui me blesse beaucoup dans ces occasions-là: c'est de faire la volonté de ceux qui me mettent le couteau sur la gorge. J'aime à faire ma volonté à moi, et je ne la fais pas toujours. J'y renonce parfois de bonne grâce, parfois avec beaucoup d'humeur. J'étais dans cette dernière disposition quand vous êtes venu à mon secours. Vous m'avez donc, non pas rendu un service dont je voudrais vous récompenser: c'était votre devoir et j'en eusse fait autant à votre place sans prétendre à votre reconnaissance; mais vous m'avez délivré à propos et avec beaucoup de jugement, d'une contrariété, la plus vive que je connaisse. Par là, vous avez gagné mon amitié, et je veux avoir la vôtre.

Ayant ainsi parlé sans regarder sa femme, bien que la moitié de ce discours fût évidemment à son adresse, il me tendit la main avec une franchise irrésistible.

En ce moment, l'affreux chien jaune que je l'avais vu caresser sur le bateau à vapeur, s'élança dans l'appartement et vint se jeter dans ses jambes.

—Ah! ciel! s'écria lady Harriet, encore cette odieuse bête! Elle vous a suivi!

—C'est malgré moi, répondit-il en soupirant.

—Non, vous dis-je; c'est un chien que vous avez acheté ou qu'on vous a donné…. Vous me trompez toujours! Vous disiez qu'il appartenait à quelque passager; mais c'est à vous qu'il appartient. Convenez-en donc!

Milord jeta sur moi instinctivement un regard de détresse. Instinctivement entraîné, de mon côté, à prendre en pitié le chien et son maître, je m'imaginai de dire que l'animal était à moi. J'avais entendu le nom que milord lui donnait.

—Buffalo!m'écriai-je, venez ici. Pourquoi êtes-vous sorti de ma chambre? Venez!

Et, comme si l'intelligente bête eût compris ce qui se passait, elle vint à moi la tête basse et l'air suppliant. J'allais l'emmener, lorsque miss Medora demanda grâce à sa tante pour le chien, et la tante, excellente femme en somme, me pria de le faire manger et de le laisser s'installer dans un coin.

—Il ne me gêne pas, dit-elle; il a l'air bonne personne, et il n'est pas si laid que je croyais.

—Je vous demande pardon, dit lord B***, il est fort laid, et vous détestez les chiens.

—Où prenez-vous cela? reprit-elle. Je ne les déteste pas du tout!

—Ah! oui, pardon! c'est vrai, murmura-t-il avec son mélancolique sourire: vous ne détestez quemeschiens.

Lady Harriet leva les yeux au ciel comme une victime prenant les dieux à témoin d'une grande injustice. On se levait de table. Lord B*** m'emmena dans un coin.

—Vous êtes un bon garçon, me dit-il; vous avez compris que j'aime ce chien. Grâce à vous, il restera dans la maison. Voilà deux fois aujourd'hui que vous me faites faire ma volonté.

—Pourquoi, milord, aimez-vous tant ce chien? Il n'est réellement pas beau.

—Je l'aime parce que, me promenant en barque dans le port de Gênes, je l'ai vu au bout d'une corde, prêt à rendre au diable sa pauvre âme de chien. C'était une bête perdue qui, sautant de barque en barque, était venue se réfugier à bord d'un bateau de pêcheurs, et ces brutes trouvaient plaisant de le pendre à une de leurs vergues. Je l'ai réclamé. Il a l'air de comprendre qu'il me doit la vie, et je crois qu'il m'aime.

—En ce cas, je m'en dirai propriétaire tant que ce sera utile, et je ferai en sorte que milady vous conseille de m'en débarrasser.

—Voyez, dit-il, ce que c'est que le caprice d'une femme! Si milady avait vu ce chien avec la corde au cou, et que je fusse passé sans songer à le sauver, elle m'eût traité d'insouciant et de cruel! Elle est très-bonne, je vous jure, et très-douce; seulement… seulement, je suis son mari. C'est un grand défaut d'être le mari d'une femme!

A son tour, milady, toujours très-émue, m'appela pour me parler à l'écart.

—Nous vous devons plus que la vie, me dit-elle d'un air exalté. La vie n'est rien; mais, dans ces histoires de brigands, les femmes peuvent être exposées à des insultes. Si les choses en fussent venues là, je suis sûre, j'aime à croire que lord B*** se fût fait tuer pour nous donner le temps de fuir; mais une seule parole malhonnête est un fer rouge pour des femmes de notre rang, de notre caractère et de notre nation. Je vous dirai donc, comme lord B***, et plus chaleureusement, que vous avez notre amitié, et que nous vous demandons la vôtre. Nous nous connaissons, d'ailleurs, par votre ami monsieur… Comment l'appelez-vous?

Je trouvai fort plaisant que l'on me demandât le nom de l'homme qui me servait de caution, et je me hâtai de dire que Brumières ne me connaissait guère plus que lady Harriet elle-même.

—C'est égal, reprit-elle sans se déconcerter, il nous a dit que vous étiez peintre comme lui, et que vous aviez beaucoup de talent.

—Il n'en sait rien, milady; il n'a pas vu de moi la moindre chose.

—Oh! c'est égal! Il dit que vous parlez si bien de l'art! et il en parle si bien lui-même! Il a tant d'esprit, et il est de si bonne compagnie! C'est un jeune homme charmant! et il dit que vous êtes charmant aussi!

—Ce qui est bien la preuve, répondis-je en toute humilité, que nous sommes charmants tous les deux! Mais permettez, milady, vous êtes bienveillante, et votre gratitude pour moi fait honneur à la générosité de votre âme. Pourtant, je ne dois pas…

Milady m'interrompit en s'écriant:

—Ah! monsieur, je vois, à votre discrétion et à votre fierté, que ma confiance est bien placée, et que je n'aurai jamais à m'en repentir. Vous n'êtes pas riche, je le sais, et vous allez, en quelques jours, dépenser à Rome, où l'on est affreusement volé, tout ce qui pourrait vous en rendre le séjour possible. Nous, nous avons plus de fortune que nous n'en pouvons dépenser; et, d'ailleurs, nous ne louons pas, on nous prête cet hôtel, dont nous n'occupons pas la moitié. Vous pouvez donc être libre et seul dans tout un étage, qui ne communique même pas avec le nôtre, si l'on veut faire vie à part. Vous n'accepterez notre table et notre société qu'autant qu'il vous plaira, pas du tout si nous vous ennuyons. Mais, pour ne pas nous causer un chagrin réel, vous serez sous notre toit, et, dans le cas où vous seriez malade, ce qui peut fort bien vous arriver dans ce climat, nous serons plus à portée de vous distraire ou de vous secourir. C'est donc dans notre intérêt que je vous demande de rester ici; car, en quelque lieu que vous soyez, vous nous serez désormais un objet de sollicitude ou un sujet d'inquiétude. Choisissez généreusement.

J'étais fort embarrassé. L'offre était si gracieusement tournée, que je me trouvais maussade d'y résister. Lord B***, plus pénétrant que sa femme, devina mes scrupules et vint à mon secours.

—Elle vous a rappelé qu'elle était riche et que vous ne l'étiez pas, me dit-il de manière à être entendu de lady Harriet. C'est une maladresse; mais l'intention était bonne, et, quant à vous, vous sortirez d'affaire à votre honneur en payant votre chambre ce qu'elle nous coûte; ça n'ira pas à deux écus par mois. Vous nous permettrez bien de vous prêter les autres salles dont nous ne nous servons pas, pour faire de la peinture et pour fumer votre cigare les jours de pluie. Consentez à cet arrangement, ajouta-t-il tout bas. Sinon, je serai accusé de froideur, d'impolitesse, de maladresse et d'ingratitude envers vous.

Voilà donc mon gîte réglé. Restait à régler celui de Brumières. Je mourais de peur qu'il n'acceptât l'offre qui lui fut faite de partager l'hospitalité que l'on m'imposait. Avec ses prétentions sur le coeur et sur la main de miss Medora, je craignais d'avoir à endosser quelque responsabilité ridicule ou fâcheuse. Heureusement, l'offre lui fut faite avec moins de chaleur qu'à moi, et il eut le bon goût de refuser. Mais il est invité à revenir dîner souvent, ce qui indique l'intention de l'admettre à l'intimité des moeurs françaises. Ce n'est pas la première fois que je remarque combien les Anglais, quand ils sont aimables, le sont complètement. Sont-ils ainsi chez eux? Je ne sais.

Nous prîmes congé des dames, qui étaient fatiguées, et lord B*** me reconduisit à ma chambre pour me montrer le plan de la maison, ainsi qu'à Brumières, afin qu'il pût venir me voir, disait-il, sans être forcé de rendre chaque fois visite à ces dames; mais, comme nous traversions l'antichambre, suivis de Buffalo, qui doit rester sous ma protection jusqu'à nouvel ordre, je vis que je n'en avais pas fini avec toute ma suite. Au milieu de cet antichambre, ou plutôt de ce corps de garde, je trouvai messire Benvenuto se livrant à une danse de caractère avec la gentille suivante qui m'avait baisé la main. Ils sautaient, au son d'une guitare magistralement raclée par un gros cuisinier à moustaches noires, une superbe caricature de Caracalla, récemment engagé au service deLeurs Excellences britanniques.

—Ah! pour le coup, dis-je à mon hôte, voici un acolyte que je désavoue absolument. C'est un bohémien qui s'est attaché à mes pas et que je n'ai aucun motif de vous recommander.

—Qui? Tartaglia? répondit lord B*** en souriant, autrement dit Benvenuto, Antoniuccio, et cent autres noms que nous ne saurons jamais? Soyez tranquille: ce n'est pas vous qu'il a suivi; c'est l'odeur de la cuisine qui l'a attiré. Nous le connaissons beaucoup. C'est l'ancien loueur d'ânes et l'ancien ménétrier de Frascati, le compatriote et le parent de la Daniella.

En parlant ainsi, milord me montrait la gentille soubrette, qui continuait à danser en riant et en faisant briller ses dents blanches. Un coup de sonnette ne l'arrêta pas, mais l'enleva adroitement, par une dernière pirouette, jusqu'à la porte de sa maîtresse, miss Medora, à qui elle est particulièrement attachée en qualité de coiffeuse.

—Avez-vous besoin de lui? reprit lord B*** en me montrantBenvenuto-Tartaglia;

Et, sur ma réponse négative:

—Va te coucher, dit-il au bohémien; tu reviendras demain matin savoir si milady a quelque course à te faire faire, et nous te donnerons un habit, car tu en as besoin.

Tartaglia, enchanté, vint nous baiser la main à tous trois.

—Triple coquin! lui dit Brumières à voix basse, pourquoi faisais-tu semblant de ne connaître ni Leurs Excellences ni la Daniella?

—Eh!carissimemonsieur, répondit-il effrontément, que m'auriez-vous donné si j'avais contenté votre désir tout de suite? Quelques baïoques! Au lieu que vous m'avez nourri en voyage aussi longtemps que j'ai laissé jeûner votre curiosité!

A demain, cher ami, pour vous parler de Rome, que j'ai traversée, ce soir, à peu près dans les ténèbres. Jamais ville ne consomma moins d'éclairage dans ses rues étroites et croisées d'angles infinis. Cela m'a paru interminable et empesté de cette odeur de graisse chaude qui s'exhale d'une multitude defrittorieen plein air, ornées de feuillages et de banderoles. J'ai longé la base de la colonnade de la place Saint-Pierre, qui paraît une chose puissante, même vue ainsi en courant. J'ai passé au pied du château Saint-Ange; j'ai traversé le Tibre, et puis je ne sais plus où j'ai été, où je suis. Tout est confus pour moi, tant je me sens fatigué. A demain! oui, demain, au lever du soleil, je penserai à vous qui me disiez: «J'ai tant étudié la Rome païenne et catholique, que je la connais, je la vois; je rêve quelquefois que j'y suis, et je m'y promène comme dans Paris. Au réveil, il me reste une impression de bien-être et d'enthousiasme, de lumière et de grandeur.»

C'est donc demain que je vais m'éveiller, moi, dans ce beau rêve! Je ne le crois pas encore. Le morne silence qui règne déjà au dehors me fait douter si je ne suis pas encore dans la campagne romaine.

Rome, 19 mars, dix heures du matin.

Je viens de passer une heure à ma fenêtre. Je suis sur le monte Pincio, et j'ai une des plus belles vues de Rome. Oui, c'est ce qu'on appelle une vue, un grand espace rempli de maisons et de monuments bien éclairés, probablement quand le soleil s'en mêle; mais le ciel est gris, et il fait froid. La coupe de ce vallon, où Rome s'enfonce pour se relever sur ses illustres collines affaissées par le temps, est très-gracieuse; mais la ligne environnante est froide, l'horizon trop près, et pauvre malgré les grands pins qui se découpent sur le ciel, du côté de la villa Pamphili, et qui sont trop clair-semés, trop secs de contours. Je sais bien que ces monuments, ces palais, ces églises innombrables sont à voir de près, et que cette ville renferme des trésors pour l'artiste. Mais quelle laide, triste et sale grande ville! Les colosses d'architecture qui s'en détachent la font paraître encore plus misérable… pis que cela, prosaïque, sans caractère. Rome sans caractère! qui pouvait s'attendre à pareille déception! Tartaglia (car, décidément, c'est le nom qui prédomine ici) est derrière moi, me disant qu'il ne faut pas regarder Rome par un temps sombre; que ce n'est, d'ailleurs, pas par l'ensemble qu'elle brille…; que la Rome moderne ne sert qu'à avilir l'ancienne. Je ne le vois que trop. Mais, moi qui ne comprends pas le détail avant d'avoir saisi la physionomie générale, je cherche en vain à quoi ceci ressemble, tant ceci ressemble à une ville mal bâtie quelconque. Des quartiers entiers de vilaines maisons déjetées qui ne sont d'aucune époque, les unes d'un blanc criard, les autres d'un brun sale; aucune intention, aucun lien, aucune époque précise dans toutes ces constructions, et la monotonie, cependant; comment arranger cela? Est-ce l'uniformité de l'incurie, du mal-être, de l'abandon de soi-même? Il semble que cette population ne se soit pas douté qu'elle venait bâtir sur l'emplacement où fut Rome, ou bien que, prenant en haine sa splendeur passée, cause de tant d'invasions et source de tant de maux, elle se soit hâtée d'en cacher les vestiges sous un amas de rues étroites et de bâtisses misérables. Quoi! ceci n'a même pas la fantaisie de Gênes et la solennité de Pise! Si l'on prenait trente ou quarante de nos laides et crasseuses petites villes du centre de la France, et si l'on en semait le sol bien serré, pour étouffer et cacher, autant que possible, les beaux restes de la Rome des Césars et des papes, on aurait ce que j'ai sous les yeux! Je suis consterné et indigné!

Il paraît que c'est jour de lessive, car je n'aperçois pas une maison, pas un palais même, qui ne soient couverts de haillons pendus à toutes les fenêtres. Et notez que ce ne sont pas les capes rouges des marins génois, ni les brillantsmezzaribariolés semant de points lumineux et chauds les harmonieuses profondeurs des ruelles de Gênes. Ce sont des guenilles incolores sur des murs décolorés, ou des amas de chiffons blafards couvrant les ruines, jurant auprès des édifices, masquant les détails de la composition, la seule belle chose qu'il y aurait à laisser voir!

O déception! déception! Allons! cela passera sans doute. C'est l'effet du temps gris et des mauvais rêves que j'ai faits cette nuit. Je m'étais couché tranquille, ne sentant aucun remords et aucun regret, je vous jure, d'avoir frappé, mortellement peut-être, un voleur ou un assassin de grand chemin; et voilà que, dans mon sommeil, ce gibier de potence est revenu dix fois se faire assommer! Cela me met mal avec l'Italie dans mon for intérieur, de m'être trouvé forcé, dès mon premier pas sur cette terre sacrée, de la priver d'un de ses habitants. Cela me convient si peu, à moi, paisible et patient amoureux des fleurs des champs et des petits ruisseaux, de me frayer passage, comme un paladin, à travers des embuscades de mélodrame!

J'en suis tout triste, tout honteux, tout irrité. J'en veux à cette race de postillons insolents, de conducteurs filous, de mendiants obscènes, qui m'avaient rendu méchant, et qui sont peut-être cause que j'ai trop réellement cassé la tête du premier bandit offert à ma vengeance. Faisait-il le mort? l'a-t-on emporté? s'est-il sauvé lui-même? Cela me fait penser que j'ai promis hier à lord B*** de ne pas sortir pour mon compte avant d'avoir été avec lui faire ma déposition. Si j'en croyais Tartaglia, nous nous tiendrions tranquilles. Il assure que cela ne servira de rien; qu'on va nous ennuyer pendant six mois en nous confrontant avec tous les bélîtres arrêtés pour d'autres méfaits; enfin, que nos poursuites vont nous exposer à de pires aventures dès que nous quitterons Rome, et même dans Rome, peut-être. Il a l'air assez sûr de son fait. Peut-être aussi fait-il partie de quelque respectable société en commandite pour le détroussement des voyageurs. Je ferai ce que lord B*** jugera convenable.

Puisque je vous transmets l'opinion de Tartaglia, il faut que je vous dise de quelle merveilleuse apparition il a charmé l'instant de mon réveil.

—Il est huit heures, Excellence.C'est moi que vousavez chargé de vous faire lever.

—Tu en as menti. Je n'ai pas besoin et je ne veux pas de domestique.

—Moi, domestique,mossiou?Vous n'y songez pas! Un Romain domestique!Cela ne s'est jamais vu et ne se verra jamais.

—En vérité? C'est donc comme ami que tu t'occupes de ma personne? Eh bien, je n'ai pas besoin d'ami pour le moment. Va te promener!

—Vous avez tort,mossiou!Tuas souvent besoin d'un plus petit queSOI!

—Diantre! nous sommes érudits, même en français! Mais quel diable de costume as-tu là?

—Un joli costume, n'est-ce pas, Excellence? J'ai mis ce que j'ai de mieux en toilette du matin, et je vais vous dire pourquoi. Lord B*** m'a promis hier un habillement. Je fais les commissions de la maison, et milady ne veut pas que j'aie l'air d'un malheureux.

—Eh bien, est-ce là le goût de milady, cette toilette du matin?

—Je ne sais pas,mossiou; mais n'importe. On m'a promis des habits, on m'en donnera. Seulement, si je me montre dénué de tout, on me jettera une vieille redingote de domestique; au lieu que, si on me voit comme me voilà, un peu élégant, on m'offrira un habit noir, encore bon, de la garde-robe de milord.

Vous voyez que Tartaglia raisonne serré. Mais imaginez-vous son élégante toilette: un habit de bouracan vert-olive gansé de noir, rapiécé de vert-bouteille aux coudes; un pantalon pareil, rapiécé de vert-billard aux genoux. Cela fait la gamme de tons la plus étrange et la plus fausse. Ajoutez à cela un jabot de mousseline et des manchettes énormes, très-blanches, bien-plissées, mais percées de trous gigantesques; une corde grasse, qui fut jadis une cravate de soie, et une sorte de berret, autrefois blanc, aujourd'hui couleur des murailles de Rome,objet de goût, qu'il a rapporté de ses voyages; enfin, une épingle de corail de Gênes au jabot et une bague de lave du Vésuve au doigt. Cet ajustement de sa petite personne à grosse tête, ornée d'une affreuse barbe dure et grisonnante achève de le rendre hideux, et le contentement avec lequel il se posait devant la glace me le fit paraître si bouffon, que je partis d'un immense éclat de rire.

Je crus voir que je l'avais blessé, car il me regarda d'un air de tristesse et de reproche, et j'eus la niaiserie de me repentir. Affliger un homme qui me rendait le service de m'égayer, c'était de l'ingratitude. Quand il vit ma simplicité:

—C'est bien aisé de se moquer des pauvres, dit-il, quand on ne manque de rien; quand on a trois ou quatre cravates à choisir tous les matins!

Je compris l'apologue, et lui fis don d'une cravate. Il retrouva aussitôt sa bonne humeur, qu'il avait fait semblant de perdre.

—Excellence, me dit-il, je vous aime, et je m'intéresse à uncavalierequi saitce que c'est que la vie!(C'est là son éloge favori, éloge mystérieux, profond peut-être dans sa pensée.) Je veux vous donner un bon conseil. Il faut épouser lasignorina. C'est moique je vous le dis!

—Ah! ah! tu veux me marier! Avec quellesignorina?

—La Medora, l'héritière future deLeurs Excellences britanniques.

—En vérité? Pourquoi faut-il l'épouser? Est-ce qu'elle est en peine d'un mari?

—Non, elle est riche et belle. Oh! la belle femme! n'est-ce pas?

—Oui, après?

—Eh bien, elle a refusé ici, l'an dernier, les plus beaux partis de la contrée: des neveux de famille papale, des fils de cardinaux, tout ce qu'il y a de plus huppé.

—Tu es sûr qu'elle a refusé tout cela pour m'attendre?

—Non; mais qui sait l'avenir? Puisque vous êtes amoureux d'elle, pourquoi ne serait-elle pas amoureuse de vous?

—Ah! je suis amoureux d'elle? Qui t'a dit cela?

—Elle.

—Comment, elle? à toi?

—A la Daniella, ma cousine; c'est la même chose.

—Ah! oui-da, vraiment! voilà un amour dont je ne me serais pas avisé!

—Voyons, voyons,mossiou, c'est moique jem'y connais! vous êtes amoureux. La Daniella vous le dira comme moi. Elle n'est pas sotte: je suis son oncle.

—Tu disais son cousin?

—N'importe. Tenez, la voilà.

En effet, la Daniella entrait avec un immense plateau chargé, sous prétexte de thé, d'un déjeuner complet.

—Eh! bon Dieu! qui m'envoie cela? m'écriai-je. Je n'ai rien demandé; je ne veux pas être nourri ici, moi, que diable!

—Ça ne me regarde pas, répondit la jeune fille. Je fais ce que l'on m'a commandé.

—Qui?

—Milord, milady et la signorina. Je vous prie de manger, monsieur, ou je serai grondée.

—Est-ce que l'on vous gronde quelquefois, Daniella?

—Oui, depuis hier! répondit-elle d'un air singulier. Mais mangez donc!

Brumières est survenu et s'est moqué de ma contrariété. Il prétend que je fais des façons ridicules; qu'il n'y a rien de plus contraire au bon goût que cette petite fierté bourgeoise en révolte contre la facile libéralité des grands; que ces gens-là font leur devoir et leur bonheur en caressant et en gâtant ainsi les artistes; enfin, qu'à ma place, il se laisserait faire; et il a ajouté que justement, pour être à cette place dans les bonnes grâces d'une certaine personne de la famille, il aurait tué dix brigands et, au besoin, trois honnêtes gens par-dessus le marché.

Son entrain et sa gaieté ont charmé Tartaglia et la soubrette; de sorte que la conversation s'est établie sur les sujets les plus délicats avec un abandon extraordinaire. Comme je suis seul maintenant (il est midi, et je vous écris à bâtons rompus, en attendant toujours lord B***, qui m'a fait dire qu'il allait venir me prendre), je veux vous la transcrire comme une peinture de moeurs. Peut-être resterai-je ensuite quelques jours sans pouvoir vous tenir ainsi au courant de mes faits et gestes; car il faudra voir Rome et digérer mieux les réflexions que je me permets aujourd'hui de mettre étourdiment et crûment sous vos yeux. Je profiterai donc du moment que je tiens encore, pour vous installer avec moi, par la pensée, dans ce nouveau monde où je viens d'être jeté par le hasard.

LA DANIELLA,à Brumières, pendant que je me résigne à avaler une côtelette assez bonne qui n'est ni mouton ni agneau. (La Daniella parle facilement le français, mais non correctement, et je supprime les contre-sens et les pataquès).—Je savais bien, Excellence, que, vous aussi, vous soupiriez pour la signorina.

BRUMIÈRES.—Moiaussi? Qui donc est l'autre?

VOTRE SERVITEUR,la bouche pleine.—Il paraît que c'est moi!

BRUMIÈRES.—Coquin de paysagiste, vous ne me disiez pas ça! N'en croyez rien, charmante Daniella, et dites bien à votre jeune maîtresse qu'elle ne fasse pas d'erreur. C'est moi, moi seul qui soupire pour elle.

LA DANIELLA.—Vous seul? Un seul amoureux à une si belle fille? Elle ne le croirait pas! N'est-ce pas que vous aussi,signor Giovanni di Val-Reggio, vous aimez ma maîtresse?

VOTRE SERVITEUR,toujours la bouche pleine,—Hélas! non, pas encore!

(Stupéfaction de l'auditoire).

TARTAGLIA,indigné.—Cristo! vous faitesl'imprudencede vous méfier de nous! Vous êtes un enfant, c'estmoi que je vous le dis!

LA DANIELLA,dédaigneuse.—Monsieur n'a peut-être pas regardé la signorina?

BRUMIÈRES,triomphant.—Vous voyez, ma chère, il ne l'a pas seulement regardée!

VOTRE SERVITEUR.—J'ai fait mieux, je l'ai vue.

LA DANIELLA.étonnée.—Et elle ne vous plaît pas?

VOTRE SERVITEUR,résolument.—Non, de par tous les diables, elle ne me plaît pas!

BRUMIÈRES,me serrant la main avec une solennité comique,—Grand coeur! noble ami! Je te revaudrai ça quand tu seras amoureux d'une autre.

LA DANIELLA,à Tartaglia, me désignant.—C'est un facétieux (un buffonne)!

TARTAGLIA,haussant les épaules.—Non! il est fou (matto)!

LA DANIELLA,à votre serviteur.—Est-ce qu'il faudra dire à la Medora qu'elle vous déplaît?

TARTAGLIA,vivement.—Non! je le protège! (A part, probablement.) Il m'a donné une cravate!

BRUMIÈRES,à la Daniella.—Vous direz poliment qu'il est amoureux d'une autre. Vous y consentez, Valreg?

VOTRE SERVITEUR,d'un air magnanime.—Je l'exige!

LA DANIELLA.—Tant pis! je vous aimais mieux que l'autre.

BRUMIÈRES.—Qui, l'autre?

LA DANIELLA.—Vous.

BRUMIÈRES.—Tu me fais penser que je ne t'ai rien donné. Veux-tu un baiser, charmante fille?

LA DANIELLA,après l'avoir regardé.—Non, vous ne me plaisez pas, vous!

VOTRE SERVITEUR.—Et moi?

LA DANIELLA.—Vous me plairiez! vous avez l'air sentimental. Mais vous aimez quelqu'un.

BRUMIÈRES.—C'est peut-être vous.

VOTRE SERVITEUR.—Qui sait? ça pourrait venir!

LA DANIELLA.—Alors, vous n'aimez personne et vous vous moquez de nous.Je dirai cela à ma maîtresse.

BRUMIÈRES.—Ah çà! ta maîtresse tient donc beaucoup à être aimée de monsieur?

LA DANIELLA.—Elle? Pas du tout.

VOTRE SERVITEUR.—Tu vois donc bien que je suis très-heureux de ne pas la trouver jolie! Tu me plais cent fois davantage.

LA DANIELLA,levant les yeux au ciel.—Sainte Madone! peut-on se moquer ainsi!

Je dois vous dire que, tout en me posant de la sorte, je disais jusqu'à un certain point la vérité. Seulement, je la disais sans préméditation aucune, et, vous pouvez m'en croire, sans dépit contre la Medora, comme sans projet de séduction sur la Daniella. Je trouve bien la première un peu impertinente à mon égard, de s'imaginer que je n'ai pu la voir sans perdre la tête; mais elle est assez belle pour qu'on prenne en considération son orgueil d'enfant gâtée. Je le lui pardonne. Le fait est qu'elle ne m'est pas sympathique, qu'elle me semble étrange, trop occupée d'elle-même, tropposeusede courage martial et de goût raphaélesque. Si j'avais quelque raison pouraimersa soubrette, ce dont le ciel me préserve, car je la crois très-délurée, je m'arrangerais beaucoup mieux avec l'expression de sa figure et le type de sa beauté; je dis beauté, quoiqu'elle soit tout au plus jolie. Vous me direz si vous la voyez telle, d'après le portrait que je vais vous faire.

Je voudrais vous montrer une de ces puissantes beautés du Transtévère, ou une de ces élégantes filles d'Albano, que vous connaissez en peinture, avec leur costume pittoresque, leur taille de reine, leur majesté sculpturale. Rien de tout cela n'a encore frappé mes regards. La Daniella est une Frascatine pur sang, à ce que m'assurent Brumières et Tartaglia, c'est-à-dire une jolie femme selon nos idées françaises, bien plus qu'une belle femme selon le goût italien. Elle est très-brune, un peu pâle; elle a des yeux, des dents et des cheveux magnifiques; le nez est passable, la bouche un peu grande, le menton un peu court et avancé; les plans du visage sont plus fermes que gracieux; le regard est passionné, peut-être hardi. Est-ce franchise ou impudeur? Je ne sais. La taille est charmante, fluette sans maigreur et souple sans débilité. Les pieds et les mains sont petits, qualité rare en Italie, à ce que j'ai pu remarquer jusqu'ici. Elle est vive, adroite, et m'a paru danser avec grâce. Quoique civilisée par un voyage en France et en Angleterre (elle est depuis deux ans au service de lady Harriet), elle a conservé je ne sais quoi de hautain dans le sourire et de sauvage dans le geste qui sent la villageoise méfiante, à idées étroites et obstinées. Je ne l'avais guère regardée en voyage: elle avait un châle et un chapeau qui l'enlaidissaient beaucoup, et qu'elle portait assez mal; mais, depuis ce matin, elle a repris son costume local, qui n'est pas des plus beaux, mais qui lui sied: une robe brune à manches demi-courtes, un tablier dont la pièce de corsage baleiné lui sert de corset, et un mouchoir de mousseline blanche sur le chignon, noué très-lâche sous le menton.

Telle est la personne dont je suis censé amoureux, car il faut vous raconter la suite de l'intrigue.

A peine la Frascatine (car, en dépit de Tartaglia, je crois que c'est ainsi qu'il faut dire) était-elle sortie, emportant les restes de mon déjeuner, que Tartaglia, se posant devant moi d'un air solennel et un peu tragique, m'adressa cette réprimande:

—Prenez garde à vous, mossiou (Je découvre quemossiouest son terme de mécontentement, tandis qu'excellenceest son terme de satisfaction.) Prenez garde aux yeux de la Daniella! C'est une Frascatine et une filleapparentée.

—Qu'entends-tu par ces paroles?

BRUMIÈRES.—Je vas vous le dire, moi. J'ai failli y être pris, à l'occasion d'une certaine…

TARTAGLIA.—Je Sais!

BRUMIÈRES.—Comment, tu sais?

TARTAGLIA.—Eh! oui; vous ne vous souvenez pas de moi; mais je vous ai remis tout de suite surle vapeur. Il y a deux ans, quand, par occasion et faute de mieux, jetenais des ânesà Frascati, vous fîtes la cour à la Vincenza.

BRUMIÈRES.—C'est possible; mais j'y renonçai vite en voyant qu'elle étaitapparentée; c'est-à-dire, mon cher, ajouta-t-il en s'adressant à moi, qu'elle avait une famille établie au pays. On vous expliquera peu à peu comment, dans certains villages de la Campanie, et à Frascati particulièrement, il y a une population nomade, la caste descontadini(paysans), qui ne tient pas au sol, et une population stable, la caste des artisans. Ces derniers ont l'humeur austère à l'endroit des étrangers, et, dès qu'une fille de la tribu est recherchée par un touriste, un peintre, un amateur quelconque sans grande protection ni crédit, on lui impose le mariage… ou le duel au couteau. Seulement, on ne lui prête aucune espèce de couteau pour se défendre, et on le force à épouser on à fuir. C'est le sage parti que j'ai pris et que je vous conseille de prendre si jamais vous avez affaire, à Frascati, avec une fille ayant beaucoup de parents. Je crois que la Vincenza avait quelque chose comme vingt-trois cousins.

VOTRE SERVITEUR,à Tartaglia.—Et, comme tu prétends être le parent de la Daniella, tu m'avertis et me menaces? Tu me donnes envie de lui faire la cour!

TARTAGLIA.—Non, Excellence; je ne suis ni son parent ni son amoureux. Je ne suis pas un Frascatino; je suis un Romain, moi! La Daniella, qui est une bonne fille, m'a fait passer ici pour son parent, ce qui m'a assuré les bonnes grâces de milady. Un petit mensonge, c'est une bonne action quelquefois. Mais je vous dis: Excellence, ne pensez pas à cette petite fille, quand même vous ne devriez jamais mettre les pieds à Frascati.

BRUMIÈRES.—C'est donc…?

TARTAGLIA.—Non, non, rien de mauvais! Une bonne fille, Excellence, je vous dis! Mais quoi! une fille de rien!

Et, me prenant à part, il ajouta:

—Regardez plus haut; faites-vous aimer de l'héritière, c'est moique je vous le dis!

—Laisse-nous tranquille avec ton héritière et tes avis. Nous avons assez de ta conversation.

—A votre service, quand il plaira àmossiou! dit-il en souriant de travers et en emportant sa cravate.

—Ne le fâchez pas, me dit Brumières dès que nous fûmes seuls; ces abominables coquins-là sont utiles ou dangereux; il faut opter. Dès que vous avez accepté d'eux le plus petit service, même en le payant bien, et surtout si vous l'avez bien payé, vous leur appartenez, vous devenez leur ami, c'est-à-dire leur proie. N'espérez plus leur échapper, tant que vous aurez un pied dans Rome ou aux environs. Et même, s'ils ont quelque intérêt sérieux à vous épier ou à vous suivre, vous les verrez sortir de terre en quelque lieu de l'Italie que vous vous trouviez. Dès qu'ils ont pénétré ou cru pénétrer votre caractère, vos goûts, vos besoins ou vos passions, ils s'arrangent pour les exploiter. Vous avez l'air de ne pas me croire? Eh bien, vous verrez! Je vous attends à la première amourette que vous aurez ici. Fût-ce la nuit, au fond des catacombes, et sous triple cadenas, vous me direz si vous ne trouvez pas ce Tartaglia sur vos talons, et s'il ne s'arrangera pas pour que vous ayez absolument besoin de lui. Au reste, ne vous en chagrinez pas. Si l'obsession de ce genre de démon familier est quelquefois irritante, elle a aussi bien des avantages, et le mieux est de l'accepter franchement. Ils ont les qualités de leur emploi; ils sont aussi discrets pour garder votre secret qu'ils le sont peu pour vous l'arracher. Ils connaissent toutes gens et toutes choses; ils ont l'esprit subtil, pénétrant, agréable à l'occasion. Ils vous donnent des conseils infâmes dans l'intérêt de vos passions; mais ils vous en donnent aussi de fort bons dans l'intérêt de votre sécurité. Ils vous avertissent de tout danger et vous préservent de toute école. On les connaît, on les emploie, on les ménage. À mesure que vous prendrez langue ici, vous apprendrez bien des choses et serez émerveillé de voir à quel point, sur cette terre classique de la caste, le diable rapproche, dans une mystérieuse intimité, les individus placés aux points extrêmes de l'échelle sociale. Souvenez-vous que Rome est le pays de la liberté par excellence. Entendons-nous: la liberté de faire le mal! Il y a plus de deux mille ans que c'est ainsi.

—Je crois ce que vous me dites en voyant un vagabond comme ce Tartaglia prendre possession de ce palais et de cette famille, comme ferait un homme de confiance. Et pourtant nous sommes chez des Anglais qui devraient avoir en exécration un pareil spécimen des moeurs locales!

—Rien de plus tolérant que les Anglais hors de chez eux, mon cher. Voyager est pour eux une débauche d'imagination qui les soulage de la roideur de leurs habitudes. Ceux-ci sont venus plusieurs fois en Italie, et, si je ne les ai jamais rencontrés à Rome, c'est que je ne m'y suis pas trouvé aux mêmes époques, ou qu'ils n'avaient pas, pour se faire remarquer, cette belle nièce avec eux. Mais je vois bien que lord B*** connaît le terrain, et, quand je l'ai vu, hier au soir, accueillir le Tartaglia si amicalement, je me suis dit que lady B*** était jalouse, et que milord avait souvent besoin d'un éclaireur, d'un factionnaire ou d'une vigie. Peut-être bien aussi Tartaglia sert-il à la fois d'espion à la femme et de confident au mari; mais je vous réponds qu'il satisfait aux exigences de l'un et de l'autre sans en trahir aucun, son affaire étant de vivre de leurs bonnes grâces, et de vivre sans travailler, ce qui est tout le problème à résoudre dans l'existence du prolétaire romain.

—Ainsi, par fierté, ils refusent d'être laquais; mais, par goût, ils sont…

—Hommes d'intrigues! Ceux qui ne le sont pas sont forcés de voler ou de mendier. Si ce n'est par goût que beaucoup d'entre eux cherchent à vivre des vices des classes riches, c'est au moins par besoin. Que voulez-vous que fasse un peuple qui n'a ni commerce, ni industrie, ni agriculture, ni relations avec le reste du monde? Il faut bien qu'il se mette à sucer, comme un parasite, la sève de ces grands arbres qui étouffent les plantes basses sous leur ombre. Cela vous indigne ou vous attriste? Bah! c'est Rome, la merveille du monde, la ville éternelle de Satan, le grand festin où, parasites nous-mêmes, nous venons chercher, selon nos aptitudes, l'art, le mystère, la fortune ou le plaisir. A bon entendeur, salut! Pourvu que vous ne fassiez pas de scandale, tout ira bien pour vous. Et, pour ma part, excepté de prétendre à l'enthousiasme de miss Medora, je suis disposé à vous aider en toute honnête entreprise, ou à vous pardonner toute aventure agréable. Et, sur ce, je m'en vas trouver il signor Tartaglia; car il m'a semblé que le drôle avait pour vous une préférence inquiétante, et je veux que, par l'intermédiaire de la Daniella, il me fassemousserauprès de la céleste Medora. A propos, ajouta-t-il en s'en allant, permettez-moi, au premier dîner que j'accepterai ici, de glisser dans l'oreille de la princesse que vous êtes épris… en tout bien tout honneur (je sais comment il faut parler à une Anglaise!) de sa piquante camériste.

—Dites que c'est une idée de peintre!

—Oui, c'est ça! unetocade! Ce sera bien assez pour vous faire mépriser profondément. A demain! Je viendrai vous chercher pour vous montrer un peu les principales masses de la ville. Mais je vous avertis qu'il vous faudra bien un an pour voir tous les détails! Adieu!

A présent, j'entends la voix de lord B***, qui vient me chercher. Il m'a dit qu'il se chargeait d'envoyer mes lettres en France par l'ambassade anglaise, sans qu'elles eussent à passer par les mains de la police papale, qui ne les laisserait point passer du tout.

Rome, 24 mars 185…

Je crois que je ne resterai pas ici; j'y suis abattu, faible; une tristesse de mort me pénètre par tous les pores. Est-ce de Rome, est-ce de moi que cela vient? Ces entretiens de chaque jour avec vous m'arrachaient à des réflexions trop personnelles et me faisaient vivre en dehors de mon spleen. Je vais tâcher de les reprendre, ne dussé-je pas vous envoyer toutes ces écritures.

Mais si, pourtant; il faut que je vous promène avec moi dans ce cimetière plus vaste, mais moins imposant mille fois que celui de Pise. Il faut vous montrer Rome comme elle m'apparaît, dussé-je vous faire partager ma désillusion.

Par où commencerai-je? Par le Colisée. Vous connaissez, par la peinture, la gravure et la photographie, tous les monuments de l'Italie. Je ne vous en décrirai aucun. Je vous dirai seulement l'impression que j'en ai reçue. Celui-ci, quoique beaucoup plus vaste, en fait, que ceux de Nîmes et d'Arles, que j'ai vus dans mon enfance, est moins saisissant. La partie des gradins manque, et c'est ce revêtement qui donne à ces vastes arènes leur caractère solennel, et qui aide l'imagination à y reconstruire les terribles scènes du passé. Ici, ce n'est plus qu'une carcasse gigantesque, des constructions superposées dont on ne devinerait pas l'usage si on ne le savait pas d'avance. Et puis n'a-t-on pas imaginé de sanctifier ce lieu funeste par unchemin de croix, c'est-à-dire par un entourage intérieur de petites chapelles uniformes, microscopiques, il est vrai, mais, en revanche, d'un nu et d'un blanc si criard, qu'elles s'emparent de l'oeil et le crèvent, quelque effort qu'il fasse pour s'en détacher! Entre ces chapelles, des échafaudages de planches semblent destinés à un étalage forain; c'est là que des capucins viennent prêcher pendant le carême. Ce que l'on nous racontait chez vous des incroyables bouffonneries de ces énergumènes, et des scènes burlesques que présentent ces prédications en plein vent, reste beaucoup au-dessous de la réalité. Il faut l'avoir vu et entendu, pour croire que cela existe encore. On dit que le haut clergé en rit, mais qu'il le tolère, et ne pourrait s'y opposer sans mécontenter le peuple.

Je ne m'en fâcherais pas si ces saltimbanques emportaient leurs baraques et la décoration de petits frontons badigeonnés dont ils ont enlaidi l'arène du Colisée; mais cette décoration bénite et consacrée durera peut-être plus que le Colisée lui-même. Il faut en prendre son parti, et ne pas s'arrêter sous ces puissantes arcades ruisselantes de végétation, au fond desquelles, au milieu d'une perspective magique de couleur, on aperçoit, de quelque côté qu'on s'y prenne, un de ces objets disparates qui tuent tout effet, en bannissant toute émotion sérieuse.

—Passons, me dit lord B***, qui avait voulu me servir de guide. Ce n'est rien de plus qu'un tas de pierres bien grand.

Il avait presque raison.

Le Forum, les temples, toute cette série de vestiges magnifiques qui s'étend le long duCampo Vaccino, depuis le Capitole jusqu'au Colisée, n'est réellement très-intéressante que pour les antiquaires. Les arcs de triomphe sont seuls assez entiers pour qu'on puisse les appeler des monuments. On est enchanté, cependant, au premier abord, de voir tant d'ossements du grand cadavre montrer encore l'étendue et l'importance de sa vie et de son histoire. Les fragments relevés ou gisants sont beaux, ou riches, ou énormes. Ce qui est resté debout fait encore grande figure à côté des constructions qui ont été accolées ou qui touchent de trop près, à côté surtout d'édifices modernes tels que le Capitole, qui est une jolie chose trop petite pour sa base. Mais, à part l'intérêt historique qui est incontestable, qu'est-ce qui manque donc pour que ces ruines ne produisent pas plus d'effet sérieux sur le commun des mortels comme votre serviteur? Pourquoi n'éprouve-t-il qu'un saisissement de malaise et de regret plutôt que de surprise et d'admiration? Pourquoi lui faut-il faire un notable effort pour se représenter le spectre du passé planant sur ces restes dont l'attitude est encore significative et la pensée lisible?

J'en cherche la raison, et je trouve celle-ci, qui est fort banale, mais fort vraie: c'est que les ruines ne sont pas à leur place au beau milieu d'une ville. Plus elles sont belles, plus elles font paraître laid tout ce qui n'est pas elles. La mort et la vie ne peuvent pas trouver un lien, une transition. Elles effacent mutuellement leur empreinte. On se demande ici où est Rome, si elle existe, ou si elle a existé. C'est l'un ou l'autre, et pourtant je ne vois bien ni l'un ni l'autre. La Rome du passé n'existe plus assez pour m'écraser de sa majesté. Celle du présent existe trop peu pour me la faire oublier, et beaucoup trop pour me la laisser voir. Je sais bien qu'il n'y a pas moyen de relever la Rome antique; mais il m'est venu un projet à l'état de vision qui arrangerait toutes choses à ma guise: ce serait de faire disparaître la Rome moderne et de la transporter ailleurs. Nous laisserions sur place ses palais et ses églises, ses obélisques, ses statues, ses fontaines et ses grands escaliers; et, au lieu de ses vilaines rues et de ses affreuses maisons, nous apporterions de beaux arbres et de belles fleurs que nous grouperions assez habilement pour isoler un peu les édifices des diverses époques sans les masquer. Mais nous ne planterions qu'après avoir bien fouillé ce sol immense qui nous rendrait autant de richesses que nous en avons déjà à fleur de terre. Oh! alors, ce serait un beau jardin, un beau temple dédié au génie des siècles, la véritable Rome de nos rêves d'enfant, le musée de l'univers!

Quant à transporter la population dans un air viable et sur une terre cultivée, la chose faite, elle ne s'en plaindrait pas. Elle n'aurait certes pas lieu, même en supposant qu'elle restât sous le joug des prêtres, de regretter l'atmosphère où elle végète et le foyer de pestilence qui l'environne.

Mais assainir cette Rome d'aujourd'hui, au moral et au physique, me paraît plus difficile que le rêve de la transplanter ailleurs.

Disons donc, pour en revenir à l'aspect des choses ici qu'elles sont mal situées relativement au cadre qui les environne: un cadre de constructions laides, pauvres, bêtes ou choquantes; et, par malheur, rien qui puisse être dégagé pour l'oeil, de ces accessoires déplorables, à moins de grands partis pris, de grandes dépenses, de grands moyens et de grandes idées par conséquent. Sans aller aussi loin que moi tout à l'heure (il ne m'en coûtait rien!), le formidable travail de démolition et de reconstruction auquel se livre aujourd'hui l'édilité parisienne serait ici aux prises avec des éléments grandioses, des rêves magnifiques, sans compter les besoins impérieux d'assainissement que réclame au plus vite une population décimée par la fièvre, même au sein des quartiers réputés les mieux aérés et les mieux entretenus.

Si vous saviez en quoi consiste le nettoyage d'une ville qui possède à chaque coin de rue ce que l'on appelle unimmondiziario, c'est-à-dire une borne, souvent décorée d'un fragment antique très-curieux, d'un torse innommé ou d'un pied colossal, sur lequel s'entassent toutes les ordures imaginables! Cela sert à enterrer des chiens morts sous des trognons de choux et beaucoup d'autres choses que je ne vous dirai pas. Comme les rues sont étroites et les dépôts considérables, il faut y marcher à mi-jambe ou rebrousser chemin. Ajoutez à cela l'aimable abandon du peuple romain, qui, en quelque lieu qu'il se trouve, sur les marches des palais ou des églises, sous le balai même des custodes irrités, sous les yeux des femmes et des prêtres, s'accroupit, grave, cynique, le cigare à la bouche, ou chantant à pleine voix. Je me demande comment les poëtes contemplatifs dont je vous parlais l'autre jour ont tant pleuré sur les ruines et se sont assis sur tant de fûts de colonnes sans être asphyxiés, car les ruines sacrées sont presque aussi polluées que les rues fréquentées et les places publiques; et, l'autre jour, j'ai vu la belle Medora au bras de mon ami Brumières, levant les yeux vers le fronton de Sainte-Marie-Majeure, et s'extasiant sur les délices intellectuelles de Rome…, mais promenant sa longue robe de soie et ses incommensurables jupons brodés… J'avoue que je n'ai pu retenir un fou rire, et que, ne pouvant plus songer à cette romantique beauté sans me représenter le spectacle de cette distraction, je sens que je ne pourrai jamais devenir amoureux d'elle.

Je vous demande bien pardon d'associer dans votre pensée l'image de Rome à celle de la révoltante obscénité de ses coutumes et franchises; mais c'est le trait caractéristique qui, du premier moment, vous donne la clef de l'ensemble. L'abandon absolu de toute pudeur, l'absence de répression, la magistrale insouciance du passant, la fièvre et la mort planant sur le tout malgré une incessante pluie d'eau bénite, cela explique bien des choses, et il ne faut pas s'étonner si l'on a pu bâtir tant de cahutes avec les pierres des édifices sacrés, si des guenilles immondes flottent sur les précieux bas-reliefs incrustés dans tous les murs, et si, dans le monde moral que cet extérieur représente, il y a des vices infâmes vainement arrosés d'eaux lustrales, et des vertus natives écrasées sous d'effroyables misères.

Je me suis relevé de l'abattement moral où m'avait plongé cette première impression, au milieu des Thermes de Caracalla. Ceci est une ruine grandiose et dans des proportions colossales; c'est renfermé, c'est isolé, silencieux et respecté. Là, on sent la terrifiante puissance des Césars et l'opulence d'une nation enivrée de sa royauté sur le monde.

Mais ce qui, pour mon usage personnel, me semble préférable à tout, ici, ce qui est unique dans l'univers, c'est le coup d'oeil que, par un ciel sombre et rougeâtre, présente la via Appia, cette route des tombeaux dont on parle moins dans les livres que de tout le reste, et dont je n'avais vu aucune image. Je crois que cela est en grande partie nouvellement exhumé et n'a pas encore eu trop de larmes de poëtes. Je vois qu'on fouille encore et que, tous les jours, on découvre de nouvelles tombes. Cette étroite, mais incommensurable perspective de ruines tumulaires, est d'un effet que vous pouvez rêver incomparable, sans crainte d'aller trop loin. C'est une route bordée, sans interruption, de monuments antiques de toute dimension et de toutes formes, avec un caractère harmonieux et une profusion de débris d'une grande beauté. On a rassemblé tous ces fragments épars et enfouis; on a réussi à rétablir assez chaque tombeau pour qu'ils aient tous un sens, une physionomie, et la plupart de leurs inscriptions solennelles ou facétieuses. Cela s'étend dans la campagne de Rome pendant plus d'une lieue; et, si l'on fouille toujours, on trouvera peut-être tous les monuments de cette route-cimetière qui allait jusqu'à Capoue.

Le pavé de lave basaltique sur lequel vous marchez est, en beaucoup d'endroits, la voie basaltique même, et les roues des voitures s'enfoncent dans les mêmes rainures qui furent creusées par le passage des chars. A droite et à gauche de cette voie, qui coupe à vol d'oiseau dans la campagne de Rome jusqu'à Albano, vous voyez s'élever, dans le désert, les doubles et triples lignes de ces aqueducs monumentaux dont la rupture et l'abandon font la beauté du tableau et, en partie, l'insalubrité du pays. Lessouvenirsabondent: le tombeau de Sénèque, le champ de bataille des Horaces, le temple d'Hercule, le cirque de Romulus, et, ce qui est encore un monument debout et imposant, le mausolée splendide de Cecilia Metella; mais je ne suis qu'un pauvre peintre, et je ne vous parle que de ce qui frappe les yeux. C'est beau, c'est grand, c'est coloré, c'est étrange surtout, cette via Appia, et d'un caractère de désolation que ne trouble aucune construction moderne, aucun accident vulgaire.

Je suis descendu d'un degré de plus dans le mépris de miss Medora en avouant, après une journée de courses avec lord B***, que la plus vive sensation de cette journée avait été le tableau que je vais vous dépeindre.

Tartaglia, qui, bon gré mal gré, nous suit partout, et qui, en dépit du silence que nous lui imposons, trouve moyen de nous faire faire sa volonté, nous avait conduits au fond d'un abominable égout placé sous des jardins, dans un coin tout rustique du Vélabre; car il faut vous dire qu'à chaque pas et sans transition, cette ville est une ruine antique, une cité chrétienne, un quartiernobile, et une campagne. Nous avions descendu un petit chemin malpropre, et vu, dans une sorte de précipice infect, un bonhomme lancer les charognes dont sa charrette était chargée. Cette voirie, c'est laCloaca maxima; cela a plus de deux mille ans d'existence. Ce fut un grand ouvrage pour assainir Rome, et c'est si solidement construit en blocs de travertin et de pépérin, que cela sert encore à recevoir les eaux des égouts du quartier et à les porter dans le Tibre. Mais je doute que la police s'en occupe beaucoup, puisqu'il est maintenant à moitié comblé par les immondices, et qu'on trouve plus simple d'y jeter des chevaux morts que de faire un trou pour les enterrer.

Lord B***, qui est fort las d'antiquités, jurait après Tartaglia, lorsqu'en revenant sur nos pas, nous remarquâmes un détail qui nous avait échappé: c'est une excavation dans le tuf où, au fond d'un petit antre noir, coule l'Aqua argentina, flot de cristal dont on ignore l'origine. Cette eau, si belle et si précieuse dans une ville où les eaux sont presque toutes funestes, est à la merci de la première lavandière venue. Il y en avait là une que je n'oublierai jamais. Seule dans cet antre, grande, maigre, jadis belle, hideusement sale, vêtue de haillons couleur de terre, ses longs cheveux, encore noirs, épars sur son sein nu, pendant comme celui d'une vieille Euménide, elle lavait, battait et tordait avec une sorte de rage qui m'a fait penser aux fantastiqueslavandières de nuitde nos légendes gauloises; mais elle n'en avait que l'activité: c'était une Romaine ou plutôt une Latine. Elle chantait quelque chose d'inouï, avec une voix haute, nasillarde et plaintive, dans un patois dont je ne saisissais que ces rimes souvent répétéesmar, amar. J'aurais été désolé que Tartaglia me traduisît le reste on qu'il m'apprît quel était ce dialecte. On sent en soi le besoin de respecter les mystères de certaines sensations. J'aurais été également fâché de songer seulement à faire un croquis de cette pythonisse détrônée, qui se trouvait là comme sortie de terre, frappant l'eau en cadence et essayant sa voix enrouée après deux ou trois mille ans d'inhumation sous les ruines de Rome. Non, ce n'est pas moi qui dirai maintenant cette formule classique que l'on trouve dans les romans:Il eût fallu à cette scène le pinceau d'un grand maître!Non, certes, il ne fallait rien que voir entendre et se souvenir. Il y a des choses qu'on ne prend sur le fait par aucun moyen matériel: l'âme seule s'en empare. J'aurais bien défié le plus habile musicien de noter ce que chantait la sibylle. Cela n'avait aucun rhythme, aucune tonalité appréciables d'après nos règles musicales. Et cependant elle ne chantait pas au hasard, elle ne chantait pas faux selon sa méthode, car je l'écoutai longtemps, je vis que chaque couplet repassait exactement dans les mêmes modulations et la même mesure. Mais que cela était étrange, lugubre, funéraire! Ce thème peut être une tradition aussi ancienne que laCloaca maxima. C'était peut-être là le chant primitif des Latins, et ce serait peut-être beau si nos oreilles, faussées par un système inflexible, pouvait l'admettre ou le comprendre.

Voilà comment je peux vous expliquer, à vous, l'émotion qui m'avait gagné, et que lord B*** voulut ensuite me faire traduire en paroles convenables à sa précieuse nièce. Je n'aurais pu en venir à bout; je m'en tirai par des plaisanteries, et il en résulta quelque aigreur entre nous, au grand contentement de Brumières, qui était là à prendre le thé, et qui me pousse le coude pour m'encourager, chaque fois que l'occasion se présente de me rendre insupportable à l'objet de son culte.

24 mars.

Je vous ai bien assez promené aujourd'hui chez les morts. Nous serons forcés d'y retourner, car ici il n'y a pas moyen d'en sortir; mais, pour aujourd'hui, il faut que je vous parle un peu des vivants.

Miss Medora est donc tout à fait persuadée que j'ai l'horreur du beau, et j'ai bien senti, dans ses paroles, que, la Daniella aidant, Tartaglia avait fait les affaires de mon camarade. On sait que je me défends d'adorer les charmes irrésistibles de miss Medora, et que j'ose trouver plus piquants ceux de la soubrette. La soubrette elle-même a l'air de croire à mon amour, vu que je continue mon rôle et que je l'accable de compliments exagérés. Brumières pousse sa pointe et se nourrit d'espérances que je crois tout aussi folles que celles dont Tartaglia persiste à vouloir m'enfiévrer.

Cela fait une situation assez piquante et qui m'égayerait si je pouvais secouer je ne sais quel manteau de glace tombé sur mes épaules et sur mon esprit depuis que je suis à Rome.

Il faut pourtant que je tâche de ne pas vous ennuyer aussi, et je veux vous dire quelle singulière conversation j'ai entendue avant-hier; cela fera la suite, et, à certains égards, la contrepartie de celle que j'ai surprise à laRéserve. Il paraît que je suis destiné à m'emparer, comme malgré moi, des secrets d'autrui. Ne me dites pas que je fais métier d'écouter aux portes ou au travers des cloisons. Vous allez voir comment la chose est arrivée.

Pour vous la faire comprendre, il faut que je vous dise où et comment je suis logé.

Il arrive quelquefois, dans ces grands palais d'Italie, que les deux étages principaux sont la propriété de personnages différents. Il en a été ainsi dans celui où je me trouve, car ces deux habitations superposées ont été arrangées de manière à être bien distinctes l'une de l'autre. Nulle communication entre le premier et le second. Quand je vais dîner avec mes Anglais j'ai à descendre jusque dans la rue pour remonter chez eux par une autre porte située sur une autre façade de l'édifice.

Mais cette disposition particulière n'a pas été prise lors de la construction du palais, et il se trouve dans mon appartement, dans ma chambre même, une porte donnant sur un petit escalier qui aboutit à une impasse. C'était autrefois, sans doute, une des communications pour le service intérieur de la maison, et elle est parfaitement murée. J'avais exploré cet escalier le jour de mon installation, et, voyant qu'il n'aboutissait qu'à un gros pilier pris dans la maçonnerie, j'avais jugé parfaitement inutile d'en demander la clef.

Avant-hier donc, vers six heures, comme je venais de rentrer pour faire un peu de toilette (car il est à peu près impossible de songer à dîner dehors, lady Harriet m'envoyant dire cent fois tous les matins qu'elle compte sur moi pour le soir), Je fus surpris de trouver cette porte ouverte et le très-remarquable berret basque de Tartaglia sur la première marche. Je l'appelai, il ne répondit pas; mais il me sembla entendre remuer au fond de l'impasse, et j'y descendis dans l'obscurité. Quand je fus à la dernière marche, je sentis une main se poser sur mon bras.

—Que fais-tu là, coquin? lui dis-je reconnaissant le sans-gêne de mon drôle.

—Chut! chut! tout bas! me répondit-il d'un ton mystérieux. Écoutez-la, elle parle de vous!

Et, m'attirant avec lui contre la muraille, il m'y retint par le bras, et j'entendis, en effet, prononcer mon nom.

C'était la voix de miss Medora qui m'arrivait à l'oreille, comme au moyen d'un cornet acoustique, et qui disait:

—Tu déraisonnes; il te trouve laide, et c'est une coquetterie à mon adresse, de faire semblant….

Un éclat de rire de la Daniella interrompit la jeune lady.

J'aurais dû n'en pas écouter davantage. Oh! cela, j'en conviens, et voilà que, suivant la prédiction de Brumières, je subissais fatalement la mauvaise influence de cette canaille de Tartaglia; mais croyez-vous qu'un homme de mon âge, quelque sérieux que l'ait rendu sa destinée, puisse entendre deux jolies femmes parler de lui, et résister à la tentation de prêter l'oreille?

La Medora avait, à son tour, interrompu le rire de la Frascatine par une réprimande assez aigre.

—Vous devenez sotte, lui disait-elle, et prenez garde à vous! Je ne souffrirais pas auprès de moi une fille qui aurait de vilaines aventures.

—Qu'est-ce que Votre Seigneurie appelle vilaines aventures? reprit vivement la Daniella. Qu'y aurait-il de vilain à être aimée de ce jeune garçon? Il n'est ni riche ni noble, et il me conviendrait beaucoup mieux qu'à Votre Seigneurie.

Là-dessus, miss Medora fit une morale à sa femme de chambre, essayant de lui prouver qu'un homme dema condition, bien élevé comme je le paraissais, ne pouvait prendre l'amour au sérieux avec une grisette, avec uneartigianade Frascati; qu'elle serait trompée, abandonnée, et que, pour un moment de vanité satisfaite, elle aurait à pleurer tout le reste de ses jours.

La Daniella ne me semble pas fille à tant se désespérer, le cas échéant, car elle continua sur un ton très-décidé:

—Laissez-moi penser de tout cela ce que je veux, signora, et renvoyez-moi si je me conduis mal. Le reste ne vous regarde pas, et les sentiments de ce jeune homme pour moi ne peuvent que vous divertir, puisqu'il vous déplaît encore plus que vous ne lui déplaisez.

La discussion alla quelque moment ainsi; mais, d'aigre-douce, elle devint tout à coup violente. Miss Medora se plaignait d'être mal coiffée (il paraît qu'on la coiffait pendant ce colloque); et, comme la Daniella assurait avoir fait de son mieux et aussi bien qu'à l'ordinaire, l'autre s'emporta, lui dit qu'elle le faisait exprès, et, s'étant apparemment décoiffée, elle donna l'ordre de recommencer. Il y eut des larmes de la Daniella; car, après un moment de silence, l'Anglaise reprit:

—Allons, sotte, pourquoi pleures-tu?

—Vous ne m'aimez plus, dit l'autre. Non! depuis que ce jeune homme est ici, vous n'êtes plus la même: vous avez du dépit, et je vous dis, moi, que vous l'aimez.

—Si je ne vous savais folle, répondit l'Anglaisa irritée, je vous chasserais pour les impertinences que vous dites à tout propos; mais, jet vous prends pour ce que vous êtes, une sauvage! Allons, venez me mettre ma robe.

Le bruit d'une porte, brusquement fermée, mit fin à cette querelle et à mon péché de curiosité. En cherchante retrouver l'escalier, je m'aperçus que Tartaglia était toujours près de moi et qu'il n'avait pas dû perdre un mot de tout ceci. Je l'avais oublié.

—Mais, insupportable espion, lui dis-je, pourquoi es-tu venu-là, et comment oses-tu te permettre de surprendre les secrets d'une maison qui t'accueille et te nourrit?

—En cela, répondit l'impudent personnage, nous sommes à deux de jeu,mossiou!

—Fort bien, pensai-je, j'ai ce que je mérite.

Et, pour ne pas faire avec lui le pendant de la scène des deux jeunes filles, je remis ma réplique à un autre moment.

—Avant de remonter, me dit-il en me retenant avec son incorrigible familiarité, donnez-vous donc le plaisir de regarder la jolie invention!

Et, frottant sur le mur une allumette qui prit feu, pour nous éclairer suffisamment, il me montra, sous le renfoncement de la muraille, contre le pilier, une petite ouverture simulant l'absence d'une brique. J'y collai mon oeil, et ne vis pas le plus petit rayon de lumière.

—Il n'y a rien là pour la vue, continua le cicérone de cet arcane domestique. Cela serpente dans le mur; c'est arrangé pour entendre. C'est comme uneoreille de Denys.

—Et l'invention est de toi?

—Oh! non, certes! Je n'étais pas né quand celui qui a imaginé ça est mort. C'était un cardinal jaloux de sa belle-soeur, qui…

Je remontai à ma chambre. J'ai peu de goût pour les historiettes scandaleuses de Tartaglia. Vraies ou fausses, elles sont une satire si sanglante des moeurs des princes de l'Église, et, en même temps, je le vois tellement dévôt, que je me tiens avec lui sur mes gardes. Il est trop libre dans son langage pour n'être pas mouchard, et agent provocateur par-dessus le marché.

—Mossiou! mossiou!dit-il en riant quand j'eus refermé la porte en lui promettant beaucoup de coups de pied quelque part si je l'y reprenais; vous ne feriez point cela! Je suis un Romain, moi, et, au contraire de la Medora, qui fait l'indifférente parce qu'elle est fâchée, vous faites le fâché pour cacher que vous êtes content. J'espère que vous en êtes sûr, à présent, que j'avais raison? Vous êtes aimé! Je ne me trompe jamais, moi! Allez, allez, Excellence, n'ayez pas peur. En écoutant souvent par là, vous saurez comment il faut vous conduire, et je vois, à présent, que vous vous y prenez bien. Vous poussez au dépit pour faire pousser la passion. C'est bien, je suis content de vous; mais vous, quand vous serez milord, souvenez-vous du pauvre Tartaglia.

Là-dessus, il sortit plus enchanté que jamais de lui-même.

La première parole que j'adressai à Medora, au moment du dîner, fut une louange exorbitante sur l'admirable arrangement de ses cheveux. J'étais, vous le voyez, dans une disposition d'esprit profondément scélérate; mais il est certain que cette Daniella a un goût exquis et qu'elle est pour moitié dans les triomphes de beauté de sa maîtresse.

—Pauvre fille, pensais-je, elle aussi, elle a des cheveux magnifiques qui sont peut-être plus à elle que ceux de cette Anglaise, et on ne les aperçoit que quand son mouchoir blanc se dérange.

Dans la querelle que j'avais entendue, certes la provoquée, la méconnue et l'humiliée était cette pauvre Frascatine. N'est-ce pas une chose contre nature pour une jeune fille d'avoir à s'effacer pour faire place à une autre, et de consacrer sa vie à orner une idole en s'oubliant soi-même? Et, parce que cette humble prêtresse de la Medora se permettait de croire à mes hommages, la déesse courroucée l'avait menacée de la chasser de son sanctuaire!

—Certainement, lui dis-je, je ne vous ai jamais vue si bien arrangée.

—Vous croyez? répondit-elle du ton d'une femme au-dessus de ces misères. Je m'arrange toujours moi-même, et j'y mets si peu de temps!

—Ah! vraiment? Vous avez l'adresse d'une fée et le goût d'une véritable artiste.

Nous étions seuls: elle en profita pour être coquette, et même un peu lourdement, comme le sont, je crois, les Anglaises quand elles s'en mêlent.

—Ne faites donc pas semblant de me regarder, dit-elle; je ne suis pas belle du tout dans votre opinion.

—C'est vrai, répondis-je en riant: vous êtes laide, mais bien coiffée, et j'envie votre habileté.

—Ah! et pourquoi faire? Voulez-vous donc natter et crêper vos cheveux?

—Je voudrais, dans l'occasion, savoir dire à un modèle comment il faut s'arranger. Est-ce que vous me permettez de regarder de près?

—Oui, regardez bien, et vous direz à la fameuse lavandière de l'Aqua argentinade s'arranger comme moi. Ah ça! vous touchez à mes cheveux? Savez-vous qu'on ne doit pas toucher à un seul cheveu d'une Anglaise?

—J'ai ce droit-là, ne vous semble-t-il pas?

—Vous? et pourquoi donc, s'il vous plaît?

—Parce que, auprès de vous, je suis absolument calme et indifférent. Je suis le seul homme au monde capable d'une pareille imbécillité! donc, le seul homme qui ne puisse vous inquiéter et vous offenser en aucune façon.

Il faut vous dire que j'avais senti, au toucher, en effleurant la grosse tresse de son chignon, la différence des cheveux morts avec les vivants, et cela me donna l'aplomb d'ajouter:

—Croyez-vous qu'une femme qui n'aurait pas, comme vous, cette profusion de cheveux, pourrait imiter votre coiffure?

—Je n'en sais rien, répondit-elle brusquement en me lançant un regard d'aversion où je crus lire clairement ces paroles: «Vous savez que ma grosse tresse n'est pas à moi, parce que la Daniella vous l'a dit, ou qu'elle m'a coiffée de manière à rendre l'artifice visible.»

Elle sortit au bout d'un instant, et, quand elle revint, je vis que l'on avait retouché à la coiffure. Je me repentis de mon impertinence: ceci avait dû causer de nouvelles larmes à la pauvre Frascatine.

Je vois que je suis une pomme de discorde et que je dois cesser absolument de taquiner l'une ou l'autre. J'espère être quitte envers Brumières et m'être consciencieusement assuré l'antipathie de Medora. Les impertinences de la soubrette m'ont bien aidé à obtenir ce résultat; mais les choses ne doivent pas aller plus loin, si je ne veux pas que Forage retombe sur la pauvre fille.

Savez-vous que je m'attache réellement à la personne la moins aimable de la maison? Je ne parle pas de ce pauvre Buffalo, qui a réellement beaucoup d'esprit et de savoir-vivre, mais au véritable chien galeux de la famille, à lord B***, le prosaïque, le petit esprit, le vulgaire, l'ignorant, l'homme nul, sans coeur et sans intelligence? Car telle est l'opinion bien arrêtée désormais de lady Harriet sur te compte de l'homme qu'elle a aimé jusqu'à la consomption, jusqu'à l'étisie. Quand je regarde cette courte «t ronde personne, si bien guérie, si fraîche dans son soleil d'automne, et si aimable quand elle oublie de déplorer la médiocrité de son mari, je ne puis m'empêcher de m'effrayer à la pensée de l'amour. Est-ce donc là une des réactions inévitables des grandes passions, et faut-il absolument, quand on a été adoré, tomber dans ce mépris que les délicatesses d'un grand savoir-vivre peuvent à peine dissimuler chez lady B***, mais qui navrent son orgueil comme un poison lent à dose coutume? Ceci ne serait rien encore, et vous me direz que je ne cours pas si grand risque d'inspirer de grandes passions. C'est bien mon avis; mais, si, par hasard, j'étais capable d'en ressentir une et d'obtenir, pour compagne de ma vie, une femme adorée, serais-je donc condamné, un jour ou l'autre, à éprouver les angoisses et les écoeurements d'une désillusion comme celle dont lady B*** me montre le triste exemple?


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